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Douces souvenirs du beau pays de mon enfance

1981 par Sœur Bella Arsenault

par Soeur Bella Arsenault

Marlboro, Mass.

 

La Voix Acadienne de la fin août 1980 me mit au courant des activités en préparation au festival, le dixième de la région acadienne de notre Île.  Cette lecture me rappela les origines des pique-niques de jadis si bien décrites par Monsieur Magloire Gallant en page 9 de La Petite Souvenance (Vol. 2, No. 1).

J’avais à peine six ans, et déjà mon imagination enfantine attendait ce jour qui ne semblait jamais arriver.  C’était, en effet, une fête de famille que ce pique-nique paroissial où tous se considéraient frères et soeurs sous la houlette paternelle de notre bon et vénéré Père Boudreau.  Pas une seule famille restait indifférente à cet événement familial que l’on nomme si bien aujourd’hui :  Festival.

Pour sa part, maman faisait un “pound-cake” de trois ou quatre étages, véritable château tel que grand’maman Pélagie décrivait dans ses contes de fées.  Tout en surveillant petite Maman au coin de la table de cuisine, ma petite tête pensait; mais, quel château magique! sans porte ni fenêtre!…  Le sucre blanc si brun n’était pas épargné, et je suis sûre que Monsieur Yeo devait le considérer comme l’un des plus beaux.

Papa, lui, choisissait son plus réussi petit veau, et Maggie lui attachait au cou un joli ruban pour le présenter, en triomphe, à l’Exposition Agricole.  Habituellement, son jeune maître, François, le ramenait avec prix, comme l’un des plus beaux de la région.

Monsieur Magloire me fit souvenir d’un mot oublié depuis longtemps, mais bien cher à mon coeur d’enfant, en ce jour de pique-nique:  les galances!  Maman n’oubliait jamais de procurer ce tour de plaisir à ses trois ou quatre plus jeunes, et lorsqu’on descendait de cette chère galance, la tête nous tournait comme toupis.

À la veillée, mes soeurs aînées avaient tout droit aux danses carrées, cette fois sans être munies de permission spéciale.  Et tard dans la soirée, toute la famille, y compris grand’mère Pélagie, s’entassait, ivre de joie et de grand air dans le “truck-wagon” en route vers la Petite allée, Higgins Road.

N’étant âgée que de dix ans quand il a fallu m’expatrier, mes souvenances sont limitées, mais je compléterai ce stage de mon existence heureuse en payant tribut à la mémoire de mes admirables parents.  Je ne saurais guère en faire assez d’éloges, mais vous parler de leur foi, et de leur piété  chrétienne est sûrement le couronnement de leur belle existence.

Quand, par exemple, approchait le temps de la Semaine Sainte, et que papa, membre de la chorale, ne pouvait se rendre aux répétitions, vue la distance, il invitait ses voisins, également de la chorale, à exercer chants et psaumes qu’on devait exécuter pendant les cérémonies du triduum pascal. Après la prière du soir, les plus jeunes devaient se retirer pour faire place à ces messieurs, et surtout à cause du silence respectueux qui devait accompagner ces pieux exercices.  L’on commençait par quelques exercices de solfège, puis suivaient les Lamentations et les autres chants liturgiques.

Mais quand, au Vendredi Saint, l’on pouvait contempler ces braves paysans en soutanes et surplis, rangés dans le sanctuaire, lire, en parties, la Passion du Seigneur, ces admirables pêcheurs et cultivateurs rivalisaient en ferveur les moines des cloîtres de jadis.

Comme chaque dimanche, les Vêpres se chantaient dans l’après-midi, papa avait l’habitude, en été, de retourner, malgré la distance, pour prendre part à la liturgie vespérale.  C’est alors que l’on se servait du “buggie” et de la petite jument brune.  Papa et Maman prenaient avec eux celui des jeunes qui avait été le plus sage pendant la semaine.  Enfin! une fois arriva mon tour!  C’est vous dire que j’étais loin d’être un petit ange.  Notre banc de famille étant alors au jubé, et de là, l’on pouvait apercevoir les membre du choeur de chant.  J’avais alors neuf ans, et le chant et la musique me charmaient. Vers la fin des Vêpres, une voix entonna le Magnificat, et cette voix, je la reconnus.  Maman se pencha vers moi et me murmura:  “C’est ton père qui chante.”  Alors, ce fut pour sa fillette un moment ravissant, même si elle n’y comprenait rien!

Quand, le matin, maman, très occupée, ne pouvait voir à la prière de chacun des plus jeunes, les quatre coins de la cuisine devenaient leurs prie-Dieu, et les plus âgés devenaient moniteurs: D’abord, le signe de la croix bien tracé, le Bonjour mon bon ange, suivi du Notre Père et du Je vous salue Marie étaient de rigueur.  Le bonjour aux parents était suivi du déjeuner, frugal mais substantiel.  C’était ensuite la préparation pour l’école en compagnie de nos petits voisins de la famille Cormier.

Cette belle famille Cormier dont la maman était parente de la nôtre, était aussi notre refuge quand le bon Dieu ajoutait à notre famille un membre de plus.  Nous voyions arriver alors grand-tante Sophique sans trop savoir la raison de cette visite mystérieuse.  Papa prenait alors les quatre ou cinq plus jeunes de sa nichée, avec robes de nuit et couvertures, puis, en procession, nous nous rendions chez nos aimables voisins, et la maman toujours si accueillante, nous préparait un petit lit sur le plancher.  La prière du soir terminée, nous passions la nuit, heureux comme des anges, mais anxieux de retourner au foyer pour découvrir le mystère.  En effet, un ange avait passé et avait déposé un petit frère ou une petite soeur de plus!

Une autre de mes souvenances les plus belles, est bien la bénédiction des bateaux de pêche.  À ce dimanche spécial de mai, personne ne s’absentait.  À cette occasion, unique pour moi, marraine Jacqueline me fit ma première robe neuve et y avait mis tout le beau talent de fine couturière:  un joli tissu rose, entrelacé au corsage d’un gracieux petit ruban de velours noir piqué d’une rose blanche.  C’est alors que la petite vaniteuse que j’étais, devint en ce jour, la petite reine du foyer.  Comme toute la famille devait être présente, il fallut ajouter deux planches au “truck-wagon” attelé de deux vigoureux chevaux.  Après la messe, très solennelle, tous se rendirent, en procession, sur la grève, suivis de Monsieur le Curé en chape, surplis et étole, précédé de la croix, des acolytes en soutanes et surplis de fête.  La chorale suivait, entonnant des chants d’occasion.  Lorsque chaque bateau reçut l’eau sainte et la bénédiction du ministre du Seigneur, les pêcheurs s’installèrent dans leurs barques, puis au chant de l’Avé Maris Stella par la foule, les bateaux quittèrent le port lentement, pour ensuite revenir vers la rive où chaque pêcheur rejoignait sa famille.  La Vierge, du haut de son trône de gloire, devait sourire à ses enfants d’Acadie, et bénir ces braves navigueurs confiés à sa maternelle protection.

Et voici ma troisième petite souvenance terminée.  En vous quittant, chers frères et soeurs de mon beau pays natal, laissez-moi vous chanter, sur l’air du Petite Mousse, quelques fragments de notre nouveau chant national trouvé en première page de La Petite Souvenance :

Reine des cieux, notre Patronne,
Entends la voix de tes enfants.
Accepte nos humbles prières,
À ton Fils, porte-les pour nous.

Le 4 septembre 1980

Douces souvenirs du beau pays de mon enfance

1980 par Sœur Bella Arsenault

par Soeur Bella Arsenault

 

C’est “Douces Souvenances” qui revient de Marlboro dans la personne de la petite Soeur Bella Arsenault, heureuse d’une seconde invitation par le personnel de la Société Historique de notre Île.

Ma vieille mémoire de 80 ans se fait toujours jeune quand il s’agit de relater les épisodes d’enfance au pays le plus beau du monde:  le jardin du Golfe, jadis Île St-Jean.

Toutefois, je ne commencerai pas comme le faisait toujours grand-mère Pélagie.  “Il était une fois…” puisque je continue… avec délice.  Cette fois, je relate des incidents de notre grande famille de 9 filles et de 6 garçons.

François, le bras droit de papa, était surtout chargé du “train” à la grange :  chevaux et vaches, petits et gros boeufs étaient ses amis.  Après la traite des vaches, il attelait la jeune jument à une petite voiture de sa fabrication, rangeait les bidons de lait destinés à la fromagerie, et pour ne pas qu’ils s’entrechoquent, il posait sa rondelette petite soeur Bella au centre; c’est ainsi que grand frère François payait à sa petite soeur une belle promenade jusqu’au “chemin du roi”.

Wilfred, nommé ainsi en l’honneur de Sir Wilfred Laurier, était le commissionnaire de ses grandes soeurs, à cause de sa docilité et de sa complaisance.

Un jour, où chez un voisin il y avait danses et quadrilles, les quatre demoiselles Arsenault furent invitées.  Oui! mais fallait-il encore permission expresse de la maman approuvée formellement par celle du père.  Ce jour là, papa fauchait dans le pré le plus éloigné de la maison.  Habituellement, maman disait:  “Allez demander à votre père”.

De nouveau, les grandes soeurs eurent recours au petit frère si complaisant.  Cette fois, comme Wilfred jugea à propos du refus de papa, et comme la route était longue il s’assied pour prendre souffle, réfléchit, et prenant en personne les responsabilités paternelles, il lut le message, le déchira, retourna à la maison et, aux grandes soeurs qui attendaient avec hâte, il répondit avec autorité:  Papa a dit:  “Non”.  Allons, quelles larmes! quelle catastrophe!  On s’était déjà frisé les cheveux et mis son plus beau cotillon!  En larmes, toutes quatre vont supplier maman, mais que pouvait-elle faire!  Le maître avait dit:  Non.  Au retour du père, et derrière porte close, père et mère se consultent.  La conséquence?  À un âge avancé, le pauvre Wilfred s’en souvenait encore avec un peu d’amertume.

Notre bon voisin de l’Île, Pépère Natole (Anatole Gallant) était un bien brave homme et un admirateur de la belle nature.  Sa longue barbe nous rappelait Saint-Nicholas, et quand il ouvrait la bouche, une dent manquait à sa jolie rangée dentaire.  Par cette ouverture, il y passait un bout de sa langue et en sifflant il pouvait ainsi imiter le chant de tous les oiseaux de nos bois; non seulement leur chant mais même leurs noms respectifs.  Quand Pépère Natole nous arrivait, c’était qui des plus jeunes prendrait place sur ses genoux pour entendre le concert de nos forêts.  Quand, rendus aux États-Unis, Pépère Natole nous suivit avec sa famille, nous l’avons toujours considéré comme membre intime de notre famille, et un frère et une soeur Arsenault contractèrent mariage avec une soeur et un frère Gallant.

Je crois déjà avoir mentionné une des aînées de la famille, Jacqueline, qui aujourd’hui même, le 2 avril, fête ses 94 ans.  Jacqueline devient Madame Thibodeau en contractant mariage à Jacques Thibodeau natif de Tignish.  Jacqueline et les autres grandes soeurs apprirent de bonne heure, pendant les veillées d’hiver à raccommoder les filets de pêche de papa.  Un jour, bien des années après, et rendus au pays voisin, j’admirais un magnifique devant d’autel fait au filet très fin, cadeau que Jacqueline voulait offrir à l’église paroissiale, je lui demandai:  “Mais, où as-tu appris à faire ce filet si fin et si délicat?” “Oh!” dit-elle “c’est en raccommodant les filets de pêche de papa à l’Île”.  C’est ainsi que nos mamans en faisant au métier, les “hardes” de leur mari, et au rouet, la laine pour les habits de leurs enfants ont formé leurs filles à devenir d’habiles ouvrières et de fines couturières.

En vous entretenant de Marguerite ou Maggie, devenue Mme Pierre Gautreau natif de Rogersville, et l’aide préféré de papa, je vous rappellerai probablement des personnages de jadis que les anciens surtout ont connus:  a-t-on déjà entendu parler de Sam Labaume, l’Indien peu joli mais très sympathique qui, à chaque saison, régulièrement allait vendre les paniers fabriqués “au foin doux” sur l’Île voisine habitée par nos amis, les Micmacs.  En arrivant chez-nous, comme sans doute, il le faisait ailleurs, il lui fallait chanter et danser pour vendre sa marchandise, Maggie, le bouffon de la famille, s’enfilait derrière le poêle afin d’imiter chaque mouvement de notre visiteur.  On invitait alors notre Monsieur Labaume à nous chanter, préférablement le Gloria (de Angelis) qu’il entonnait si pieusement chaque dimanche à la “grand’mince”.  Toute la famille alors faisait cercle autour du cantateur, qui debout, entonnait avec vénération le chant des anges; et comme il bégayait chaque syllable, Maggie, derrière le fourneau, imitait chant et geste de notre pieux Indien, chant qu’il faisait suivre d’une petite gigue, genre acadien.  Il était sûr alors de laisser un panier pour, parfois, une douzaine d’oeufs ou un bon repas. Après son départ, Maggie sortait de sa cachette, et imitait, au plaisir des plus jeunes, chant et danse de Sam Labaume.  Quand plus tard, aux fêtes de famille, l’on invitait Maggie à nous amuser, Sam Labaume nous arrivait, et même à l’âge de 88, Marguerite, qui reste toujours jeune, savait encore vous entonner le Gloria de Sam Labaume, ou encore l’arrivée du légendaire (onque Usèbe) homme très original, qui, chaque printemps, nous arrivait en route pour aller voir sa belle-soeur Feurlac.  Mais surtout ne me demandez pas qui était cette “Feurlac”!  Était-ce grand-mère Pélagie ou un autre personnage?  Je n’en sais rien.  En tous cas, c’était l’oncle de tout le monde et qui s’installait comme tel chez tous ses prétendus neveux ou nièces.  Maggie, aux fêtes de famille, s’habillait à “l’oncle Eusèbe” ou encore faisait Sam Labaume, et tous revenaient, en esprit, et de coeur, aux jours heureux de la Petite Allée à Higgins Road.

D’autres souvenirs heureux ou semi tragiques s’accumulent dans mon esprit, jeune de 88 ans, et mon plaisir serait d’en jouir avec vous tous, chers cousins et cousines de notre chère Île.  En terminant, laissez-moi chanter ce doux refrain:

O Acadie!  Mon pays, mes amours!

Douces souvenances du beau pays de mon enfance

1979 par Sœur Bella Arsenault

par Soeur Bella Arsenault

Malboro, Massachusetts

 

Une religieuse acadienne des États-Unis vient ajouter ses “petites souvenances” à celles de ses grands frères et soeurs de notre chère Île.

Qui suis-je?…  Tout simplement une petite exilée, transplantée, dès l’âge de dix ans, sous les rayons du Drapeau Étoilé.  Je vis le jour à l’aurore du 18 juin 1899 dans la “petite allée” de jadis, à Higgins Road, onzième enfant d’une famille de quinze.  Mon premier bonheur a été d’avoir pour père Jean Arsenault (Jack à Jos Urbain) pêcheur et agriculteur, et pour mère, Véronique Arsenault, fille de Pélagie et Gilbert Arsenault, et de souche presque entièrement Arsenault, nom si commun à l’Île.  Je suis membre de la 8e génération de Pierre Arsenault, le premier de ce nom, venu de France à Beaubassin aux alentours de 1671.

En 1911, ma famille quittait l’Île pour aller “faire fortune” dans les usines de Rumford, Maine.  Je reçus donc une formation presque totalement américaine, mais mon jeune coeur demeura acadien et y demeura de plus en plus jusqu’à l’appel éternel.

À 19 ans, j’entendis un autre appel:  celui de la vie religieuse, et j’entrai dans un institut français, les religieuses enseignantes de Ste-Chrétienne, arrivées de Lorraine en 1903, et dans notre paroisse St-Jean-Baptiste en 1914.

Je me suis donc présentée tout bonnement et bien sommairement avant de vous donner des preuves bien palpables que ma mémoire, et surtout mon coeur restent jeunes, surtout lorsqu’il s’agit de raconter quelques faites que je garde bien dans un coin de mon coeur toujours fidèle au pays de mon enfance.

Au pied de la Vierge de l’Assomption qui trône dans ma chambrette, un petit drapeau tricolore, dont le bleu azure brille de l’Étoile Mariale, me murmure:  “Souviens-toi”.  Alors, de douces souvenances débordent dans mon imagination, qui, quelque peu furibonde, se rappelle de bien douces choses.

La maison natale avait déjà vu naître huit soeurs et deux grands frères, aides dévoués d’un père pêcheur.  Naturellement, la peur des Anglais était innée dans nos coeurs acadiens et déjà, n’ayant que deux ans, je me souviens des visites d’un certain gigantesque Monsieur Yeo qui, de temps à autre, venait se pourvoir de blé, d’avoine ou de foin.  Quand maman nous annonçait la visite de ce géant Saxon, les trois ou quatre plus jeunes, au plus vite, prenaient refuge sous le lit de papa et de maman, comme, à l’approche de l’orage, les poussins se réfugient sous l’aile maternelle.

Comme il faisait bon, aussi, au temps des cerises, monter jusqu’au fin bout des branches les plus flexibles pour y chercher les plus grosses et les plus mûres!  Quand, en 1971 je retournais voir la ferme paternelle, mon premier regarde fut pour chercher un certain cerisier près de la clôture, mon préféré, et témoin des escapades de la petite Bella; comme elle, il avait vieilli et m’avait précédée dans la tombe; sur cette tombe j’y ai versé une larme de “douce souvenance”.

À 7 ans, il a fallu me rendre à l’école en compagnie de mes frères et soeurs aînés et de nos petits voisins, les enfants de M. Jos Cormier.  Un maître de forte taille, mais infirme d’une jambe, me reçut avec bonté et sympathie, car ma petite taille, frêle et délicate, lui inspirait sans doute un peu de pitié.  M. Cyriac Gallant fut donc celui qui m’apprit les éléments de la lecture et du calcul avec patience et bonté, et mon souvenir lui est toujours resté fidèle.  Il ne pensait guère, ce cher maître d’école, que pendant 51 ans la même carrière d’éducatrice lui succéderait dans la plus petite de ses écolières.

En hiver, dans les grosses tempêtes de neige, chaque voisin prenait son tour pour amener les enfants à l’école.  Un grand traîneau recouvert de foin et tiré par deux bons chevaux faisait office d’autobus.  Garçons et filles, couchés à plat ventre et recouverts d’une peau de buffle ou d’épaisses catalogues nous tenaient bien chaudement à l’abri du vent, de la poudrerie, de la rafale, et dans une demi-heure nous étions rendus à notre petite école à St-Jacques.

Mais les souvenirs les plus indélébiles et les plus ensoleillés de ma petite enfance m’ont toujours donné preuve du grand esprit chrétien et marial de mes chers parents; c’était, d’abord, la préparation du beau mois de Marie.  Les jours qui précédaient ce mois béni étaient consacrés à la préparation d’un autel à la Vierge dans la plus belle partie de la maison.  Trop pauvres pour nous procurer une statue de la Madonne, un cadre de Notre-Dame du Bon Secours nous suffisait.  Mes grandes soeurs allaient au bois, quelquefois sous la neige, chercher des guirlandes de verdure.  Un grand drap blanc piqué de feuillage et de quelques roses artificielles fabriquées par des doigts habiles ornaient les contours du cadre de la Reine de mai, et protectrice de cette grande famille dont le père avait connu jadis Mgr Marcel Richard, nommé plus tard “Père de la Patrie”.  Le soir, après une journée laborieuse, nos parents rassemblaient leur nichée pour observer le mois de Marie.  De sa belle voix grave, mêlée aux jeunes voix des enfants et de la maman, mon père entonnait:  “C’est le mois de Marie” et autres cantiques traditionnels.  Ensuite, debout près de Notre-Dame du Bon Secours, il faisait la lecture d’une page de l’Évangile ou des gloires de Marie.  Le chapelet clôturait cette cérémonie familiale; et comme j’étais encore trop petite pour posséder un tel trésor qu’un chapelet, maman me faisait suivre sur le bout du sien.  La prière du soir suivie du “Souvenez-vous”, de la voix encore ardente de grand’maman Pélagie, terminait notre exercice marial.

Ensuite, l’une des grande soeurs, habituellement Jacqueline, qui est encore vivante à l’âge de 93 ans, préparait les plus jeunes pour la nuit; les autres aidaient maman au ménage.  Pendant ce temps, grand’maman rassemblait les jeunes pour leur raconter des histoires de fées ou de loups-garous.  Toujours ce début:  C’était une fois, … restera inoubliable dans ma tête de 80 ans.

Ici, je m’arrête, car les souvenirs pallulent dans ma mémoire et je dépasserais les bornes de mon entretien.  Je le termine par cette strophe si bien dite par notre poète, révérend Père Landry:

O terre la plus belle
Acadie immortelle,
Sois toujours sous les cieux
Fidèle à tes aïeux.