Résultats: ‘R.-M. Bérardinelli’

Une réminiscence nostalgique du Carême

1986 par Père Adrien Arseanult

Père Adrien Arsenault

Adaptation de R.-M. Bérardinelli

 

Le Mardi gras, il nous était permis du matin au soir
de manger de la viande tant que nous en voulions.
Chair et friandises seraient désormais choses défendues.
Un lourd rideau tombait alors
sur tous les petits luxes que nous connaissions.
Tout à coup, la vie se jouait
devant une toile de fond noire et pourpre
tel un drame funèbre et infernal
où le rire n’était plus toléré
ni la couleur joyeuse et éclatante
devenue, pour ainsi dire, trop délectable à nos yeux.

Aucun oiseau, bien sûr, n’osait chanter.
Seules les corneilles, trop stupides pour comprendre de quoi il s’agissait,
continuaient à faire entendre leurs sinistres croassements
comme si tout était égal.
Insensibles, voilà ce qu’elles étaient, absolument insensibles.
Nous non plus, nous ne chantions pas,
et toucher l’harmonium de ma tante devenait formellement interdit.
Nous nous contentions de vivre au jour le jour
sous un ciel de plomb qui reflétait notre état d’âme statique
envahis comme nous l’étions par une tragique mélancolie
que nous considérions néanmoins toute naturelle:
c’était la mélancolie traditionnelle du Carême.

Nous travaillions donc pendant de plus longues heures
sans nous le faire rappeler plus d’une fois.
Nous continuions tout simplement à vivre–
moins impétueusement bien sûr–
tout en attendant que le pluies printanières fondent les dernières neiges.

Nous attendions le retour des oiseaux.
Nous attendions que les statues se libèrent de leurs voiles.
Nous attendions avec une apparente patience d’adulte
ce midi du Samedi saint qui nous apporterait
nos jelly beans de Pâques.
Nous attendions que le prêtre enfin
sorte de cette mystérieuse sacristie vêtu de blanc ou d’or–
le jour de Pâques, l’or était certainement plus convenable.

Nous attendions que le ciel se fasse à nous nouveau propice.
Nous attendions que toute cette lugubre ambiance
se dissipe tel un brouillard.
Nous attendions donc, péniblement il va sans dire,
ce déjeuner du matin de Pâques où nous nous bourrerions d’oeufs–
une bonne dizaine, si le coeur nous en disait–
puis alors, le ventre plein à craquer
nous nous rendions à l’église.
Il nous faudrait tirer la traîne
à travers des champs détrempés par les grands dégels de mars
et des chemins profondément sillonnés d’ornières.
Ici et là les neiges printanières recouvraient des eaux traîtresses
mais cela n’allait guère nous empêcher
de parvenir finalement à l’église paroissiale
pour nous joindre aux sons déchaînés
des cloches et des alléluias!

Oui, mon très cher enfant, quand nous étions jeunes
il y avait bel et bien un Carême.

Comme elle est restée gravée en moi
cette image de mon grand-père qui brusquement–
le mercredi des Cendres, pour être plus précis–
devenait plus grognon et détestable que jamais;
quant à ma grand-mère, elle passait la moitié de son temps
absorbée dans son Grand livre des saints.
(Ses préférés étaient ceux que des lions avaient dévorés,
semble-t-il, dans l’ancien Colisée romain!)

Et la vie continuait à se traîner péniblement
sans jamais s’arrêter tout à fait pour autant–
sauf à la mi-carême, bien sûr.
Ce jour-là, nous avions droit à du fudge, ou à de la tire
à condition de ne guère en laisser pour le lendemain.

Petit à petit, le temps s’écoulait–
de plus en plus sombre, nous semblait-il–
jusqu’au jour où toute cette accumulation pénitentielle
explosât, telle une fin du monde
avec ses déchirements et ses lamentations
aux proportions vraiment dantesques.
Ce deuil inouï du Vendredi saint
nous effrayait vraiment….  et nous étions bien convaincus
qu’un linceul mortuaire s’était étendu
sur la terre entière.
Nous étions tous si profondément émus que ce jour-là
nous n’osions nous nourrir que de pain sec et d’eau
pour sympathiser avec le Crucifié…
notre Dieu maintenant mort.

Ce n’était guère difficile alors
de croire aux mystères chrétiens;
les seuls que nous connaissions d’ailleurs.
La nature elle-même se sentait obligée de s’associer à notre extrême détresse
comment aurions-nous pu expliquer autrement
toutes ces pluies, ces nuages sombres
derrière lesquels se dissimulait en signe de deuil
le soleil… source de toute notre joie, notre lumière et notre chaleur?

À tout cela s’ajoutaient ces oraisons supplémentaires
que nous annexions à notre prière du soir déjà interminable.
Le mont du Calvaire était aussi réel
que ces nuages lourds et sombres
suspendus au-dessus
de notre grange et de nos écuries.

Le Christ mort, ayant versé son sang pour nous,
était aussi vivant dans nos esprits
que ce crucifix en plâtre aux couleurs criardes
cloué au beau milieu du mur de la cuisine
juste au-dessus de la table à manger.

Les géraniums de maman
qui ne fleurissaient jamais en hiver
s’enfonçaient dans un engourdissement encore plus profond.
C’était très noble de leur part,
pensait ma mère.
Les fleurs, elles, savaient vivre au moins.
Elle ne ressemblaient en rien à ces détestables corbeaux
sans foi ni reconnaissance.

Le dimanche après-midi
nous reprenions péniblement le chemin de l’église
pour le Chemin de la croix de trois heures.
Pour nous, les jeunes, c’était un exercice particulièrement ennuyeux.
Il n’y avait ni cierge ni musique
et le STABAT MATER se chantait a capella.
Le prêtre vêtu de noir
et entouré d’une douzaine d’enfants de choeur
chaussés de leurs caoutchoucs crottés
refaisait respectueusement la VIA DOLOROSA
d’un pas lent et grave.
Il fixait les yeux sur chacune des quatorze stations en plâtre de moulage
et d’une voix solennelle et prophétique
annonçait les stations les unes après les autres.
(Ces stations étaient pour moi ce qu’il y avait de plus beau au monde à cette époque.)
De notre place, nous le suivions du regard
nous levant, nous agenouillant…
jusqu’à la toute dernière station
ayant ainsi parcouru, degré par degré
un cercle complet, avant d’arriver enfin
à La Mise au Tombeau.

Cela nous amusait bien de pivoter ainsi sur place
car, en toute autre circonstance
on ne nous permettrait jamais de nous retourner à l’église
pour reconnaître les fidèles placés dans les bancs arrières.

Comme je suis reconnaissant maintenant
d’avoir vécu, bon gré mal gré,
ces grand mystères chrétiens dans toute leur splendeur:
le mystère de Dieu, enfant parmi nous à Noël;
le mystère du mal et du péché
pendant la saison du Carême;
le mystère de la souffrance et de la mort
des Jours saints;
le mystère de la joie et de la vie
du jour de Pâques;
le mystère de l’Esprit sanctificateur
du jour de la Pentecôte.

C’était une expérience
poétique et spirituelle à la fois,
un creuset vivant de l’universel pèlerinage humain;
un rituel commémoratif
qui nous faisait revivre
les millénaires obscurs d’une humanité ancestrale.
C’était une célébration cyclique
semblable à celle des quatre saisons
que nous trouvions tout à fait normale
puisque l’existentiel de nos vies
se reflétait dans la sainte liturgie de l’église;
la naissance et la mort,
le chagrin et la joie,
la danse et les chants funèbres,
le rassasiement et la faim,
les jours heureux et ceux porteurs,
d’humiliation et d’angoisse…
Toute cette réalité charnelle que notre religion venait embrasser
et marquer de son sceau d’universalisme transcendantal,
tout cela me prouvait bien que ma famille
formait un petit cosmos bien distinct
mais tout à la fois rattaché au grand univers orée.
Donc, elle se réjouissait, priait et souffrait avec le Christ
comme si elle eut été toute son église.

Ma très chère famille, ah bien oui!
Ma mère, aussi fatiguée qu’elle pouvait l’être
qui n’oubliait jamais un seul “Je vous salue, Marie!”
Mon père, plus patient qu’un de ces chênes sans âge
et d’une sensibilité telle qu’il lui était impossible
de tuer un veau, ou même un porc.
(Il engageait toujours un voisin pour cette tâche.
Aussi ce voisin, pour moi, n’était-il jamais tout à fait humain.
Ses gestes et même son visage
me semblaient toujours quelque peu sinistre.
Ses mains, que j’imagine couvertes de sang,
avaient quelque chose de bestial.)
Je me demande encore aujourd’hui
si mon père connaissait saint François d’Assise.

Le Carême était beau.
De cette même beauté
qui vous fait dire d’une chanson triste qu’elle est belle
puisqu’elle nous fait pleurer d’émotions.
Il était beau, parce que prometteur:
Pâques ne manquait jamais à son rendez-vous.
Il était beau
puisqu’il engendrait sa propre et solennelle noblesse,
sa sombre ambiance de douleurs inévitables.
Ils nous rappelait le tragique de la destinée humaine
et ses exigences étaient pour nous rendre plus sensibles
aux besoins des autres
moins égoïstes que nous l’étions d’habitude.
Il était beau
parce qu’il rassemblait la famille entière
dans une étreinte ritualiste
symbole d’une charité universelle.
Il était beau puisqu’il créait chez nous
une sorte de paisible atmosphère monacale.
Il était libre puisqu’il nous fournissait plus de temps
pour lire et pour écouter les autres.

La Carême était beau
puisqu’après quarante jours ce refoulement
accumulé exploserait soudainement
pour remplir l’univers tout entier
de sa lumière et de sa joie.

À cette époque nous savions tout au fond de nous-mêmes
que Pâques — n’importe quelle Pâques –
ne nous serait pas accordée
sans au préalable un temps d’austérité et de purification.
Après tout, que serait le mystère pascal
s’il ne se distinguait clairement
de tout autre mystère?
Notre Pâques à nous ne risquait jamais
un tel danger.

Merci, chers parents,
de cette insigne sagesse.