Résultats: ‘Rollo Bay’

Rendez-vous en 2004 à l’ancienne mission de Saint-Alexis de Rollo-Baie

2003 par Judy Chaisson

Judy Chaisson

 

L’année 2004 marquera le 400e anniversaire du début de la présence française permanente au Canada.  Mais pour les paroissiens de Saint-Alexis de Rollo-Baie, l’année prochaine marquera aussi une commémoration plus particulière.  Ce sera le bicentenaire de ce qui autrefois était l’ancienne mission de Rollo-Baie établie en 1804.    

Les premières familles acadiennes vinrent à Rollo-Baie en provenance de Baie-de-la-Fortune où elles avaient habité une trentaine d’années sur des terres dont elles ne pouvaient plus réclamer la propriété.  Les familles Bourque (Burke), Chiasson (Chaisson), Daigle (Deagle), Longuépée (Longaphee) et Pitre (Peters) achetèrent des terres dans les lots 43 et 44 vers 1800 et il est dit qu’une petite église fut construite « pièce-sur-pièce » près de l’eau en 1804.  La mission a donc été fondée avec la construction de cette première église.  Lorsque le 17 juillet 1812, l’évêque Mgr Plessis de Québec, lors de sa visite épiscopale à l’Île, en fit la bénédiction sous le vocable de Saint-Alexis, patron des pauvres, il décrit la petite église comme étant un édifice en bien pauvre état.

En s’établissant à Rollo-Baie, les Acadiens fondaient un établissement d’où ils ne se verraient plus jamais obligés de partir et où, jusqu’à ce jour, leurs descendants détiennent toujours les titres des terres que leurs ancêtres avaient achetées.  Cet établissement de Rollo-Baie a produit de bons pêcheurs, fermiers, charpentiers et marchands tandis que chez les femmes on comptait des tisserandes et couturières.  Afin que leurs enfants soient instruits dans leur langue maternelle, ils ont eu à leur service de 1818 à 1830 un instituteur francophone, Louis Séniat.

Dans son histoire de la mission de Rollo-Baie, le père A.E. Burke écrit qu’il n’y avait que 18 familles établies en 1804 dans cette localité.  À cause de cela, leurs descendants ont dû se marier avec les anglophones qui ont bientôt dominé la région en nombre.  Il s’ensuit une assimilation à la langue anglaise et la disparition de plusieurs de leurs coutumes.  Le recensement de 1901 dénombre près de mille francophones dans les lots 43, 44 et 45 (de la partie est de Saint-Charles jusqu’à Souris).  Aujourd’hui, à peine quelques douzaines d’individus peuvent prétendre parler leur langue ancestrale.  Le fait d’être Acadien implique plus que pouvoir parler français; en considérant ce fait, presque la moitié des paroissiens de Saint-Alexis de Rollo-Baie peut se réclamer Acadien.

Lorsque la cloche de l’ancienne paroisse de Saint-Pierre-du-Nord fut déterrée en 1870 à St. Peters Harbour par un monsieur Gerald Barry en labourant son champ, elle fut éventuellement donnée aux paroissiens de Morell qui l’échangèrent contre une autre cloche avec les paroissiens de Rollo-Baie.  Devenue fêlée, l’ancienne cloche a dû être refondue.  Elle fut baptisée en 1882.  Deux enfants de sept ans, Marie Louise Chaisson et James Renzie Chaisson, furent honorés d’être nommés parrain et marraine de ladite cloche.  L’inscription sur la cloche dit comme suit :

IHS

†Jesu†Marie†Joseph†

P. Cosse m’a faite, Michelin 1723

VEn 1870 j’ai été retirée des ruines

d’une église d’un ancien village Acadien,

I.P.E..  En 1882 les paroissiens de Rollo

Bay m’ont fait refondre par Meneely et

Cie de West Troy, N.Y., en souvenir de

leurs ancêtres d’Acadie.

L’on voit que la cloche fut coulée en 1723 dans une fonderie appelée P. Cosse, à Michelin, qui vraisemblablement serait la ville belge de Mechelen, nom néerlandais de Malines.  La cloche fut placée dans le nouveau clocher de l’église de Rollo-Baie bâtie en 1870 et fut transférée en 1930 dans l’église actuelle où elle sert toujours à appeler les fidèles à la messe.

Charles le Charpentier, l’un des premiers habitants de Saint-Pierre-du-Nord, est l’ancêtre de la famille Carpenter de Rollo-Baie.  Sa famille fut déportée en France lors de la Déportation de 1758.  Après tout un périple qui a vu ses descendants se rendre aux îles Malouines, au Cap-Breton, en Gaspésie et de nouveau en Nouvelle-Écosse, son arrière-petit-fils, Élie-David Charpentier, est venu s’installer à Rollo-Baie aux environs de 1820.

En 1929, grâce au père Edward Walker, le premier curé de Saint-Alexis, on érigea un monument près de la rivière Fortune sur le site du cimetière où les pionniers acadiens de Baie-de-la-Fortune étaient inhumés.  Le père Walker avait aussi contribué à convaincre plusieurs familles de la paroisse Saint-Augustin (Rustico) à venir s’établir à Nouvelle-Acadie, aujourd’hui Saint-Charles.

L’église Saint-Alexis de Rollo-Baie est le site d’un projet de la Société historique acadienne de Kings-Est intitulé la « Salle du patrimoine ».  Ladite Société a aussi érigé des enseignes d’interprétation aux vieux cimetières de Baie-de-Fortune et de Rollo-Baie.  Présentement, la Société organise dans la région des cours de conversation française pour les adultes.  Pendant l’été, des centaines de personnes viennent visiter la « Salle du patrimoine » et l’église à la recherche de renseignements généalogiques.

Bien entendu, ces visiteurs viennent aussi pour voir la cloche, bien installée haut dans le clocher, qui malheureusement est presque inaccessible aux curieux, sauf aux plus intrépides.  Ce serait un projet approprié pour le bicentenaire de la paroisse de la rendre plus accessible à tous ceux qui veulent admirer cette relique datant du régime français.  Il a été suggéré de jumeler la paroisse de Saint-Alexis avec une autre paroisse qui aurait une cloche de trop pour que celle-ci soit placée dans le clocher de Saint-Alexis tandis qu’on descendrait la cloche historique de Saint-Alexis pour la mettre en montre et la rendre plus accessible.  La Société historique et la paroisse sont ouvertes à vos suggestions.

À la veille du bicentenaire de la paroisse de Rollo-Baie, nous pensons à nos fondateurs.  Ils sont des témoins de ce que l’être humain peut accomplir avec la foi.  Non seulement nous leur en sommes redevables, mais c’est à nous, les paroissiens actuels, d’honorer leurs accomplissements en gardant précieusement les traditions qui existent toujours : la famille, la foi et la communauté.

Les Acadiens de Rollo-Baie sont fiers de leur tout nouveau site Web et ils vous invitent à le visiter et à participer à leur bicentenaire.  http: //www.stalexisparish.org

 

 

La Sorcellerie

1985 par Sœur Saint-Hildebert

par Sr Saint-Hildebert, c.n.d.

 

Extrait du manuscrit inédit, L’Âme acadienne, rédigé vers 1940 par Soeur Saint-Hildebert (Anne Elizabeth White), 1886-1967, religieuse de la Congrégation de Notre-Dame.  Elle était originaire de Rollo Bay, Î.-P.-É.

****************

 

Dans l’histoire de l’Acadie on apprend que vers l’année 1680 un homme du nom de Jean Campagnard, natif d’Angoulème en Aunis, fut arrêté par Michel Haché Gallant, sous l’ordre de M. de la Vallière; il fut accusé “d’avoir fait mourir par sortilèges des hommes et des bestiaux à Beaubassin ».1

Un des témoins, Régnaut dit Bordonnaut, dit que cet homme avait toujours été un bon ouvrier, qu’il avait même ramassé de l’argent.  Mais quelques-uns ne voulant pas lui payer ce qu’ils lui devaient, disaient qu’il était sorcier.

Une autre déposition, celle d’un Irlandais du nom de Roger Kessy, fournit ces détails intéressants :

“Dans le mois d’avril 1684, le dit Jean Campagnard, après avoir reçu une bouteille d’eau-de-vie chez M. de la Vallière, serait venu au logis dudit déposant, où étant il aurait fait la demande de la fille du dit déposant, à quoi il lui aurait répondu que cela ne dépendait pas de lui seul; que sa femme était à Moujagoeuëtche, et qu’il lui pourra demander…  Mais celle-ci ayant refusé, le sieur Campagnard l’aurait menacée et lui aurait dit que dans huit jours elle s’en repentirait.”

“Elle demande alors ce qu’elle pouvait craindre que le sieur Campagnard pût lui faire.  Celle-ci lui dit que c’était un fou et qu’elle ne devait rien craindre.  Mais au bout de huit jours il leur tomba malades quatre vaches, une jeune taure et deux jeunes boeufs; ce que voyant, le déposant aurait eu recours au remède spirituel et aurait prié le révérend père Claude d’aller bénir le boire et le manger de ses animaux qui mourait toujours, enragés de vouloir manger sans pouvoir se lever.  Ce que voyant, le sieur de la Vallière, touché de compassion de voir le dit déposant perdre tous ces bestiaux, passa à Moujagoeuëtche et menaça le dit Jean Campagnard de lui passer son épée au travers du corps, s’il continuait à arriver des accidents aux bestiaux du dit déposant; que le lendemain matin ayant été à son étable, il trouva les dits bestiaux sur pieds, qui s’en furent aux champs, sans besoin de les aider à se lever. »2

Ce procès se termina le 28 juin 1685, par une ordonnance d’élargissement pour le sieur Campagnard.

Ce cas de sorcellerie dans le pays fut suivi de bien d’autres.  Ces derniers ne sont pas écrits dans l’histoire de l’Acadie.  Mais la tradition nous les fait connaître.  C’est surtout dans les régions où il n’y avait pas de prêtres, dans les districts rarement visités par les missionnaires que les sorciers exerçaient leur vilain métier, qu’ils jetaient des sorts sur les animaux, sur les choses ou sur les personnes.

 
Souvent on attribuait ces tours malins aux sauvages qui avaient l’habitude de quêter dans les maisons des Acadiens.  Lorsque l’un d’eux demandait quelque chose, on avait bien garde de le refuser ou de lui répondre brusquement de peur d’attirer sur soi une malédiction.  Le mauvais souhait se terminait invariablement par les mots:  “Tu en auras regret”.  Aussi, on n’était pas surpris de constater, après une visite qui avait ainsi tourné, qu’une vache donnât du sang dans son lait3 ou qu’un des cochons fût malade.  Quelquefois, c’était sur le poulailler que le sorcier jetait le sort.  Dans ce cas, les coqs se mettaient à chanter aux heures indues de la nuit.  Or, pour se préserver des suites funestes du sortilège, il fallait s’emparer de ce coq qui chantait à contre-temps et, sans pitié, lui torde le cou.

Il arrivait parfois que, pendant une nuit de pleine lune, certains chiens du village se mettaient à faire entendre des aboiements longs et plaintifs.  On croyait alors que les sorciers étaient passés par là et y avaient jeté de sorts; par conséquent, il fallait se débarrasser au plus tôt des chiens hurlants tout comme on se défaisait des coqs mentionnés ci-dessus.

Quand le beurre ne se faisait pas après qu’on avait longtemps baratté, les femmes acadiennes croyaient que quelqu’un en passant par la maison avait jeté un sort sur la crème.  Une femme d’un village de l’Île-du-Prince-Édouard, après avoir baratté longtemps, ne pouvait pas faire venir le beurre.  Elle avait remarqué qu’une vieille sauvagesse était passée par le chemin près de la maison.  Elle prend une grosse aiguille et la jette dans la baratte; le beurre se fait tout de suite.  Mais elle a beau chercher l’aiguille qu’elle a mis dans la crème; elle n’en trouve aucune trace.  Aussi elle n’ose pas se servir de ce beurre ensorcelé; elle donne aux cochons le contenu de la baratte.

Les ménagères acadiennes de l’Île-du-Prince-Édouard avaient une autre manière d’agir lorsque le beurre ne venait pas, c’était de prendre une petite pelle, de la chauffer rouge et de la plonger dans la crème, pour en chasser l’esprit malin.4

Si un animal que l’on croyait ensorcelé venait à mourir on le piquait avec une grosse aiguille dans l’intention de faire souffrir le sorcier.  Il arriva, vers la fin du 20e siècle qu’un homme d’un certain village du Nouveau-Brunswick perdit l’un de ses cochons.  Il soupçonne que la mort de l’animal est causée par un sort jeté sur lui par un des voisins.  Suivant le conseil de quelques-uns de ses amis, il prend la tête du cochon, la met dans un gros chaudron d’eau sur le feu et la pique avec une aiguille.  Bientôt le coupable vient furieux à la porte criant à tue-tête:  “Otez ça! ôtez ça!”

On raconte quelque chose de semblable qui se faisait chez les Acadiens de Terre-Neuve.  Il y avait là un vieux Français que l’on soupçonnait d’être un jeteur de sorts.  Une jeune fille se permit de se moquer de lui et même de lui jouer un tour.  Elle tomba malade et on crut qu’elle était ensorcelée.  On se mit à faire bouilli des aiguilles et le vieux arriva à la porte tout en colère:  “Qu’est-ce que vous faites bouillir là?  Otez-moi ça,” dit-il.  La fille se trouva guérie tout de suite.

Une autre manière de faire venir le sorcier et de l’obliger d’ôter le sort,5 c’était de dessiner son portrait sur un morceau de papier ou sur la porte de la grange et de le piquer avec une épingle, ou même avec un instrument plus dangereux.

 
Il y avait à Tignish, Î.-P.-É., un certain Monsieur G. qui avait un beau cheval dont il était très fier.  Un de ses voisins vient lui demander s’il veut lui prêter; le propriétaire refuse et l’homme part très mécontent.  Peu de temps après son départ, le cheval commence à faire un bruit épouvantable dans la grange; il enfonce la porte de l’étable, court partout dehors, saute par-dessus des obstacles qui se trouvent dans son chemin, causant une peur extrême à toute la famille.  Monsieur G. ne pouvant plus en jouir, va trouver le curé, le Père Dougald McDonald, pour lui demander en grâce de venir exorciser le cheval, ce que le prêtre refuse de faire.  Après quelque temps, l’homme retourne au presbytère réitérer la demande.  Il affirme que ni lui ni sa femme ne peuvent dormir la nuit à cause du tapage que fait ce cheval enragé; il finit par dire au curé:  “Si vous ne voulez pas venir exorciser cet animal, je dessinerai sur la porte de l’étable le portrait de cet individu qui la ensorcelé; je prendrai mon fusil et je ferai passer une balle à travers l’image. »6 Alors le curé et son vicaire, le père Ronald MacDonald, vont chez Monsieur G.; ils entrent dans l’étable, où ils prient pendant quelque temps.  Le cheval devient tranquille et ne donne plus aucune inquiétude à son maître.  Mais il reste sans vigueur; il dépérit lentement et meurt après quelque temps.

Un après-midi d’automne, vers l’année 1915, le Père M. alla visiter un chantier dans le nord-ouest du Nouveau-Brunswick pour entendre les confessions des bûcherons.  Il était en voiture et accompagné de monsieur R.  Comme il arriva près de la dernière maison de la concession voisine de la forêt, il vit un vieillard sortir et s’avancer pour lui parler.  Le Père connaissait cet homme comme une personne de mauvaise réputation.  Il devait être catholique.  Mais il ne pratiquait pas sa religion et vivait avec une femme protestante.  Le vieux engagea fortement le prêtre à entrer chez lui, disant qu’il y avait des choses bien étranges qui arrivaient dans la maison et qu’il croyait qu’il avait le pouvoir de les faire cesser.  Le Père M. dit à celui qui le conduisait de descendre et d’entrer avec lui.  L’homme attacha le cheval à la porte de la grange et suivit le prêtre dans la maison.  C’était un misérable réduit, d’une seule pièce en bas; une femme et deux filles, occupées au fond de cette pièce, ne semblaient faire aucun cas de la visite.  Le père M. s’assit sur une vieille chaise près d’une fenêtre et monsieur R. sur une boîte près de la porte.

Le vieux commença sans préambule à raconter les événements qui lui causaient tant d’ennuis:   “Un vent violent secouait la maison, les choses changeaient de place et on les trouvait seulement après quelques semaines.”  Pendant que le vieux parlait, le vent se lève subitement et il dit: “Voilà que ça commence!”

Il y avait, dans la cour où l’on occupait le bois, un bûcher autour duquel il y avait beaucoup de copeaux.  Par la force du vent, ces petits morceaux de bois s’enlèvent; ils entrèrent dans la maison par la porte et en sortirent par les fenêtres; ils montèrent même par l’escalier pour sortir par les ouvertures en haut.  Le père M. était énervé; il chercha son rituel pour lire les prières de l’exorcisme.  En prenant le livre dans sa poche, il en sortit une poignée de chapelets bénits qu’il avait apportés pour distribuer aux hommes du chantier.  Il les déposa sur la fenêtre; ils disparurent à l’instant.

Pendant que le prêtre récitait les prières liturgiques, le vent cessa et tout devint calme et tranquille.  Il donne une forte exhortation au vieillard et l’engagea à mener une vie plus chrétienne et à faire ratifier son mariage au plus tôt.  En se levant pour partir, il constata que son chapeau, ainsi que celui de monsieur R., avaient disparu.  On les chercha partout, mais en vain.  On monta pour voir s’ils étaient en haut.  Il y avait une baratte vide près de l’escalier et quelques vieux meubles cassés, mais pas de chapeau!  Le Père M. et Monsieur R. sortirent dans la cour et ils virent tous les chapelets rangés sur le bûcher.  Dans la grange, il y avait un tonneau qui avait été rempli d’avoine, il était alors entièrement vide et le grain était répandu partout dans la grange et même dehors.  Le prêtre, ne voulant pas partir sans chapeau, rentra dans la maison pour le chercher encore une fois.  En montant de nouveau, il trouva que la baratte était remplie de vieux linges.  Il la vida et trouva, au fond, les deux chapeaux.

Non moins remarquable est l’histoire de la maison appartenant à M. D. de Maisonnette, Nouveau-Brunswick.  Cet homme se procurait des provisions chez un Écossais qui avait un petit magasin à Caraquet.  Il achetait beaucoup à crédit et il ne tenait pas de compte.  Quand le marchand voulut lui faire payer ce qu’il lui devait, le débiteur fut fort étonné de constater que le montant était très élevé; il ne pouvait payer son créancier.  On l’avertit que tout ce qu’il possédait serait saisi et qu’il lui fallait quitter sa maison dès le lendemain.  Quand l’huissier vint pour forcer l’homme d’évacuer son habitation, il en vit l’emplacement, mais il n’y avait pas de maison; il n’en pouvait croire ses yeux, le bâtiment avait disparu pendant la nuit.  Il en chercha les débris, mais il n’en trouva aucune trace.  Plusieurs personnes de Caraquet se rappellent très bien cette maison.

Dans le Nouveau-Brunswick demeurait autrefois un homme du nom de Télésphore Brindamour.  On croyait qu’il avait commerce avec le démon, car lorsqu’il voulait faire une promenade dans l’Île-du-Prince-Édouard, dans la Nouvelle-Écosse ou au Cap-Breton, il y allait en très peu de temps.  Il vient un soir trouver un de ses amis, Dominique à Pierrot, pour lui demander: “Veux-tu venir ce soir te promener à l’Île-du-Prince-Édouard voir les filles?”

“Je le veux bien”, fit Dominique.

“Alors”, lui dit Brindamour, “assieds-toi sur ce billot, ferme les yeux et surtout prends garde de parler”.

“Misai, Talto, Remour, Vesul, Satana, Caraba”, tels furent les mots que Dominique entendit prononcer.  Il se sentit élever doucement; ils traversèrent dans les airs et, en peu de temps, Brindamour annonça qu’ils étaient arrivés.  Dominique ouvrit les yeux et vit qu’ils étaient à Rustico, où ils passèrent une partie de la veillée.  À deux heures après minuit, ils embarquèrent sur le billot pour arriver un peu plus tard dans leur village.

Cet homme avait le pouvoir de se rendre invisible, et, pour vingt piastres, il vendit le secret de ce pouvoir à Dominique, qui le révéla après la mort de Brindamour.

Il fallait d’abord se procurer un chat tout noir, sans un poil d’une autre couleur.  On prenait alors un grand chaudron rempli d’eau, dans lequel il fallait mettre ce chat tout vivant et le laisser bouillir jusqu’à ce que les os fussent bien décharnés.  On retirait ces os qu’on allait déposer dans un ruisseau d’eau courante, et puis, un grand prodige s’opérait:  l’un des os, se séparant des autres, commençait à remonter le courant tout seul.  Il fallait s’en emparer aussitôt; avec cet os en sa possession, on n’avait qu’à exprimer le désir pour se rendre invisible à tout le reste des vivants.

 
Ce Brindamour possédait le mauvais oeil et il pouvait ensorceler et désensorceler n’importe qui ou n’importe quoi.

Pour guérir les verrues, il vendit un petit sac de cotonnade dans lequel on devait mettre autant de cailloux qu’on avait de verrues et, tout en marchant le long d’un chemin bien fréquenté, on devait lancer le petit sac de cailloux en arrière sans se détourner pour le regarder tomber.  Celui qui ramassait la bourse pour regarder ce qu’il y avait dedans était sûr d’attraper les verrues dont l’autre venait de se débarrasser.7

Après la mort de Brindamour, le curé fit brûler plusieurs livres de magie qui lui avaient appartenu.  Parmi ces livres, il y avait le Petit Albert, qui contenait la magie blanche, c’est-à-dire des tours d’adresse, et le Grand Albert qui renfermait la magie noire, c’est-à-dire, des sortilèges et d’autres pratiques diaboliques.8

Mais, évidemment, tous ces livres ne furent pas détruits, car il y avait après le temps de Brindamour trois hommes à Moncton qui possédaient un exemplaire du Grand Albert.  On disait que ces hommes avaient le pouvoir de se changer en chien ou en quelque autre animal pour se transporter d’un lien à un autre.  Le curé, en étant informé, réussit à détourner deux de ses hommes de ces pratiques diaboliques.  Mais le troisième mourut impénitent et fut enseveli dans un champ près de Moncton.9

Le loup-garou jouait un plus grand rôle dans le folklore canadien que chez les Acadiens.  Mais les histoires des ravages faits par cette bête enragée étaient assez bien connues dans les Provinces Maritimes.  Selon la croyance populaire, le loup-garou prenait ordinairement la forme d’un mendiant pendant le jour et, après le coucher du soleil, il revêtait l’apparence d’une bête.  Il rôdait partout commettant toutes sortes de déprédations et ravages.  Il déchirait ses poursuivants, brisait les clôtures, étranglait les chiens et dévastait les bergeries.  Son extérieur de bête fauve masquait un suppôt de Satan qui prenait cette forme pour faire plus de mal autour de lui.

Autrefois, on entendait passer dans les airs, peu de temps après le coucher du soleil, des caravanes ou troupes de voyageurs invisibles, dont les gais propos arrivaient parfois assez distinctement.  On commençait d’abord à entendre dans le lointain un bruit sourd et indistinct comme celui qui serait produit par le vol d’une bande de gros oiseaux traversant l’espace; ce bruit augmentait en approchant et finissait par produire l’effet de voitures roulant sur le pavé.  Mêlé à ce roulement, on entendait généralement des sons de cloches ou grelots, quelquefois des aboiements de chiens, des cris de joie et de joyeux refrains chantés par des voix de femmes et d’hommes.

Un soir, on les entendit assez distinctement.  Les mots chantés par ces voyageurs invisibles étaient ceux-ci :

(Voix d’hommes)   Caribi cariba
(Voix de femmes)  Caribi caribo
(Voix d’hommes)  Houpe-il Houpe-là
(Voix de femmes)  Caribi Caribo
(Tous ensemble)  Ah! Ah! Ah!
Tra, la, la,
Oh, Oh, Oh,
Dri, do, do.

Il y en avait qui croyait que cette “chasse-galerie” était l’ouvrage des sorciers, et que les méchants en profitaient pour faire des voyages d’agrément à bon marché.10

Une autre explication de ce phénomène veut que les individus qui voyageaient ainsi dans les airs fussent des habitants des autres planètes, se promenant d’une étoile à une autre, mais sans pouvoir arrêter sur la terre à cause du péché d’Adam et d’Eve, nos premiers parents.”

Autrefois, on croyait que de petits êtres, qu’on appelait lutins, fréquentaient les prés pendant les belles nuits de pleine lune.  On ne les voyait pas ordinairement.  Mais on semblait avoir des preuves de leur existence.  Ils s’emparaient souvent des meilleurs chevaux pour faire des courses pendant la nuit.  On trouvait ces chevaux le matin tout ruisselants de sueur avec la crinière tressée et nouée.  Les lutins ne se servaient ni de selle ni de bride:  ils nouaient la crinière des chevaux de manière à se façonner des petits étriers.  Le chevaux dont ils se servaient pour leurs courses nocturnes étaient toujours en bonne condition, car les lutins ne manquaient pas de les bien nourrir d’avoine.  Il y avait quelques-uns qui disaient qu’ils avaient vu de ces petits êtres et qu’ils croyaient qu’on pouvait les tuer, si on faisait bouillir les balles et si l’on portait sur soi un trèfle à quatre feuilles.  Si on se permettait de défaire les tresses et le noeuds faits par les lutins, ils se fâchaient et battaient les chevaux dans l’étable.  Alors ces chevaux hennissaient, se débattaient et se couvraient d’écume.

Une autre croyance qui fournit matière à une histoire pour amuser les enfants est la suivante :

Dans un lointain passé, les animaux avaient le pouvoir de parler comme les êtres humains.  Pour une raison connue de Dieu seul, ils ont perdu ce don.  Seulement à minuit, la veille de Noël, en l’honneur de la naissance de l’Enfant Dieu, ils recouvrent pour un instant l’usage de la parole. On croyait aussi qu’à ce moment les bestiaux se mettaient à genoux quelques instants pour adorer leur Créateur.

Mais on ne devait pas aller à l’étable pour vérifier ces choses, car la personne assez téméraire pour le faire mourrait certainement pendant l’année nouvelle.  Cependant, un certain maître d’école qui se glorifiait de son savoir — il savait même le latin — se rendit à l’étable vers minuit la veille de Noël pour se rendre compte de ce qu’il y avait de vrai dans cette légende.  À minuit sonnant, le coq, perché sur le haut de l’étable, ouvrit la conversation en chantant, à gorge déployée, voix de soprano, les mots:  “Christus natus est; Christus natus est!”

Le boeuf à voix de baryton, demanda,

“Ubi?  Ubi?”

La réponse vint de la voix basso profondo de l’âne:

“Bethléem!  Bethléem!”

 
Le pauvre maître d’école revient à la maison plus mort que vif, et il affirme, après cela, à tous ceux qui voulaient l’entendre, que le animaux parlaient certainement entre eux le soir de Noël à minuit.

Dans la baie des Chaleurs, les pêcheurs et d’autres personnes qui demeurent près de la côte voient, de temps en temps, des boules de feu sur les eaux.  Ces immenses globes de feu apparaissent ça et là et on les voit souvent surtout avant le mauvais temps.  Il y en a qui prennent la forme d’un “bateau de feu”, les voiles et les mâts brûlant furieusement, le tout disparaissant dans une pluie d’étincelles.

La tradition concernant ce bateau mystérieux veut qu’un corsaire anglais soit venu dans la baie de Chaleurs.  Quelques hommes d’une famille du nom de Roussie allèrent à bord pour vendre du boeuf.  Tous, à l’exception d’un seul homme, furent mis à mort par les pirates.  Celui qui s’échappa raconta qu’il avait vu, sur ce bateau, un prêtre à genoux attaché au mât, entouré de quelques hommes de l’équipage qui le flagellaient.  Quand ses compagnons furent saisie, il se jeta à l’eau et réussit à gagner la terre ferme.  Puis il se tourna pour regarder le bateau qui était alors tout en feu, comme les pêcheurs de Caraquet avaient coutume de le voir.12

Telle est l’histoire traditionnelle du “feu du mauvais temps”.  La science nous dirait que ces boules de feu sont causées par des gaz inflammables qui prennent feu dès qu’ils se mêlent avec l’oxygène de l’air; l’imagination aidant, on peut y distinguer parfois la forme d’un bateau.  Les boules de feu qu’on voyait quelquefois sur les terres marécageuses avaient probablement la même origine.  On voyait souvent ces “feux follets” dans le Nouveau-Brunswick près de Saint-Louis et aussi en quelques endroits dans l’Île-du-Prince-Édouard.  Les Acadiens en avaient grande peur car ils les associaient aux esprits malins.

Un homme de Miscouche (J.G.) raconte qu’un soir, en compagnie de plusieurs autres jeunes gens, il vit une de ces boules de feu.  Voulant se montrer plus courageux que les autres, il l’appela: “Viens, Viens.”  Le feu follet approcha si près qu’il soufflait dessus pour l’éteindre; il fut terrifié et décida que s’il venait encore à voir le feu follet, il prendrait bien garde de l’inviter à s’approcher.

Une autre chose qui intéressait vivement les Acadiens, c’était la question des trésors cachés.  On croyait autrefois que les pirates cachaient leur butin près de la côte et qu’avant de partir, ils marquaient l’endroit pour recouvrir le trésor à leur retour.  Quelquefois ils tuèrent un de leurs hommes et l’enterrèrent près du coffre, croyant que, même après la mort, il garderait le trésor et empêcherait que les habitants du pays ne l’emportassent.  C’est peut-être pour cela que les chercheurs de trésors observaient certaines règles comme celles-ci :

Il fallait se munir d’eau bénite pour asperger le terrain, et porter sur soi une médaille ou un crucifix bénit; arrivé à l’endroit où on voulait creuser, il fallait tracer sur le sol un grand cercle et dans ce cercle garder toute la terre que l’on déplacerait; de plus, il fallait observer un silence absolu pendant l’opération.

 
Madame P.G. de Saint-Louis, N.-B., raconte qu’il y avait sur leur terre une grosse pierre sur laquelle on voyait des marques et des lettres illisibles13.   Son père, son beau-père et trois autres hommes allèrent pendant la nuit chercher des trésors à cet endroit.  Ils creusaient en silence pendant quelque temps lorsque l’homme qui se servait de la pelle fit signe à ses compagnons qu’il trouvait quelque chose.  Ils donne la pelle à un autre qui pensa frapper le couvercle du pot qu’ils cherchaient; ce dernier était tellement surpris qu’il s’écria:  “On l’a!”  À l’instant même, la terre re replaça comme une onde sur la mer, et ces hommes ne voyaient plus aucune trace de la pierre qui marquait l’endroit.

Après quelque temps, trois hommes arrivèrent à St-Louis; ils restèrent quelques jours au village; ils prirent des informations concernant l’endroit où l’on croyait qu’il y avait des trésors cachés.  Un jour on les vit partir avec quelque chose dans leur bateau.  Peu de temps après leur départ, on trouva l’emplacement d’où ils avaient retiré le trésor, et, à quelque distance du trou, on trouva le couvercle du pot.

Telles sont les histoires que les Acadiens aiment à raconter le soir au coin du feu.  Elles forment un répertoire assez riche de folklore ou de contes populaires.  Elles révèlent chez ce peuple beaucoup d’imagination et favorisent le développement de cette faculté chez les enfants, leur donnant en même temps une peur salutaire du démon et de ses oeuvres, et leur gravant dans l’âme une certaine crainte du surnaturel et du monde mystérieux des esprits.

****************

1.  Il y avait à cette date une épidémie de sorcellerie en France.  C’est l’époque de l’affaire des poisons, série de scandaleuses affaires d’empoisonnement à Paris (1670-1680).  Le Parlement ne croyait guère aux sorciers; et dans l’ordonnance qu’il fait promulguer à la suite de cette affaire, le Roi commence par affirmer que tout sorcier, ou prétendu tel, n’est d’ordinaire, qu’un mystificateur ou un empoisonneur, ou les deux ensembles.

2.  Edme Rameau, Une Colonie féodale, pp. 305-307.

3.  Les Acadiens croyaient aussi que les vaches donnaient du sang dans leur lait lorsque les enfants, par pure malice, détruisaient les nids des hirondelles avant que la couvée s’en fût envolée.

4.  Le beurre ne se fait pas lorsque la crème est très froide.  Le fait de plonger la pelle dans la crème aurait produit la température voulue.

5.  Il y avait autrefois des personnes qui prétendaient avoir le pouvoir d’ôter les sorts.  Pour cela elles se servaient, avec certaines cérémonies mystérieuses, de l’eau dans laquelle elles avaient fait bouillir des branches de cormier.  Il y en avait aussi qui gardaient les branches de cet arbre dans la maison pour se préserver contre les mauvais souhait des mendiants.

6.  On croyait qu’en passant une balle à travers cette image le malfaiteur lui-même se trouverait fusillé.

7.  Cette manière de guérir les verrues était connue des enfants acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard il y a une trentaine d’années; il y en avait qui se servaient de cette pratique et d’autres semblables, comme de mettre autant de noeuds à une corde qu’on avait de verrues et de jeter la corde ou de l’enterrer.  Quand la corde commençait à se corrompre, les verrues disparaissaient.

8.  A.T. Bourque.  Causerie du Père Antoine.

9.  Monsieur Henri Le Blanc de Moncton connaît l’endroit où se trouve la tombe de ce malheureux.

10.  Cette légende existe en toutes les provinces de la France.

11.  A.T. Bourque, Causerie du Père Antoine.

12.  En allant à la messe de minuit, quelques paroissiens de Grande-Anse, N.-B., virent le bateau fantôme, sur la glace, avec toutes ses voiles déployées et brûlant furieusement.

13.  On n’a pas connaissance que les Acadiens aient trouvé de trésors cachés.  Mais en labourant leurs champs plusieurs hommes trouvèrent quelques pièces d’or ou d’argent près de Memramcook, N.-B., à Malpec et à Miscouche, Î.-P.-É.  Au mois d’août 1870, on a déterré la cloche de l’ancienne église Saint-Pierre près du site de l’ancien village Saint-Pierre.  Elle avait dû être cachée par les Acadiens lors de la déportation de 1758.  Cette cloche sert actuellement au beffroi de l’église Saint-Alexis à Rollo Bay, Î.-P.-É.

La culte des morts

1983 par Sœur Saint-Hildebert

par Soeur Saint-Hildebert, c.n.d.

 

Extrait du manuscrit inédit, L’Âme acadienne, rédigé vers 1940 par Soeur Saint-Hildebert (Ann Elizabeth White), 1886-1967, religieuse de la Congrégation de Notre-Dame.  Elle était originaire de Rollo Bay, Î.-P.-É.

******************

 

Dès l’origine de la race, les membres des différentes familles acadiennes étaient très attachés les unes aux autres.  De plus, les habitants de chaque village, par suite de mariages entre eux, formaient une société où régnaient une solidarité admirable.  Naturellement sympathiques et compatissants envers tous ceux qui souffraient, les Acadiens avaient une grande dévotion envers les âmes du purgatoire en général, et envers les âmes de leurs proches parents en particulier.  Ils priaient beaucoup pour ces dernières et, pour elles, ils faisaient dire de nombreuses messes.

Par esprit de foi autant que par amour fraternel, ils gardaient la mémoire de leurs chefs disparus.  Car, pour les anciens Acadiens, le ciel et le purgatoire n’étaient pas des régions vagues et lointaines; au contraire, ces gens simples et droits semblaient vivre tout près du monde invisible.  Le Jour des Morts surtout, les âmes des trépassés leur étaient présentées à l’esprit; le soir de ce jour, les femmes n’osaient pas sortir de peur de rencontrer sur leur chemin quelque visiteur venu de l’autre monde pour demander des prières.  Il n’était pas rare qu’elles crussent entendre les soupirs et les gémissements de ces âmes souffrantes; elles pensaient même voir des revenants qu’elles reconnaissaient comme leurs parents défunts.  Cela pourrait être l’effet d’une imagination surexcitée ou d’un tour joué par de jeunes espiègles.  Mais, qui sait?  Il pouvait y avoir quelque-fois du surnaturel dans les voix et les apparitions qui causaient tant d’émoi chez les habitants de l’Acadie.

Ce fut surtout après le retour de l’exil qu’ils furent favorisés ou affligés de ces visites.  Voir mourir leurs parents sans le ministère du prêtre, leur donner la sépulture sans même un arrêt à l’église pour une dernière bénédiction; c’étaient là des peines difficiles à supporter sans une foi vive et profonde.  Un amour filial envers Dieu le Père, une confiance sans bornes en Sa bonté pour ses enfants affligés faisaient croire parfois aux Acadiens qu’aucun de ceux qui s’efforçaient de vivre habituellement en paix avec leur Créateur ne serait privé de la grâce des derniers sacrements; que, si un prêtre lui manquait à sa dernière heure, un ange du ciel serait envoyé pour lui imposer spirituellement l’onction sainte ».1

Mais la peine occasionnée par l’impossibilité de faire dire des messes pour les âmes de leurs défunts était très profonde.  Ces chrétiens éprouvés essayaient d’y suppléer par leurs prières fréquentes et surtout par leur ferveur pendant l’office divin, le dimanche, quand ils avaient le bonheur d’y assister.

Dans le compte rendu de ses visites pastorales de 1811 et de 1812, Monseigneur Plessis, évêque de Québec, écrit ses impressions au sujet des voix mystérieuses qui se faisaient entendre dans quelques-unes des églises acadiennes :

“Depuis environ six ans, on entend parler dans toutes les chapelles acadiennes de l’Île Saint-Jean —- celle de la baie de Fortune exceptée — des voix, ou plutôt une voix, tantôt chantante, tantôt soupirante, dont plusieurs personnes se trouvent singulièrement affectées.  La voix soupirante est celle d’une personne qui serait dans une affliction sourde et profonde; la voix chantante est celle d’une femme ou d’un enfant, qui se fait entendre au-dessus de celle des chantres, car c’est pendant l’office que l’on entend cette voix glapir, surtout pendant les litanies du Saint Nom de Jésus qu’il est d’usage de chanter le dimanche pendant la messe.  Tous les assistants n’entendent pas cette voix en même temps; ceux qui l’ont entendue un dimanche dans une église ne l’entendent pas toujours le dimanche suivant dans une autre, ou le dimanche suivant, dans la même église.  Il en est qui ne l’ont jamais entendue.  Quelquefois, elle est entendue d’une personne et ne l’est pas d’une autre placée dans le même banc.  Cependant, plusieurs sont frappés du son de la voix gémissante jusqu’à en tomber en pamoison.  S’il n’y avait que des femmes et des enfants qui affirmassent la chose,  on pourrait tout uniment l’attribuer à une imagination échauffée, mais parmi plus de cent personnes qui l’ont entendue dans la seule église de Rustico, et peut-être dans celle de Malpec, il y a des gens de tout âge, des esprits sensés et solides; tous rapportent la chose uniformément sans avoir aucun intérêt à le maintenir puisqu’ils en sont fatigués et affligés.  Ces voix n’ont pas même épargné les cabanes où les Acadiens occupés au loin à l’exploitation des bois se réunissent le dimanche pour chanter quelques cantiques.  Elles ont même traversé à Shédiac, où l’on a cessé de les entendre le dimanche de la Quasimodo 1811.  “J’ai nié cela, disait au prélat un des hommes les plus sensés de Rustico, aussi longtemps que j’ai pu, car je ne suis pas du nombre de ceux qui entendent les voix.  Mais ce nombre a tellement crû, et il s’y est trouvé des personnes si incapables de mentir; j’en ai tant vu mettre en dépense et faire prier pour les âmes du purgatoire, dont ceci leur semble être le langage, que j’aurais crû être coupable de témérité si j’avais résisté plus longtemps à la persuasion générale.Que conclure de tout cela?  Qu’il y a des voix qui se font entendre et cela dans les lieux où il n’y a pas de ventriloques, où le peuple n’est pas assez rusé pour être soupçonné d’aucun prestige, où la disposition même des édifices ne s’y prêterait pas.  Mais quelles sont ces voix?  D’où viennent-elles?  Pourquoi ne se font-elles pas entendre de tout le monde?  Pourquoi les églises écossaises en sont-elles exemptées alors que celles des Acadiens en sont affligées?  C’est sur quoi chacun peut former les conjectures qui’il lui plaira. »3

Ces voix mystérieuses cessèrent de se faire entendre après que les Acadiens eurent commencé à faire dire des messes pour les âmes du purgatoire.  Pour cela, ils faisaient des sacrifices énormes, car la plupart d’entre eux étaient toujours assez pauvres.  Dans la paroisse Saint-Jacques d’Egmont Bay (Î.-P.-É.) les paroissiens trouvèrent un moyen original pour avoir de l’argent à consacrer à cette fin louable.  Au commencement du mois de novembre, ils mettaient dans l’église une grande boîte, dans laquelle on déposait les articles dont on voulait faire le sacrifice en faveur des âmes du purgatoire.  On y mettait des vêtements fabriqués à la maison, tels que des bas, des mitaines, des morceaux de toile, un manteau, une quenouillée de filasse, etc.  Après la messe, ces articles étaient vendus à l’encan, et avec l’argent ainsi obtenu, on faisait dire des messes.  Au commencement du carême, la même chose se répétait et les âmes du purgatoire bénéficiaient souvent de l’offrande du Saint-Sacrifice.  De cette manière, les Acadiens coopéraient à une oeuvre de charité très méritoire.  Ainsi ils attiraient des bénédictions spéciales sur leurs familles et sur la paroisse entière, — bénédictions qui leur ont valu peut-être ces nombreuses vocations religieuses et sacerdotales qui font la gloire de cette belle paroisse.

Si, après ce temps, les âmes du purgatoire gardaient un silence absolu dans les églises acadiennes, elles semblaient se manifester d’une autre manière à leurs amis.

Une femme très estimable, Madame D., de Miscouche, I.-P.-É. dont la belle-mère était morte depuis quelques mois, s’était éveillée pendant la nuit à l’audition d’un bruit étrange, comme le son des pas lourds d’une personne qui traînait des chaînes après elle.  La chose se renouvela trois soirs de suite; le troisième soir, Madame D. crut reconnaître la forme de sa belle-mère défunte qui se tenait près de la porte de sa chambre.  Elle lui demanda:  “Comment allez-vous? — Une voix qui lui était familière lui répondit:  “Ah, si tu savais combien on doit être pur pour entrer en Paradis”.  Ce fut tout; la forme s’éloigna lentement pour ne plus reparaître.  Le lendemain, Madame D. demanda à son beau-père s’il voulait bien vendre quelque chose afin de faire dire des messes pour le repos de l’âme de la défunte.  Monsieur D. s’empressa de vendre un beau châle qui avait appartenu à sa femme et, avec l’argent provenant de la vente, il fit dire des messes pour le repos de son âme.

Une autre femme acadienne, Madame S.D., de St-Louis-de-Kent, N.-B., eut une semblable expérience.  C’est au milieu d’un champ, en plein après-midi, qu’elle crut rencontrer son frère défunt.  Il avait l’air tout triste et il sembla vouloir lui parler.  Mais Madame D. avait tellement peur qu’elle ne lui dit mot.  Le soir, elle rêve à ce frère; elle le voit venir vers elle tout comme il était apparu dans le champ.  “Vas-tu bien? lui dit-elle.  Fait-il bien dans l’autre monde? — Il fait bien pour ceux qui vont bien”, répondit-il.  Le lendemain matin, elle s’en va trouver le prêtre; elle lui donne de l’argent pour des messes pour le repos de l’âme de son frère.

Bien souvent, les Acadiens promettent des messes pour les âmes du purgatoire lorsqu’ils veulent obtenir des faveurs temporelles.  Une bonne mère de famille, n’ayant pas les moyens de faire dire des messes, promet de réciter un chapelet pour les âmes chaque soir avant de se coucher.  Occupée du soin d’un enfant malade, il lui arrive un soir d’omettre cette prière.  Dans le coin de la chambre, elle entend remuer les grains de son chapelet.  Elle croit que quelqu’un le secoue vigoureusement.  Mais il n’y a personne dans cette partie de la chambre où est accroché le chapelet.  Après un tel avertissement, cette femme se décide de ne plus omettre le chapelet promis.

Chez les Acadiens, il y a toujours des événements qu’on prend pour signes avant-coureurs de la mort:  un oiseau entre dans la maison, une poule chante, ou le coq chante après le coucher du soleil; voilà des choses qui avertissent la famille qu’un de ses membres va mourir.  Parfois, on entend des sons étranges, ou on voit des lumières dans les endroits fréquentés par la personne qui doit mourir.  Si le chien hurle sans raison apparente, on croit que l’animal sent qu’il va perdre son maître.

Quand une personne est gravement malade, des femmes charitables des maisons voisines ne manquent pas de venir assister la famille affligée.  Ordinairement, elles savent sans se tromper si la maladie est fatale et elles avertissent la famille éprouvée lorsqu’il faut aller chercher le prêtre.  Même les jeunes qui viennent d’entrer en ménage ne craignent pas en pareil cas de prononcer jugement d’après leurs observations intelligentes et justes.  En présence de la mort, elles sont ordinairement calmes et serviables.  Sans avoir fait de cours dans les hôpitaux, elles sont, en général, bonnes garde-malades.

 
Après la mort, on arrange convenablement la chambre mortuaire, ayant soin d’ôter tout objet qui n’est pas nécessaire ou utile, toute chose qui sent la vanité ou la frivolité.  On y met tous les objets de piété qui se trouvent dans la maison; au mur, près du cercueil, on accroche des images de Notre Seigneur, de la Sainte Vierge et des saints.

Pendant les jours où le corps est exposé, on récite à courts intervalles, des prières pour les morts, le chapelet et les litanies.  Lorsque les jeunes gens jugent que ces exercices sont un peu trop longs, ils se retirent discrètement dans une autre pièce pour jouer aux cartes ou s’amuser avec plus d’abandon.

Autrefois, des prières liturgiques étaient récitées par un ancien qui savait lire ou par une ancienne qui les savait par coeur, après quoi, on chantait en deux choeurs des cantiques en l’honneur de Notre Seigneur ou de la Sainte Vierge; les filles et les garçons alternaient les versets; ceux-ci étant d’un côté de la pièce et celles-là de l’autre.  Entre ces pieux exercices, on causait tout bas, les bonnes anciennes suggérant des sujets de conversation édifiants et voyant à ce que les jeunes gens eussent une attitude respectueuse.

Dans le passé, comme au 20e siècle, on parlait, pendant ces longues veillées, des signes avant-coureurs de la mort qu’on avait remarqués, des choses que le défunt aurait dites qui semblaient indiquer qu’il avait eu un pressentiment de sa fin prochaine.  Surtout si la mort avait été subite, on essayait de trouver quelque indication qui dénotât que la personne avait été prévenue du dénouvement fatal.  Alors on entendait des remarques telles que celles-ci:  “Avant de sortir ce jour-là, il fit telles choses où il parlait ainsi — on ne voulait pas qu’il quitte la maison, mais il devait le faire; c’était son destin.  Ce qui doit arriver arrivera toujours.  Son heure était venue… C’est la sainte volonté de Dieu…”  Ainsi, on parlait de la vie comme d’un enchaînement d’événements inévitables, ces réflexions révélant chez les Acadiens un certain fatalisme dont leurs descendants ne sont pas exempts.

Pendant la nuit, on servait un réveillon et on tenait à ce que tous, sans exception, se missent à table pour prendre quelque chose.  Ce repas était donné dans un esprit de charité fraternelle comme un acte méritoire fait pour le soulagement de l’âme du défunt, et l’on croyait que chaque repas ainsi servi diminuait la dette de cette âme envers la justice divine.

S’il pleuvait le jour de l’enterrement, on regardait l’eau qui venait du ciel comme un signe sensible que l’âme avait trouvé grâce devant Dieu.  C’était l’ “Aspergès” du Bon Dieu qui voulait lui-même bénir le cercueil et la tombe du défunt.  Ainsi les choses matérielles revêtaient souvent un caractère sacramentel aux yeux des Acadiens.  On aurait tort de regarder toutes ces croyances particulières comme des superstitions, car elles avaient quelque-fois leur source dans les vertus chrétiennes qui florissaient dans l’ancienne Acadie.  Si les Acadiens sont un peu superstitieux, ils sont avant tout religieux, et on peut ajouter que, superstitions mises à part, la religion telle qu’ils la pratiquent est très belle et très conforme aux traditions de l’Église.

Pour se convaincre de ce fait, il faut passer quelque temps dans un milieu nettement acadien, comme, par exemple, le petit village de Caraquet.  Sur la côte du Nouveau-Brunswick, tout près des eaux bleues de la baie des Chaleurs, ce village intéressant semble être un petit coin de l’ancienne Acadie oublié par les vainqueurs.  On y trouve un groupe de familles qu’on reconnaît comme des descendants des gens honnêtes et heureux du pays d’Évangéline.  Leurs petites maisons sont groupées autour de l’église paroissiale ou échelonnées le long du chemin; elles sont flanquées de vastes champs où l’on se sert parfois encore, de boeufs pour les travaux agricoles.

Comme en tout village acadien, les habitants aiment à s’unir pour prendre part aux démonstrations et cérémonies civiques ou religieuses.  Quoique les Acadiens ne soient pas organisateurs, ils s’y prêtent volontiers sous l’influence d’un chef qui leur est sympathique.

C’est surtout en présence de la mort que se manifeste l’influence de la religion sur l’âme acadienne.  Citons, comme exemple d’organisation et de piété touchante, le service funèbre d’une jeune fille de cette paroisse.  Le jour des funérailles, les gens de la fanfare, en uniforme se rendent à l’église avec leurs instruments de musique.  D’un côté du perron, ils attendent l’arrivée du corps.  Les jeunes filles, en voile blanc, se rangent de l’autre côté.  Le cortège funèbre étant arrivé, et les premières prières liturgiques terminées, tous se mettent en marche pour entrer processionnellement dans l’église.  Le choeur de l’orgue se compose d’Enfants de Marie — toutes les jeunes filles de la paroisse sont enfants de Marie, comme toutes les femmes mariées sont enrôlées dans la société des Dames de Sainte-Anne.  Pendant la messe, les Enfants de Marie s’approchent de la sainte table afin de communier pour le repos de l’âme de leur compagne défunte.  Après la messe et l’absoute, la fanfare joue la marche funèbre et la procession se forme en ordre parfait pour se rendre au cimetière:  le corbillard, les prêtres, les enfants de choeur, les membres de la famille en deuil, les Enfants de Marie et la foule.  Tous partagent la douleur de la famille éprouvée, et le chapelet à la main, les lèvres murmurant les Avés, ils manifestent le respect le plus profond et la piété la plus édifiante.

Dans ce cimetière paisible, à l’ombre du clocher, tout près des eaux bleues de la baie, on dépose les restes mortels de la défunte.  Les dernières prières liturgiques terminées, les jeunes filles entonnent ce cantique qui exprime l’amour le plus pur de l’Enfant de Marie pour sa mère céleste:  “J’irai la voir un jour”.  Les accents de ce pieux cantique se répercutent à travers les champs et au loin sur les eaux; il nous semble que les anges du ciel suspendent leur harmonie pour écouter un chant qui les ravit, non par la qualité des voix des chanteuses, mais par la perfection de l’instrument qui produit cette musique vocale, car cet instrument, c’est l’âme de la jeune fille acadienne.

Le sentiment que l’on rapporte de cette cérémonie si touchante, c’est que le ciel est bien près de ce petit coin de terre de Caraquet.  On garde longtemps dans la mémoire le souvenir de ce chant d’espérance, “J’irai la voir un jour”.  On aime à revenir par la pensée parmi ces chrétiens fervents qui donnent au monde égoïste et matérialiste une leçon dont il a grand besoin — leçon de charité fraternelle qui pleure avec ceux qui pleurent, et de foi triomphante, qui salue la mort comme l’heureux commencement de la vie éternelle.

 
BIBLIOGRAPHIE

Ph. F. Bourgeois — La Vie de l’abbé La France, Montréal, 1913.

J.H. Blanchard — Rustico, Une Paroisse Acadienne, 1938.

Helen Campion — Over on the Island, Toronto 1939.

________________

(1)  Parole d’un vieux prêtre acadien.

(2)  En 1803 M. l’abbé Cécile, affirma qu’il avait entendu ces voix mystérieuses les quatre dernières fois qu’il avait fait l’Office à Rustico.  Les litanies étaient alors leur chant favori; elles chantaient aussi la préface et le Pater.  C’était des pleurs, des sanglots, semblant provenir de dessous le plancher entre le choeur et le nef.

“En 1822 le jour de Saint-Marc, à la procession qui se fait autour de l’église de Rustico, les chantres eurent beaucoup de peine à chanter les litanies; il leur semblait qu’il y avait autant de sanglots qui répondaient aux invocations.  (Lettre de M. l’abbé Cécile à M. Painchaud, le 15 avril 1830, Vie de l’abbé LaFrance, par Ph. F. Bourgeois C.S.C.)

(3)  Il y a une tradition qui veut que les Acadiens de la paroisse de Saint-Jean-l’Évangéliste à Port-la-Joie étaient dans l’église où on chantait les litanies du Saint Nom de Jésus lorsque les troupes de Lord Rollo se précipitèrent dans l’édifice pour les disperser.  Quelquefois on voit des lumières étranges dans le voisinage.  Et quand l’étoile du soir apparaît, la silhouette de l’ancienne église paraît sur l’horizon; par les fenêtres, on voit les chandelles allumées; de petits bateaux portant les troupes de Lord Rollo se glissent sur les flots; les voix suppliantes font entendre dans le lointain la prière, “Ora pro nobis”.  C’est le pasteur et ses ouailles qui reviennent pour achever les oraisons commencées et interrompues il y a cent quatre-vingts ans.  (Helen Campion, Over on the Island.)

Croyances populaires

1982 par Sœur Saint-Hildebert

par Soeur Saint-Hildebert, c.n.d.

 

Cet article est tiré du manuscrit L’Âme acadienne rédigé vers 1940 par Soeur Saint-Hildebert (Ann Elizabeth White), 1886-1967, religieuse de la Congrégation de Notre-Dame.  Née à Rollo Bay, Île-du-Prince-Édouard, elle entra en religion en 1908 après avoir décroché un certificat d’enseignante du collège Prince of Wales.  Elle obtint ensuite un B.A. de l’Université de Montréal, un M.A. du Boston College et elle accumula de nombreux crédits en vue d’un doctorat.  Enseignante de profession, elle fit la classe pendant de nombreuses années à Montréal, à Rustico, à Summerside et à Miscouche.  Elle occupa aussi le poste de “Dean of Women” au Mount St. Bernard College, à Antigonish.

La Société Saint-Thomas d’Aquin possède une copie de son manuscrit et le Centre d’études acadiennes de l’Université de Moncton en a une copie microfilmée.

****************

 

Les anciens Acadiens croyaient que la lune influait beaucoup sur la nature.  Afin d’avoir une bonne récolte, ils plantaient les pommes de terre et semaient les graines pendant son premier quartier.1 Quelquefois, à cause du mauvais temps, il arrivait que la saison était très avancée avant que la terre fût préparée pour les semences; si la lune n’était pas favorable alors, il fallait planter les pommes de terre pendant que la marée descendait.

Les femmes acadiennes plantaient les graines de concombres après la Fête-Dieu et dans le déclin de la lune; elles croyaient que, si elles n’observaient pas cette règle, il n’y aurait que des fleurs stériles sur les plantes.  Elles regardaient aussi la lune avant de planter les boutures ou de transplanter des fleurs, lorsqu’elles mettaient les poules à couver et quand elles faisaient du savon.  Pour avoir une belle chevelure, les jeunes filles se coupaient un petit bout de cheveux chaque mois pendant le croissant de la lune.

C’était pendant le déclin de la lune que les Acadiens coupaient le bois pour les poteaux et pour les fondations des maisons.  Ils regardaient la nouvelle lune avant d’aller à la chasse.  Si les deux extrémités du croissant étaient en ligne verticale, la chasse serait favorable.  Mais si les extrémités étaient en ligne oblique, le chasseur devait accrocher sa corne à poudre et rester à la maison.

Avant d’aller à la chasse les Acadiens de Terre-Neuve faisaient bouillir les balles, car ils croyaient que, s’ils ne prenaient pas cette précaution, ils risqueraient de tuer un homme.Ainsi, deux hommes allèrent à la chasse dans les bois de Terre-Neuve.  Ils prirent soin de faire bouillir leurs balles avant de partir. Arrivés dans la forêt, ils virent quelque chose qui se remuait parmi le feuillage, l’un d’eux visa; son compagnon l’avertit:  “Prends garde, c’est peut-être un homme;” – il avait raison, et les bons chasseurs se disent:  “On a bien fait de faire bouillir les balles”.

 
Pour savoir si l’hiver serait long et rigoureux, on regardait la fourrure des animaux, l’écorce des arbres, ou la quantité de noix que les écureuils avaient comme provisions pour la saison.  Si la fourrure et l’écorce étaient épaisses ou les provisions des écureuils abondantes, on pouvait s’attendre à un hiver long et froid.  Si les nids des écureuils étaient placés à une distance considérable de la terre, il y aurait beaucoup de neige;  si, au contraire, les nids étaient près de la terre, on s’attendait à avoir peu de neige, car l’instinct de ce petit animal le pousse à agir de telle sorte que sa provision de noix soit toujours au-dessus du niveau de la neige.

Un autre moyen de savoir si l’hiver serait long, c’était de regarder la rate des cochons quand on les tuait à l’automne.  Si elle était grosse, on s’attendait à un long et rude hiver; au contraire, si elle était petite, l’hiver serait court.  La température pendant les douze jours commençant le 25 décembre donne la température des douze mois de l’année.  S’il fait beau le 25 décembre, il fera beau pendant le mois de janvier et ainsi de suite.  Les Acadiens disent aussi que le plus fort de l’hiver est entre les deux chaires, c’est-à-dire entre la fête de la Chaire de Saint-Pierre à Rome et la fête de la Chaire de Saint-Pierre à Antioche.

S’il pleut le premier dimanche du mois, il pleuvra tous les autres dimanches de ce mois.  S’il pleut le 3 du mois, il y aura beaucoup de pluie pendant le mois:  “Le trois fait le mois”.

La température pendant la lecture de l’Évangile le Vendredi Saint sera la température pendant quarante jours; s’il vente beaucoup ce jour-là, il y aura beaucoup de vent pendant quarante jours.

Il y avait chez les Acadiens une foule de choses qu’ils regardaient comme signes de malchance.  Ces superstitions tendent à disparaître.  Mais un certain nombre persistent parmi le peuple.  On n’y croit guère, mais on les remarque.  Parmi ces signes ou événements de mauvais augure, mentionnons les suivants :

Oublier quelque chose à la maison et y retourner pour la chercher.
Voir à terre une croix faite de morceaux de paille ou de bois sans la défaire.
Faire tourner une chaise.
Tuer un crapaud sans dire:  “Je me défends de ton “levain”“. (venin)
Tuer un criquet.
Ouvrir un parapluie dans la maison.
Commencer un ouvrage important le vendredi.
Déménager le vendredi, — en ce cas, on ne restera pas longtemps dans la nouvelle maison.
Avoir des peupliers près de la maison.
En marchant avec quelqu’un, se laisser séparer par un objet.
Rencontrer un bossu du même sexe que soi.
Ne pas étrenner quelque chose le jour de l’An.  En ce cas, on aurait la gale pendant l’année.
Se couper les ongles le dimanche, — on aurait des humiliations pendant la semaine.
Passer sous une échelle.
Enter dans une maison par une porte et en sortir par une autre.
Chanter avant le déjeuner.
Danser sur la terre nue.
S’asseoir sur une table.
Balayer la cuisine après le souper.  On croyait qu’une personne qui faisait cela resterait toujours pauvre.3

Mettre en mouvement une chaise berceuse vide.  La personne qui s’en sert mourra.
Mettre en mouvement un berceau vide.  L’enfant mourra.

Parmi les choses qui portent bonheur, le fer à cheval est au premier rang.  Si un homme venait à en trouver un, il le clouait à la porte de sa grange.  Si la personne chanceuse était une femme, elle couvrait le fer de soie ou de velours, et lui donnait une place d’honneur dans la maison.  On le voyait quelquefois au-dessus de la porte du petit salon, ou de la salle à manger.  La légende qui suit explique la raison de cette coutume.

Vers la fin du 10e siècle, Saint Dunstan était évêque de Cantorbery.  Avant de devenir homme d’église, il avait été forgeron.  Le diable savait cela et, pour embarrasser le saint évêque, il se présenta devant lui avec ses pieds renforcés de cornes et lui demanda s‘il ne pourrait pas lui placer des fers comme il faisait autrefois pour les chevaux.

L’évêque le reconnut, “C’est bien facile, lui dit-il.  Seulement, il faut vous laisser attacher solidement; l’opération sera longue et demande autant d’endurance que de patience.”  Le diable consentit.

Le prélat l’attacha auprès d’un poteau et, avec son grand marteau, l’ancien forgeron le cogna au point que Satan, hurlant de douleur ne faisait que crier:  “Grâce!  Grâce!”

Saint Dunstan, n’en pouvant plus lui-même, mit de côté son marteau.  “Je t’accorde ta grâce, lui dit-il, mais à une condition:  Jamais, jamais plus, tu entends, tu ne passeras par un endroit où se trouvera un fer à cheval”.

Le trèfle à quatre feuilles portait bonheur tout comme le fer à cheval.  La raison pour cette dernière croyance était que l’on remarquait que le trèfle à quatre feuilles était aussi rare que le bonheur lui-même.

Si, en rencontrant un cheval blanc, on se frappait les deux poings l’un contre l’autre, on pouvait faire un souhait qui serait certainement réalisé.

 

LA MER

Les pêcheurs acadiens disaient:  “Celui qui jure n’attrape pas de poissons, car les poissons ont le blasphème en honneur et ils s’éloignent des parages où on se permet de le proférer”.

De chaque côté, la morue (merluche) a une tache noire.  C’est le poisson qui a eu l’honneur de fournir le denier aux apôtres pour payer l’impôt.  Les taches noires sont les marques qu’ont laissées les doigts de Saint-Pierre lorsqu’il ouvrit la gueule du poisson pour prendre la pièce d’argent.

Le Jour des Morts, les Acadiens n’aimaient pas aller au large.  Ils craignaient de trouver des ossements des morts dans leurs filets s’ils les retiraient de l’eau ce jour-là.

 
VISITES

Si on se frappe le coude droit, on aura une visite qui fera plaisir; si c’est le coude gauche, la visite sera déplaisante.

Prendre un morceau de pain dans le plat avant qu’on ait fini celui qu’on a dans son assiette annonce la visite d’une personne qui aura faim.

Si un couteau, ciseau ou autre objet reste planté debout en tombant, on aura la visite d’un étranger, et la direction vers laquelle l’objet se penche indique la direction d’où viendra la visite.

Oublier et laisser un couteau sur le fourneau indique la visite d’un parent.

Laisser tomber le linge à vaisselle annonce la visite d’un malpropre.

Mettre le balai la tête en bas fera partir une visite importune.

Si une petite feuille de thé flotte sur la surface du liquide, il y aura une visite, surtout si, en la tapant avec le gros de la main, on peut la faire coller et ainsi l’enlever.

 

SUPERSTITIONS DIVERSES

Le soleil danse le jour de Pâques.

Si un enfant meurt et qu’on donne son nom à l’autre qui naîtra après lui, ce dernier mourra aussi.

Si deux personnes s’essuient les mains en même temps sur la même serviette, elle se chicaneront.

Si on jette la première fraise qu’on cueille dans la saison sans regarder où elle tombe, on pourra faire un souhait qui sera certainement réalisé.

Si, en allant à la messe de minuit ou en revenant, on voit la lune à travers la grange, il y aura une récolte maigre en l’année qui va commencer, ou, s’il fait clair dans la grange la nuit de Noël, la grange sera vide l’hiver suivant.

Si une jeune fille marche sur la queue d’un chat, on lui dit:  “Pas cette année, ma fille!”  Cela veut dire qu’elle ne se mariera pas pendant l’année.  Elle se fait dire la même chose si elle vient de renverser une chaise ou si l’allumette qu’elle allume s’éteint dans sa main avant qu’elle puisse s’en servir.

Les hirondelles reviennent chaque année à la même place pour bâtir leur nid; après avoir occupé le même local pendant sept ans l’oiseau laisse une petite pierre dans le nid.  Celui qui trouve cette pierre se croit bien chanceux, car elle a le pouvoir de guérir ou de prévenir diverses maladies.
On doit prendre le contraire des rêves; c’est-à-dire, pour avoir le sens des rêves, il faut prendre le contraire des scènes qu’ils nous font voir.  Par exemple, rêver qu’une personne est morte signifie qu’elle va se marier.

Briser un miroir porte malheur.  Si le miroir se casse par le milieu en deux morceaux, on sera malchanceux pendant sept ans.

Lorsque deux personnes veulent savoir laquelle survivra à l’autre, elles doivent prendre une clavicule de volaille, en saisir chacun une des branches, puis tirer en sens inverse.  La personne tenant la branche qui se brise est celle qui précédera l’autre.

Si la paupière droite cille, ou si l’oreille droite bourdonne, on parle mal de nous; en ce cas, si nous nous mordons le pouce, le parleur se mordra la langue.  Si c’est à l’oeil gauche ou à l’oreille gauche qu’on sent le malaise, on parle bien de nous.

Si un corbeau vole au-dessus de la maison, c’est un signe qu’on aura de mauvaises nouvelles, — deux corbeaux, bonnes nouvelles, — trois, embarras.

La foudre ne frappe pas deux fois à la même place.  Si l’on porte sur soi, ou si l’on place dans la maison un éclat de bois d’un arbre foudroyé, cela préserve de la foudre.

Si un corps reste sur les planches le dimanche, il y aura une autre mortalité dans la famille avant la fin de l’année.

Si l’on remue la terre dans le cimetière le vendredi, on creusera une autre fosse avant que la semaine soit écoulée.

Sous l’influence de la religion et de la science, ces superstitions tendent à disparaître.  Mais elles sont assez nombreuses encore chez les gens de la campagne.

________________

1  Les Acadiens disent “le croissant de la lune”.

2  On a vu dans un journal anglais (décembre 1940) “Before driving a nail into plaster, boil it for a few minutes and the plaster will not break around it.”

3  Les paysans français disent: “Quand on est trop propre, on n’est jamais riche; l’argent est dans la crasse.”

Des nouvelles de partout

1982 par Contribution anonyme

 

Tignish – Au courant de l’hiver, le Club Ti-Pa a parrainé un projet de généalogie.  Il s’agissait de tracer les descendants des principales familles fondatrices de la paroisse de Tignish.  On veut dresser un tableau généalogique qui fera partie du décor du centre du Club.

Le même organisme organise pour l’été des activités qui souligneront le centenaire de la naissance de l’organiste Benoit Poirier et le centenaire de l’installation des grandes orgues dans l’Église St-Simon et St-Jude.

L’Association historique de Tignish s’est procurée l’ancienne école Dalton dans laquelle on veut y aménager, entre autres, un musée et une salle d’exposition.  On se propose d’y tenir une exposition de photos historiques au cours de l’été.

 

Wellington – Le Club d’Âge d’Or de Wellington s’affaire depuis quelques années à rechercher l’histoire de la région de Wellington.  Le projet avance bien et on espère pouvoir publier le fruit des recherches dans un avenir pas trop éloigné.

 

Mont-Carmel – La Coopérative du Village Pionnier Acadien a embauché cet hiver les services d’un historien, en la personne de Kenneth Breau, pour faire une recherche sérieuse sur l’histoire de Mont-Carmel, de sa fondation (1812) à 1860.  La Coopérative vise à améliorer l’interprétation de l’histoire locale dans son village historique.

 

Région Évangéline – Une publication d’une grande importance sur l’histoire du mouvement coopératif dans la région Évangéline (1862-1982) est à la veille de paraître.  C’est le résultat d’un projet mis sur pied par le Conseil coopératif de l’Î.-P.-É., en 1980.  Cécile Gallant était la responsable du projet et c’est elle qui a écrit le livre, une brique d’environ 300 pages!  C’est à lire.

 

Miscouche – Le Musée Acadien de l’Île, situé à Miscouche, est bien actif.  L’automne dernier il a mené une campagne de financement et de recrutement de membres, laquelle a bien réussi.  Le Musée a aussi profité d’un octroi du Secrétariat d’État, ce qui lui a permis de mettre de l’ordre dans sa collection de photos et de documents.  Le 12 mai, Mad. Deborah Robichaud, directrice du Musée Acadien de l’Université de Moncton, donnait une intéressante conférence aux amis du Musée Acadien de l’Île.  Elle traita, grosso modo, du rôle d’un musée et de sa place dans une communauté.

 

Rustico – Le Musée de la Banque de Rustico a obtenu lui aussi, printemps dernier, un octroi du Secrétariat d’État.  Cette subvention a permis l’embauche de deux personnes qui travaillent à améliorer l’interprétation de l’histoire de la Banque et de l’époque du Père Belcourt à Rustico.

 

Rollo Bay – La succursale de Souris – Rollo Bay de la S.S.T.A. a obtenu un projet d’emploi d’été pour étudiants par lequel on tentera de mettre plus en évidence la cloche historique de l’Église de Rollo Bay (laquelle date du Régime français) et le monument, érigé en 1929, qui marque l’emplacement du cimetière des pionniers acadiens de l’endroit.

 

La Société Saint-Thomas d’Aquin – Le Projet d’histoire et de culture acadiennes de la S.S.T.A. est très productif.  L’été dernier on lançait le livre L’Agriculture chez les Acadiens de l’Î.-P.-É. 1720-1980 (69 pages) et tout récemment on a fait paraître L’Éducation chez les Acadiens de l’Î.-P.-É. 1720-1980, ou La survivance acadienne à l’Î.-P.-É. (85 pages).  Ces deux livres de Georges Arsenault sont abondamment illustrés de cartes, de dessins et de photos.

On a aussi produit, dans le cadre du Projet, deux montages audio-visuels intitulés Les Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard et La pêche et les Acadiens.  Ces montages sont disponibles en français et en anglais.  On peut les emprunter en s’adressant au bureau-chef de la Société.

La S.S.T.A. mène présentement une étude afin de déterminer si les ressources financières et physiques sont disponibles pour l’établissement d’un centre d’études acadiennes.  Le Père Pierre Arsenault a été chargé de faire cette étude qui sera complétée vers la fin de l’été.  On attend impatiemment les résultats.

 

P.E.I. Heritage Foundation – Au mois de janvier, le Heritage Foundation se procurait les services de Reggie Porter à titre de directeur de la programmation.  Monsieur Porter est un Acadien originaire de Tignish.  Enfin, on peut avoir du service en français de notre organisme provincial chargé de la protection du patrimoine.  Profitons-en!

**************

 

Membres du Conseil d’administration de la Société Historique Acadienne de l’Î.-P.-É. 1981-1982

Président -        M. J.-Edmond Arsenault
Vice-président -    M. Jean-Paul Arsenault
Secrétaire -        M. Georges Arsenault
Trésorière -        Mme Hélène Cheverie
Conseillers -        Soeur Marguerite Richard
                                 Père Albin Arsenault
                                M. Jean-Louis Beauregard
                                M. Michel Belliveau

Faits intéressants

1979 par Contribution anonyme

Les premiers Acadiens qui s’établirent à Cascumpec vinrent de Malpèque en 1801.  Il y avait la famille de Cyprien Gallant, de Louison Arsenault et de Pierre Bernard.

En 1803, il y avait seulement seize familles d’établies à Tignish.  Les premières étaient arrivées de Malpèque en 1799.

De 1882 à 1887, une quinzaine de familles de la paroisse de Rustico allèrent s’établir au nord de la paroisse de Rollo-Bay pour y fonder la paroisse de St-Charles qu’ils appelèrent la Nouvelle-Acadie.