Résultats: ‘Père Pierre-Paul Arsenault’

Chez nous à Mont-Carmel

1986 par Clara Gallant

Clara Gallant

 

Je suis née dans une famille de quatorze enfants.  De plus ma mère a eu quelques pertes.  Elle était toujours enceinte.  Elle nourrissait tous ses bébés, c’était un moyen de ne pas tomber enceinte avant quelques mois.  Il y avait effectivement de 15 mois à 2 ans entre chaque bébé.  Ma mère sortait rarement.  Une de ses sorties était à la fête des Rois.  À cette occasion tout le monde amenait les enfants à l’église pour les faire bénir par le bon Père Pierre-Paul Arsenault.  Il donnait une image sainte à chaque enfant.

Ma mère ne manquait pas non plus la grande procession à la Fête-Dieu.  C’était une si belle procession avec des beaux reposoirs bien préparés la veille.  Quatre hommes, souvent les marguilliers, portaient le dais sous lequel le Père Arsenault portait le saint sacrement.  Père Arsenault demandait aux enfants de cueillir des fleurs qu’on mettait dans deux paniers.  Deux jeunes filles coiffées de voiles blancs parsemaient ces fleurs devant le dais avant que le Bon Dieu passe.  Le choeur de chant était toujours bien préparé.

À l’automne, le Père Arsenault passait les maisons pour ramasser de chaque famille une paire de bas de laine et une poule qu’il vendait pour faire de l’argent pour payer son église.  Les hommes lui donnaient un boisseau de grain.

Afin de faire vivre sa grande famille, mon père faisait la pêche au hareng et au homard, et il essayait de cultiver sa terre basse et vaseuse.  On avait sur notre petite ferme deux chevaux, deux vaches, un ou deux cochons et des poules.  On était assez pauvre.  À Noël, saint Nicolas n’était pas riche lui non plus.  Il nous amenait quelques bonbons et une pomme.  On fabriquait nos propres poupée avec du coton usagé.  Deux boutons représentaient les yeux.  J’ai reçu ma première poupée achetée au magasin de ma tante Marie-Rose Poirier lorsque j’avais 11 ans.  Elle me l’a donnée lorsque j’étais à l’hôpital souffrant des fièvres typhoïdes.  Pour s’amuser, on se faisait aussi des petites roues munies d’un bâton.  La roue était une taille de bouleau sur laquelle le bâton était attaché avec un clou.

L’hiver on avait bien du plaisir à se faire glisser sur la glace dans les champs.  À l’arrière d’une petite traîne on attachait deux poteaux entre lesquels on fixait un sac à patate qui servait de voile.  On s’assoyait dans la traîne et le vent nous poussait.  Parfois, quand on était assez nombreux pour la pousser, on prenait même une grosse traîne à bois pour se faire glisser.

À l’automne on faisait un frolic pour remplir la vieille cuisine d’été de bois, pour nous chauffer l’hiver.  Qu’il faisait donc froid dans la maison les matins d’hiver, mais les enfants n’étaient pas plus malades qu’ils ne le sont de nos jours.

Je me souviens de nos bons voisins, M. et Mme Bruno Cormier.  On les a amenés à la messe de minuit une année (vers 1937).  Ils ont entré à la maison pour voir notre arbre de Noël car ils n’en avaient jamais vu.  Avant de mourir, Monsieur Cormier a demandé pardon à tous ses voisins, même aux enfants qui allaient le visiter.

Vers l’âge de 13, 14 ou 15 ans, les filles quittaient souvent l’école pour aller travailler comme servante chez les Anglais de Summerside pour $12 à $15 par mois.  Ils nous logeaient et nourrissaient en plus.  J’ai moi-même travaillé comme servante pendant dix ans.  La première famille où j’ai travaillé, il fallait que je trais la vache le soir et le matin pour 50¢ par semaine.  De plus on me payait $12 par mois.  On allait aussi travailler à la “facterie” à homard pendant la saison de pêche.

Lorsque j’avais 18 ans, l’hôpital de Summerside cherchait une française intéressée à étudier pour devenir garde-malade.  André LeClair qui enseignait à l’école de Mont-Carmel est venu me voir chez mes parents pour me demander si j’étais intéressée.  Je suis allée à Summerside avec le docteur Delaney voir la supérieure de l’hôpital et le président, Harry Holman.  Ils ne m’ont pas acceptée car j’avais seulement une 8e année d’école alors qu’ils exigeaient une 10e année ou une année de collège.  J’ai été bien désappointée car ç’avait toujours été mon rêve de devenir garde-malade.

Le 28 juillet 1936, je me suis mariée à Tilmon Gallant.  On a toujours demeuré à Mont-Carmel dans le district de Saint-Timothée sur la ferme ancestrale.  Tilmon est la cinquième génération à exploiter cette ferme (Tilmon à Benoît à Firmin à Grégoire à Pierre Gallant).  Nous avons élevé cinq enfants, soit trois garçons et deux filles.

La Vénération des gens à l’égard des prêtres

1985 par Père Emmanuel Gallant

Père Emmanuel Gallant, c.j.m.

 

Même si je ne suis pas encore très âgé, il y a des souvenirs de ma jeunesse que je n’oublierai jamais; et l’un d’entre eux est la vénération de nos gens à l’égard des prêtres.  Le prêtre était vraiment reconnu comme l’envoyé de Dieu pour les instruire sur ce qui regardait leur salut, car il faut bien l’admettre, une assez grande proportion d’entre eux ne savait ni lire ni écrire.  Or, comme dit l’Écriture Sainte:  “la foi vient de l’audition de la Parole de Dieu”, l’homélie du curé, qu’on appelait ordinairement “le sermon”, était très suivie.  Tout le monde y était attentif.

À Mont-Carmel, nous avons été vraiment favorisés.  Nous avons eu de très bons prêtres; mais je crois que c’est le Père Pierre P. Arsenault, natif de Tignish, qui a laissé le plus beau des souvenirs.  C’était un homme d’une grande intelligence, un véritable organisateur et qui était aimé de tous, même des protestants qu’il se permettait assez souvent de taquiner.  Par exemple, un jour, un protestant lui demanda ce que voulait dire “P.P.” qu’on plaçait ordinairement avant son nom.  Il répondit avec humour:  “Protestant persecutor”.

Ce prêtre avait le don particulier de rendre l’Évangile si simple et si pratique par des exemples qu’on se rappelait longtemps ses sermons.  Je me rappelle très bien un passage de l’un de ses sermons alors que je n’avais que douze ans.  “Je suis envoyé par Dieu dans cette paroisse, nous disait-il, pour vous prêcher l’Évangile et vous rappeler les commandements de Dieu et de l’Église.  Je représente le Christ auprès de vous; mais n’oubliez pas que je ne suis qu’un homme avec mes faiblesses et mes défauts, alors que le Christ, Lui, était Dieu.  Il n’avait aucun défaut.  Alors si je n’imite pas toujours le Christ, si je manque parfois à la charité, c’est souvent à cause de mon caractère.  C’est pourquoi je vous demande de faire ce que je vous dis de faire; mais de ne pas toujours faire ce que parfois je fais moi-même à cause de mes faiblesses.”  J’étais resté dans l’admiration en entendant un tel acte d’humilité devant tous les paroissiens.

En général, les gens pardonnaient facilement aux prêtres ses petits défauts, surtout s’ils remarquaient qu’ils étaient vraiment aimés par l’Envoyé de Dieu.  Cependant ils savaient très bien distinguer quand un prêtre exagérait ou se montrait trop sévère.  Dieu leur avait donné un bon jugement et une conscience éclairée en ce qui regardait la morale.

Un automne, le curé avait fait venir deux prédicateurs pour une retraite paroissiale.  Malheureusement, au lieu de parler de la bonté et de la miséricorde de Dieu, toute la retraite avait porté sur le péché et l’enfer.  Les prédicateurs avaient condamné la danse comme quelque chose d’épouvantable, disant que ceux et celles qui avaient permis ces danses dans leur maison pourraient se voir refuser l’absolution.  Une dizaine de femmes furent vraiment troublées dans leur conscience.  Tout le monde parlait de cela, et je me rappelle les réflexions de mon père à ce sujet: “Le Saint Roi David a bien dansé devant l’Arche d’alliance”, et il ajoutait:  “Quant à moi, je ne fais certainement pas de mal dans ces danses carrées ou quadrille, car la seule chose à laquelle je pense, c’est de ne pas me tromper.”  Plusieurs hommes sont allés voir le curé qui était alors le Père Théodore Gallant, natif de Baie-Egmont.  Le dimanche suivant, le curé annonça en chaire:  “À l’occasion de certaines noces j’ai vu moi-même les danses qui ont lieu dans la paroisse, et comme prêtre, je ne vois aucun mal dans ces danses.  C’est un moyen pour vous d’exprimer votre joie, et vous divertir.  Alors vous pouvez continuer à danser comme cela.”

Je me rappelle aussi un fait qui s’est passé à Baie-Egmont alors que le curé était d’une sévérité exagérée au sujet des vêtements chez les hommes comme chez les femmes.  Il défendait aux femmes de se faire couper les cheveux.  Les robes des femmes devaient descendre jusqu’à trois ou quatre pouces au-dessus du talon, couvrir tout le bras jusqu’au poignet et n’avoir aucun décoltage au cou.  Or, il arriva qu’une jeune dame, parce qu’elle perdait tous ses cheveux, reçut le conseil de se faire couper les cheveux afin de leur donner plus de force.  Un jour, comme elle devait marcher plus de deux milles pour aller visiter une malade, elle mit une robe dont les manches terminaient au coudre.  Malheureusement, le curé, qui venait juste de s’acheter une belle automobile, une MacCauklin-Buick, s’il vous plaît, passa devant elle, et s’arrêta.  Il commença aussitôt à réprimander la dame d’une manière vraiment insolente.  Il termina par ces mots:  “Pensez-vous que la Sainte Vierge aurait manqué de pudeur comme cela en se promenant dans le chemin comme vous le faîtes?”  La femme perdit alors le contrôle d’elle-même, et s’adressant à son insulteur, elle dit:  “Monsieur le Curé, pensez-vous que Saint Joseph se serait promené dans le chemin avec une grosse automobile comme la vôtre?”  Le curé partit aussitôt sans dire un mot.

Un jour, racontait souvent mon père, de la maison paternelle, on vit passer quelqu’un en traîneau.  On ne reconnut ni le voyageur ni le cheval.  Alors chacun disait que c’était telle ou telle personne.  Quelques minutes plus tard, un voisin arriva à la maison.  On lui demanda qui était celui qu’il venait de rencontrer.  “Mais, dit-il, c’est le Père Boudreault de Baie-Egmont.”  Il y avait à la maison une vieille tante qui s’écria:  “Ah, ma tante savait bien que ce n’était pas du monde, mais un prêtre.”

J’ai souvent réfléchi à ces paroles de ma grande tante.  Cela montre bien qu’elle ne plaçait pas les prêtres sur le même pied que les autres hommes.  Je crois qu’elle avait bien compris le vrai sens des paroles de Notre Seigneur en parlant de ses apôtres à son Père:  “Ils ne sont pas du monde” (Jean 17, 14) que certaines éditions récentes, pour que ce soit encore plus claire, traduisent par “ils n’appartiennent pas au monde”, (c’est-à-dire, à ce monde).

 

(Le Père Gallant, originaire de Mont-Carmel, est retraité.  Il demeure présentement à Charlesbourg, Québec.)

L’Abbé Pierre-Paul Arsenault : un prêtre dynamique

1981 par J.-Edmond Arsenault

par J.-Edmond Arsenault

Originaire de Tignish où il naquit le 8 mai 1866, Pierre-Paul Arsenault était le fils de Sylvain Arsenault et de Tharsile Bernard.  Ses ascendants se situaient parmi les Acadiens pionniers de la Rivière Platte, qui, en 1799, vinrent s’établir dans la région de Tignish.

Jeune encore, Pierre-Paul fréquenta l’école de son village pour ensuite s’inscrire au Collège Saint-Joseph de Memramcook où il entreprit ses études classiques et acquit son degré de bachelier en arts.  Répondant, après mûre réflexion, à l’appel divin de la vocation sacerdotale, il décide de poursuivre les études théologiques qui le conduiront à son but ultime, l’ordination à la prêtrise.  À la fin de ses études au Grand Séminaire de l’endroit, il reçut l’onction sacerdotale à Québec, le 5 novembre 1893.

Le dimanche 25 novembre de la même année, le jeune abbé Pierre-Paul Arsenault célébrait sa première grande messe en l’église de sa paroisse natale dont l’autel était, pour l’occasion, orné de ses plus belles parures.  Un grand nombre de parents et d’amis étaient privilégiés d’assister à cette messe célébrée par le troisième prêtre acadien natif de la paroisse de Tignish.

La première tâche du nouvel ordonné fut celle de vicaire auprès du curé de Tignish qui était alors le Père Dougald MacDonald.  L’abbé Arsenault occupa ce poste jusqu’au début du mois d’octobre 1894.  À l’occasion de son départ, les paroissiens lui présentèrent deux compliments, l’un en français de la part des Acadiens, l’autre en anglais de la part des anglophones.  En cette occasion, ses ouailles faisaient l’éloge de son zèle, de son dévouement, de son assiduité; elles notaient son véritable amitié pour le pauvre, sa sagesse, sa douceur, sa franchise et son amabilité.  Elles ne manquaient pas de noter sa parole éloquente et son grand intérêt à l’éducation de la jeunesse.

À l’automne de 1894 il devenait vicaire auprès du curé de la Cathédrale Saint-Dunstan à Charlottetown et, au mois d’octobre 1896, son évêque le nommait curé de la paroisse de Notre-Dame de Mont-Carmel.  Au cours de son bref séjour dans la ville capitale il s’occupait d’une façon toute particulière des jeunes gens qui participa activement à la fondation de l’Association de la Jeunesse Catholique.  Traitons alors de l’abbé Pierre-Paul Arsenault, conférencier, animateur, promoteur, éducateur, bâtisseur.

Des témoignages inédits, des rapportages dans les journaux de son époque, des compliments de la part des paroissiens de Tignish et de Mont-Carmel, nous indiquent que l’abbé Pierre-Paul Arsenault était conférencier, animateur, promoteur, éducateur et bâtisseur.  L’Impartial du 21 mai 1896 rapporte que le Père Pierre-Paul Arsenault, alors vicaire à Charlottetown, prononçait une conférence sur la tempérance à Mont-Carmel.  Selon ce même journal:  “c’était une lecture très éloquente dictée dans un style ferme et énergique et très propre à toucher les coeurs”.  Le 15 février 1900, il prononce une conférence en la salle Ste-Marie, à Tignish, sous les auspices de la Ligue de la Croix.  L’Impartial du 1er mars rapporte:  “Le Révérend conférencier avait pris pour sujet:  Pie IX, et la manière habile dont il le traita, le beau langage dont il fit usage, du commencement à la fin de sa lecture, lui gagnèrent l’attention soutenue de l’auditoire, qui ne fut interrompue que par les fréquents applaudissements qui dénotaient les vrais mouvements du coeur.”  Ces témoignages sont la preuve évidente de ses qualités d’orateur et de conférencier.

L’une des premières manifestations concrètes de son intérêt à l’éducation et, en l’occurrence, peut-être à l’éducation adulte, se reporte au mois de février 1900 alors que “le zélé et énergique curé de Mont-Carmel” dotait sa paroisse d’une bibliothèque comptant quelques cents volumes de littérature française.

En cette même année, 1900, alors qu’il participait au congrès pédagogique de l’Association des instituteurs et institutrices acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard, il incitait les instituteurs et institutrices à donner beaucoup d’emphase à l’art oratoire et à la composition littéraire.  À titre de récompense, il offrait un prix de $10.00 à l’instituteur ou à l’institutrice qui prononcerait le meilleur discours lors du prochain congrès.  En la même occasion, M. Placide Gaudet offrait $5.00 pour la meilleure étude en histoire canadienne.  M. l’abbé Pierre-Célestin Gauthier, professeur de français et de philosophie au Collège Saint-Dunstan offrait un prix de $5.00 à l’élève qui se placerait au premier rang dans un tournoi de déclamation.  C’était une première!  Peut-être le premier concours organisé chez les enseignants et les élèves acadiens.  Dans une lettre en date du six novembre, l’abbé Arsenault rappelait le concours aux instituteurs et institutrices et proposait les sujets ou les thèmes qui pourraient être ou bien “L’Avenir du Canada” ou un discours pour ou contre “La Confédération”.  Pour l’écrit sur un chapitre de l’histoire du Canada, le sujet est le suivant: “Le Canada depuis la Confédération jusqu’à nos jours sous ses aspects matériels, intellectuels et religieux.”  Le travail sera jugé en tenant compte du fond et de la forme.  Pour le discours 50 points seront accordés pour le fond et la forme et 50 points pour le débit.

Il appert que l’éducation supérieure de la jeunesse acadienne était un problème que l’abbé Pierre-Paul Arsenault tenait toujours en esprit; un problème qui peut-être le hantait.  En général, les Acadiens n’avaient pas les moyens de pourvoir à l’éducation postscolaire de leurs enfants.  Voilà donc qu’en 1906 l’abbé Arsenault lance une grande loterie dans le but de fournir de l’aide financière à la jeunesse acadienne désireuse de poursuivre des études post-scolaires.  Le tirage aura lieu en janvier 1907.  Le but visé est de fonder une bourse écolière destinée à des étudiants acadiens choisis dans les différentes paroisses de l’Île.  Les prix offerts en loterie sont onze pièces d’or.  On pourrait dire une loterie dorée!  Il est évident que les efforts de l’abbé Arsenault sont secondés par les curés des autres paroisses acadiennes.  C’est peut-être alors que germait chez ce vaillant patriote, apôtre des causes acadiennes et francophones, le concept d’une société d’aide financière aux étudiants, organisme qui grâce à son instigation fut fondé en 1919.  Il est fort bien reconnu que l’abbé Pierre-Paul Arsenault fut le maître instigateur de la création de Société Saint-Thomas d’Aquin dont il fut l’un des fondateurs.  Il en fut le premier vice-président (1919-1920) et le deuxième président (1920-1925).  Il en fut d’ailleurs l’un des plus ardents promoteur et animateur.  En 1921, au moyen d’une lettre de sollicitation, il lançait une campagne financière à l’extérieur de la Province en s’adressant “À nos Frères et Cousins Acadiens et Canadiens-Français des Provinces Maritimes, de Québec et des États-Unis.”  Au cours des années 20 il obtint aussi des bourses d’études dans quelques collèges classiques de la Province de Québec.  Ceux et celles qui ont bénéficié ou qui aujourd’hui jouissent des bienfaits financiers, culturels, sociaux et éducatifs de la Société Saint-Thomas d’Aquin ne peuvent qu’exprimer de vifs sentiments de reconnaissance au “Père Arsenault” et rendre hommage à son initiative, sa clairvoyance, son dévouement et son patriotisme acadien indéfectible.  Il a certes mis en place des balises qui ont servi de guides aux Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard au cours des huit premières décennies du vingtième siècle.

L’abbé Pierre-Paul Arsenault était un agriculteur avisé.  À l’époque où il a vécu et exercé son ministère sacerdotal, la presque totalité des paroisses situées en milieu rural étaient nanties de terre en culture ou de fermes exploitées aux bénéfices des fabriques.  La paroisse de Mont-Carmel possédait donc une ferme dont le curé Pierre-Paul Arsenault était à la fois régisseur et directeur.  Il souhaitait de tout coeur que cette ferme et son exploitation servent de modèle aux cultivateurs de sa paroisse.  C’est pourquoi il y mettait en pratique les meilleures méthodes de culture et d’élevage.  Il y maintenait un cheptel de toute première qualité.  Dans la mesure du possible, il utilisait des géniteurs de race pure et ne manquait jamais l’occasion de vanter la qualité de ses volailles, de ses porcs et de son bétail laitier.  Fervent du rôle bénéfique des organismes agricoles au sein d’une population terrienne il ne manquait jamais d’assister au “Farmers’ Week” et à l’assemblée générale des Instituts des Fermiers (Farmers’ Institutes), organisme qui, à l’époque, jouait un rôle à peu près analogue à celui de la Fédération des Cultivateurs (Federation of Agriculture).  Il participait activement à tous les congrès agricoles et en rapportait des informations et des conseils qu’il se plaisait à transmettre à ses paroissiens.

Il faisait la promotion de l’utilisation de la bonne semence chez les cultivateurs de la région.  Il se chargeait même d’aider à en faire la procuration.  En effet, au moi de mai 1911, L’Impartial rapporte:  “Le père Pierre-Paul Arsenault, curé de Mont-Carmel, vient d’importer une grande quantité de graines de toutes sortes, ainsi que cent plantes de fraises qu’il distribue gratuitement à ses paroissiens pour les encourager et leur donner le goût de la culture de jardins potagers.  Le bon père Arsenault se dévoue d’une manière toute particulière pour l’avancement de ses paroissiens.  Pour voir le succès de ses efforts, il faut aller dans cette belle paroisse pour y voir le progrès qui se montre partout.”  Beau témoignage à un homme qui portait le plus vif intérêt à l’agriculture, à son développement et à son succès dans sa paroisse.  Les qualités de chef qui l’animaient et son entregent lui permettaient de s’attirer la collaboration de tous et d’assurer la réussite de tous ses projets.

Un conservateur du patrimoine acadien

1981 par Georges Arsenault

par Georges Arsenault

 

Elle fut très active et fructueuse la vie du Père Pierre-Paul Arsenault.  Ses intérêts, ses aptitudes et son dynamisme l’ont mené à oeuvrer dans plus d’un domaine.  Il a été, en fait, un curé bâtisseur remarquable, un promoteur de l’agriculture et de la coopération, un éducateur zélé, un propagandiste des oeuvres acadiennes et, enfin, un conservateur du patrimoine acadien.

Le Père Arsenault était, en effet, beaucoup intéressé par l’histoire acadienne.  Plus que cela, il avait développé une certaine sensibilité envers l’importance de conserver pour les générations futures des témoignages oraux et matériels de l’histoire et de la vie traditionnelle de son peuple.

On se sait trop d’où lui est venu cette préoccupation qui l’a mené à se lancer dans des activités pour le moins surprenantes chez un curé de campagne du début du siècle.  Je pense surtout et avant tout à cette cueillette de chansons folkloriques qu’il a faite, la première collection du genre à être compilée en Acadie.  L’originale de cette collection d’environ 130 chansons, qui est conservée au Musée de l’Homme, à Ottawa, fut confiée, au cours des années vingt, à Marius Barbeau, renommé folkloriste et ethnologue canadien.  Barbeau raconte l’origine des recherches folkloriques du Père Arsenault dans sa publication Romancero du Canada, publiée en 1937:

M. le sénateur Pascal Poirier prit le premier connaissance des recherches de l’abbé Arsenault, et il me communiqua un rouleau de manuscrits, en 1924, avec les mots:  “Je crois que ces chansons de l’Acadie, recueillies par des curés de l’Île-du-Prince-Édouard, à moi adressées pour vous être remises, vous intéresseront…”  Plus tard, j’obtins de l’abbé Arsenault en supplément, les couplets de ces chansons, ainsi que des pièces additionnelles.  La mort prématurée de ce folkloriste interrompit son oeuvre qui allait bientôt comprendre les contes et les dictons de son pays.

Dans sa première lettre, adressée au sénateur Poirier, M. l’abbé Arsenault remarque:  “Il va sans dire que plusieurs de ces chansons feraient peut-être mieux de mourir dans l’oubli.  Elles portent, cependant, un cachet sombre, caractéristique de nos malheurs.  Telles qu’elles sont, je vous les envoies…”

Il m’expliqua plus tard l’origine de sa collection:  “C’est M. l’abbé Théodore Gallant, curé de Sturgeon (Île-du-Prince-Édouard) qui a recueilli la musique.  Nous allions ensemble où nous savions rencontrer de ces personnes connaissant les vieilles chansons.  Alors j’écrivais les mots tels que chantés et M. Gallant notait la musique.  Je ne puis vous dire qui nous a fourni toutes ces chansons.  Un grand nombre proviennent de Mme Sylvain Arsenault, ma mère.  Elle ne savait ni écrire ni lire, et cependant elle connaissait le plus grand nombre des chansons que je vous ai envoyées.  Elle demeure avec moi et, à l’âge de 80 ans, elle me demandait de lui enseigner à lire…  Elle est morte à 87 ans…  Toutes ces chansons nous ont été fournies par des Acadiens de l’Île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard).  Au fur et à mesure que j’en trouverai d’autres, je vous les enverrai.”  (pp. 184-185)

Marius Barbeau ne mentionne pas quand le Père Arsenault avait commencé ses enquêtes folkloriques.  Selon des témoignages recueillis quelques années passées auprès de vieillards de la paroisse de Baie-Egmont, il s’adonnait déjà à ce genre de recherches avant 1909, date du décès d’une de ses informatrices, Mme Agnès Arsenault, de Saint-Chrysostome.

La collection du Père Arsenault est très intéressante, et ce, sous plusieurs aspects, entre autres pour les diverses chansons de composition locale qu’elle contient.  Elle compte quelques belles complaintes peu connues et un certain nombre de chansons satiriques que le Père Arsenault est peut-être le seul à avoir relevées.

Marius Barbeau à écrit: “La mort prématurée de ce folkloriste interrompit son oeuvre qui allait bientôt comprendre les contes et les dictons de son pays.”  Il est probable que dans sa correspondance avec le Père Arsenault, Marius Barbeau lui ait lui-même suggéré ce projet, car c’était un domaine, comme bien d’autres, qui passionnait ce père des folkloristes canadiens.  Si le Père Arsenault n’a pas pu s’adonner à la cueillette des contes, il a quand même touché un peu le domaine en écrivant un essai intitulé, “Le baptême d’Émile”, lequel nous publions ailleurs dans ce numéro.  Dans ce conte, l’auteur, de toute évidence, cherche à conserver par l’écriture une foule de détails des us et coutumes des gens de sa paroisse acadienne, ainsi qu’à relever des expressions typiques au parler local.  Cet essai a peu de valeur littéraire, mais, en revanche, il constitue un important document ethnographique du genre que l’on trouve peu souvent.

Toujours dans le domaine de l’écriture et de la recherche, le Père Arsenault a le grand mérite d’avoir publié une brochure historique et généalogique de la paroisse de Mont-Carmel, en 1912, à l’occasion de son premier centenaire.  Cette publication contient un bref historique de la paroisse, la généalogie de toutes les familles qu’il fait remonter jusqu’aux pionniers de la paroisse, et plusieurs photos dont quelques-unes présentent des hommes et des femmes, vêtus du costume acadien, en train d’effectuer des démonstrations des métiers traditionnels.

Dans le but de souligner avec éclat le centenaire de la paroisse, le Père Arsenault, avec le concours de ses paroissiens, organisa un grand pique-nique.  Pour l’occasion il avait rassemblé toutes sortes de vieux ustensiles et d’anciens instruments aratoires en vue de rappeler le genre de vie des anciens.  Des paroissiens firent au cours de la journée des démonstrations avec certains de ces vieux objets.  Les annonces publiées dans les journaux mettaient de l’emphase sur cette partie du programme des festivités.  Voici le texte de l’annonce parue dans L’Évangéline le 7 août 1912:

Grande célébration à Mt.-Carmel, Î.-P.-É.

Le 28 août 1912, Mont-Carmel célébrera le centenaire de sa fondation.  Dans la première partie de la journée, il y aura grande Messe et sermon par le Rév. A .D. Cormier, c.s.c.

Le reste de la journée il y aura grand Pique-Nique.
À 3 heures de l’après-midi les amusements cesseront pour recommencer à 4 heures.  Dans l’intervalle il y aura une répétition des différents métiers en usage au commencement du 18e siècle à savoir, la Braie, le Cocher, le peigne pour le lin-tisser et fouler l’étoffe – on moudra le grain à la main, on pilera l’orge, on fendra le bardeau au froe, etc., etc.  Des dames de la paroisse vêtues à l’ancien costume se chargent de la préparation des différents métiers.

Nous serons heureux de serrer la main de nos amis de la Grand’ Terre.

Le Secrétaire.

Les fêtes du centenaire terminées, le Père Arsenault conserva précieusement ces vieux objets qu’il avait ramassés pour l’occasion.  Cette collection existe toujours; elle a heureusement été confiée pour sauvegarde au Musée Acadien de l’Île, en 1964, par la paroisse de Mont-Carmel.  Elle constitue une des plus vieilles, sinon la plus ancienne collection d’ustensiles et d’instruments aratoires acadiens.

En somme, nous pouvons dire que le Père Pierre-Paul Arsenault fut véritablement un conservateur du patrimoine acadien.  Grâce à son esprit avant-gardiste, il nous a conservé de l’oubli plusieurs documents de la tradition orale et de nombreuses notes historiques et généalogiques.  Il a aussi épargné de la destruction des vieux objets, témoignages visuels et concrets de la vie matérielle des anciens acadiens.

On se souvient avec affection du Père Arsenault

1981 par Evéline Poirier

par Evéline Poirier

 

À l’été 1974, j’ai eu l’occasion d’interviewer plusieurs anciens paroissiens et amis du Père Pierre-Paul Arsenault.  Je me suis vite aperçue que cet homme qui marchait sur notre terre, voilà presque 50 ans passés, vivait encore chaleureusement dans la mémoire des gens de Mont-Carmel.  C’était toute qu’une personnalité, le Père Arsenault!

M. et Mme Jean W. Gallant, du Cap-Egmont, m’ont raconté que le Père Arsenault était un type plein de joie, qui aimait se mêler aux gens le dimanche.  Parfois il taquinait les enfants en les pinçant au point de les faire pleurer.

La charité était l’une de ses grandes vertus.  Lorsqu’il y avait des paroissiens dans la misère, le Père Arsenault organisait une “collecte” pour eux.  Mme Rozella Gallant témoigne qu’une bonne fois le Père Arsenault l’approcha pour ses services de couturière; il lui apporta de la flanelle puis elle cousit des pyjamas et des “drapeaux” pour une famille en besoin.  Toutefois, le Père Arsenault lui demanda de ne pas dévoiler son identité, si la famille voulait savoir qui leur offrait ce cadeau.  Mme Gallant reprit les paroles du Père Arsenault:  “Tu leur diras seulement ça quand je serai mort.”

M. Magloire Gallant a bien connu le Père Arsenault, lui aussi.  Il me parla de ce dernier en disant: “Il était pas beaucoup patient quand ça allait pas bien.  Mais quand même, ça passait.  Il était bon pour organiser; il voulait que quand on organisait de quoi, ça marchit”.

M. Gallant m’a relaté que le Père Arsenault fit sa part pour abattre les arbres qui ont servi comme bois de construction pour l’église.  “Ils alliont couper ça là (dans le bois par là-bas su Albin à Octave).  Pis ils alliont… au moulin à Barlow à Wellington faire scier ça…  Il allait au bois avec eux, le Père Arsenault.  J’ai entendu dire qu’il allait là pis y’en avait un qui était dans le bois, pis il pouvait danser…  Il avait coupé un gros arbre.  L’arbre était sérieusement gros à la souche.  Pis ils aviont coupé ça avec une scie.  Pis là, le Père Arsenault s’est mis à giguer et pis ce vieux-là s’est mis à danser sur la souche.”

Le Père Jean-François Buote m’a longuement parlé du Père Arsenault.  Il me l’a décrit comme un organisateur, un grand travailleur et puis un homme très joyeux.  Il avait l’art de négocier en affaires.  Il explique comment celui-ci avait obtenu la statue du Sacré-Coeur:  “Dans ce temps-là, une statue c’était à peu près 65 piastres, puis c’était chère pour ce temps-là.  Alors, il leur avait dit chez Garneau, à la ville de Québec:  “J’suis pas venu de l’Î.-P.-É. pour payer 65 piastres pour une statue.”  Alors ils ont baissé le prix.  Ah! il a dit: “C’est encore trop cher.”  À la fin, le gérant-là lui a dit:  “Emportez-les, vous serez content.”  Il l’a eue pour rien.”  C’est sans doute cette facilité de parole qui lui a aidé dans la réussite de ses projets tels les loteries, les soirées sociales et les pique-niques – tous à la base du financement de la construction de l’église.

Père Buote ajoute que le Père Arsenault était l’ami des gens du gouvernement de l’Île.  Même le Lord Byng s’est rendu à Mont-Carmel à son invitation.  Le Père Arsenault était bien connu à travers la province et par bien des gens de l’extérieur aussi.  Le Père Buote rapporte aussi:  “Il disait n’importe quoi à n’importe qui; qu’il se blesse ou se blesse pas, c’est pas de différence, lui le faisait en riant.”

Lors de son séjour à Mont-Carmel, le Père Arsenault a montré une fidélité irréprochable envers ses paroissiens.  Après une quinzaine d’années à Mont-Carmel, l’évêque a voulu le changer de paroisse.  Mais le Père Arsenault ne fut pas trop d’accord – puisque c’était lui qui avait mis la paroisse en dettes il voulait également l’en sortir.  Mont-Carmel fut donc sa première et unique paroisse.

Le Père Pierre-Paul Arsenault était un homme de grand calibre.  Sa ténacité, son sens d’organisation et son caractère jovial ont fait de lui un chef naturel.  Quand on voit comment cet homme vit encore aujourd’hui dans le coeur des gens, on reconnaît que sa présence et sa personnalité ont profondément marqué ses contemporains.

Le baptême d’Émile

1981 par Père Pierre-Paul Arsenault

par Père Pierre-Paul Arsenault

 

Présentation

Ce récit de la plume du Père Pierre-Paul Arsenault a heureusement été conservé grâce aux soins du Père Théodore Gallant qui succéda le Père Arsenault à la charge de la paroisse de Mont-Carmel.  Le Père Gallant, qui trouva ce manuscrit dans les effets personnels de son prédécesseur, l’envoya à Marius Barbeau au Musée de l’Homme à Ottawa.  À son tour, Barbeau envoya copie, le 17 août 1939, à Hector Carbonneau, traducteur de la fonction publique canadienne, et originaire des îles de la Madeleine.  Ce dernier s’intéressait de près à l’étude de la langue acadienne.  La note suivante accompagnait l’envoi de Barbeau:  “Ceci vous intéressera probablement, surtout à cause de la couleur du langage.”

Hector Carbonneau conserva heureusement sa copie laquelle se trouve aujourd’hui dans ses papiers déposés au Centre d’études acadiennes de l’Université de Moncton.  N’ayant pu retrouver le manuscrit original dans la collection Barbeau au Musée national de l’Homme, je publie la copie de Carbonneau avec l’aimable permission du Centre d’études acadiennes.  Je reproduis ici ce texte après y avoir apporté quelques petites corrections, surtout du côté de l’orthographe et de la ponctuation.  Et, pour faciliter la lecture à ces personnes non familières avec toutes les expressions acadiennes utilisées par le Père Arsenault, je présente à la fin de l’article un petit glossaire.

L’essai du Père Arsenault est un excellent document ethnographique.  En le lisant on a l’impression qu’il voulait, dans quelques pages, tout dire de la vie traditionnelle des gens de sa paroisse.  Ainsi, il parle des rites de voisinage, de la vie quotidienne en hiver, de la distribution des travaux domestiques entre les membres d’une famille, de l’artisanat, de mets acadiens, de divertissements, de techniques agricoles, de traditions de Noël, et quoi encore!  Et tout cela, il cherche à le présenter avec le plus grand nombre d’expressions acadiennes.  Nous sommes redevables au Père Arsenault d’avoir consigné par écrit tout ce bagage d’informations sur les traditions acadiennes de l’Île.

Georges Arsenault

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Joseph, va atteler Dingley.  Il faut aller faire baptiser Émile, cette après-midi.  Le vent est cru, mais ça se gâte au nord-roi.  Il pourrait faire laid demain. Tu prendras la traîne neuve.  Mets de la paille dans la fonçure, de la paille d’avoine, ça sera plus chaud.  La bride est accrochée derrière les veaux.

Joseph, qui pour la première fois porte des culottes longues, s’encapote d’un pardessus lourd et fouille sous le poêle pour deux mitaines blanches de la même main, puis pour deux autres qu’il enfonce l’une dans l’autre, et se dirigeant vers la grange il allonge ses pas pour paraître plus grand.

La porte de l’écurie s’ouvre et racle du coin sur la glace mal béchée.  “Woa, Dingley, back up!”  Et les petites cloches “gliguent” (tintent) gaiement et s’ajustent sur le dos du coursier.

“Dépêchez-vous!” crie Joseph, à la porte du tambour!  “Le cheval a frette”.  Marie sort, emportant dans ses bras un gros maillot tout enveloppé d’une couverture de laine blanche.  “Prends garde de couler près du puits.  Il faudrait que ça serait béché, c’est dangereux!  Baptiste, emporte ces deux couvertes icitte, vous n’aurez pas trop chaud – ça poudre dans le désert.”

Le traîneau crie de joie en glissant rapidement sur une roué de neige dure et profonde.  La porte se referme et Pacifique, une larme de joie aux yeux et une prière sur les lèvres, regarde par la fenêtre l’objet de ses inquiétudes s’éloigner vers l’église dans l’allée qui descend au village d’en bas.  “Tu vas bientôt revenir, chéri, et alors tu seras un petit ange du ciel.  J’étais anxieux, je suis heureux.  Apportez le berceau près du poêle.  Ils ne seront pas longtemps avant de revenir.”

Le vent siffle au dehors, le feu pétille, frères et soeurs s’amusent sur le plancher en découpant des portraits dans un vieux journal reçu aux dernières élections.  Le père remplit de nouveau la boîte à bois et range sur la grille le bois sec pour demain matin.  Madeleine lave et épouste plancher et fourniment, refaisant à plusieurs fois la toilette du berceau.  À toute minute quelqu’un regarde à la fenêtre dans la direction du village.  “Les voila!” s’écrient à la fois père et enfants!  Au son des petites cloches joyeuses se mêle celui des rires bruyants de Marie et de Baptiste.  “Avais-tu peur de casser le bébé quand le curé t’a dit de le mettre sur ton autre bras,” disait Baptiste.  “Tu n’as pas besoin de te moquer, tu étais pas mal excité toi aussi,” répondait Marie, “tu as manqué la moitié de ton Crois en Dieu.”

La porte grande ouverte, Pacifique nu-tête et nu-bas s’avance sur le véranda glacé et embrasse en le baisant son nouveau trésor, puis à peine rentré, le dégageant de sa couverture de laine, le dépose dans les bras de sa mère fiévreuse qui le couvre de baisers et de caresses.

“Il a faim le cher petit ange!” murmure tout bas Julitte.  “Venez par icitte, vous autres”, commande Pacifique, et une demi-douzaine de petites faces rouges se hâtent vers la cuisine.

“Tenez, voilà Zabelle qui arrive, ouvrez la porte, Madeleine.”

“Qu’i-en a de la neige!  j’ai manqué m’embourber au petit cléan; quand même ça modure.  Où est le bébé?  Regarde-moi donc ça!  Il est noiraud!  Quelle grimace!  Bai oui, il ressemble à son père. Vous l’avez appelé Émile, un beau petit nom court.  Comment est Julitte?  Qu’elle ne se lève pas trop vite.”

“Tiens, Madeleine, mets ça dans l’armoire, c’est un morceau de voisin; Albert a tué un porc pour Noël.  Il était gros comme un cochon, il faut ben que je le dise, trois pouces de lard, sous la couanne.  Assurément il a sauvé la vessie pour Alfred, puis c’est la chamaille; une vessie pour une pareille grande famille, ça n’en va quasiment pas la peine.”

“Jean, va-t-il venir veiller?” demande le père.  “Il parlait de venir mais il a promis à Léon de finir ses bottes pour demain matin.  Les chevilles ça vole.  Des platines!  Il fait ça bien trop grand, peut-être que non.  Il a des pieds de grand Zidore, cet homme-là.”

“Faites-vous encore des pelles, Pacifique?” demande Zabelle qui regarde par la fenêtre pour voir si Jean a allumé la lampe, signe de retourner.  “Oui,” répond le bonhomme, “je viens de finir ma sixième douzaine.  J’ai trouvé trois beaux merisiers jaunes et deux trembles chez les Yeo.  Ils sont devant la porte, couverts de neige.  Je vas les gober demain.  C’en prendra des coups d’erminettes.”

Durant cette conversation, Marie passe et repasse d’un pas léger, sourire sur les lèvres, portant couverts, coupes et sous-coupes, couteaux et fourchettes qu’elle range mathématiquement sur une table aux pattes carrées, couverte d’une nappe blanche trouée.  Madeleine, assise près du poêle, cadence du pied le vieux berceau et son bébé, et pousse et repousse sa chaise et le berceau afin de trouver un plancher uni et sans noeuds.  De temps en temps, elle remue le coin du châle supporté par une moitié de cercle de quart qui couronne Émile, pour admirer le plus beau bébé du monde.  Elle chante avec âme.

“Dors, dors le petit garçon à nous autres,
“Dors, dors le petit garçon à nous autres,
“Il va aller dormir mon petit garçon
“Il va aller dormir etc. »

Dans cet humble foyer la paix et le bonheur familial règnent suprême.  Plusieurs bambins de tout âge et de tout accoutrement s’amusent et rient sur le plancher avec une toupie qui tourne, tricole et court se cacher sous une chaise.  Singo, le meilleur chien du village, étendu sous le poêle, les deux mâchoires reposant sur une mitaine à carreau, ronfle bruissement.  Deux chats gris et noir assis sous le foyer, se lavent et se défrippent.  Le coquemar fume.  Le poêlon fricasse sous des tailles de lard qui se gonflent et se tordent.  La porte du four s’ouvre de temps en temps et Marie avec une fourchette sonde une armée de patates qui grâlent.

Baptiste, qui boit ardemment la conversation de la bonne voisine, se lève pour partir, mais son oncle Pacifique le fait se rasseoir sur son banc.  “Reste à souper,” dit-il, en se croisant la jambe pour tenir en place une pièce sur le genoux, à moitié décousue.

“Tout est prêt,” annonce Marie, “Joseph a fini son train!”  “Allons, assisez-vous à la table,” commande le père.  “Quelle déshonneur,” repartit Zabelle.  “Mais le petit Émile ne vient pas au monde à tous les jours.”

“Aimez-vous de la viande?  Prenez de la graisse.  Tenez, de la mélasse.  Il n’y a pas une graine de sucre dans la maison.  J’étais pour aller vendre une couple de pelles pour du sucre, du thé et de la chaîne de coton, mais les chemins sont si laids.  Tant que la mélasse durera, nous ne serons pas trop mal.”

“Du torteau au gru, bien oui, j’aime ça. C’est mon plus grand régal.  Prenez une galette blanche.  Il y a de l’ânis dedans, il y en a qui aime ça, moi j’aime mieux le banêque comme dit mon oncle Moïse Magitte.”

“Prends d’autre thé Baptiste,” dit Marie, “bien je t’ai t’y ben donné une tasse avec l’anse cassée?”  La porte s’ouvre.  “Bouffre de chien, j’ai fini mes bottes.”  “Juste en temps, assis-toi à la table, Jean”.  “Merci, j’ai parti en achevant.”  “Prends une tasse de thé,” insiste le père, qui regarde le berceau, “en honneur du petit Émile,” repartit Jean.  “Oh, pour ça je ne peux pas refuser.”  Et pour quelques minutes tous parlent en même temps sans être entendu, et dans la mêlée de rires et de distraction, François et André ont dérobé de la table deux couannes de lard qu’ils emportent dans l’escalier, et là, rongent et tirent sans rien dire.

Les chats ont quitté leur place habituelle, et maintenant, se frottent contre les jambes des visiteurs en regardant, le coup allongé, les bords de la table.

“Poussie, poussie, poussie,” appelle Madeleine, en vidant une chopine de lait dans un petit bassin de fer blanc à moitié rempli de croutes de pain.

“Va te coucher, Singo, ce n’est pas pour toi, je vas te donner ton tchaque de patates machées dans une minute.”

“Bon là! voilà Arsène et sa femme qui entrent.  C’est le stèque.  Il nous faudra avoir une partie de Politaine, ou trûque, comme vous voudrez.  Débarassez la table, Marie.  Les cartes sont sur la planche de l’horloge.”

En un instant tout est mis!  “Apporte-nous donc une couverte de défeusures, ça joue mieux, et Arsène aime à frapper la table avec ses bonnes atouts, ça sera moins dur.  Lève la lampe, Baptiste.  Diable Latin! c’en est une belle.  Les femmes vont jouer elles aussi.”  “Oh non!” dit Marguerite, “j’ai apporté ma brochure, Arsène a tous les talons à l’air.”

“Brasse, Baptiste, donne-moi de l’atout.  La truie est-elle là?  Attends pour mon Jack!  Ah le chien Rubis!  Moi j’allume ma pipe.  Donne-moi donc une paille de balai, Joseph.”

Pour une heure et plus ces bons voisins s’amusent et s’entretiennent.  Pas un seul fait du voisinage n’est oublié.  Arsène voit tout et sait tout.  “Je vois que vous coupez des lisses sur la terre des Barry.  Avez-vous commencé à hâler votre bois d’été?”  “On a commencé,” répond Pacifique, “mais ces jours ici, Joseph hale de l’herbe-boutarde.  Il en avait appiloté une centaine de charges à la Points-des-Ormes, l’automne passé.  Il coupe à travers les jardins.  Il fait trois ou quatre voyages par jour.  Les jours sont si courts.  Il épare ça de l’autre côté du rosignon.  Il fait si froid que ça hale pésant.”  “Moi”, repartit Arsène, “je hâle de la vase de là-bas de la Grande Rivière, c’en est de la bonne aussi.  J’ai peur d’en mettre trop.  J’épars ça par petites gimpés.  Je veux mettre du blé dans ce morceau-là. Il faut ben faire quelque chose.  La farine ça passe en arbalète.  Un baril nous fait deux semaines.  Pas de viande avec ça, ça y fait aussi.  Des patates et du harang, on vient à se tanner.  Mais il ne faudrait pas se plaindre, il y a tant de pauvres mondes.”

“Salagoinne! j’ai perdu mon Jack.  Ça vous fait gagner.  Maintenant pour le réveillant.”  Et tous reçoivent une tranche de pain et de mélasse avec un verre de gingembre adouci.

“Ben, Zabelle, t’en viens-tu, moi je parte,” dit Jean.  “L’horloge a sonné dix.”  “Nous autres aussi, Marguerite, si je peux trouver ma calotte.  La voilà, elle était tombée derrière le coffre.”  “Bonsoir tous, bonsoir.”

“Allons vous autres,” commande Pacifique, “mettez-vous à genoux pour la prière.  Réveille François couché sous le poêle.  À son âge, quatre ans passés, il est grand assez pour prier en famille avec les autres.  Avez-vous tous vos chapelets?”

“Joseph, mets-toi sur tes grands genoux.  Je t’ai vu planter des clous hier soir.  C’est honteux ne pas pouvoir se tenir réveiller pour une demi-heure pour prier.”

Et, tous tournés du côté du portrait de la Sainte Famille, le père commence, “Au Nom du Père et du Fils et du Saint Esprit.”

La prière terminée, le père annonce que le lendemain matin il faudra se lever de bonne heure.  “Il faut, dit-il, que j’aille porter une griste au moulin.  La farine baisse, et on me dit que les McNally ont commencé à virer.  En partant au petit jour, j’arriverai là le premier et je pourrai rapporter ma farine.  Ça sauvera un voyage.”

“Joseph, tu vas tenir les sacs, je vais empocher le blé que j’ai mis à sécher autour du tuyau du poêle dans le grenier de la cuisine.  Emporte le fanal et tout sera prêt pour demain matin.”  Si tôt dit si tôt fait.  “Marie, mets une de ces grosses nuasses dans le gros poêle dans l’autre bord.  Ça devrait brûler une partie de la nuit.  C’est du franc bois.  Jette un vieux capot sous la porte, ça empêchera le vent de rentrer.  As-tu monté l’horloge?  Il y a du machequoi sous le poêle pour demain matin.  À la couche, avez-vous dit votre bonsoir?”

La nuit se passe dans un sommeil paisible et profond pour cette heureuse famille.  Seul Pacifique dort inquiet sur un sofa près du gros poêle qu’il ravitaille une ou deux fois pendant la nuit pour tenir mère et bébé chauds.

“Joseph et Marie, crie le père, levez-vous, il va bétôt faire jour.  Joseph, donne une bonne fourchée de foin à Dingley, et toi, Marie, fais-mois une bollée de thé et une couple de crêpes de buck-wheat.  L’eau est gelée dure dans le bassin.  Trouve-moi un autre plat.  Je voudrais me laver pour aller parmi les étrangers.  Joseph apporte deux sacs à sel pour le san.  Il pourra amarrer un sac en deux pour le gru.  Mets une bonne brassée de bon foin dans la traîne.  N’oublie pas le licou.”

“Madeleine, emporte-moi une couverte piquée pour mettre sur mes genoux.  As-tu vu mes mitaines?  Bon là! tout est prêt.  Je n’oublie rien.”

“Coupez un bon pilot de bois devant la porte.  Noël, c’est fête demain.”

De bonne heure l’après-midi le père retourne, emportant plusieurs pochées de farine qu’il range contre le mur, sur le plancher du grenier de la cuisine.

“Papa, disait André, j’y vas à la messe de minuit.”  “Moi aussi,” disait François qui cirait ses vieilles bottines en brûlant du papier qu’il détrempe dans du lait.  “Préparez-vous, mes enfants.  Il n’y a-t-il plus du fond de pot de reste, mes bottes en auraient pourtant grandement besoin.”
“Il faudra aller vous coucher de bonne heure, et dormir jusqu’à dix heures.”  “Moi, je ne veux pas aller me coucher,” disait François.  “N’aie pas peur, je te réveillerai,” leur assurait Marie, et dans quelques minutes, une demi douzaine d’enfants de tout âge et de toute longueur dormaient étendus près du poêle, la tête reposant sur un vieux capot plié en quatre.

Soudain la porte s’ouvre, une forme étrange revêtue d’un pardessus en envers, cravate blanche autour du cou, chapeau de paille enfoncé sur les yeux, entre en chantant.  “C’est Saint Nicolas”, crient de joie nos bambins qui se réveillent en sursaut.  Et notre bon Saint, après avoir demandé plusieurs questions aux plus grands sur leur conduite et progrès à l’école, ouvre une soucie d’oreiller gonflée, et distribue à chacun une galette douce.

Après avoir promis de revenir le Noël suivant, s’ils étaient de bons petits garçons, Saint Nicolas disparaît.  Les galettes douces disparaissent aussi, mais André a mis la sienne dans sa poche.  “Quoi, tu vas sauver ta galette?” demande le père.  “Oui, répond André, je la garde pour le petit Enfant Jésus.”  Cet enfant a une vocation, se dit en lui-même le père pensif, mais… peut-être… je vas prier pour ça durant ma Communion ce soir.

“Hâtez-vous, il faut partir, vous allez à confesse ce soir,” et disant ces mots, il ouvre un vieux porte-feuille de cuir usé, et en retire plusieurs cents qu’il distribue à chacun en leur enjoignant de les mettre soigneusement dans leurs mitaines.

Nos jeunes bambins bondissent de joie, et tous habillés chaudement, s’entassent dans une traîne à bois bourrée de paille.

“Assisez-vous le dos de ce côté-ci.  Vous aurez le vent en arrière.  Attoquez-vous comme il faut.  Les chemins sont driveux.  Mettez cette couverte sur vos genoux.  Vous pourrez vous couvrir la tête si vous avez froid.”

Pacifique et Joseph, assis sur une large planche solidement attachée aux deux bouts sur les bords de la boîte, se recouvrent les genoux de plusieurs couvertures en laine d’âges et de nuances différentes.

“Joseph, tu vas toucher le cheval ce soir,” dit le père.  “Je ne vois pas très clair la nuit.  Fais attention de manquer le chemin.  La neige est profonde.  On va passer par le petit mocôque et traverser chez les Bernard.  J’entends les cloches à ton oncle Jean.  Laisse-le prendre en avant.  Il n’a pas une grosse charge lui.”

Après une demi-heure de marche, la procession de traîneaux tournent dans un bois épais.  À peine l’ouverture semble suffisamment large pour admettre cheval et traîneau, les bouts des branches se tordent et balayent les planches de la boîte-à-traîne, en émiettant plusieurs mottes de neige qui retombent sur la tête de nos bambins, et même dans leur cou.  Des cris et des rires se répercutent de traîneaux en traîneaux.  “On sort au désert,” dit le père.  “Tiens! la lune est pas mal grande.  Il fera beau à s’en revenir.  Prends garde, nous voilà sur la chaussée à Jos Jôsset.  Ils vont commencer à essayer à passer en avant!”  “Marche, Dingley, la glace est belle.”  En un instant une course de chevaux s’engendre, mais notre coursier fait pleuvoir sur leurs visages les étincelles de glace que détachent ses fers rapides.  Pas un seul ne le dépasse, et plusieurs restent en arrière. Pacifique rit dans sa barbe.
Après avoir monté la butte à la Grande-Maison, la vieille Église s’annonce avec ses deux rangées de fenêtres illuminées.  La cloche sonne!  Nous avons encore vingt minutes, se disent les paroissiens en se donnant la main et se souhaitant une heureuse Noël.

“Entrons,” dit Pacifique, et suivi de sa nombreuse famille, il marche lentement et respectueusement jusqu’à la crèche.  Tous s’agenouillent et prient avec ardeur le Petit Jésus.  Les enfants ont déposé leur cents dans la main du Divin Messie, et retournent dans leurs bancs.

Après quelques minutes de silence, l’orgue sous les doigts agiles du petit Arsène, frisonne, tremblotte et gronde, et, le jeune Aubin, le soliste de la paroisse, entonne de sa voix claire et pure, “Minuit Chrétien, C’est l’heure solennelle où l’homme Dieu descendit jusqu’à nous!”  “Noël! Noël!” chantent vingt poitrines sonores tandis que Lafleur, monté sur une estrade, bat la mesure en hâtant ou retardant les vibrations de gestes significatifs.

M. le Curé a fini de confesser.  Une armée de tout petits garçons revêtus de surplis blancs, portant chandelles allumées, défilent en cadence, puis deux acolytes suivis du prêtre, paré des plus beaux vêtements. Ils montent les degrés de l’autel.  Les paroissiens s’inclinent respectueusement et le choeur entonne avec ardeur, “Kyrie Eleison.”

Les lèvres se remuent en silence!  Flambeaux et chandelles sautillent d’allégresse, et au parfum des fleurs se mèle celui de l’encens qui brûle en faisant monter sur le tabernacle un nuage de fumée blanche odoriférante.  L’humilité et la grandeur se reflètent partout dans ce temple divin.

“Sursum Corda,” dit le prêtre, d’une voix tremblante, et les vieillards regardent leurs demeure future.

“Agnus Dei,” annonce l’orgue, et l’espérance renaît dans tous les coeurs.  Plusieurs se sont agenouillés au banquet sacré et maintenant, la tête inclinée sur la poitrine, prient sans distraction.

La messe terminée, le bon Curé monte en chaire et explique aux fidèles les beautés du mystère de cette nuit, et conclut ses exhortations en leur souhaitant “une heureuse Noël” dans le Seigneur et une “Bonne et Sainte Nouvelle Année.”

Alors les paroissiens quittent à regret les bonheurs de cette fête et retournent mieux disposés dans leurs demeures.

Après avoir dormi tard ce jour-là, la paroisse se réveille gaie.  Fils et petits-fils se rassemblent sous le vieux toit paternel où l’aïeul aux cheveux blancs préside à un banquet somptueux où les pots-en-pots, les pâtés aux lapins, râpures, taffé à la mélasse et autres mets délicieux et rares se rangent sur une table bien mise.

 
G L O S S A I R E

assurément :  d’ailleurs, même

banêque :  torteau.  De l’anglais, bannock

bollée :  une tasse

brochure :  tricot

cléan :  barrière

couverte de défeusures :  couverture faite de tissus usagés et défilés

driveux :  glissant

encapoter (s’) :  se vêtir d’un capot (manteau)

fonçure :  le fond

gimbé (ou djimbé) :  portion, tas

gober :  faire des entailles avec une hache ordinaire sur un arbre abattu, avant de l’équarrir

griste :  blé à moudre

gru :  grosse farine

herbe-boutarde :  de “herbe à outarde”, une algue marine

machequoi :  écorce de bouleau

mecôque :  savanne

modurer :  ralentir

nuasses :  buche noueuse

passer en arbalète :  passer, disparaître rapidement

reveillant :  réveillon

roué :  banc de neige

san :   son de blé

soucie d’oreiller :  taie d’oreiller

stèque :  le dernier

tchaque :  tas

virer :  moudre

Les pique-niques à Miscouche

1981 par Sœur Hermina DesRoches

par Soeur Hermina DesRoches

 

Cet article voudrait faire suite à celui qui a paru dans La Petite Souvenance, Vol. 2, No 2, et qui  a éveillé plusieurs souvenirs dans ma mémoire.  Il était intitulé:  “Les pique-niques à Mont-Carmel” – un entretien avec Magloire Gallant, par Marie-Anne Arsenault.”  J’espère que M. Gallant ne m’en voudra pas si je me base sur ses souvenirs pour raconter les miens.

Les pique-niques à Miscouche, tout en étant un peu semblables à ceux de Mont-Carmel, étaient aussi un peu différents.  D’abord, nous n’avions pas la belle brise de la mer pour rafraîchir nos visiteurs, et nous n’avions pas nos plus les finesses du Père P.P. Arsenault, car lui il était unique.

Tandis qu’à Mont-Carmel, on profitait des trains réguliers qui passaient à Wellington, à Miscouche, assez souvent, on avait un train spécial qui venait de Tignish, et un autre venant de Souris.  Le terrain du pique-nique était situé tout près de la gare du chemin de fer, et c’était très commode, car une fois descendus du train, les gens n’avaient que quelques pas à faire pour être rendus.  Comme de raison, ces trains spéciaux n’étaient pas fournis gratuitement par l’Intercolonial à la paroisse de Miscouche!

Pour les tables, au nombre de sept ou huit, débordantes de toutes sortes de bonnes choses, on pouvait toujours compter sur les ménagères de la paroisse, qui, depuis une dizaine de jours, étaient occupées à faire des pâtisseries, des tartes et toutes sortes de douceurs pour tous ceux qui viendraient prendre des repas au pique-nique.

Les trains spéciaux arrivaient vers 10 heures, et il fallait commencer de bonne heure à servir le repas du midi, car ces gens-là venaient de loin et avaient déjeuné de bonne heure!

Les tables étaient mises sous des abris construits la veille, (par les hommes, cette fois) et couverts de petits arbrisseaux, ce qui protégeait du soleil, nourriture et convives.  En arrière de ces abris, on érigeait des poêles à bois, où l’on faisait chauffer l’eau pour le thé et le lavage de la vaisselle, car ils étaient encore loin les jours où, vaisselle en carton et ustensiles en plastiques, trouveraient le chemin de la poubelle.

Pour ce qui est des jeux, ceux de Miscouche ressemblaient à ceux de Mont-Carmel, – en était-il ainsi de la crème glacée, des galances, des danses carrées et oui, malheureusement, des chicanes.Il y avait cependant, un coin, où on vendait des objets de fantaisie, tels que broderies, tricot, crochet, fine couture, etc., et des loteries pour lesquelles, nous, les jeunes, vendions des billets, au profit du bazar.  Je me rappelle qu’en 1922, l’année où l’on agrandissait le couvent, il y avait eu un pique-nique et un bazar au profit de cette oeuvre.  La Soeur Cuisinière du Couvent avait fait un gâteau en la forme du nouveau Couvent, et on en faisait une loterie.  Mais, voyons ce que rapportent les annales du Couvent pour cette année-là:

4 juillet, 1922 – il pleut à torrents.  Les gens s’étaient préparés pour faire $2,000; mais ils seront déçus.  La pluie tombe toute la journée et gâte à peu près tous les préparatifs.  Le pique-nique est remis au 7 juillet, mais avec la même déception que le premier jour.  Le montant réalisé est de $400.  Heureusement, qu’une loterie faite au printemps d’un magnifique Renard Argenté, don de M. Urban Gillis, avait rapporté $1,378.

On se souvient pourtant aussi de la fanfare qui ne manquait pas d’égayer la fête en se faisant entendre plusieurs fois au cours de la journée.  Qu’il faisait bon déguster un succulent cornet de crème glacée tout en écoutant de belle musique… et pour ceux qui étaient à table, ils devaient se croire dans un grand hôtel de Montréal!

Si de nos jours des “Bingos” ont remplacé les pique-niques comme moyen de finance, on peut toujours se demander pour combien de temps on a eu recours aux pique-niques comme moyen financier dans nos paroisses?  De nouveau, je trouve une partie de la réponse dans les Annales du Couvent, le 12 septembre 1864.  Je cite:

“En ce jour, les gens, ayant à leur tête le Révérend Père Quévillon, avaient préparé un “Tea-Party” dont le profit était destiné à rembourser les dépenses faites pour le Couvent, par ce bon prêtre.  Des tables étaient dressées dehors, mais la Divine Providence en disposa autrement, et il plut toute la journée, de sorte que les tables furent transportées au Couvent.  La foule était telle que nous n’avions jamais vu un concours semblable.”

Pour mieux comprendre ce qui suit, il faut se rappeler que les Soeurs venaient justement d’arriver dans la paroisse.  “Nous fûmes vraiment un objet de curiosité, particulièrement pour les protestants qui n’avaient jamais vu de religieuses.”  Soulignons que les costumes d’alors ne ressemblaient pas à ceux d’aujourd’hui!

On voit donc que les “pique-niques” ou les “tea-parties” avaient lieu même en 1864.  Quand ont-ils cessé?  Peut-être qu’un autre article saura donner la réponse.