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Reprenons l’usage du nom de « LA MER ROUGE »

2002 par David Le Gallant

David Le Gallant

Pour ceux qui ne le sauraient pas, l’ancien nom du détroit de Northumberland était bel et bien en français « Mer Rouge » et en anglais « Red Sea ».  Ce beau nom descriptif aurait vraisemblablement été donné par les Acadiens d’un côté et de l’autre du détroit pour désigner la couleur que prend cette mer lorsqu’elle est agitée.  On semble ignorer quel était le nom mi’kmaq du détroit.  En tout cas, des cartes géographiques que l’on possède à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard et que l’on reproduit en appendice, démontrent bien que l’usage courant au 18e siècle dénommait ce détroit la « Mer Rouge » ou « Red Sea ».

Une recherche fort convaincante sur cet ancien nom par Ronnie Gilles LeBlanc du Centre d’études acadiennes de l’Université de Moncton a été publiée dans la Gazette de la Société historique de la Mer Rouge.  Nous reproduisons cette recherche in extenso en appendice.  Cette société historique, fondée en janvier 1980, a géré à ses débuts trois projets de restauration : l’église historique Saint-Henri-de-Barachois, la vieille école de Cormier-Village et la maison Pascal-Poirier, présumée être la plus vieille maison de la ville de Shédiac.  Pascal Poirier était le premier sénateur acadien et un ardent patriote.  Cette société historique est toujours active et publie annuellement sa « Gazette ».

Alan Rayburn, dans son livre Geographical Names of New Brunswick (1975), mentionne que c’est l’amiral Alexander Lord Colville de Culross qui aurait donné au détroit le nom de son propre bateau vers 1777, le HMS Northumberland.  D’après nos recherches, Alexander, 7e Lord Colville de Culross serait mort en 1770.  Il avait été créé « Rear Admiral of the White » en 1760.  D’ailleurs, il y a une baie, une rivière et une gare de train qui sont nommées d’après lui dans le lot 44 à l’Île-du-Prince-Édouard.

Cependant, dans son livre Geographical Names of Prince Edward Island (1973), le même Alan Rayburn mentionne cette fois que c’est J.F.W. DesBarres, descendant de Huguenot, ancien commandant en chef du Cap-Breton dès 1784 et ancien lieutenant-gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard dès l’âge de 82 ans (1804-1813), qui aurait changé le nom de la Mer Rouge au détroit de Northumberland en honneur du « Northumberland » nom du bateau de son ami, l’amiral Lord Colville de Culross.  Robert Douglas, dans son livre Place-Names of Prince Edward Island (1925), dit la même chose.

William F. Ganong dans son excellent article « Additions and corrections to Monographs on the Place Nomenclature, Cartography, Historic Sites, Boundaries and Settlement – Origins of the province of New Brunswick » dans Tr

ansactions of the Royal Society of Canada (1906) mentionne comme source le voyageur Owen (1767) et dit clairement, comme Robert Douglas le fait d’ailleurs sous la rubrique « Red » en citant Samuel Holland, que l’ancien nom était :

« La Mer Rouge or Red Sea probably because of the colour given by the soil of St. John’s Island to the water ». (p. 38)

Rayburn, dans son livre ci-dessus sur l’Île-du-Prince-Édouard, ainsi que Ronnie Gilles LeBlanc en appendice mentionne tous comme source, datée 1749, un dénommé Morris.  Selon A.B. Warburton, ancien premier ministre de l’Île, dans son livre A History of Prince Edward Island (pp. 145-146), ce Charles Morris aurait été l’arpenteur en chef de la Nouvelle-Écosse avant de venir faire les plans pour la construction des villes de Charlottetown et Georgetown.

En terminant, puisque lors de l’arrivée à l’Île de quelque 2 000 réfugiés acadiens fuyant les Anglais lors de la Déportation de la Nouvelle-Écosse en 1755 et aussi puisque lors de notre Déportation de l’Isle Saint-Jean en 1758, le nom de notre détroit était bel et bien « La Mer Rouge », on ne peut que penser au peuple hébreu de l’Ancien Testament qui, semblablement bafoué par un peuple oppresseur, a dû traverser, lui aussi, une Mer Rouge à la recherche d’une « Terre Promise ».

Reprenons donc l’usage du beau nom de La Mer Rouge, du moins pour nous remémorer ces deux exodes de notre peuple qui a été cruellement chassé à deux reprises de l’Acadie, sa « Terre Promise », il y a de cela bientôt 250 ans.

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La Mer Rouge

(Tiré avec permission de la Gazette de la Société historique de la Mer Rouge, vol. 1, no 2)

Avant l’arrivée de l’Européen en Acadie, le Micmac qui se déplaçait l’été, dans les villages échelonnés le long de la côte entre Pointe Escouminac et le Cap-Tourmentin, avait sûrement un nom pour cette étendue d’eau qui sépare la terre ferme de l’Île-du-Prince-Édouard.  Ce nom toutefois nous reste inconnu et c’est avec regret que nous constatons que ni la tradition orale, ni la littérature ne semblent l’avoir préservé.

Chez les Acadiens par contre, il n’en est pas de même pour le nom qu’ils accordèrent à cette nappe d’eau, car celui-là, nous le connaissons.  La tradition nous l’a transmis et la littérature écrite en témoigne encore.

Effectivement, ce nom était encore connu de certains « vieux », au début des années 1960.  Ils apprenaient à un enquêteur historique, que leurs ancêtres appelaient « Mer rouge », ce bras de mer qui bordait leurs villages.  De nos jours cependant, il semble être tombé dans l’oubli.  Jamais nous ne l’entendons sortir de la bouche du pêcheur ou d’aucun résident de cette région.

Or notre recherche ne s’arrête pas là.  C’est dans les anciens documents, source précieuse de renseignements, que nous trouvons davantage sur ce toponyme.  Plusieurs documents contemporains et postérieurs au régime français en font mention.  Contrairement à ce que l’on pourrait penser cependant, ce sont les Anglais et non les Français, qui nous ont laissé le plus de renseignements.

Nicholas Denys avait dès le milieu du XVIIe siècle, des postes de pêche et de traite des fourrures à différents endroits dans son immense concession qui comprenait « toutes les terres des Isles qui sont depuis le Cap de Campseaux jusque au Cap des Roziers » en Gaspésie.  On naviguait sûrement en « Mer rouge » mais est-ce qu’on la désignait déjà par ce nom?  Denys lui-même reste muet sur ce point dans son livre « Description géographique et historique des costes de l’Amérique septentrionale » écrit pendant les années 1660.  Il semble même que les cartes françaises des XVIIe et XVIIIe siècles l’ignorent tandis qu’il figure sur des cartes anglaises.  Enfin, nous pouvons en dire autant des documents français.

Dès 1733, un nommé Southack en fait mention et Charles Morris fait de même en 1749.  Mais c’est un voyageur qui jette le plus de lumière sur l’origine du nom « Mer rouge ».

Après la chute de Louisbourg, en l’été 1758, les Anglais sont maîtres en Acadie.  Le traité de Paris, signé un peu moins de cinq ans plus tard, leur cède définitivement le Cap-Breton (l’ancienne Île Royale), Île St-Jean, enfin toute l’Acadie ainsi que le Canada ou Québec.  Ces conquérants se sentent alors capables d’explorer davantage ce pays qui jusque-là leur était resté presqu’inaccessible et donc inconnu.  Un de ces curieux, le capitaine William Owen, passe, en juin 1767, devant l’Île St-Jean pendant une croisière en Amérique du Nord.  Voici ce qu’il en dit ainsi que de la mer qui la borde :

The soil is rich, loamy red earth, which may have probably given the arm of the sea between the Island and Nova Scotia, a reddish-tinge when much agitated, and thereby induced the French to call it la Mer Rouge or Red Sea. (p. 18)

Si sous le régime français, la toponymie de l’Acadie était d’origine indigène ou française, c’est parce qu’à cette époque ses principaux habitants avaient été soit amérindiens, soit français.  Avec l’arrivée des Britanniques cette toponymie acadienne doit nécessairement subir les choques de la conquête.  Les Anglophones, comme leurs prédécesseurs, ajoutent à la liste et même dans certains cas, ils substituent les anciens noms de lieux amérindiens ou français par de beaux patronymes anglo-saxons.  « Nipisiquit » par exemple, deviendra « Bathurst », tandis que le Coude cédera sa place à « Moncton ».  La « Mer rouge » subira le même sort.

Une dizaine d’années après le passage du capitaine Owen, un autre marin, cette fois un amiral, sera de passage à l’Île du « Prince Édouard ».  Cet homme, un dénommé Colville, contrairement à ce qu’avait fait Owen, méprise tout à fait le toponyme français et rebaptise ce bras de mer vers 1777.  Il le nomme « Northumberland », nom que porte son vaisseau.  Ce baptême devait être officiel, puisqu’une couple d’années plus tard, Guillaume Fréderic DesBarres publie

« Northumberland Streights » dans son « Atlantic Neptune ».  La cartographie moderne s’est beaucoup inspirée de cet ouvrage de DesBarres et son équipe.  C’est en partie ce qui explique l’emploi du terme Détroit de Northumberland au lieu de Mer rouge sur nos cartes modernes.

Jusqu’à vers les années 1780, la « Mer rouge » était connue et utilisée par tous, Acadiens, Français et Anglais.  Les Acadiens, suivant l’exemple de leurs prédécesseurs, les Amérindiens, donnaient souvent à tel lieu, un nom qui lui était caractéristique.  Tintamarre par exemple s’appliquait au vacarme que menaient les gibiers de toutes sortes qui abondaient à proximité de ce village.  La « Mer rouge » !  Qu’y a-t-il de plus descriptif?  Allez vous-mêmes, dans la région du Trois-Ruisseaux et du Petit-Cap après une tempête l’été, regardez la mer et vous conviendrez avec les anciens Acadiens, que c’est un nom qui lui va bien.  Pourquoi ne pourrions-nous pas aujourd’hui en reprendre l’usage?

Ronnie Gilles LeBlanc