Résultats: ‘Saint-Chrysostome’

L’Oeuvre de J.-Henri Blanchard

1986 par Cécile Gallant

Cécile Gallant

 

Le présent article est le texte d’une conférence présentée à Moncton le 26 octobre 1985 lors du colloque qui soulignait le 25e anniversaire de la Société Historique Acadienne de Moncton.

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La Société Historique acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard a entrepris depuis quelques années une recherche sur la vie et l’oeuvre de J.-Henri Blanchard en vue d’une publication. Né à Rustico, le 16 juin 1881, l’année de la première Convention Nationale des Acadiens, et décédé en 1968, J.-Henri Blanchard est l’un de nos plus grands patriotes acadiens.  Professeur, historien et animateur des plus dynamiques pendant plus d’un demi-siècle, Blanchard a contribué de façon significative à la survivance acadienne dans l’Île.  La Société désire, par le biais d’une biographie du genre populaire, faire connaître au grand public l’importance historique de cette contribution.  Cette biographie se vent aussi scientifique que possible tout en était écrit dans un style à portée de tous.

Des projets de recherche subventionnés par le Secrétariat d’État ont permis de recueillir une vaste documentation ayant trait aux multiples aspects de la vie et de l’oeuvre de Blanchard.  L’histoire orale a été l’approche privilégiée dans un premier projet.  Une cinquantaine d’entrevues ont ainsi été réalisées avec des gens qui ont bien connu Blanchard.  Dans un deuxième projet, une bibliographie de ses écrits (ouvrages, articles de revues et de journaux, discours, correspondances) a été établie.  Tous les extraits de ses discours tels que rapportés dans les procès-verbaux de diverses associations acadiennes dans lesquelles il a oeuvré ont aussi été relevés.

Nous connaissions peu de détails de l’enfance et de la jeunesse de J.-Henri Blanchard.  Nous avons alors tenté de cerner ce qui aurait pu marqué cette période de sa vie.  Fils de Jérémie Blanchard et de Domithilde Gallant, Henri est né à Rustico en 1881.  L’année suivante, ses grands-parents paternels, ses parents et lui-même, âgé d’onze mois, quittent Rustico où le surpeuplement et le manque de terres avaient entraîné depuis les années 1860 une émigration importante de familles acadiennes de cet endroit.  La famille Blanchard déménage à Duvar dans la paroisse de Bloomfield où elle achète une ferme de 100 acres.  Les Acadiens constituent la majorité de la paroisse de Bloomfield, mais l’élément anglophone est très fort dans la région de sorte que l’anglicisation des Acadiens est déjà une réalité dans les années 1880.  Toutefois, Jérémie et Domithilde réussissent à transmettre à leurs enfants leur attachement à la langue française.

La maisonnée Blanchard comprend les grands-parents, les parents et onze enfants dont Henri est l’aîné.  La plupart des membres de la famille participent aux travaux de la ferme.  Et pour suppléer au revenu familial, le père et le grand-père, bons charpentiers, s’adonnent parfois à ce métier.

En 1890, alors qu’Henri avait neuf ans, son père se présente candidat aux élections provinciales.  Il est défait. Il réussit cependant à se faire élire membre de l’Assemblée législative de l’Île aux élections de 1893.  Comme politicien, Jérémie Blanchard était très bon orateur.  Ses discours politiques ont été qualifiés de “fantastiques”.  C’était un homme qui n’avait pas été au collège mais qui s’était instruit par la lecture.  Henri a sans doute été influencé dans son enfance par les discussions politiques qu’il entendait chez-lui, et il a probablement appris certaines techniques de l’art oratoire en observant son père.

Ses grands-parents ont aussi joué un rôle important dans sa formation.  Virginie Blanchard, née Doucet, la grand-mère, semble avoir eu une influence particulière sur son petit-fils.  Malgré son peu d’éducation formelle, Mémé Blanchard possédait tout un bagage d’histoires qu’elle aimait raconter le soir à ses petits-enfants, surtout à Henri.  Elle connaissait des histoires de la Bible, des histoires à propos de Napoléon, enfin, semble-t-il, des histoires de toutes sortes.  Elle encouragea Henri, dès son jeune âge, d’étudier et puis de lire tous les livres qu’il pourrait.  De sa grand-mère, il a hérité ainsi ce goût qu’elle avait pour l’histoire, la lecture et pour s’instruire, ce goût qu’il ne cessera de cultiver tout au long de sa vie.

Une relation étroite existait également entre Henri et son grand-père Sylvestre Blanchard, un habile charpentier et charron.  Plus tard, Henri se plaisait de raconter une expérience qui l’avait beaucoup touché.  Une journée, son grand-père fabriquait méticuleusement les roues d’un wagon, un service qu’il rendait à un certain individu qui ne payait pas toujours ses comptes.  Il aurait dit à Henri:  “Je fais ce wagon ici pour un monsieur.  Je ne me ferai jamais payer pour ceci.”  “Ah, mais, lui dit Henri, pourquoi alors êtes-vous si minutieux?”  Son grand-père lui a répondu:  “S’il ne veut pas me payer, ça c’est ses affaires.  Moi, j’ai à faire un wagon et puis je le fais le mieux possible.”

Henri Blanchard a commencé son éducation dans la petite école de Duvar.  À l’âge de douze ans, il se rendait étudier à l’école secondaire de Tignish où il eut Gilbert Buote comme professeur de 1893 à 1894.  C’était l’année de la fondation de L’Impartial, le premier journal de langue française publié dans l’Île.  Gilbert Buote en était le propriétaire et le rédacteur.  C’était un homme qui avait aussi une grande passion pour l’histoire et la généalogie.  Quoique peu méthodique, Buote était, comme l’écrira plus tard Blanchard, “un splendide écrudit,” “un homme très renseigné qui souvent parlait au-dessus de la tête des élèves.”  Cet éminent maître a été pour Blanchard une autre source d’inspiration.  Ses études primaires terminées, le jeune Henri devint élève au Collège Prince de Galles de Charlottetown, où il obtint son brevet d’instituteur à l’âge de 19 ans.  Il enseigna par la suite pendant neuf ans dans les écoles acadiennes de l’Île.

Outre son éducation formelle, Blanchard s’est instruit par la lecture.  Jeune adolescent, il préférait de beaucoup la lecture aux travaux de la ferme.  Il lisait à chaque occasion qu’il avait.  Et, plus tard, pendant les longues veillées d’hiver lorsqu’il était professeur de campagne, il lisait souvent jusqu’à une heure avancée de la nuit.  C’est le cas de son séjour à l’école de Saint-Chrysostome à partir de 1903.  Âgé de 22 ans, il pensionnait chez un dénommé Jos Pacifique Gallant.  Ce dernier possédait une assez bonne bibliothèque héritée, semble-t-il, d’un curé de la paroisse.  La famille Gallant servait Henri comme s’il était un grand visiteur, et elle faisait tout dans son possible pour qu’il soit confortable.  Installé dans une grande chambre au deuxième étage avec un poêle à bois, Henri passait ses soirées à lire.  À tous les soirs après le souper, Jos Pacifique montait avec une brassée de bois pour le poêle.  “J’ai passé ici,” Blanchard a-t-il dit plus tard, “les deux plus belles années de ma vie.”  Il aimait particulièrement lire des romans historiques qui lui donnaient le sens de l’histoire.  La poésie était une autre de ses lectures favorites.

À part ses lectures, il étudiait une grammaire française que Jean-O. Arsenault, son confrère à l’école de Saint-Chrysostome, lui avait passée.  Jusque-là, Blanchard comme de nombreux Acadiens de l’Île, n’avait pas eu l’opportunité de suivre aucun véritable cours de français.  Grâce à Jean-O. Arsenault et à sa grammaire française, Henri approfondit alors pour la première fois la langue française.  Dans le cadre de ses fameux concours de français qu’il organisera à partir de 1930 dans les écoles acadiennes de l’Île, Blanchard visera à partager avec ses compatriotes l’importance de l’apprentissage de la grammaire française.

Après neuf années d’enseignement dans les petites écoles de campagne, il redevint élève et obtint son baccalauréat-ès-arts de l’Université St-Dunstan en 1911.  Il poursuivit plus tard des études de perfectionnement professionnel pendant ses vacances d’été à Mount Allison, au Collège d’Agriculture de Guelph et jusqu’à la Sorbonne à Paris.  Dès 1910, et jusqu’à sa retraite en 1948, l’on retrouve Blanchard comme professeur de français au Collège Prince de Galles.  Cinquante années de sa vie ont donc été consacrées à l’enseignement dont trente-huit au Collège Prince de Galles.

En 1912, Henri épousait Ursule Gallant, une institutrice de Duvar.  Installés au 114 rue Upper Prince, à Charlottetown, les Blanchard élèveront une famille de huit enfants.  Ursule assumait autant que possible la responsabilité de la maison et des enfants afin de permettre à son mari l’opportunité de s’impliquer dans la communauté acadienne.  Dans la dédicace de son dernier livre, Henri a rendu un hommage à son épouse pour tout l’appui qu’elle lui avait donné dans la réalisation de ses oeuvres.

Blanchard s’est d’abord grandement impliqué dans l’Association des Instituteurs et Institutrices Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard.  Membre de l’Association à partir de l’âge de 18 ans, il se distingua très tôt aux Congrès annuels par l’intelligence de ses interventions en ce qui avait trait au domaine de l’enseignement.  Dès 1903, il est élu directeur du regroupement.  À partir de 1906 et jusqu’en 1919, soit une période de 14 années consécutives, il fut secrétaire-trésorier de l’organisation.  On le nomma en 1912 à un comité responsable de formuler un programme d’étude française pour les écoles acadiennes de l’Île.  Il s’agissait surtout de choisir et de faire adopter par le Bureau d’Éducation une série de livres de lectures française et une grammaire française.  La participation de Blanchard au sein de ce comité l’a sans doute sensibilisé davantage à la question de l’enseignement du français dans les écoles acadiennes.

C’est en 1916, au Congrès de l’Association tenu à Baie-Egmont, que Blanchard présente pour la première fois une étude concernant la situation des Acadiens dans l’Île-du-Prince-Édouard.  Il est alors âgé de 35 ans.  Ainsi débute l’engagement extraordinaire de cet homme pour la survivance acadienne dans la province.  Bon orateur, il saura à de nombreuses reprises captiver l’attention d’importants auditoires par des discours traitant de divers aspects de la vie acadienne.  Outre ses nombreuses interventions orales à ce sujet, Blanchard se servira aussi de l’écriture pour transmettre à un plus vaste auditoire ses préoccupations au sujet de son peuple.

En mai 1918, Le Petit Canadien, une revue québécoise, publie un premier article de Blanchard intitulé “Les écoles acadiennes de l’Île-du-Prince-Édouard.” À l’âge de 37 ans, Blanchard entreprend ainsi une carrière d’écrivain, surtout d’historien.  En effet, il se distingue surtout par ses publications historiques dont Les Acadiens de l’Île Saint-Jean (1921), Histoire des Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard (1927), Rustico, une paroisse acadienne (1938), Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard (1956) et enfin The Acadians of Prince Edward Island (1964).  Blanchard a aussi écrit au cours de sa carrière divers articles de revues et de nombreux articles de journaux.

La participation de Blanchard a diverses associations tels la Société Saint Thomas-d’Aquin, la Société Nationale de l’Assomption et le Conseil de la Vie Française est un autre aspect important de sa contribution à la société acadienne.  Un des fondateurs en 1919 de la S.S.T.A., il remplit les fonctions de secrétaire-trésorier de cet organisme pendant dix-neuf ans et celles de président pendant huit ans.  L’objectif immédiat de la Société est de recueillir des fonds destinés à l’éducation de la jeunesse acadienne.  Grâce à des collectes et des soirées récréatives organisées par ses dirigeants, la Société réussit à amasser suffisamment d’argent pour parrainer annuellement quelques boursiers.  Les dirigeants, notamment le professeur Blanchard, étaient conscients cependant que leurs efforts ne réussissaient pas à assurer la formation d’une classe dirigeante acadienne suffisamment nombreuse pour répondre aux besoins de la population.  Un appui de la communauté francophone de l’extérieur de l’Île viendra au moment opportun les aider à atteindre leurs objectifs.

Nous sommes en 1937.  C’est l’année où a lieu, à Québec, le deuxième Congrès de la langue française au Canada.  Cet événement important est destiné à avoir une très grande répercussion sur la Société Saint Thomas-d’Aquin et ses oeuvres.  Le professeur Blanchard est invité à y exposer la situation du français dans sa province.  Dans une conférence très bien détaillée, il décrit de façon réaliste la situation précaire de la vie française et de l’éducation chez les siens.  Voici un extrait de son discours:

“Nous souffrons d’une pénurie extrême de chefs et de dirigeants avec toutes les conséquences qui en découlent.  Si nous avions ces chefs si nécessaires aujourd’hui, il ne serait pas encore trop tard pour endiguer les flots envahisseurs qui menacent de plus en plus de nous engloutir.  Nous avons bien la Société Saint Thomas-d’Aquin qui recueille quelques fonds et qui paie les études secondaires de deux élèves.  Mais c’est si peu en présence des dangers qui nous assaillent de tous côtés.  Si nous voulons préparer ces chefs si nécessaires et sans lesquels nous allons infailliblement disparaître comme groupe de langue française, il nous faudra marcher bien plus rondement et bien plus vite que cela; autrement il sera bientôt trop tard.”

Suite à son exposé, ses auditeurs québécois l’encouragent à aller frapper aux portes des maisons d’enseignement du Québec afin d’y solliciter des bourses d’études pour les Acadiens de son Île.  C’est ce qu’il fait en 1937 et 1939.  Les institutions québécoises accueillent à bras ouverts cet homme plutôt court, au torse solide, qui vient d’avoir 56 ans.  En 1937, Blanchard réussit à obtenir des bourses pour sept jeunes acadiens qui s’expatrient de l’Île pour entreprendre leurs cours classiques au Québec.  En 1939, ils sont au nombre de vingt-deux.  Les quelques collèges acadiens contribuent également leur part.  L’appui généreux de ces maisons d’enseignement de l’extérieur de l’Île se continuera pendant trois décennies.

 
Le professeur Blanchard a été reçu partout avec la plus grande sympathie.  Sa personnalité engageante, son dynamisme irrésistible, l’aident grandement dans ses démarches.  Selon l’abbé Paul Gosselin, du Conseil de la vie française, Blanchard présentait ses demandes “avec tant de chaleur et de désintéressement” que “nous n’avons jamais le courage de lui refuser quoi que ce soit.”  C’est d’ailleurs ce qu’exprimait aussi le Père Clément Cormier, de l’Université Saint-Joseph, de Memramcook, dans une lettre qu’il écrivait à Blanchard le 15 septembre 1944.  En voici un bref extrait:

“Mon cher monsieur Blanchard,

Nous refusions des élèves depuis un mois quand votre télégramme m’est arrivé.  Le R. Père Supérieur était absent, et j’ai pris sur moi de vous faire envoyer une réponse affirmative, me disant: “On ne peut rien refuser à M. Blanchard”.

Vos élèves de l’Île nous sont donc arrivés, quatre anciens et sept nouveaux, et vous pouvez être assuré que nous allons les entourer d’une sollicitude toute particulière.”

Cette initiative de Blanchard, soit de trouver des bourses pour la jeunesse acadienne, est, sans doute, la plus grande contribution qu’il a fait à la survivance acadienne dans l’Île.  En effet, jusque la fin des années 1960, des élèves acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard ont pu bénéficier de bourses accordées par des maisons d’enseignement de langue française du Québec et des Provinces Maritimes, la distribution de ces bourses étant coordonnée par la Société Saint Thomas-d’Aquin.  De retour dans l’Île, de nombreux boursiers ont été en mesure de contribuer au développement de la vie acadienne.

La Société historique entreprendra sous peu la rédaction et la publication de la biographie de cet important leader acadien que fut J.-Henri Blanchard.  Ce sera sa façon de mieux faire connaître la vie et l’oeuvre de cet homme dont la contribution à la communauté acadienne se fait toujours sentir.

La Société des Dames du Sanctuaire

1985 par Georges Arsenault

par Georges Arsenault

 

La Société des Dames du Sanctuaire est une association catholique et acadienne qui oeuvre seulement dans les paroisses de Baie-Egmont et de Mont-Carmel.  En 1984, elle comptait 165 membres regroupés en dix succursales.  Comme le suggère son vocable, le but initial de la Société était d’assurer l’entretien du sanctuaire et de l’autel de l’église paroissiale.  Toutefois, cette Société, qui ne s’est jamais donnée de statuts, a bientôt élargi son rôle et multiplié ses activités.  Effectivement elle a pendant longtemps beaucoup contribué à l’entretien et à l’ameublement des écoles, elle a oeuvré dans le domaine de l’éducation chrétienne et familiale, elle a travaillé au développement communautaire et elle a souvent agi comme organisme de charité.

Il est difficile d’établir très précisément la date de fondation des Dames du Sanctuaire car les documents font malheureusement défaut.  De plus, l’organisation de la Société, telle qu’elle existe de nos jours, s’est faite non pas à une seule date mais sur l’espace de plusieurs années.

En se baisant sur les rapports annuels de la paroisse de Baie-Egmont, fournis au bureau du Diocèse de Charlottetown, on pourrait fixer la fondation de la Société à 1930 ou 1931.  Effectivement c’est dans le rapport de 1931 que l’organisme est mentionné pour la première fois.  Elle compte alors 80 membres.  Malheureusement, le rapport pour 1930 n’existe pas dans les archives diocésaines et la Société des Dames du Sanctuaire n’est pas nommée dans les rapports précédents.  En 1936, la Société comptent 225 membres.1

Il semble qu’au tout début ce regroupement féminin existait comme une organisation paroissiale sans succursale.  Elle aurait été mise sur pied à l’instigation du curé, le Père F.-X. Gallant, qui voulait que les paroissiennes s’intéressent davantage à l’entretien du sanctuaire.  Ainsi, dès le début, les Dames du Sanctuaire se chargent d’acheter et de laver le linge d’autel, d’acheter des ornements et des fleurs et elles voient à la propreté du sanctuaire et de la sacristie.  Afin d’assurer un service continu et efficace, la Société embauche une sacristine.  Les Dames s’occupent aussi d’acheter des articles pour le presbytère et la salle paroissiale, aident à préparer la procession de la Fête-Dieu, coordonnent l’organisation des soupers lors des pique-niques paroissiaux et organisent le grand nettoyage de l’église.  Pour se financer, elles organisent des activités lucratives telles que des bingos, des jeux de whists et des séances de variétés.

La Société des Dames du Sanctuaire prend un nouveau tournant en 1936 lorsque, à la demande du Père F.-X. Gallant, au moins un groupe du Women’s Institute de la paroisse de Baie-Egmont se transforme en “Dames du Sanctuaire”.  Depuis un certain nombre d’années, le Women’s Institute – organisme introduit dans l’Île en 1913 sous les auspices du ministère de l’Agriculture – était assez bien établi dans les divers districts scolaires de la paroisse.  En effet, en 1936, il existait exactement sept succursales à Baie-Egmont.  La paroisse de Mont-Carmel en avait trois.3 Il s’agit du premier mouvement féminin communautaire à être organisé dans ces deux paroisses acadiennes.  Sous la devise, “Pour le foyer et le pays”, l’institut cherchait à seconder les femmes dans leur travail au foyer mais aussi à les mener à s’impliquer dans le développement communautaire.  Leurs principales activités consistaient donc à aider à l’ameublement et à l’enretien de l’école, à visiter les malades et à contribuer aux oeuvres de charité, telle la Croix-Rouge.  L’organisation était non-confessionnelle mais elle n’empêchait pas ses membres à contribuer à l’entretien de l’église de la communauté.

Quoi qu’il en soit, certaines personnes, dont plusieurs curés, voyaient dans le Women’s Institute un organisme plutôt protestant et, comme le Père F.-X. Gallant de Baie-Egmont, les curés de plusieurs paroisses catholiques ont, à un moment donné, incité leurs paroissiennes à se rencontrer en un mouvement féminin catholique où l’étude de la religion catholique trouverait sa place.  Au cours des années 30, on faisait des efforts dans le diocèse de Charlottetown dans le domaine de l’Action catholique.  Cela consistait à faire participer les laïcs dans la diffusion de la “Bonne Nouvelle”, donc dans l’étude et l’enseignement du catéchisme.  C’était aussi une période d’une certaine ferveur religieuse.  On n’a qu’à se rappeler les grands Congrès eucharistiques dont celui tenu à Baie-Egmont en 1936.

Selon l’état de nos recherches, ce serait le groupe du Women’s Institute d’Abram-Village qui se serait le premier transformé en Dames du Sanctuaire.  La première mention de l’existence de cette “succursale” que nous ayions pu trouver est le compte rendu d’une réunion tenue le 9 décembre 1936.  Ce rapport fut publié dans L’Évangéline3 qui, à l’époque, publiait régulièrement des nouvelles du village et de quelques autres communautés acadiennes de l’Île.  La rencontre avait lieu chez Mme Philibert-F. Arsenault où quatorze membres étaient présents.

Il appert que pendant quelques années Abram-Village fut le seul district à avoir une succursale des Dames du Sanctuaire.  Du moins c’est la seule succursale qui envoie de ses nouvelles à L’Évangéline entre 1936 et 1939.  Mais en 1939, de nouvelles succursales apparaîssent.  Effectivement, au début janvier on annonce dans L’Évangéline la formation d’une succursale des Dames du Sanctuaire à Saint-Chrysostome :

C’est avec plaisir que les dames de St-Chrysostome annoncent leur enrôlement dans la société des Dames du Sanctuaire.  Leur première assemblée eut lieu chez Mme Veuve Azade Arsenault.  Onze membres et quatre visiteuses étaient présentes.  La prière d’ouverture fut récitée par la maîtresse de la maison.  Mme Veuve Azade Arsenault agissait comme présidente et Mme Étienne Arsenault comme secrétaire.4

Au cours de la même année, on publie dans L’Évangéline des rapports de réunions des Dames du Sanctuaire tenues à Urbainville et à Saint-Raphaël.  Ce n’était pas tous les districts des paroisses de Mont-Carmel et de Baie-Egmont qui envoyaient de leurs nouvelles à L’Évangéline.  Il est donc possible que d’autres succursales aient été fondées vers 1939 sans que le journal acadien en fasse mention.  Une étude du Journal-Pioneer pourrait peut-être nous renseigner davantage.

Les réunions et les activités des succursales des Dames du Sanctuaire ressemblent de très près celles du Women’s Institute.  Comme l’Institute, on a le comité de l’école et celui chargé des visites auprès des malades, et l’ordre du jour des réunions comprend toujours l’appel des noms, une lecture, le rapport des comités, un jeu et enfin un goûter et à l’occasion un bingo au profit de la Société.  Ce qui est différent de l’Institute, cependant, c’est que l’on discute beaucoup plus de religion.  L’appel des noms se fait parfois par une réponse de catéchisme, la lecture traite le plus souvent d’un thème religieux (par exemple:  La passion, le mois de la Sainte-Vierge, la Liturgie, Pour comprendre la messe) et on discute davantage de l’entretien de l’église et du presbytère de sa paroisse.  Ainsi chaque succursale contribue régulièrement une somme d’argent à cette fin.  Néanmoins, l’entretien de l’école du district, l’appui aux enseignants et la motivation des élèves demeure une priorité pour les Dames du Sanctuaire comme cela l’avait été avec le Women’s Institute.  On fait aussi la charité envers les familles pauvres, on tricote des bas pour les soldats durant la guerre et on fournit un linge à l’orphelinat diocésain.

Les “Conventions”

À chaque année, les succursales des Dames du Sanctuaire se réunissent en congrès pendant toute une journée.  À Baie-Egmont ces “conventions” sont organisées au moins à partir de 1940.  Elles servent en fait d’assemblées annuelles pour le comité paroissial.  D’après L’Évangéline, le congrès de 1940 s’est déroulé au mois d’août à la salle paroissiale.  Il y eut l’élection des officières, des petits “drames”, du chant, des lectures et des discours par les abbés F.-X. Gallant et Gavin Monaghan.5

Depuis 1950, les succursales des deux paroisses se rencontrent en congrès annuel.  Il n’y a donc plus d’élections à ces rencontres.  Les élections pour le comité paroissial de Baie-Egmont ont lieu à une autre occasion.  Quant aux dames de Mont-Carmel, elles ne possèdent pas de comité paroissial pour réunir les diverses “succursales” de la paroisse.  Quand vient le tour des dames de Mont-Carmel d’organiser le congrès annuel, elles se consultent simplement et sans trop de formalités se nomment un comité organisateur.

Comme les réunions mensuelles des succursales, les “conventions” des Dames du Sanctuaire ont été calquées sur celles des Women’s Institute.  Au programme il y a, entre autres, le rapport des succursales, des lectures, un conférencier, ou une conférencière, des discours, du chant, des saynètes et une loterie.  À la fin de la rencontre on adopte une série de résolutions.

En 1953, lors de la troisième convention regroupant les succursales des deux paroisses, la présidente, Mme Lucien (Marie-Louise) Arsenault, fit un discours dans lequel elle donna sa conception du rôle de son organisme.  Son discours, qui reflète bien la mentalité de l’époque, fut rapporté, en grandes lignes, dans L’Évangéline :

… Mme Lucien Arsenault … en termes choisis expliqua l’importance d’une telle réunion, puisque la Société a pour but de travailler à placer sur un niveau plus élevé la vie de la famille chrétienne.

D’abord, dit-elle, considérant le nom de la Société, demandons-nous si un nom si noble ne mérite pas un effort de notre part afin de faire disparaître de notre milieu tout ce qui pourrait causer du tort ou de la peine à nos semblables, et que si c’est le devoir d’un père de famille de pourvoir aux besoins temporels de ses enfants, c’est à la mère surtout de voir à ce que ceux qui reçoivent une éducation chrétienne et solide, non seulement dès leurs premières années d’études, mais aussi et surtout dans les études plus avancées, car Dieu sait si nous avons besoin de chefs afin de réussir à faire face à nos problèmes qui deviennent plus nombreux chaque jour.  Il est grand temps qu’il se fasse un réveil chez-nous au sujet de nos écoles et il faudrait tâcher d’inspirer à nos élèves le désir de s’instruire afin de travailler au relèvement du petit peuple acadien sur notre belle île, car c’est par l’éducation seulement que nous parviendrons à occuper un rang égal aux autres nationalités.6

La religion, la vie familiale, l’éducation et la langue française sont les principaux thèmes que les conférenciers, les curés et les dames abordent pendant les congrès.  Ainsi on donnera des explications à propos de la messe et on fera des exposés sur la formation chrétienne des enfants, la surveillance des enfants par leurs parents, la responsabilité des mamans au foyer, l’autorité parentale, la famille et la société moderne, les programmes de télévisions, l’art ménager, le Concile oecuménique, l’importance de l’éducation et le bon parler français.  En 1967, il y a pour la première fois une discussion en groupes où tous les congressistes ont l’occasion de discuter les questions suivantes :

1.  Quels moyens faut-il prendre, nous mères de famille, pour instruire nos enfants afin de diminuer les mariages mixtes?

2.  À quel âge les fréquentations devraient-elles commencer?

3.  Est-il mal, comme passe-temps, de tricoter ou de coudre pour sa famille le dimanche après avoir assisté à la messe?7

Enfin, pendant longtemps, les congrès se terminent par l’hymne national acadien, l’Avé Maris Stella.

Les quelques pages ci-dessus sont loin de constituer une histoire exhaustive de la Société des Dames du Sanctuaire.  Il ne s’agit que d’un aperçu.  Afin d’écrire une histoire plus complète, il faudrait faire beaucoup plus de recherches afin de dépister les anciens procès-verbaux et les comptes rendus publiés dans les journaux.  Il serait important également d’interviewer les membres fondatrices qui sont toujours parmi nous afin de recueillir leurs souvenirs.  Ce serait un excellent projet d’anniversaire pour les succursales qui célébreront leur 50e anniversaire dans les prochaines années.

La Société des Dames du Sanctuaire et le Women’s Institute sont des organismes qui ont beaucoup contribué à la vie sociale des paroisses de Baie-Egmont et de Mont-Carmel.  Pour bien comprendre l’évolution de la femme dans ces deux paroisses, il importe d’étudier attentivement ces deux mouvements.  Une lecture des rapports de leurs réunions et de leurs activités pourra nous éclairer énormément sur l’évolution des mentalités, voire sur l’évolution de la société.

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1.  “Annual Report of St-Jacques Egmont Bay Parish”, 1936.  Archives du Diocèse de Charlottetown.

2.  L’Évangéline, le 16 juillet 1936, p. 5.

3.  Ibid., le 23 décembre 1936.

4.  Ibid., le 19 janvier 1939.

5.  Ibid., le 15 août 1940.

6.  Ibid., le 13 août 1953.

7.  Procès-verbal de la Convention des Dames du Sanctuaire, le 5 juillet 1967.

Nous avons aussi consulté deux articles de Mme Emmanuel (Madeleine) Gallant : “Les Associations féminines”, Compte rendu.  La Convention Nationale Acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard, 1951, pp. 60-62; “Les Dames du Sanctuaire à St-Philippe et St-Jacques”, Album-Souvenir, 150e anniversaire, Paroisse St-Philippe et St-Jacques, 1962, p. 64.