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Qu’importe un nom? : Les noms d’arbres en français acadien à l’Île-du-Prince-Édouard

2003 par Douglas Sobey (1)

Doug Sobey1

 

INTRODUCTION

Chaque fois que vous faites une promenade dans les bois, dans n’importe quelle partie de l’Île-du-Prince-Édouard, il est probable que vous puissiez nommer plusieurs arbres en français.  Mais vous êtes-vous jamais demandé d’où viennent ces noms?  Naturellement, si à l’origine vous avez consulté un guide ou suivi des cours de botanique, là est la source de votre connaissance.  Mais il est fort probable que vous ayez appris plusieurs de ces noms au hasard auprès de gens de votre entourage.  Et ce faisant, vous êtes l’héritier d’une tradition orale qui remonte aux premiers pionniers et colons de la France qui arrivèrent en Acadie dans les années 1600.  Et comme je vais le démontrer pour certains noms d’arbres, ceux-ci remontent jusqu’au premier voyage de Jacques Cartier en 1534.  En fait, les noms donnés à nos arbres indigènes dans le français acadien constituent une partie fascinante de notre héritage linguistique, certains noms étant encore plus anciens que les noms équivalents en usage en France de nos jours.

Dans cet article, je me suis appuyé sur une excellente étude du parler acadien effectué entre 1946 et 1962 par une linguiste française, Geneviève Massignon2. Elle donne une description détaillée des noms employés par les Acadiens pour les différents arbres, en plus de fournir les résultats de sa recherche dans des documents historiques où il est question des noms d’arbres en Acadie, au Québec et en France.  Dans une étude plus récente que j’ai effectuée moi-même sur l’histoire des forêts de l’Île-du-Prince-Édouard3, j’ai rencontré presque tous ces noms acadiens dans les documents historiques reliés à l’Île Saint-Jean (nom donné à l’Île pendant la période française).  De plus, une petite enquête conduite à ma demande en 1998 par Georges Arsenault auprès de trois hommes de la région Évangéline, qui étaient familiers avec les noms d’arbres, a confirmé que ces noms sont toujours en usage sur l’Île4.

LES CONIFÈRES

Plus que pour les feuillus, l’identification des conifères et l’attribution de noms à ces arbres a présenté de grandes difficultés aux explorateurs et aux pionniers français.  La raison pour cela est que la majeure partie de la France se trouve dans la zone de forêt à feuilles caduques.  Donc, à l’exception des forêts le long de la côte méditerranéenne et des parties alpestres et montagneuses du pays, les Français n’étaient pas familiers avec les conifères.

La plupart des gens des régions côtières nordiques et occidentales de la France, secteurs d’où sont partis les premiers explorateurs et les colonisateurs du Nouveau Monde, auraient été plus familiers avec les conifères en forme de bois importé des pays de la mer Baltique qu’avec des arbres vivants de ces espèces.  Un problème supplémentaire pour n’importe quel explorateur ou colon européen essayant de nommer ces conifères peu familiers du Nouveau Monde, était que bon nombre d’entre eux se ressemblent.  Cette similitude a donc présenté des problèmes dans leur différentiation.  Même aujourd’hui combien de personnes peuvent différencier en toute certitude le sapin du prusse?

Pour rendre la tâche encore plus difficile, il n’existait que quelques noms d’usage dans le français standard pour les conifères.  Il y avait pin, sapin et if (pour un conifère distinctif), ainsi que genévrier et cèdre connus dans quelques secteurs de la France.  C’est pour cela que lorsque les premiers explorateurs et fonctionnaires (auteurs des documents qui nous sont parvenus) ont trouvé dans le Nouveau Monde des conifères qui leur étaient peu familiers, ils ont dû ou se servir de cette gamme limitée de noms, ou bien imaginer de nouveaux noms tels que prusse, épinette, héricot et violon.

Certains de ces nouveaux noms apparurent en France en même temps, ou à peu près, que leur premier usage dans le Nouveau Monde.  D’autres noms ne furent employés que dans le Nouveau Monde, quelques-uns étant circonscrits à des régions très spécifiques, telles que l’Acadie ou le Québec.  En fait, seulement un des six genres de conifères qui se trouve dans l’Île-du-Prince-Édouard ne semble avoir présenté aucun problème pour son identification et dans l’attribution d’un nom.  Il s’agit des pins.  Le nom pin a ainsi été aisément transféré à toutes les espèces de pin trouvées sur la côte est de l’Amérique du Nord.  Cependant, pour toutes les autres espèces, il y a des variantes majeures dans les noms utilisés dans différentes parties du territoires où le français est parlé, ce que je vais décrire maintenant.

Sapin et prusse

Les arbres appartenant aux genres Abies et Picea se ressemblent beaucoup, et c’est pourquoi il y eut confusion dans leur appellation dès le début de la colonisation.  Le nom courant pour le genre Abies est sapin, terme utilisé en acadien, québécois et français.  En revanche, le nom vernaculaire pour le genre Picea diffère dans chacune des trois régions : en Acadie c’est prusse, au Québec épinette et en France épicea.  Ça peut surprendre que c’est le nom acadien prusse (parfois enregistré pruche dans quelques documents) qui semble être le premier cité des trois.  C’est d’ailleurs Jacques Cartier qui lors de sa première visite sur la côte de la Gaspésie en 1534 a inscrit dans son journal le terme pruche5.

Prusse est en fait le mot français pour l’état de Prusse (aujourd’hui une partie de l’Allemagne et de la Pologne).  Le nom d’arbre prusse est un raccourcissement de sapin de prusse, indiquant que cette espèce a été, dès le début, considérée une espèce de sapin6.  La Prusse (par l’intermédiaire de la mer Baltique) était la source principale d’importation en France du bois de cet arbre qui était en grande partie étranger pour les Français (il ne pousse que le long de la frontière alpestre orientale de la France).  Il est intéressant que Cartier a utilisé le terme pruche bien avant la première attestation écrite du terme anglais spruceen 16707. Il est donc possible que le nom anglais ait été influencé par le nom français – plutôt que l’inverse, comme on a souvent pensé.

En revanche, en québécois, le nom pruchefut assez tôt associé au tsuga (un arbre qui porte un nom unique en acadien, comme nous le verrons ci-dessous), et un nouveau nom d’origine incertaine, épinette8, est devenu le nom commun pour les espèces du Picea(la plus ancienne attestation écrite date de 16649).   En France, les noms prusse et épinette n’ont jamais atteint un usage répandu ou bien se sont perdus très tôt et furent remplacés par un nouveau nom, épicea, un nom d’abord cité en 1765, qui dérive directement du nom latin donné à l’espèce (Picea)10.

Héricot

Le genre Tsuga, auquel le tsuga du Canada appartient, n’était pas connu en Europe.  Puisque c’était un arbre inconnu aux explorateurs, ils ont dû lui trouver un nom.  C’est peut-être cette espèce que Jacques Cartier a nommé iffzdans une liste d’arbres qu’il a aperçus sur la côte ouest de l’Île-du-Prince-Édouard en 153411.   Ses aiguilles ressemblent légèrement à celles de l’if d’Europe, mais puisqu’il n’a ni noté sapin ni prusse, il est possible que ce qu’il a vu, était en vérité le sapin baumier.

Vers la fin du dix-septième siècle (la première attestation écrite date de 168412), le tsuga a reçu un nom d’origine inconnue spécifique à l’Acadie, héricot (également écrit éricot ou haricot, et habituellement prononcé aricot).  Ce nom est encore en usage aujourd’hui chez les Acadiens mais non pas chez les Québécois qui, comme j’ai déjà noté, pour tout compliquer, ont adopté pruche pour désigner le tsuga.

Incidemment, le mot haricot a présenté un problème aux traducteurs anglais.  L’exemple le plus amusant doit se trouver dans la publication Lettres et Mémoires de Thomas Pichon où l’expression « les haricots » fut traduite « French beans »13 (ce qui serait logique pour quelqu’un éduqué en français de France).  Ainsi, le document a été traduit pour dire qu’il y avait « a prodigious quantity of French-beans and a kind of pine tree » le long du portage entre les baies Malpèque et Bédèque au lieu de « a prodigious quantity of hemlock, a kind of pine tree ».  Le portage en question inclut une partie du tracé de la route actuelle entre Travellers Rest et Reads Corner.

Violon

En raison de son caractère à feuilles caduques et l’arrangement peu commun des aiguilles en verticilles, le Larix laricina est un des conifères les plus distincts de l’Île.  Une espèce équivalente se trouve en Europe.  Cependant en France on le trouve seulement le long de la frontière orientale alpestre.  Ainsi il aurait été peu connu des Français durant la période coloniale.  Le nom standard de l’espèce en France est le mélèze, un nom qui n’a jamais apparu ni dans aucun document historique du Nouveau Monde ni dans la langue vernaculaire.

Au Québec, on l’a toujours connu comme l’épinette rouge, nom en usage depuis au moins 166414, terme qui est aussi employé pour Picea rubens – la confusion étant presque inévitable.  Toutefois, en acadien, le Larix laricina a acquis le nom violon (comme l’instrument de musique) à une époque indéterminée.  Dans la région Évangéline à l’Île-du-Prince-Édouard ce nom est toujours en usage, l’expression petit violon étant fréquemment employée15.  En fait, la plus ancienne attestation écrite de ce terme en Acadie se trouve dans le journal de l’évêque du Québec, Joseph-Octave Plessis, lors de sa visite pastorale à l’Île-du-Prince-Édouard en 181216.

Cèdre

Vous allez peut-être trouver étonnant que l’attestation la plus ancienne du mot cèdre pour le thuya (nom connu principalement par les botanistes) est reliée à l’Île-du-Prince-Édouard.  Notre cèdre a ainsi été désigné par Jacques Cartier dans son journal de bord lors de sa courte visite à l’Île en 153417.  Il semble qu’il a adopté ce nom pour cet arbre à cause de sa ressemblance (particulièrement sa feuille) aux espèces de genévrier d’Europe – cèdreétant un nom vernaculaire employé pour ce dernier dans certaines régions de France18, nom que l’on retrouve pour les genévriers dans l’ancien grec19.  C’est en fait un faux-nom en terme botanique : les vrais cèdres (espèces du Cedrus), le mieux connu étant le cèdre du Liban, sont très différents en apparence du cèdre de l’Île-du-Prince-Édouard et appartiennent à une famille de plantes entièrement différente.

LES ARBRES FEUILLUS

Comme j’ai mentionné ci-dessus, l’identification des arbres feuillus de l’Île-du-Prince-Édouard et l’attribution de noms à ces arbres ont présenté moins de problèmes que dans le cas des conifères. Ceci s’explique du fait que la majeure partie des forêts de France consiste d’arbres feuillus.  Dans les forêts de l’Île, presque toutes les espèces feuillues avaient un équivalent européen avec lequel les premires explorateurs auraient déjà été familiers.  Ainsi les noms hêtre, chêne, orme, frêne, tremble, bouleau, érable, saule et autres furent simplement et correctement transférés aux espèces équivalentes dans le Nouveau Monde.  Néanmoins, trois des noms appliqués aux arbres feuillus en Amérique du Nord présentent un certain intérêt.

Merisier

Bien que le nom bouleau apparaisse tôt dans les documents relatifs à l’Amérique du Nord (on y désigne probablement ainsi presque toujours le bouleau à papier), un nom entièrement différent, merisier, fut donné au bouleau jaune dès les débuts de la colonisation française.  Samuel de Champlain serait le premier à citer ce terme en 163020.  C’est un nom apporté de France où il désignait le cerisier sauvage.

La raison pour laquelle ce nom fut employé pour une espèce de bouleau n’est pas du tout évidente, mais il se peut que l’arbre ne fut pas reconnu à l’origine comme un bouleau.  L’écorce du bouleau jaune adulte ne ressemble pas à celle d’autres espèces de bouleau.  Un ancien botaniste (Boucher, 1664) a suggéré qu’il avait été nommé ainsi parce que son écorce ressemble à celle du merisier (c.-à-d. le cerisier sauvage) de France21.  Quoi qu’il en soit de l’origine du nom de merisier, ce nom vernaculaire est devenu commun pour le bouleau jaune en acadien et en québécois.

Plaine

Le deuxième nom digne de commentaire est plaine.  Depuis le dix-septième siècle, ce mot a été le nom commun pour l’érable rouge en Acadie et au Québec (le premier rapport est celui de Champlain en 163022).  Comme merisier, ce nom a été aussi apporté de la France où plaine (écrit également plain ou plane) avait été longtemps employé pour quelques espèces d’érables23.  Il semble que le nom a été transféré aux érables français à partir d’un autre arbre totalement indépendant taxinomiquement, mais avec des feuilles de forme exactement semblable : Platanus orientalis, maintenant appelé le plataneen France, mais qui également fut connu comme plaine24.  Bien que le platane ne soit pas indigène à l’Europe occidentale – il est d’origine méditerranéenne orientale – il a été planté pour son ombre dans les villes et les domaines en France d’avant le dix-huitième si cle25.

Varne

Enfin, un commentaire sur le nom vernaculaire d’un de nos arbrisseaux plus commun, soit l’aulne qui, en acadien, s’est toujours appelé varne (ou verne).  Massignon a noté qu’aux yeux des Acadiens aulneest considéré « un canadianisme »26.  Sa recherche a démontré que les noms aulne et verne étaient connus au nord de la France, la Loire étant la ligne de division : « le type aulne dominant au nord et le type verne se rencontrant au sud de ce fleuve ».  Massignon ajoute : « Il est intéressant de voir que cette limite aulne/verne existe également en Amérique du Nord, où elle sépare le domaine acadien du domaine canadien ».

CONCLUSION

J’espère que vous percevrez nos arbres indigènes avec un nouveal oeil et une nouvelle oreille!  La prochaine fois que vous faites une promenade dans les bois de l’Île, employez fièrement ces vieux noms d’arbres acadiens, comme prusse, héricot, violon, cèdre, merisier, plaine et verne.  Ils ont été en usage parmi vos ancêtres en Acadie pendant presque quatre siècles et certains remontent à vos ancêtres de France.  Appréciez ces noms en tant qu’élément de votre héritage linguistique et assurez leur survie en les passant à de nouvelles générations.

REMERCIEMENTS

Je remercie ma collègue Arlette Bataillé de m’avoir aidé dans la traduction de cet article et aussi Georges Arsenault pour la révision finale.

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1 Adresse : Faculty of Science, University of Ulster, Jordanstown, Northern Ireland, BT37 OQB, United Kingdom.  Courriel : DG.Sobey@ulster.ac.uk.

2 Geneviève Massignon, Les Parlers français d’Acadie : Enquête linguistique, Paris : Librairie C. Klincksieck, 1962.

3 Douglas Sobey, Early Descriptions of the Forests of Prince Edward Island: A Source-Book, Part 1, The French Period, 1534-1758, Charlottetown, P.E.I., Department of Agriculture and Forestry, 2002.

4 Voir Sobey, pp. 143-44.

5 Michel Bideaux, Jacques Cartier Relations, édition critique.  Université de Montréal, 1986.

6 Massignon, pp. 170-71.

7 Massignon, p. 171.

8 Bien que ce mot épinette n’ait jamais atteint un usage très répandu en acadien, j’ai trouvé le mot dans deux documents du 18e siècle à l’Île Saint-Jean, où il semble avoir été employé pour les prusses et le sapin baumier, sans distinction (Sobey, p. 128).

9 Massignon, p. 168.

10 Le Grand Robert de la langue française (deuxième édition), Paris, 2001.  Voir aussi Massignon, pp. 167-168.

11 Bideaux, p. 108.

12 Massignon, p. 173.

13 [Pichon, Thomas] Genuine Letters and Memoirs, Relating to the Natural, Civil, and Commercial History of the Islands of Cape Breton, and Saint John… by an impartial Frenchman, London: J. Nourse, 1760, p. 86.

14 Massignon, p. 166.

15 Sobey, p. 131.

16 Père Anselme Chiasson, « Le journal des visites pastorales de Mgr Joseph-Octave Plessis (Évêque de Québec) en Acadie 1811, 1812, 1815 ».  Les Cahiers de la Société historique acadienne, Vol. 11, No. 1-2-3, 1980, p. 80.

17 Bideaux, p. 108.

18 Jacques Rousseau, La Botanique canadienne à l’époque de Jacques Cartier.  Contributions du Laboratoire de botanique de l’Université de Montréal, No. 28, 1937, p. 48.

19 Russell Meiggs, Trees and Timber in the Ancient Mediterranean World, Oxford : Clarendon Press, 1982, p. 410.

20 Massignon, p. 177.

21 Massignon, p. 177.

22 Massignon, p. 188

23 Massignon, p. 188; voir aussi Trésor de la langue française, 1988, Vol. 13, p. 494.

24 Le Grand Robert, 2001.

25 J. Jalas, J. Suominen, R. Lampinen, & A. Kurtto, Atlas Flora Europaeae. Distribution of Vascular Plants in Europe.  12.  Redsedaceae to Platanaceae, Helsinki, 1999.

26 Massignon, p. 178.

 

Reprenons l’usage du nom de « LA MER ROUGE »

2002 par David Le Gallant

David Le Gallant

Pour ceux qui ne le sauraient pas, l’ancien nom du détroit de Northumberland était bel et bien en français « Mer Rouge » et en anglais « Red Sea ».  Ce beau nom descriptif aurait vraisemblablement été donné par les Acadiens d’un côté et de l’autre du détroit pour désigner la couleur que prend cette mer lorsqu’elle est agitée.  On semble ignorer quel était le nom mi’kmaq du détroit.  En tout cas, des cartes géographiques que l’on possède à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard et que l’on reproduit en appendice, démontrent bien que l’usage courant au 18e siècle dénommait ce détroit la « Mer Rouge » ou « Red Sea ».

Une recherche fort convaincante sur cet ancien nom par Ronnie Gilles LeBlanc du Centre d’études acadiennes de l’Université de Moncton a été publiée dans la Gazette de la Société historique de la Mer Rouge.  Nous reproduisons cette recherche in extenso en appendice.  Cette société historique, fondée en janvier 1980, a géré à ses débuts trois projets de restauration : l’église historique Saint-Henri-de-Barachois, la vieille école de Cormier-Village et la maison Pascal-Poirier, présumée être la plus vieille maison de la ville de Shédiac.  Pascal Poirier était le premier sénateur acadien et un ardent patriote.  Cette société historique est toujours active et publie annuellement sa « Gazette ».

Alan Rayburn, dans son livre Geographical Names of New Brunswick (1975), mentionne que c’est l’amiral Alexander Lord Colville de Culross qui aurait donné au détroit le nom de son propre bateau vers 1777, le HMS Northumberland.  D’après nos recherches, Alexander, 7e Lord Colville de Culross serait mort en 1770.  Il avait été créé « Rear Admiral of the White » en 1760.  D’ailleurs, il y a une baie, une rivière et une gare de train qui sont nommées d’après lui dans le lot 44 à l’Île-du-Prince-Édouard.

Cependant, dans son livre Geographical Names of Prince Edward Island (1973), le même Alan Rayburn mentionne cette fois que c’est J.F.W. DesBarres, descendant de Huguenot, ancien commandant en chef du Cap-Breton dès 1784 et ancien lieutenant-gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard dès l’âge de 82 ans (1804-1813), qui aurait changé le nom de la Mer Rouge au détroit de Northumberland en honneur du « Northumberland » nom du bateau de son ami, l’amiral Lord Colville de Culross.  Robert Douglas, dans son livre Place-Names of Prince Edward Island (1925), dit la même chose.

William F. Ganong dans son excellent article « Additions and corrections to Monographs on the Place Nomenclature, Cartography, Historic Sites, Boundaries and Settlement – Origins of the province of New Brunswick » dans Tr

ansactions of the Royal Society of Canada (1906) mentionne comme source le voyageur Owen (1767) et dit clairement, comme Robert Douglas le fait d’ailleurs sous la rubrique « Red » en citant Samuel Holland, que l’ancien nom était :

« La Mer Rouge or Red Sea probably because of the colour given by the soil of St. John’s Island to the water ». (p. 38)

Rayburn, dans son livre ci-dessus sur l’Île-du-Prince-Édouard, ainsi que Ronnie Gilles LeBlanc en appendice mentionne tous comme source, datée 1749, un dénommé Morris.  Selon A.B. Warburton, ancien premier ministre de l’Île, dans son livre A History of Prince Edward Island (pp. 145-146), ce Charles Morris aurait été l’arpenteur en chef de la Nouvelle-Écosse avant de venir faire les plans pour la construction des villes de Charlottetown et Georgetown.

En terminant, puisque lors de l’arrivée à l’Île de quelque 2 000 réfugiés acadiens fuyant les Anglais lors de la Déportation de la Nouvelle-Écosse en 1755 et aussi puisque lors de notre Déportation de l’Isle Saint-Jean en 1758, le nom de notre détroit était bel et bien « La Mer Rouge », on ne peut que penser au peuple hébreu de l’Ancien Testament qui, semblablement bafoué par un peuple oppresseur, a dû traverser, lui aussi, une Mer Rouge à la recherche d’une « Terre Promise ».

Reprenons donc l’usage du beau nom de La Mer Rouge, du moins pour nous remémorer ces deux exodes de notre peuple qui a été cruellement chassé à deux reprises de l’Acadie, sa « Terre Promise », il y a de cela bientôt 250 ans.

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La Mer Rouge

(Tiré avec permission de la Gazette de la Société historique de la Mer Rouge, vol. 1, no 2)

Avant l’arrivée de l’Européen en Acadie, le Micmac qui se déplaçait l’été, dans les villages échelonnés le long de la côte entre Pointe Escouminac et le Cap-Tourmentin, avait sûrement un nom pour cette étendue d’eau qui sépare la terre ferme de l’Île-du-Prince-Édouard.  Ce nom toutefois nous reste inconnu et c’est avec regret que nous constatons que ni la tradition orale, ni la littérature ne semblent l’avoir préservé.

Chez les Acadiens par contre, il n’en est pas de même pour le nom qu’ils accordèrent à cette nappe d’eau, car celui-là, nous le connaissons.  La tradition nous l’a transmis et la littérature écrite en témoigne encore.

Effectivement, ce nom était encore connu de certains « vieux », au début des années 1960.  Ils apprenaient à un enquêteur historique, que leurs ancêtres appelaient « Mer rouge », ce bras de mer qui bordait leurs villages.  De nos jours cependant, il semble être tombé dans l’oubli.  Jamais nous ne l’entendons sortir de la bouche du pêcheur ou d’aucun résident de cette région.

Or notre recherche ne s’arrête pas là.  C’est dans les anciens documents, source précieuse de renseignements, que nous trouvons davantage sur ce toponyme.  Plusieurs documents contemporains et postérieurs au régime français en font mention.  Contrairement à ce que l’on pourrait penser cependant, ce sont les Anglais et non les Français, qui nous ont laissé le plus de renseignements.

Nicholas Denys avait dès le milieu du XVIIe siècle, des postes de pêche et de traite des fourrures à différents endroits dans son immense concession qui comprenait « toutes les terres des Isles qui sont depuis le Cap de Campseaux jusque au Cap des Roziers » en Gaspésie.  On naviguait sûrement en « Mer rouge » mais est-ce qu’on la désignait déjà par ce nom?  Denys lui-même reste muet sur ce point dans son livre « Description géographique et historique des costes de l’Amérique septentrionale » écrit pendant les années 1660.  Il semble même que les cartes françaises des XVIIe et XVIIIe siècles l’ignorent tandis qu’il figure sur des cartes anglaises.  Enfin, nous pouvons en dire autant des documents français.

Dès 1733, un nommé Southack en fait mention et Charles Morris fait de même en 1749.  Mais c’est un voyageur qui jette le plus de lumière sur l’origine du nom « Mer rouge ».

Après la chute de Louisbourg, en l’été 1758, les Anglais sont maîtres en Acadie.  Le traité de Paris, signé un peu moins de cinq ans plus tard, leur cède définitivement le Cap-Breton (l’ancienne Île Royale), Île St-Jean, enfin toute l’Acadie ainsi que le Canada ou Québec.  Ces conquérants se sentent alors capables d’explorer davantage ce pays qui jusque-là leur était resté presqu’inaccessible et donc inconnu.  Un de ces curieux, le capitaine William Owen, passe, en juin 1767, devant l’Île St-Jean pendant une croisière en Amérique du Nord.  Voici ce qu’il en dit ainsi que de la mer qui la borde :

The soil is rich, loamy red earth, which may have probably given the arm of the sea between the Island and Nova Scotia, a reddish-tinge when much agitated, and thereby induced the French to call it la Mer Rouge or Red Sea. (p. 18)

Si sous le régime français, la toponymie de l’Acadie était d’origine indigène ou française, c’est parce qu’à cette époque ses principaux habitants avaient été soit amérindiens, soit français.  Avec l’arrivée des Britanniques cette toponymie acadienne doit nécessairement subir les choques de la conquête.  Les Anglophones, comme leurs prédécesseurs, ajoutent à la liste et même dans certains cas, ils substituent les anciens noms de lieux amérindiens ou français par de beaux patronymes anglo-saxons.  « Nipisiquit » par exemple, deviendra « Bathurst », tandis que le Coude cédera sa place à « Moncton ».  La « Mer rouge » subira le même sort.

Une dizaine d’années après le passage du capitaine Owen, un autre marin, cette fois un amiral, sera de passage à l’Île du « Prince Édouard ».  Cet homme, un dénommé Colville, contrairement à ce qu’avait fait Owen, méprise tout à fait le toponyme français et rebaptise ce bras de mer vers 1777.  Il le nomme « Northumberland », nom que porte son vaisseau.  Ce baptême devait être officiel, puisqu’une couple d’années plus tard, Guillaume Fréderic DesBarres publie

« Northumberland Streights » dans son « Atlantic Neptune ».  La cartographie moderne s’est beaucoup inspirée de cet ouvrage de DesBarres et son équipe.  C’est en partie ce qui explique l’emploi du terme Détroit de Northumberland au lieu de Mer rouge sur nos cartes modernes.

Jusqu’à vers les années 1780, la « Mer rouge » était connue et utilisée par tous, Acadiens, Français et Anglais.  Les Acadiens, suivant l’exemple de leurs prédécesseurs, les Amérindiens, donnaient souvent à tel lieu, un nom qui lui était caractéristique.  Tintamarre par exemple s’appliquait au vacarme que menaient les gibiers de toutes sortes qui abondaient à proximité de ce village.  La « Mer rouge » !  Qu’y a-t-il de plus descriptif?  Allez vous-mêmes, dans la région du Trois-Ruisseaux et du Petit-Cap après une tempête l’été, regardez la mer et vous conviendrez avec les anciens Acadiens, que c’est un nom qui lui va bien.  Pourquoi ne pourrions-nous pas aujourd’hui en reprendre l’usage?

Ronnie Gilles LeBlanc

 

Les vieilles métines

1981 par Contribution anonyme

 

Manque d’appétit :  Boire une tisane à base de feuilles de “thé sauvage” bouillies avec du sucre, des raisins et du levain.

Mal de dent :  Mettre un clou de girofle ou quelques grains de potasse dans la dent.

Furoncle :  Appliquer une portesse (cataplasme) de savon râpé.

Infection :  Placer un morceau de pain moisi sur la plaie pour combattre l’infection.

Mal d’oreilles :  Mettre du gros sel chauffé dans les oreilles.

Teigne (ringworm) :  Placer un jonc autour du mal et peser dessus.  Ceci devrait empêcher le mal de s’étendre.  Ou bien appliquer de la saumure de hareng sur la peau infectée.

Maux de yeux, jambes, etc. :  Se laver la partie du corps en question avec de l’eau salée à marée perdante.

 

(Remèdes recueillis de Mme Auldine Arsenault d’Abram-Village par son fils, Georges.)