Résultats: ‘Jean Arsenault (Jack à Jos Urbain)’

Douces souvenances du beau pays de mon enfance

1979 par Sœur Bella Arsenault

par Soeur Bella Arsenault

Malboro, Massachusetts

 

Une religieuse acadienne des États-Unis vient ajouter ses “petites souvenances” à celles de ses grands frères et soeurs de notre chère Île.

Qui suis-je?…  Tout simplement une petite exilée, transplantée, dès l’âge de dix ans, sous les rayons du Drapeau Étoilé.  Je vis le jour à l’aurore du 18 juin 1899 dans la “petite allée” de jadis, à Higgins Road, onzième enfant d’une famille de quinze.  Mon premier bonheur a été d’avoir pour père Jean Arsenault (Jack à Jos Urbain) pêcheur et agriculteur, et pour mère, Véronique Arsenault, fille de Pélagie et Gilbert Arsenault, et de souche presque entièrement Arsenault, nom si commun à l’Île.  Je suis membre de la 8e génération de Pierre Arsenault, le premier de ce nom, venu de France à Beaubassin aux alentours de 1671.

En 1911, ma famille quittait l’Île pour aller “faire fortune” dans les usines de Rumford, Maine.  Je reçus donc une formation presque totalement américaine, mais mon jeune coeur demeura acadien et y demeura de plus en plus jusqu’à l’appel éternel.

À 19 ans, j’entendis un autre appel:  celui de la vie religieuse, et j’entrai dans un institut français, les religieuses enseignantes de Ste-Chrétienne, arrivées de Lorraine en 1903, et dans notre paroisse St-Jean-Baptiste en 1914.

Je me suis donc présentée tout bonnement et bien sommairement avant de vous donner des preuves bien palpables que ma mémoire, et surtout mon coeur restent jeunes, surtout lorsqu’il s’agit de raconter quelques faites que je garde bien dans un coin de mon coeur toujours fidèle au pays de mon enfance.

Au pied de la Vierge de l’Assomption qui trône dans ma chambrette, un petit drapeau tricolore, dont le bleu azure brille de l’Étoile Mariale, me murmure:  “Souviens-toi”.  Alors, de douces souvenances débordent dans mon imagination, qui, quelque peu furibonde, se rappelle de bien douces choses.

La maison natale avait déjà vu naître huit soeurs et deux grands frères, aides dévoués d’un père pêcheur.  Naturellement, la peur des Anglais était innée dans nos coeurs acadiens et déjà, n’ayant que deux ans, je me souviens des visites d’un certain gigantesque Monsieur Yeo qui, de temps à autre, venait se pourvoir de blé, d’avoine ou de foin.  Quand maman nous annonçait la visite de ce géant Saxon, les trois ou quatre plus jeunes, au plus vite, prenaient refuge sous le lit de papa et de maman, comme, à l’approche de l’orage, les poussins se réfugient sous l’aile maternelle.

Comme il faisait bon, aussi, au temps des cerises, monter jusqu’au fin bout des branches les plus flexibles pour y chercher les plus grosses et les plus mûres!  Quand, en 1971 je retournais voir la ferme paternelle, mon premier regarde fut pour chercher un certain cerisier près de la clôture, mon préféré, et témoin des escapades de la petite Bella; comme elle, il avait vieilli et m’avait précédée dans la tombe; sur cette tombe j’y ai versé une larme de “douce souvenance”.

À 7 ans, il a fallu me rendre à l’école en compagnie de mes frères et soeurs aînés et de nos petits voisins, les enfants de M. Jos Cormier.  Un maître de forte taille, mais infirme d’une jambe, me reçut avec bonté et sympathie, car ma petite taille, frêle et délicate, lui inspirait sans doute un peu de pitié.  M. Cyriac Gallant fut donc celui qui m’apprit les éléments de la lecture et du calcul avec patience et bonté, et mon souvenir lui est toujours resté fidèle.  Il ne pensait guère, ce cher maître d’école, que pendant 51 ans la même carrière d’éducatrice lui succéderait dans la plus petite de ses écolières.

En hiver, dans les grosses tempêtes de neige, chaque voisin prenait son tour pour amener les enfants à l’école.  Un grand traîneau recouvert de foin et tiré par deux bons chevaux faisait office d’autobus.  Garçons et filles, couchés à plat ventre et recouverts d’une peau de buffle ou d’épaisses catalogues nous tenaient bien chaudement à l’abri du vent, de la poudrerie, de la rafale, et dans une demi-heure nous étions rendus à notre petite école à St-Jacques.

Mais les souvenirs les plus indélébiles et les plus ensoleillés de ma petite enfance m’ont toujours donné preuve du grand esprit chrétien et marial de mes chers parents; c’était, d’abord, la préparation du beau mois de Marie.  Les jours qui précédaient ce mois béni étaient consacrés à la préparation d’un autel à la Vierge dans la plus belle partie de la maison.  Trop pauvres pour nous procurer une statue de la Madonne, un cadre de Notre-Dame du Bon Secours nous suffisait.  Mes grandes soeurs allaient au bois, quelquefois sous la neige, chercher des guirlandes de verdure.  Un grand drap blanc piqué de feuillage et de quelques roses artificielles fabriquées par des doigts habiles ornaient les contours du cadre de la Reine de mai, et protectrice de cette grande famille dont le père avait connu jadis Mgr Marcel Richard, nommé plus tard “Père de la Patrie”.  Le soir, après une journée laborieuse, nos parents rassemblaient leur nichée pour observer le mois de Marie.  De sa belle voix grave, mêlée aux jeunes voix des enfants et de la maman, mon père entonnait:  “C’est le mois de Marie” et autres cantiques traditionnels.  Ensuite, debout près de Notre-Dame du Bon Secours, il faisait la lecture d’une page de l’Évangile ou des gloires de Marie.  Le chapelet clôturait cette cérémonie familiale; et comme j’étais encore trop petite pour posséder un tel trésor qu’un chapelet, maman me faisait suivre sur le bout du sien.  La prière du soir suivie du “Souvenez-vous”, de la voix encore ardente de grand’maman Pélagie, terminait notre exercice marial.

Ensuite, l’une des grande soeurs, habituellement Jacqueline, qui est encore vivante à l’âge de 93 ans, préparait les plus jeunes pour la nuit; les autres aidaient maman au ménage.  Pendant ce temps, grand’maman rassemblait les jeunes pour leur raconter des histoires de fées ou de loups-garous.  Toujours ce début:  C’était une fois, … restera inoubliable dans ma tête de 80 ans.

Ici, je m’arrête, car les souvenirs pallulent dans ma mémoire et je dépasserais les bornes de mon entretien.  Je le termine par cette strophe si bien dite par notre poète, révérend Père Landry:

O terre la plus belle
Acadie immortelle,
Sois toujours sous les cieux
Fidèle à tes aïeux.