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Souvenirs d’une maîtresse d’école

2007 par Orella Arsenault

Moi, je crois qu’à ma naissance ma destinée était déjà prédite : j’allais devenir maîtresse d’école. Je suis née à St-Chrysostome. La cour de l’école était juste à côté de notre maison, et j’étais toujours rendue à la clôture pour surveiller les élèves qui jouaient à la récréation. Je venais tout juste d’avoir mes cinq ans au mois d’avril et j’ai commencé l’école au mois de mai. Mme Roséline Gallant était la maîtresse d’école et elle avait dit à ma mère : « Laisse-la donc venir à l’école si elle veut. »

La future professeure Orella Arsenault, Collège Prince-de-Galles, 1951.

En ce temps-là, on n’avait pas les règlements en place comme aujourd’hui. Tous les élèves faisaient un genre de maternelle de deux mois avant de commencer la première année scolaire. Je suis pas mal certaine que j’ai commencé à l’école pieds nus parce que je me rappelle que j’avais toujours hâte que la saison chaude arrive pour enlever mes souliers.

Comme tous les autres élèves, je suis arrivée à l’école avec mon ardoise et mon verre pour boire de l’eau. La pompe à eau était dehors et souvent, si elle ne marchait pas, les élèves se rendaient chez mon père pour chercher de l’eau dans un seau. C’était dans ce seau où on allait chercher à boire. Il n’y avait pas même de couvercle dessus. Imaginez la poussière et les germes qui s’y trouvaient!

Un des souvenirs de ma dernière année à l’école de St-Chrysostome est quand j’étais en 10e année et que j’ai osé mettre de grandes culottes, des « slacks » comme on les appelait, sans robe par-dessus. Le maître d’école était Albert Gallant (Albert à Pacifique), mon cousin. Il n’aimait pas trop cela que je cassais les règlements de l’école, mais il ne m’a pas renvoyée. C’était le début de la nouvelle mode, plus de robe par-dessus les culottes.

À l’âge de 15 ans après ma 10e année, j’ai quitté St-Chrysostome pour faire ma 11e année à Miscouche au Couvent Saint-Joseph où les Religieuses de la Congrégation Notre-Dame, de Montréal, enseignaient. C’était tout un autre monde pour moi!

Pour pensionner au couvent, le coût était de 20 $ par mois couvrant le logement et la nourriture. Mais, si je voulais faire la vaisselle des autres pensionnaires, je devais seulement payer 10 $ par mois. C’est certain que mes parents ont choisi l’option de 10 $ par mois.

L’année suivante, je me suis rendue à Charlottetown au Collège Prince-de-Galles pour faire ma formation de maîtresse d’école. Je pensionnais au couvent des religieuses.

Pour m’aider avec les coûts de cette année-là, j’ai reçu une subvention de 300 $ du gouvernement provincial. Ce montant a payé toutes mes dépenses de l’année et j’avais même quelques dollars en surplus. Et, pourvu que je fasse de l’enseignement à l’Île-du-Prince-Édouard au courant des trois années suivantes, je n’avais pas besoin de rembourser ce montant d’argent.

En 1951, à l’âge de 17 ans, j’ai commencé mon enseignement dans une petite école acadienne-française avec un groupe d’élèves à partir de la première année jusqu’à la huitième année sauf la quatrième. Ma première année en classe a été une bonne année d’expérience car j’avais des élèves bien sages.

Mon salaire pour cette année-là était 1 300 $ avec un supplément de 250 $ qui était octroyé par le district scolaire. Je me croyais pas mal riche. J’ai trouvé qu’il n’y avait pas grand-chose qui avait changé depuis mes années assise sur les bancs d’école, sauf la toilette. Au lieu d’aller dehors à la « bécosse », la toilette était à l’intérieur de l’école. On l’appelait la « un seau par jour », car il fallait y verser un seau d’eau par jour. On n’avait pas encore de l’électricité et donc on n’avait pas la toilette moderne.

Je faisais tout l’enseignement en français même si les textes étaient en anglais. Les seuls textes français étaient les matières françaises et le catéchisme. Pour ce qui est de celui-ci, il y avait des questions et des réponses. Les élèves devaient mémoriser les réponses, sinon je les gardais à la récréation pour les mémoriser. C’était très important de savoir les réponses par cœur.

Ayant parfois des élèves dans plusieurs grades, je manquais de temps pour prendre toutes les classes, donc je demandais de l’aide d’un élève qui avait fini ses devoirs. L’élève faisait l’orthographe et la dictée tandis que je travaillais avec une autre classe.

Au courant de mes premières années d’enseignement, les élèves n’avaient pas de livres de mathématiques. Je devais écrire les problèmes au tableau, les « sommes » comme on appelait ça, même s’il s’agissait aussi de soustractions. Avant de les effacer, il fallait en faire la correction. Tous les tests des élèves étaient écrits au tableau. Plus tard, j’ai eu une patente avec laquelle je pouvais faire des copies une à une. Ça prenait une bonne partie de ma soirée à faire les copies requises. Je me rappelle que, lors d’une de mes années d’enseignement, un de mes élèves n’est pas revenu en classe après la récréation du midi. Personne ne semblait savoir où il était. Un de mes élèves, le plus brave, m’a dit qu’il était dans la « shed à bois ». Je me suis rendue là pour voir où il était. Je l’ai trouvé enterré dans le « pilot » de bois. Ça n’a pas été long que ceux et celles qui l’avaient caché l’ont vite fait sortir de son cachot!

D’autres qui m’ont joué des tours étaient le père Éloi et son frère jumeau Ernest. Quand ils étaient jeunes, ils étaient identiques comme deux gouttes d’eau. Ils changeaient de places pour toute une journée et je ne m’en rendais même pas compte. Aussi, ils pouvaient partager leurs punitions et leurs récompenses.

Quand je suis retournée dans la salle de classe après mon mariage, c’était dans les années 60. En ce temps-là, c’était mal vu de se trouver enceinte à l’école, même si j’étais mariée. Un des trois commissaires qui devaient m’embaucher n’aimait pas voir une enseignante enceinte. Un autre commissaire qui était en ma faveur s’est rendu à Charlottetown au ministère de l’Éducation prendre de l’information à ce sujet. Il est revenu chez lui bien content car, à cette question, on lui a répondu « Si les élèves n’ont jamais vu une femme enceinte, il est temps qu’ils en voient une. »

Je crois être parmi les premières femmes enceintes à enseigner jusqu’à l’accouchement à l’Île. J’ai eu huit enfants et j’ai enseigné tous les huit.

À l’école, mes enfants devaient m’appeler « Madame » comme tous les autres élèves et ils ont pris cette directive vraiment au sérieux. Ma fille Darlene, elle aussi enseignante, a enseigné son fils en première année. Une bonne journée, il lui dit : « Madame, pourrais-tu dire à ma mère de mettre du jus au lieu du lait dans ma boîte à dîner pour demain? ».

J’enseignais avec beaucoup moins de stress qu’on le fait aujourd’hui. Je vais vous raconter ce qui s’est passé avec un de mes élèves. Il n’était pas trop intéressé à l’école et ne voulait pas faire son travail. Je lui ai dit « Si tu n’es pas content, tu peux partir ». Le lendemain, il n’est pas revenu et le reste de l’année non plus. Je crois qu’il cherchait une excuse pour lâcher l’école. Aujourd’hui, on verrait vite les parents et la commission scolaire rendus à notre porte si on leur donnait de pareils conseils. On menait l’école un peu comme on le pensait mieux.

Les punitions étaient bien différentes. La plupart du temps, je les gardais à la récréation ou les faisais mettre à genoux en avant de la classe. S’il fallait une punition plus sévère, je donnais la canne ou la « strap » mais jamais avec trop de force, trois tapes dans une main et trois dans l’autre.

Dans les écoles où il y avait deux salles de classe, la personne qui enseignait les hautes grades était le principal et était aussi responsable pour la discipline de la classe primaire si on lui demandait. Un jour après la classe, un professeur m’a amené un petit de la deuxième année qui lui causait des problèmes de discipline. Quand j’ai vu le petit, je n’ai pas eu le cœur de le marmotter. J’ai commencé à pleurer et je l’ai renvoyé. C’était la première et la dernière fois que j’avais été demandée de discipliner un élève dans une autre classe. Je n’avais pas fait mon devoir de principale cette journée-là.

Chaque vendredi après-midi, on avait l’assemblée de la Croix-Rouge. On avait un programme de récitations, des sketchs et des chansons, un comité nommé pour faire de petits travaux tels qu’aller chercher l’eau, passer pour les mains et ongles, voir si les pupitres étaient bien rangés, etc.

Comme moyen de faire de l’argent, on jouait au bingo à un cent la carte. À la fin de l’année scolaire, on envoyait cet argent à la Croix-Rouge. Cet après-midi-là, les élèves pouvaient amener leur petit frère ou leur  petite sœur à l’école. En général, c’était celui ou celle qui allait commencer l’école l’année suivante.

À la fin de l’année, on avait toujours la fermeture des classes qu’on appelait « examen de fin d’année ». Les élèves étaient tous excités premièrement de savoir s’ils avaient passé leur grade et aussi parce que les parents venaient écouter leurs chants et leurs récitations. À un examen en particulier, un de mes élèves ne voulait pas participer avec sa classe. Deux de mes élèves se sont décidés de l’enlever de son pupitre et de le mettre en rang avec les autres pour son numéro. Pour eux, c’était important que tous les élèves participent. À cet événement, les élèves recevaient un cadeau-souvenir du professeur et les Dames du Sanctuaire du district scolaire fournissaient du sucre et demandaient à un membre du groupe de faire du sucre à la crème pour les élèves. Le tout finissait avec une adresse composée et lue par un parent; c’était un hommage au professeur. Aussi, on lui donnait un petit cadeau.

Une année, j’ai reçu une tasse et une soucoupe. C’était pas mal toujours ça que je recevais. À une occasion, avec toutes les émotions de la journée, en ouvrant mon cadeau, la soucoupe est tombée par terre et s’est brisée. J’ai quand même conservé la tasse pour bien des années.

Une fois l’année scolaire terminée, je devais remplir un formulaire. C’était un rapport annuel. Il fallait mettre les jours enseignés et les absences des élèves. Il fallait balancer notre année et souvent on pouvait passer des heures et des heures pour trouver une erreur s’il y en existait. Ensuite, je devais me rendre chez un juge de paix pour obtenir sa signature. Il me chargeait 10 cents pour sa signature.

Toutes mes trente-cinq années d’enseignement ont été bien spéciales pour moi. Depuis ma retraite, je fais encore la classe de catéchèse à la 6e année de l’école Évangéline et aussi des visites guidées avec les élèves qui viennent au Musée acadien à Miscouche. Je vais continuer à enseigner ainsi en autant que la santé me le permette.

 

6e année, école Évangéline, 1984-1985.

Souvenirs d’autrefois

2007 par Abbé J.-N. Poirier

Mes souvenirs d’autrefois sont-ce des papillons gris, bleus ou blancs ? En tous cas, comme tous les chrétiens baptisés en bas âge, je ne peux me rappeler le jour même de mon baptême. Mais je crois que ma marraine n’a pas eu trop de misère ce jour-là, car elle vit encore et se porte assez bien malgré ses quatre-vingt-dix ans et plus.

J’ai souvent dit à ma mère que je me rappelais un étranger du nom Paradis qui était venu dans notre village avec un certain appareil, dans lequel on pouvait voir des portraits de personnages se succédant les uns aux autres lorsqu’on tournait une courte manivelle à côté. Je soutenais que je me rappelais cet étranger quasi-mystérieux que l’on nommait Paradis : qu’il m’avait un jour pris sur ses genoux pour me faire regarder dans la boîte magique; que j’y avais vu passer et j’y avais distingué vaguement des personnages que je ne comprenais pas sinon qu’ils étaient des personnes humaines. Est-ce un rêve ou une imagination vive? Était-ce un véritable souvenir? J’avais beau me cantonner dans ce souvenir fort lointain, ma mère n’a jamais voulu me croire, car, disait-elle, j’étais trop petit. J’avais deux ans !

J’ai un vague mais réel souvenir d’un événement dont parle l’histoire de l’Acadie et dont on parlera cet été aux fêtes qui se dérouleront pour commémorer le deuxième centenaire de la Dispersion des Acadiens de Grand-Pré et de Port-Royal, je veux dire le congrès organisé par la Société nationale des Acadiens à Miscouche en 1884. J’avais quatre ans. Tout ce dont je puis me rappeler c’est qu’il faisait beau, qu’il y avait foule de monde et que mon père me tenant par la main me conduisit aux tables pour le dîner. J’ai dû y manger du poulet, des pommes de terre, des légumes, du pain et des « galettes douces ». Il y eut des discours et des démonstrations, mais j’étais trop jeune pour les écouter et les apprécier.

L’âge scolaire venu, je pris le chemin de l’école. Nous nous trouvions six ou sept nouveaux-venus ou commençants. Un bon jour, lorsque notre classe fut appelée, le vieil instituteur se mit à nous faire épeler des mots imprimés sur une carte ou écrits au tableau noir. Il demande au premier d’épeler le mot qu’il indiquait de sa règle. Cet écolier commence, puis hésite, s’embête, fait fausse route et naturellement n’arrive à rien. Le deuxième, le troisième et le quatrième sont appelés. Ils essaient mais s’empêtrent et s’embourbent et eux aussi, n’arrivent pas au but. Enfin, c’est mon tour. Résolument je dis à haute voix et en regardant le mot indiqué, c-h-i-e-n chien. Alors le vieux maître d’école me fait « passer à la tête ». Ma foi, ne sachant pas ce que cela voulait dire, je ne pouvais m’enorgueillir de ma belle réussite. Arrivé à mon pupitre quelques minutes plus tard, un compagnon me tape l’épaule et me félicite « d’être passé à la tête » mais une fois de plus je ne pouvais saisir la différence qu’il y avait entre la tête et la queue de la classe.

Plus tard il fallait se préparer à la première communion. Pour cette classe de catéchisme, nous allions le matin et le soir au couvent des religieuses. Un jour, après la classe de l’après-midi, la supérieure me rencontre et me dit : « Nazaire, voudrais-tu descendre à la cave et nous monter un panier de navets? » Ah ! Oh ! Navets ? Tout ébahi, je me gratte un peu la tête et je finis par demander : « Mère (pour nous toutes les religieuses s’appelaient mères) c’est-y des navots que vous voulez? » Et la bonne supérieure de s’esclaffer et de répondre : « Mon enfant, c’est la même chose ».

En ces jours-là, notre curé desservait deux paroisses. À tous les troisièmes dimanches, il se rendait à la paroisse voisine. Nous étions donc, ce jour-là, privés de la messe. Mais les paroissiens se rendaient tous à l’église, et là avaient lieu les dévotions dominicales. D’abord, le chœur chantait l’Introït, le Kyrie et le Gloria. Alors le vieux maître-chantre, à barbe et cheveux gris, se levant majestueusement, lisait d’un ton solennel l’épître de dimanche. La lecture faite, il laissait tomber sa voix de deux ou trois tons et d’une voix grave et profonde qui avait l’air de racler le fond de la mer, il disait : Réflexions et continuait à lire un court commentaire. Après cette lecture, venait le chant du graduel et de l’alléluia, puis le vieillard se levant de nouveau, lisait l’Évangile suivi des réflexions. Le Credo se chantait ensuite, et ma foi, les bons chantres, jeunes et vieux, ne pouvaient aller plus loin. Le tout se terminait par la récitation du chapelet. En ces temps-là, la foi était robuste.

Si le curé n’arrivait pas l’après-midi, les gens retournaient à l’église tout de même où l’on chantait les vêpres. Ici, tout se chantait in extenso, excepté que le maître-chantre ne devait pas chanter « Dominus vobiscum ». On racontait que ce vieillard, après les oraisons du temps et les commémorations, avait chanté, par distraction sans doute, « Dominus vobiscum » et le chœur avait répondu tout bonnement : « Et cum spiritu tuo ». L’incident s’était passé pour ainsi dire inaperçu, mais un paroissien à l’oreille « prime » avait remarqué le chant extraordinaire pour des vêpres sans prêtre, et s’approchant du maître-chantre à la sortie de l’église lui demanda d’un air malin : « Depuis quand, toi, as-tu été ordonné prêtre? ». Et le bon vieux maître-chantre tout confondu ne put que lui répondre : « Ah ! toi, tu t’aperçois de tout! ».

abbé J.- N. Poirier**

 

* Tirée de l’Album Souvenir des Fêtes du bicentenaire chez les Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard, Rustico, 1955, p. 34-35

** Mgr J. Nazaire Poirier, Acadien de Miscouche, fut ordonné prêtre à Rome en 1912 et fut curé à Mont-Carmel (1937-1946) et à Baie-Egmont (1946-1965). C’est en 1958 qu’il fut investi à titre personnel de la « prélature domestique » d’où la distinction honorifique de « Mgr » (Monseigneur).

Mgr J. Nazaire Poirier, natif de Miscouche, curé de Mont-Carmel et de Baie-Egmont.

Mgr J. Nazaire Poirier, natif de Miscouche, curé de Mont-Carmel
et de Baie-Egmont

Souvenirs de mon enfance

2004 par Marie-Hélène Arsenault

Marie-Hélène Arsenault

Mme Marie-Hélène Arsenault, d’Abram-Village, est née en 1924 dans le village de St-Philippe, situé dans la paroisse de Baie-Egmont. Il y a quelques années, elle décidait de consigner par écrit des souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Le texte ci-dessous est composé d’extraits de ces souvenirs tels que compilés par Georges Arsenault.

 

La pauvreté, on l’a si bien vécue que j’ai pensé d’écrire sur ça pour jamais que ça soit oubliée. Je me souviens d’avoir été m’asseoir au poulailler attendre pour l’oeuf qu’on divisait entre moi et mon frère Arsène, plus jeune que moi.

On était huit de famille et on avait juste quelques poules et un cheval. Le cheval, fallait l’avoir pour se rendre à l’église à travers du mocauque1. Un beau samedi matin, maman dit à ma soeur Madeleine : «Marie-Hélène a pas de manteau pour aller à la messe, demain.»  Madeleine de s’en aller en haut dans le grand grenier chercher un manteau tout déteindu pour le virer à l’envers. En premier, elle le lave et là elle me fabrique un manteau. Je vous dit qu’il était beau et j’étais contente. Le lendemain matin, mon frère Étienne attelle le cheval sur la grande traîne avec pas de barreaux autour, et on s’assit dessus pour aller à la messe. Quand je viens pour descendre, mon manteau avait gelé sur moi et c’était tout dur comme de la roche. J’avais pas de choix que de rentrer à la messe comme un robot. Et quand je me levais debout, mon siège restait plein d’eau, et ma soeur ne pouvait s’arrêter de rire et mon frère aussi.

Il y avait des moments tristes, mais on ne perdait jamais courage malgré que nous étions très pauvres. Un soir, vers 11 heures, mon frère Étienne arrive de veiller et il frappe à la porte de la chambre de ma mère et moi. Il dit : «Maman, j’en ai vu de l’argent ce soir. Benoît Cormier avait 90 piastres dans sa poche.» Ma mère de dire : «Nous autres on n’a pas même 90 cents ».

Mes jours d’école étaient mes jours les plus heureux de toute ma vie, je pense. Il y avait les examens, c’est-à-dire les petits concerts de fin d’année. Il y en avait un à Noël aussi, mais là, c’était pour Noël. En juin, on était occupé à décorer dehors. On allait chercher des arbres au bois. On alignait des roches à l’entrée de la cour et on plaçait nos noms sur les roches. Je me rappelle que le curé,  père F.-X. Gallant, était venu et on avait fait une lecture. C’est lui qui nous faisait lire. Il dit : «La petite fille en robe jaune, veux-tu nous lire une seconde fois?» Cette petite fille c’était Marie-Hélène. J’étais enchantée. Une autre fois, j’avais chanté en tenant deux poupées, et j’avais été tellement applaudie. Quels beaux souvenirs! Une institutrice de qui j’ai beaucoup appris était Rosie Arsenault, maintenant Gaudet. Elle demeure aujourd’hui à Montréal. C’est elle qui m’a donné le goût de faire des petits concerts.

Voici une chanson que j’avais chantée à l’école pendant que tante Marie enseignait.

Je suis orpheline, donnez-moi du courage,

Car sans pitié je suis abandonnée.

Lorsque j’ai faim et je suis sans ouvrage,

Mon Dieu daignez me faire la charité.

Lorsque j’ai vu mon père dans sa tombe,

Je le voyais pour la dernière fois.

Et que je vois de gros nuages sombres

Qui viennent couvrir l’espérance et la foi.

Je me disais pourquoi pleurer

Il ne reviendra plus.

Je murmurais en consolant ma mère :

Il est heureux, il ne reviendra plus.

Dix jours plus tard, dans un petit village,

Là nous étions sans ouvrage et sans pain.

Un jour bien froid ma mère prit malade

Et dès ce jour elle est morte de froid.

Je pleurais sans silence,

Je demandais à Dieu de venir me chercher.

Vaut mieux mourir que vivre sans espérance

Car vous voyez, je suis abandonnée,

Car vous voyez, je suis abandonnée.

Rien n’est plus beau que les amitiés qui se développent à l’école et qui durent. Même s’il y a plus de 70 ans que Zita Gallant (née Cormier) et moi avons fréquenté ensemble la petite école de Saint-Philippe, on s’en parle encore de nos jours.

Pendant les années 1930, c’est sûr qu’on n’avait pas grand-chose et pas grands friponneries. Une journée, on s’est dit qu’on aimerait du sucre à la crème. On n’avait pas d’argent, mais on avait des poules qui pondaient. Plusieurs de nous, les jeunes des voisins aussi, on a attendu à ce qu’on ait une douzaine d’oeufs et on a attelé le cheval sur le truck wagon et on va au magasin chez Howard Yeo acheter du sucre jaune avec nos oeufs pour nous faire du fudge. Je pense qu’on avait eu au moins cinq livres de sucre, donc on a mangé du fudge à se contenter. C’était Lucie à Antoine à Pierre Gallant qui faisait du bon fudge.

Pendant mon enfance, je me souviens d’avoir couru la Mi-Carême pour aller chez Antoine à Pierre où la bonne Joséphine nous donnait des belles galettes au sucre toutes dentées autour, et avec un raisin au milieu. C’était très bon. Une fois, à la Mi-Carême, mon frère Tilmon s’avait caché en haut dans le petit grenier tandis que personne était à la maison le soir. Quand on a arrivé de veiller – dans ce temps-là on ne barrait pas les portes, je pense qu’il y avait pas de voleurs, ou il y avait rien à voler – on entre et on allume la lampe et on entend quelqu’un marcher en haut. Tout le monde sort et court chez le voisin. Qu’est-ce qui était le plus drôle, c’est qu’il courait derrière nous, Tilmon, et il riait à se défaire. Rendus  chez le voisin, on a raconté notre histoire en le regardant rire et là on s’est aperçu que c’était une de ses farces.

Dans les années 1930, il y avait pas grand monde qui avait des cars, surtout des trucks. Mais Arcade à Jos Mocauque était, je crois, le premier à en avoir un dans les alentours. Un dimanche après-midi, il arrive à la maison et dit : «Ma tante Émilienne, venez-vous prendre une drive avec les enfants?» Tout le monde sautait de joie et était vraiment content d’aller dans un car. Donc ma mère embarque en avant avec Arcade et Madeleine et nous autres, tous les enfants, en arrière. Je vous dis que c’était vraiment une fête pour nous autres. On a conté ça aux enfants à l’école le lundi et je vous dis qu’ils pensaient qu’on était chanceux. On avait été jusqu’à Richmond.

Je me souviens des noces et de la manière que ça se passait. Quand on entendait dire qu’un jeune homme avait fait la demande, ça voulait dire qu’il y aurait des noces bientôt. C’était presque toujours le mercredi matin à 8 heures. Ma soeur Toinine, elle s’avait frisé les cheveux avec des petits papiers et pendant le messe, la fille suivante, Imelda Cormier, lui ôtait les papiers qu’elle avait oublié d’ôter. Il y avait le déjeuner chez la mariée, le dîner parfois encore chez la mariée et le souper chez le marié, car c’était là qu’ils allaient coucher.

Sur le sujet des noces, quand Benoît Cormier et Délina Arsenault se sont mariés, ils ont décidé d’au lieu d’avoir une noce qu’ils iraient en visite au Nouveau-Brunswick chez de la parenté. Quand ils arrivent chez leur oncle, ils ont bien vu qu’il y avait point de chambre réservée pour eux.  À l’heure de se coucher, il y en avait trois ou quatre couchés dans la même chambre qu’eux! C’était toute une honeymoon. Délina a jamais dit combien longtemps qu’ils ont visité, mais je crois juste quelques jours.

Dans le temps, on n’avait pas grand-chose à donner comme cadeau de noces, pas d’argent pour en acheter non plus, donc cette bonne dame de St-Philippe avait donné trois bouteilles de confiture aux petites fraises. Je suis certaine que ç’a été apprécié parce que, comme vous savez, des petites fraises c’est délicieux.

Je me souviens qu’on regardait dans les livres et on voyait des filles blondes. Moi, je voulais toujours être une blonde. Un jour, je dis à ma soeur Madeleine : «Tu sais, du soda dans la mélasse ça vient jaune. Pourquoi pas dans les cheveux?» Elle me dit qu’il faudrait aussi mettre du vinaigre. Me voilà dans le vinaigre et le soda à ma mère. Je m’emplis la tête. Ma mère avait besoin de m’envoyer chez le voisin, donc quand elle me le demande, sans penser à ce que j’avais dans les cheveux, j’y vais. À mon arrivée là, tout le monde me regarde et rit à savoir quoi en faire. Je me demande qu’est-ce qu’ils ont à rire? J’ai envie de pleurer. Un d’eux me dit : «Marie-Hélène, qu’est-ce qui a fait tourner tes cheveux blancs?» Là, j’étais encore moins grosse car j’avais très honte. C’est vrai que le soda et le vinaigre avaient travaillé.  J’ai dit que plus jamais je voulais devenir une blonde.

Souvenirs d’une première dame

2002 par Bernice Doiron

Bernice Doiron

 

Durant l’été 1979, il fut publié dans The Journal-Pioneer de Summerside et The Guardian de Charlottetown que 13 personnes étaient en ligne pour accéder au poste de lieutenant-gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard.  Cette fin de semaine-là, les membres de notre famille, se retrouvant à notre chalet, nous ont beaucoup taquinés à propos de notre emménagement dans la « Grande maison », Fanningbank, car mon mari Aubin était inscrit sur la liste.  Plus les mois passèrent et plus cela semblait devenir réalité.  C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’inquiéter, incertaine d’être assez bien préparée pour une telle aventure.

Mon mari Aubin était très actif dans la communauté de Summerside, dans les activités acadiennes telles celles du Musée acadien et de l’Association du Mardi gras, et dans bien d’autres, comme celles des Chevaliers de Colomb, du Club Kinsmen, de l’Association canadienne dentaire, pour n’en nommer que quelques-unes.  J’étais certes capable de recevoir, autant à la maison que dans la communauté, ce qui était un atout pour une future « première dame ».

La grande nouvelle arriva enfin quand le très honorable Joe Clark, premier ministre du Canada, a téléphoné pour offrir le poste à mon mari.  Aubin accepta humblement d’être le représentant à l’Île-du-Prince-Édouard de Sa Majesté la reine Élisabeth II, durant un terme qui durerait cinq ans et demi.

La nomination était encore plus significative pour lui, car il n’était que le second Acadien à occuper le poste de lieutenant-gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard.  Il fut décidé que nous déménagerions à Fanningbank le 12 janvier 1980.

Le 14 janvier 1980, Son Honneur Joseph-Aubin Doiron fut assermenté en tant que 22e lieutenant-gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard, au palais de justice Sir Louis Henry Davies, entouré de nos enfants, membres de la famille, amis et dignitaires représentant les divers niveaux de gouvernements fédéral, provincial et municipal.  L’événement fut suivi d’une grande réception et plus tard, la famille et les amis nous ont rejoints chez nous à Fanningbank.

Les prochaines cinq années et demie furent très occupées, très exaltantes et, parfois, très exigeantes.

Nous avions un personnel de cinq personnes engagées à plein temps qui s’occupaient efficacement des affaires de la maison.  Je discutais avec eux de toutes les activités qui se déroulaient à la maison, telles les dîners, les bals, les thés, les déjeuners, les visites de dignitaires et de groupes, I.O.D.E. (Imperial Order Daughters of the Empire), les Dames de l’Institut, les Guides, les Scouts, les Louveteau, etc., et beaucoup d’écoliers insulaires ainsi que des étudiants d’échange venant de partout du Canada et d’autres pays.

Mme Myrtle Fitzpatrick, épouse du secrétaire privé de Son Honneur Milton Fitzpatrick, était une femme très compétente et bien organisée.  Elle s’occupait des épouses des quatre aides de camp de Son Honneur, celles-ci étaient mes dames d’honneur en tant que « première dame ».  Elles s’occupaient de toutes les visites de groupes à Fanningbank, aidaient durant tous les événements spéciaux chez nous et m’accompagnaient à toutes les activités à l’extérieur.

Nous étions privilégiés d’avoir les services de deux dames qui préparaient et faisaient les tournées de la maison en français : mesdames Berthe Blanchard et Anita Morrison.  Ceci était très apprécié par les groupes de visiteurs en provenance du Québec et des groupes d’Acadiens de l’Île ou des Maritimes.

Des ambassadeurs de divers pays sont venus nous rendre visite.  Je me joignais à mon mari si l’épouse d’un invité spécial était présente.  Plusieurs parlaient le français ou l’anglais et d’autres avaient des interprètes.

Les événements les plus importants de l’année étaient la réception du Nouvel An, deux grands bals en été, un garden party, un gala de Noël, un banquet et une réception pour tous les membres de l’Assemblée législative, après l’ouverture de la Chambre et de la lecture du Discours du trône par Son Honneur le lieutenant-gouverneur.  Les épouses et époux des membres nous rejoignaient ensuite pour une très agréable soirée.

J’avais besoin de toilettes pour toutes les occasions.  Heureusement, j’étais couturière et pouvais me confectionner des robes du soir et autres vêtements.

Étant jardinière, j’étais également capable de faire des arrangements de fleurs pour la maison ce qui était un vrai plaisir, étant donné la multitude de fleurs en provenance des grands jardins de la résidence.  Durant l’hiver, j’allais au fleuriste et aimais spécialement faire les décorations de Noël à l’intérieur de notre maison.

Notre famille nous rejoignait pour des occasions spéciales, tels Noël, Pâques, l’Action de grâce et les anniversaires, et nous visitait souvent quand nous étions à la maison.  Notre plus jeune fils, Marc, étant étudiant au niveau secondaire et plus tard à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard, a habité avec nous durant notre séjour à Fanningbank.

Nous étions invités à de nombreuses cérémonies, du Cap-Nord à la Pointe-de-l’Est et plusieurs communautés entre ces deux extrémités.  Nous assistions aux festivals d’été tels le festival entourant la fête de Saint-Simon-et-Saint-Jude à Tignish, le Festival des huîtres à Tyne Valley, le Festival de la fleuraisont de patates à O’Leary, le Festival du homard à Summerside, Old Home Week, Northumberland Fisheries Festival à Murray River, Dumas Plowing Match and Agricultural Fair, l’ouverture du Théâtre Kings Playhouse à Georgetown, l’Exposition agricole et le Festival acadien de la région Évangéline à Abram-Village, et plusieurs autres.  Nous visitions aussi les foyers pour personnes âgées, écoles et hôpitaux.  Son Honneur a inauguré l’Hôpital Queen Elizabeth II.  Cette cérémonie fut suivie d’une grande réception.

L’ouverture du Festival d’été de Charlottetown au Centre des arts de la Confédération était une soirée très agréable, et permettait de rencontrer les acteurs et les actrices.  Durant l’été, nous avons aussi eu la visite à Fanningbank de l’équipe théâtrale, qui incluait Don Harron et Norman Campbell, coauteurs de Anne of Green Gables, la comédie musicale.  Nous avons été privilégiés d’avoir pu entendre et voir tant d’artistes lors de spectacles au Centre, et aussi le groupe Singing Strings, qui a joué pour nous à l’occaion d’un garden party donné en l’honneur de Leurs Altesses Royales le prince Charles et la princesse Diana.  Ce fut une occasion grandiose.  Avant de rejoindre la foule sur les pelouses de la résidence, on leur a présenté nos enfants dans le hall de Fanningbank.  Cette même soirée, le couple royal nous a invités à assister à une réception à bord du yacht royal Britannia.

Nos visites à l’extérieur de la province furent très mémorables et des plus révélatrices.  Nous avons participé aux rencontres annuelles des lieutenants-gouverneurs du Canada avec le Gouverneur général à Rideau Hall à Ottawa.  Notre première rencontre a eu lieu en janvier 1980, presque aussitôt après notre emménagement à Fanningbank.  Pendant que Leurs Honneurs participaient à des rencontres, les épouses profitaient d’une très belle visite de Rideau Hall, qui incluait la cuisine et les serres.  En après-midi, ayant une limousine à notre disposition, nous avons fait du magasinage et d’autres visites.  Nous avons fini la journée par un banquet et spectacle en compagnie de Leurs Excellences, le très honorable Edward Schreyer et madame Lillie Schreyer.  Encore d’autre magasinage et banquet le jour suivant, puis le retour à l’Île-du-Prince-Édouard et aux obligations du jour.

Notre seconde rencontre s’est passée à Victoria, à la résidence du lieutenant-gouverneur de la Colombie-Britannique.  La température était magnifique et douce en ce mois de février.  Nous avons eu un déjeuner très plaisant au Lester B. Pearson College of the Pacific.  Leurs Excellences, le très honorable Edward Schreyer et madame Lillie Schreyer étaient présents.  Nous avions deux étudiants insulaires comme hôtes du déjeuner.

Notre troisième rencontre s’est passée à Ottawa à l’occasion du Rapatriement de la Constitution.  Sa Majesté la reine Élisabeth II et Son Altesse royale, le prince Phillip étaient les invités spéciaux de toutes les réceptions.  Le matin de la proclamation fut pluvieux mais nous avons pu arriver à ne pas trop nous tremper.  Une journée très excitante remplie de réceptions pour finir la soirée par un grand banquet et une réception à Rideau Hall, durant laquelle nous avons eu la chance de discuter quelque peu avec Sa Majesté et Son Altesse Royale.  Le jour suivant, nous avons été invités à passer la nuit à Rideau Hall, dans la suite royale parce que Edmond Arsenault recevait l’Ordre du Canada.  Le matin suivant, nous avons assisté à la cérémorie.  Madame Bernadette Arsenault accompagnait son mari et nous avons bavardé un grand moment durant la réception avant de repartir pour l’Île-du-Prince-Édouard pour reprendre nos obligations, fatigués, mais tellement ravis d’avoir eu l’opportunité d’assister au Rapatriement de la Constitution.

Durant l’été 1984, nous avons été aussi invités à Toronto, par Sa Majesté et Son Altesse Royale, sur le yacht royal Britannia.  Le déjeuner fut extraordinaire, un repas à neuf entrées avec Leurs Excellences la Gouverneure générale Jeanne Sauvé et Monsieur Sauvé, et les lieutenants-gouverneurs et premiers ministres des provinces qui étaient présents.  Nous avons eu l’opportunité de parler avec Sa Majesté durant la réception qui suivit.  Après quoi, ce fut une photo de groupe qui incluait Sa Majesté et Son Altesse Royale, Leurs Excellences et les lieutenants-gouverneurs et leurs épouses et époux.

L’année suivante, nous étions à Montréal pour le 200e anniversaire du Beaver Club.  Ce fut une soirée splendide et spectaculaire, avec la Gouverneure générale et les lieutenants-gouverneurs vêtus de costumes d’époque.  Le spectacle étaient fabuleux; une soirée inoubliable!

Le lendemain, nous sommes allés à Ottawa pour une rencontre à Rideau Hall.  Le banquet en soirée avec Son Excellence, Madame Jeanne Sauvé, et Monsieur Maurice Sauvé, était émouvant, avec des conversations nous ramenant aux événements de la nuit précédente, à Montréal.  Les rencontres des lieutenants-gouverneurs ont accaparé les deux journées suivantes et le tout fut clôturé en soirée par un gala au Centre national des arts avec les grands noms du monde du spectacle suivi d’une réception somptueuse.  Nous nous sommes arrêtés quelques jours à Montebello, au Québec, pour une visite familiale avant de rentrer à la maison.

Notre plus grand événement à l’extérieur de la province a eu lieu en Nouvelle-Écosse, à l’occaion de la visite de Sa Sainteté le pape Jean-Paul II.  Nous étions les invités du lieutenant-gouverneur et Madame Abraham à la Maison du gouvernement à Halifax.  Nous avons accueilli Sa Sainteté à l’aéroport de la Base des forces canadiennes Shearwater.  Nous étions en compagnie du lieutenant-gouverneur et Madame Allan Abraham, de l’archevêque James Hayes de l’archevêché d’Halifax, du premier ministre de la Nouvelle-Écosse et Madame Buchanan, du premier ministre de l’Île-du-Prince-Édouard James Lee et son épouse, des maires de Halifax et de Dartmouth, et de plusierus dignitaires représentant l’Église, les provinces et les municipalités.  Nous avons été ravis de pouvoir parler en français avec Sa Sainteté le pape, et il a mentionné le passé tumultueux de nos ancêtres acadiens.  Le soir même, nous étions invités à la Maison du gouvernement avec quelques personnes de l’entourage du pape.

Le lendemain nous avons assisté à la messe en plein air au Halifax Common.  Il pleuvait beaucoup, mais ce fut une expérience de recevoir la communion des mains de Sa Sainteté le pape Jean-Paul II.  Nous sommes retournés à l’aéroport de Shearwater pour voir Sa Sainteté s’envoler pour Montréal.  Nous avons parlé avec lui brièvement et l’avons remercié de sa visite.

Durant notre terme, nous avons aussi eu le privilège de recevoir pour des déjeuners à Fanningbank les premiers ministres de l’Est du Canada et les gouverneurs américains des États de la Nouvelle-Angleterre.  Et durant le dernier été à Fanningbank nous avons reçu les premiers ministres provinciaux du Canada pour un repas au homard commandité par la Province.  Je vous assure que c’est une soirée dont je me rappellerai toute ma vie.  Ce fut un plaisir d’avoir connu

tant de gens de marque.  Je ne peux oublier les visites à Fanningbank de personnalités telles que Joey Smallwood, René Lévesque, notre premier astronaute canadien, Marc Garneau, le dessinateur de bandes dessinées, Ben Wicks, le lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick George Stanley, qui a dessiné notre drapeau national, Terry Fox et ses parents, Ken Taylor qui a libéré les otages en Iran, Roy Bonistell de l’émission Man Alive de la CBC, et bien plus encore.

Nous avons continué de remplir nos obligations régulières en recevant plusieurs groupes chez nous, et en visitant de nombreuses communautés d’un bout à l’autre de la province, et en même temps, en ayant les membres de notre famille près de nous le plus souvent possible.

Nous avons eu une grande célébration pour ma mère, Alvina Gallant, pour fêter son 85e anniversaire de naissance, incluant un dîner pour la famille et les amis, suivi d’une soirée de musique et de chants.  Nos bons amis père Éloi Arsenault, père Charles Gallant, Eddie Arsenault au violon et bien d’autres étaient parmi nos invités – une vrai soirée chez l’habitant!

Nous avons quitté Fanningbank à la fin du mois de juillet 1985, après y avoir résidé durant cinq ans et demi.  Nous avons eu une expérience très agréable et très stimulante dont je me rappellerai toujours avec affection.  Nous avons rencontré des gens de toutes sortes et de toutes les couches sociales, qui se sont sentis confortables chez nous, et ces amis, je m’en souviendrai toujours, où que j’aille.

Nous avons emménagé à notre résidence d’été, L’Alouette, et par la suite dans la paroisse Saint-Augustain à Rustico où se sont mariés nos parents.  Comme disait toujours Aubin « nous avons bouclé la boule… ».  Que Dieu protège toutes les personnes qui, depuis notre retour à l’Île-du-Prince-Édouard en 1951, furent si gentilles avec nous deux, durant toutes ces années.

Dr. J. Aubin Doiron, 22e lieutenant-gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard (1980-1985)

 

Douces souvenirs du beau pays de mon enfance

1981 par Sœur Bella Arsenault

par Soeur Bella Arsenault

Marlboro, Mass.

 

La Voix Acadienne de la fin août 1980 me mit au courant des activités en préparation au festival, le dixième de la région acadienne de notre Île.  Cette lecture me rappela les origines des pique-niques de jadis si bien décrites par Monsieur Magloire Gallant en page 9 de La Petite Souvenance (Vol. 2, No. 1).

J’avais à peine six ans, et déjà mon imagination enfantine attendait ce jour qui ne semblait jamais arriver.  C’était, en effet, une fête de famille que ce pique-nique paroissial où tous se considéraient frères et soeurs sous la houlette paternelle de notre bon et vénéré Père Boudreau.  Pas une seule famille restait indifférente à cet événement familial que l’on nomme si bien aujourd’hui :  Festival.

Pour sa part, maman faisait un “pound-cake” de trois ou quatre étages, véritable château tel que grand’maman Pélagie décrivait dans ses contes de fées.  Tout en surveillant petite Maman au coin de la table de cuisine, ma petite tête pensait; mais, quel château magique! sans porte ni fenêtre!…  Le sucre blanc si brun n’était pas épargné, et je suis sûre que Monsieur Yeo devait le considérer comme l’un des plus beaux.

Papa, lui, choisissait son plus réussi petit veau, et Maggie lui attachait au cou un joli ruban pour le présenter, en triomphe, à l’Exposition Agricole.  Habituellement, son jeune maître, François, le ramenait avec prix, comme l’un des plus beaux de la région.

Monsieur Magloire me fit souvenir d’un mot oublié depuis longtemps, mais bien cher à mon coeur d’enfant, en ce jour de pique-nique:  les galances!  Maman n’oubliait jamais de procurer ce tour de plaisir à ses trois ou quatre plus jeunes, et lorsqu’on descendait de cette chère galance, la tête nous tournait comme toupis.

À la veillée, mes soeurs aînées avaient tout droit aux danses carrées, cette fois sans être munies de permission spéciale.  Et tard dans la soirée, toute la famille, y compris grand’mère Pélagie, s’entassait, ivre de joie et de grand air dans le “truck-wagon” en route vers la Petite allée, Higgins Road.

N’étant âgée que de dix ans quand il a fallu m’expatrier, mes souvenances sont limitées, mais je compléterai ce stage de mon existence heureuse en payant tribut à la mémoire de mes admirables parents.  Je ne saurais guère en faire assez d’éloges, mais vous parler de leur foi, et de leur piété  chrétienne est sûrement le couronnement de leur belle existence.

Quand, par exemple, approchait le temps de la Semaine Sainte, et que papa, membre de la chorale, ne pouvait se rendre aux répétitions, vue la distance, il invitait ses voisins, également de la chorale, à exercer chants et psaumes qu’on devait exécuter pendant les cérémonies du triduum pascal. Après la prière du soir, les plus jeunes devaient se retirer pour faire place à ces messieurs, et surtout à cause du silence respectueux qui devait accompagner ces pieux exercices.  L’on commençait par quelques exercices de solfège, puis suivaient les Lamentations et les autres chants liturgiques.

Mais quand, au Vendredi Saint, l’on pouvait contempler ces braves paysans en soutanes et surplis, rangés dans le sanctuaire, lire, en parties, la Passion du Seigneur, ces admirables pêcheurs et cultivateurs rivalisaient en ferveur les moines des cloîtres de jadis.

Comme chaque dimanche, les Vêpres se chantaient dans l’après-midi, papa avait l’habitude, en été, de retourner, malgré la distance, pour prendre part à la liturgie vespérale.  C’est alors que l’on se servait du “buggie” et de la petite jument brune.  Papa et Maman prenaient avec eux celui des jeunes qui avait été le plus sage pendant la semaine.  Enfin! une fois arriva mon tour!  C’est vous dire que j’étais loin d’être un petit ange.  Notre banc de famille étant alors au jubé, et de là, l’on pouvait apercevoir les membre du choeur de chant.  J’avais alors neuf ans, et le chant et la musique me charmaient. Vers la fin des Vêpres, une voix entonna le Magnificat, et cette voix, je la reconnus.  Maman se pencha vers moi et me murmura:  “C’est ton père qui chante.”  Alors, ce fut pour sa fillette un moment ravissant, même si elle n’y comprenait rien!

Quand, le matin, maman, très occupée, ne pouvait voir à la prière de chacun des plus jeunes, les quatre coins de la cuisine devenaient leurs prie-Dieu, et les plus âgés devenaient moniteurs: D’abord, le signe de la croix bien tracé, le Bonjour mon bon ange, suivi du Notre Père et du Je vous salue Marie étaient de rigueur.  Le bonjour aux parents était suivi du déjeuner, frugal mais substantiel.  C’était ensuite la préparation pour l’école en compagnie de nos petits voisins de la famille Cormier.

Cette belle famille Cormier dont la maman était parente de la nôtre, était aussi notre refuge quand le bon Dieu ajoutait à notre famille un membre de plus.  Nous voyions arriver alors grand-tante Sophique sans trop savoir la raison de cette visite mystérieuse.  Papa prenait alors les quatre ou cinq plus jeunes de sa nichée, avec robes de nuit et couvertures, puis, en procession, nous nous rendions chez nos aimables voisins, et la maman toujours si accueillante, nous préparait un petit lit sur le plancher.  La prière du soir terminée, nous passions la nuit, heureux comme des anges, mais anxieux de retourner au foyer pour découvrir le mystère.  En effet, un ange avait passé et avait déposé un petit frère ou une petite soeur de plus!

Une autre de mes souvenances les plus belles, est bien la bénédiction des bateaux de pêche.  À ce dimanche spécial de mai, personne ne s’absentait.  À cette occasion, unique pour moi, marraine Jacqueline me fit ma première robe neuve et y avait mis tout le beau talent de fine couturière:  un joli tissu rose, entrelacé au corsage d’un gracieux petit ruban de velours noir piqué d’une rose blanche.  C’est alors que la petite vaniteuse que j’étais, devint en ce jour, la petite reine du foyer.  Comme toute la famille devait être présente, il fallut ajouter deux planches au “truck-wagon” attelé de deux vigoureux chevaux.  Après la messe, très solennelle, tous se rendirent, en procession, sur la grève, suivis de Monsieur le Curé en chape, surplis et étole, précédé de la croix, des acolytes en soutanes et surplis de fête.  La chorale suivait, entonnant des chants d’occasion.  Lorsque chaque bateau reçut l’eau sainte et la bénédiction du ministre du Seigneur, les pêcheurs s’installèrent dans leurs barques, puis au chant de l’Avé Maris Stella par la foule, les bateaux quittèrent le port lentement, pour ensuite revenir vers la rive où chaque pêcheur rejoignait sa famille.  La Vierge, du haut de son trône de gloire, devait sourire à ses enfants d’Acadie, et bénir ces braves navigueurs confiés à sa maternelle protection.

Et voici ma troisième petite souvenance terminée.  En vous quittant, chers frères et soeurs de mon beau pays natal, laissez-moi vous chanter, sur l’air du Petite Mousse, quelques fragments de notre nouveau chant national trouvé en première page de La Petite Souvenance :

Reine des cieux, notre Patronne,
Entends la voix de tes enfants.
Accepte nos humbles prières,
À ton Fils, porte-les pour nous.

Le 4 septembre 1980

Douces souvenirs du beau pays de mon enfance

1980 par Sœur Bella Arsenault

par Soeur Bella Arsenault

 

C’est “Douces Souvenances” qui revient de Marlboro dans la personne de la petite Soeur Bella Arsenault, heureuse d’une seconde invitation par le personnel de la Société Historique de notre Île.

Ma vieille mémoire de 80 ans se fait toujours jeune quand il s’agit de relater les épisodes d’enfance au pays le plus beau du monde:  le jardin du Golfe, jadis Île St-Jean.

Toutefois, je ne commencerai pas comme le faisait toujours grand-mère Pélagie.  “Il était une fois…” puisque je continue… avec délice.  Cette fois, je relate des incidents de notre grande famille de 9 filles et de 6 garçons.

François, le bras droit de papa, était surtout chargé du “train” à la grange :  chevaux et vaches, petits et gros boeufs étaient ses amis.  Après la traite des vaches, il attelait la jeune jument à une petite voiture de sa fabrication, rangeait les bidons de lait destinés à la fromagerie, et pour ne pas qu’ils s’entrechoquent, il posait sa rondelette petite soeur Bella au centre; c’est ainsi que grand frère François payait à sa petite soeur une belle promenade jusqu’au “chemin du roi”.

Wilfred, nommé ainsi en l’honneur de Sir Wilfred Laurier, était le commissionnaire de ses grandes soeurs, à cause de sa docilité et de sa complaisance.

Un jour, où chez un voisin il y avait danses et quadrilles, les quatre demoiselles Arsenault furent invitées.  Oui! mais fallait-il encore permission expresse de la maman approuvée formellement par celle du père.  Ce jour là, papa fauchait dans le pré le plus éloigné de la maison.  Habituellement, maman disait:  “Allez demander à votre père”.

De nouveau, les grandes soeurs eurent recours au petit frère si complaisant.  Cette fois, comme Wilfred jugea à propos du refus de papa, et comme la route était longue il s’assied pour prendre souffle, réfléchit, et prenant en personne les responsabilités paternelles, il lut le message, le déchira, retourna à la maison et, aux grandes soeurs qui attendaient avec hâte, il répondit avec autorité:  Papa a dit:  “Non”.  Allons, quelles larmes! quelle catastrophe!  On s’était déjà frisé les cheveux et mis son plus beau cotillon!  En larmes, toutes quatre vont supplier maman, mais que pouvait-elle faire!  Le maître avait dit:  Non.  Au retour du père, et derrière porte close, père et mère se consultent.  La conséquence?  À un âge avancé, le pauvre Wilfred s’en souvenait encore avec un peu d’amertume.

Notre bon voisin de l’Île, Pépère Natole (Anatole Gallant) était un bien brave homme et un admirateur de la belle nature.  Sa longue barbe nous rappelait Saint-Nicholas, et quand il ouvrait la bouche, une dent manquait à sa jolie rangée dentaire.  Par cette ouverture, il y passait un bout de sa langue et en sifflant il pouvait ainsi imiter le chant de tous les oiseaux de nos bois; non seulement leur chant mais même leurs noms respectifs.  Quand Pépère Natole nous arrivait, c’était qui des plus jeunes prendrait place sur ses genoux pour entendre le concert de nos forêts.  Quand, rendus aux États-Unis, Pépère Natole nous suivit avec sa famille, nous l’avons toujours considéré comme membre intime de notre famille, et un frère et une soeur Arsenault contractèrent mariage avec une soeur et un frère Gallant.

Je crois déjà avoir mentionné une des aînées de la famille, Jacqueline, qui aujourd’hui même, le 2 avril, fête ses 94 ans.  Jacqueline devient Madame Thibodeau en contractant mariage à Jacques Thibodeau natif de Tignish.  Jacqueline et les autres grandes soeurs apprirent de bonne heure, pendant les veillées d’hiver à raccommoder les filets de pêche de papa.  Un jour, bien des années après, et rendus au pays voisin, j’admirais un magnifique devant d’autel fait au filet très fin, cadeau que Jacqueline voulait offrir à l’église paroissiale, je lui demandai:  “Mais, où as-tu appris à faire ce filet si fin et si délicat?” “Oh!” dit-elle “c’est en raccommodant les filets de pêche de papa à l’Île”.  C’est ainsi que nos mamans en faisant au métier, les “hardes” de leur mari, et au rouet, la laine pour les habits de leurs enfants ont formé leurs filles à devenir d’habiles ouvrières et de fines couturières.

En vous entretenant de Marguerite ou Maggie, devenue Mme Pierre Gautreau natif de Rogersville, et l’aide préféré de papa, je vous rappellerai probablement des personnages de jadis que les anciens surtout ont connus:  a-t-on déjà entendu parler de Sam Labaume, l’Indien peu joli mais très sympathique qui, à chaque saison, régulièrement allait vendre les paniers fabriqués “au foin doux” sur l’Île voisine habitée par nos amis, les Micmacs.  En arrivant chez-nous, comme sans doute, il le faisait ailleurs, il lui fallait chanter et danser pour vendre sa marchandise, Maggie, le bouffon de la famille, s’enfilait derrière le poêle afin d’imiter chaque mouvement de notre visiteur.  On invitait alors notre Monsieur Labaume à nous chanter, préférablement le Gloria (de Angelis) qu’il entonnait si pieusement chaque dimanche à la “grand’mince”.  Toute la famille alors faisait cercle autour du cantateur, qui debout, entonnait avec vénération le chant des anges; et comme il bégayait chaque syllable, Maggie, derrière le fourneau, imitait chant et geste de notre pieux Indien, chant qu’il faisait suivre d’une petite gigue, genre acadien.  Il était sûr alors de laisser un panier pour, parfois, une douzaine d’oeufs ou un bon repas. Après son départ, Maggie sortait de sa cachette, et imitait, au plaisir des plus jeunes, chant et danse de Sam Labaume.  Quand plus tard, aux fêtes de famille, l’on invitait Maggie à nous amuser, Sam Labaume nous arrivait, et même à l’âge de 88, Marguerite, qui reste toujours jeune, savait encore vous entonner le Gloria de Sam Labaume, ou encore l’arrivée du légendaire (onque Usèbe) homme très original, qui, chaque printemps, nous arrivait en route pour aller voir sa belle-soeur Feurlac.  Mais surtout ne me demandez pas qui était cette “Feurlac”!  Était-ce grand-mère Pélagie ou un autre personnage?  Je n’en sais rien.  En tous cas, c’était l’oncle de tout le monde et qui s’installait comme tel chez tous ses prétendus neveux ou nièces.  Maggie, aux fêtes de famille, s’habillait à “l’oncle Eusèbe” ou encore faisait Sam Labaume, et tous revenaient, en esprit, et de coeur, aux jours heureux de la Petite Allée à Higgins Road.

D’autres souvenirs heureux ou semi tragiques s’accumulent dans mon esprit, jeune de 88 ans, et mon plaisir serait d’en jouir avec vous tous, chers cousins et cousines de notre chère Île.  En terminant, laissez-moi chanter ce doux refrain:

O Acadie!  Mon pays, mes amours!

Douces souvenances du beau pays de mon enfance

1979 par Sœur Bella Arsenault

par Soeur Bella Arsenault

Malboro, Massachusetts

 

Une religieuse acadienne des États-Unis vient ajouter ses “petites souvenances” à celles de ses grands frères et soeurs de notre chère Île.

Qui suis-je?…  Tout simplement une petite exilée, transplantée, dès l’âge de dix ans, sous les rayons du Drapeau Étoilé.  Je vis le jour à l’aurore du 18 juin 1899 dans la “petite allée” de jadis, à Higgins Road, onzième enfant d’une famille de quinze.  Mon premier bonheur a été d’avoir pour père Jean Arsenault (Jack à Jos Urbain) pêcheur et agriculteur, et pour mère, Véronique Arsenault, fille de Pélagie et Gilbert Arsenault, et de souche presque entièrement Arsenault, nom si commun à l’Île.  Je suis membre de la 8e génération de Pierre Arsenault, le premier de ce nom, venu de France à Beaubassin aux alentours de 1671.

En 1911, ma famille quittait l’Île pour aller “faire fortune” dans les usines de Rumford, Maine.  Je reçus donc une formation presque totalement américaine, mais mon jeune coeur demeura acadien et y demeura de plus en plus jusqu’à l’appel éternel.

À 19 ans, j’entendis un autre appel:  celui de la vie religieuse, et j’entrai dans un institut français, les religieuses enseignantes de Ste-Chrétienne, arrivées de Lorraine en 1903, et dans notre paroisse St-Jean-Baptiste en 1914.

Je me suis donc présentée tout bonnement et bien sommairement avant de vous donner des preuves bien palpables que ma mémoire, et surtout mon coeur restent jeunes, surtout lorsqu’il s’agit de raconter quelques faites que je garde bien dans un coin de mon coeur toujours fidèle au pays de mon enfance.

Au pied de la Vierge de l’Assomption qui trône dans ma chambrette, un petit drapeau tricolore, dont le bleu azure brille de l’Étoile Mariale, me murmure:  “Souviens-toi”.  Alors, de douces souvenances débordent dans mon imagination, qui, quelque peu furibonde, se rappelle de bien douces choses.

La maison natale avait déjà vu naître huit soeurs et deux grands frères, aides dévoués d’un père pêcheur.  Naturellement, la peur des Anglais était innée dans nos coeurs acadiens et déjà, n’ayant que deux ans, je me souviens des visites d’un certain gigantesque Monsieur Yeo qui, de temps à autre, venait se pourvoir de blé, d’avoine ou de foin.  Quand maman nous annonçait la visite de ce géant Saxon, les trois ou quatre plus jeunes, au plus vite, prenaient refuge sous le lit de papa et de maman, comme, à l’approche de l’orage, les poussins se réfugient sous l’aile maternelle.

Comme il faisait bon, aussi, au temps des cerises, monter jusqu’au fin bout des branches les plus flexibles pour y chercher les plus grosses et les plus mûres!  Quand, en 1971 je retournais voir la ferme paternelle, mon premier regarde fut pour chercher un certain cerisier près de la clôture, mon préféré, et témoin des escapades de la petite Bella; comme elle, il avait vieilli et m’avait précédée dans la tombe; sur cette tombe j’y ai versé une larme de “douce souvenance”.

À 7 ans, il a fallu me rendre à l’école en compagnie de mes frères et soeurs aînés et de nos petits voisins, les enfants de M. Jos Cormier.  Un maître de forte taille, mais infirme d’une jambe, me reçut avec bonté et sympathie, car ma petite taille, frêle et délicate, lui inspirait sans doute un peu de pitié.  M. Cyriac Gallant fut donc celui qui m’apprit les éléments de la lecture et du calcul avec patience et bonté, et mon souvenir lui est toujours resté fidèle.  Il ne pensait guère, ce cher maître d’école, que pendant 51 ans la même carrière d’éducatrice lui succéderait dans la plus petite de ses écolières.

En hiver, dans les grosses tempêtes de neige, chaque voisin prenait son tour pour amener les enfants à l’école.  Un grand traîneau recouvert de foin et tiré par deux bons chevaux faisait office d’autobus.  Garçons et filles, couchés à plat ventre et recouverts d’une peau de buffle ou d’épaisses catalogues nous tenaient bien chaudement à l’abri du vent, de la poudrerie, de la rafale, et dans une demi-heure nous étions rendus à notre petite école à St-Jacques.

Mais les souvenirs les plus indélébiles et les plus ensoleillés de ma petite enfance m’ont toujours donné preuve du grand esprit chrétien et marial de mes chers parents; c’était, d’abord, la préparation du beau mois de Marie.  Les jours qui précédaient ce mois béni étaient consacrés à la préparation d’un autel à la Vierge dans la plus belle partie de la maison.  Trop pauvres pour nous procurer une statue de la Madonne, un cadre de Notre-Dame du Bon Secours nous suffisait.  Mes grandes soeurs allaient au bois, quelquefois sous la neige, chercher des guirlandes de verdure.  Un grand drap blanc piqué de feuillage et de quelques roses artificielles fabriquées par des doigts habiles ornaient les contours du cadre de la Reine de mai, et protectrice de cette grande famille dont le père avait connu jadis Mgr Marcel Richard, nommé plus tard “Père de la Patrie”.  Le soir, après une journée laborieuse, nos parents rassemblaient leur nichée pour observer le mois de Marie.  De sa belle voix grave, mêlée aux jeunes voix des enfants et de la maman, mon père entonnait:  “C’est le mois de Marie” et autres cantiques traditionnels.  Ensuite, debout près de Notre-Dame du Bon Secours, il faisait la lecture d’une page de l’Évangile ou des gloires de Marie.  Le chapelet clôturait cette cérémonie familiale; et comme j’étais encore trop petite pour posséder un tel trésor qu’un chapelet, maman me faisait suivre sur le bout du sien.  La prière du soir suivie du “Souvenez-vous”, de la voix encore ardente de grand’maman Pélagie, terminait notre exercice marial.

Ensuite, l’une des grande soeurs, habituellement Jacqueline, qui est encore vivante à l’âge de 93 ans, préparait les plus jeunes pour la nuit; les autres aidaient maman au ménage.  Pendant ce temps, grand’maman rassemblait les jeunes pour leur raconter des histoires de fées ou de loups-garous.  Toujours ce début:  C’était une fois, … restera inoubliable dans ma tête de 80 ans.

Ici, je m’arrête, car les souvenirs pallulent dans ma mémoire et je dépasserais les bornes de mon entretien.  Je le termine par cette strophe si bien dite par notre poète, révérend Père Landry:

O terre la plus belle
Acadie immortelle,
Sois toujours sous les cieux
Fidèle à tes aïeux.