Résultats: ‘J.-Henri Blanchard’

Des classes en français pour de bon!

2007 par Francis C. Blanchard

À l’occasion d’une conférence de presse tenue à l’hôtel CP Prince Edward à Charlottetown en relation avec l’établissement du Centre scolaire et communautaire francophone, on avait bon nombre de dignitaires, les médias et le public pour entendre une annonce majeure. Tout s’était déroulé comme prévu et, suite à la cérémonie, il y a eu la réception coutumière à laquelle les participants se sont régalés avec des amuse-gueules.

Parmi les invités, on remarquait Mme Anna Duffy, présidente du Conseil scolaire de l’Unité 3. À un moment donné, elle s’est approchée de ma personne et, sachant avec qui elle s’entretenait, m’a fait cette confidence. Elle avait eu le privilège, me dit-elle, d’être présente à la dernière classe de français enseignée par feu J. Henri Blanchard au Collège Prince-de-Galles (présentement le Collège Holland) à Charlottetown à la veille de prendre sa retraite de l’enseignement en 1947.

Le professeur Blanchard avait consacré la classe entière à l’étude et à une discussion de l’œuvre de l’auteur français Alphonse Daudet : « La dernière classe ». C’est le récit d’un jeune Alsacien qui assiste à sa dernière classe de français à l’école de son village.

L’histoire se passe en 1870, lorsque les Allemands (les Prusses) ont envahi l’Alsace et la Lorraine pour annexer ces deux provinces à l’Allemagne – la guerre franco-allemande 1870-1871. Le jeune Frantz est arrivé à l’école cette journée un peu en retard. En entrant, il s’attendait de se faire gronder par le professeur, mais il a vite vu que le climat de la classe n’était pas comme d’habitude. Il fut surpris de voir quelques braves gens du village assis sur des bancs au fond de la salle de classe. Ce fut une scène peu ordinaire. M. Hamel s’adresse aux élèves en ces termes :

« Mes enfants, c’est la dernière fois que je vous fais la classe. L’ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l’allemand dans les écoles de l’Alsace et de la Lorraine… Le nouveau maître arrive demain. Aujourd’hui, c’est votre dernière leçon de français. Je vous prie d’être bien attentifs. »

M. Blanchard a terminé sa classe en faisant le commentaire à ses étudiants qu’un jour il faudra qu’il y ait une école française dans la région de Charlottetown.

Ses paroles étaient-elles prophétiques? L’école française est maintenant une réalité dans la région! Elle fait partie du Carrefour de l’Isle-Saint-Jean, un complexe qui comprend un côté scolaire et un côté communautaire. C’est à nous tous et toutes – Acadiens, Acadiennes et francophones – de nous en servir.

*Éditorial intitulé Un rêve se réalise… gracieuseté de La Voix acadienne, Summerside, Î.-P.-É., le 13 novembre 1991

Carrefour de l’Isle-Saint-Jean abritant l’école François-Buote.

J. Henri Blanchard se confesse à l’abbé Henri-Raymond Casgrain

2007 par Francis C. Blanchard

Je feuilletais récemment un livre de la bibliothèque de mon père intitulé Les Sulpuciens et les Prêtres des Missions Etrangères en Acadie [1676-1762], écrit par l’éminent écrivain et historien canadien-français, l’abbé Henri-Raymond Casgrain.* Ce volume fut publié en 1897.

Sur la page 300 de ce beau travail, j’ai remarqué une note écrite au crayon dans la marge et signée par J.H.B., à côté d’une annotation de celui-ci. L’annotation de l’abbé Casgrain débutait comme suit : « Au cours de l’été 1894, me trouvant à l’Île-du-Prince-Édouard j’allai visiter la mission de Malpec, établie aujourd’hui dans l’Île de Lennox. L’évêque de diocèse, Mgr James Charles MacDonald, y faisait ce jour-là sa visite épiscopale… »

Et la note écrite au crayon de J.H.B. se lisait ainsi : « Lorsque l’évêque MacDonald nous confirma à Bloomfield pendant cette tournée de confirmation, l’abbé Casgrain était l’hôte de l’abbé Gallant [l’abbé F.X. Gallant à Bloomfield], et c’est à lui que je fis ma confession. Il me demanda mon nom et quand je lui dis Henri Blanchard, il me dit : Sois bon garçon, moi aussi je m’appelle Henri. Il portait de grosses lunettes noires. J.H.B. »

On sait que l’abbé Henri-Raymond Casgrain se rendit à l’Île-du-Prince-Édouard pendant l’été de 1894 pour lancer son histoire des Acadiens de l’Île intitulée « Une Seconde Acadie »…

Souvenir, gracieuseté de La Voix acadienne, Summerside, Î.-P.-É., le 11 janvier 1978.

  • NDLR : Chercheur de haute distinction, l’abbé Henri-Raymond Casgrain était celui qui avait trouvé au Public Record Office à Londres des preuves que les Archives publiques de la Nouvelle-Écosse, pour justifier la Déportation des Acadiens, n’avaient pas incorporé dans leurs archives des documents clés compromettant les Britanniques dans la Déportation des Acadiens (John Mack Faragher, A Great and Noble Scheme, 2005, p. 463-465). L’abbé Casgrain a écrit une histoire de l’Île-du-Prince-Édouard en 419 pages (édition 1894) intitulée Une Seconde Acadie, certes une œuvre majeure sur l’histoire des Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard. Le professeur Blanchard s’est naturellement inspiré de l’abbé Casgrain.


L’abbé Henri-Raymond Casgrain (1831-1904) natif de Rivière-Ouelle (Québec), auteur de Pèlerinage au pays d’Évangéline et Une Seconde Acadie, c’est-à-dire l’Île-du-Prince-Édouard.

 

Un phénix issu de la renaissance acadienne

2006 par David Le Gallant

David Le Gallant

 

Un phénix issu de la renaissance acadienne1
Né trente-cinq jours avant l’adoption à Memramcook, en juillet 1881, du 15 Août comme fête nationale acadienne, J. Henri Blanchard, plus que nul autre sur son île, aura été formé par cette première vague de renaissance qui voulait à tout prix une vie meilleure pour les Acadiens. On a dit de lui qu’il était un patriote à tous crins (2) et l’un des principaux traits d’union entre deux générations, ou deux époques. (3) En tout cas, pour plusieurs générations d’Acadiens et d’Acadiennes à l’Île-du-Prince-Édouard, le professeur Blanchard demeure le véritable phénix dont l’énigme issue des cendres de la Déportation ne pouvait être résolue, selon le dicton, que par ceux les plus occupés à qui il faut demander d’abattre le plus de besogne. Le professeur J. Henri Blanchard était ce phénix qui, vite en besogne, allait s’occuper de son petit peuple battu mais non abattu car dès le premier quart du 20e siècle, le peuple acadien à l’Île risquait de s’enfouir à tout jamais avec sa langue, sa foi et
ses valeurs particulières. (4)

Si la vie de J. Henri Blanchard est un modèle d’inspiration pour tous (5) c’est parce que lui-même avait été inspiré en adolescence. Il avait été inspiré à l’école supérieure de Tignish par le journaliste et professeur Gilbert Buote, celui à qui on attribue le premier roman acadien écrit par un Acadien, ainsi que par Charles Gavin Duffy, plus tard avocat et juge. Liée à son goût passionné pour la lecture, l’inspiration obtenue fit en sorte qu’il fut aussi considéré comme probablement l’homme qui a le plus fait pour la cause acadienne de son temps. (6) Il a ainsi ancré sa vie sur ce qu’il savait donner puisqu’il l’avait lui-même obtenue dans sa jeunesse, l’inspiration de ces deux grands modèles. (7)

Plus que quiconque, il est le premier historien acadien de l’Île à avoir parlé autant des détails sordides de la Déportation de 1758. Le professeur Blanchard était un grand admirateur et s’est inspiré de l’abbé Henri-Raymond Casgrain, celui qui a réalisé que la transcription de la fameuse collection du révérend Andrew Brown
avait été «tronquée», c’est-à-dire retranchée de ses passages les plus incriminants.(8)

Selon Tanton E. Landry, dont le manuscrit, désormais plus jamais inédit, honore les pages de cette Petite Souvenance, J. Henri Blanchard s’est mis vite à besogne pour mieux faire connaître à ses compatriotes leur véritable identité acadienne et le dépôt riche et attrayant que le passé contenait… (Il a fait) renaître chez ses concitoyens francophones une reconnaissance plus généralisée de l’existence d’un héritage propre à eux…(9) C’est en cela avant tout que J. Henri Blanchard (1881-1968) est un véritable phénix de la renaissance acadienne à l’Île, parce qu’il a osé faire renaître, des cendres du passé, l’héritage de la nation acadienne qui risquait, et qui risque toujours, comme il nous le disait si bien, d’être endigué pas ces flots envahisseurs menaçants… À moins que l’on ait marché, et que l’on marche toujours bien plus rondement et bien plus vite (10), comme lui, il avait marché pour abattre le plus de besogne pour la cause acadienne. Le professeur Blanchard était bien pour l’Île- du-Prince-Édouard ce principal trait d’union entre deux époques dont parlait le père Clément Cormier. Un historien anglophone de l’Île-du-Prince-Édouard, le père Francis W. P. Bolger disait de lui qu’il était «véritablement un homme de la renaissance», et de la renaissance acadienne avant tout! Le deuxième lieutenant-gouverneur acadien de l’Île, le Dr J. Aubin Doiron, à son tour, parlait de lui comme catalyseur de «renaissance prometteuse» :

Lorsque le docteur J.-Henri Blanchard apparut sur la scène de l’éducation acadienne de notre province, alors sonne le réveil acadien annonçant une renaissance prometteuse. Déjà, sur l’immense clavier de l’histoire universelle, s’étaient joués les premières notes et les premiers accords de l’épopée d’une petite entité humaine qui voulait survivre. (11)

1. Quant aux notes infrapaginales eu égard au manuscrit jusqu’alors inédit de Tanton E. Landry, elles se réf rent d’abord la page de la version originale (v.o.) dudit manuscrit au Centre de recherche acadien de l’Î.-P.-É. (Miscouche) et ensuite sa transcription (supra) dans cette présente édition de La Petite Souvenance

2. Robert Rumilly, Histoire de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, L’Aurore, Montréal, 1975, p. 534.

3. Extrait de la troisième page d’une lettre envoyée par le p re Clément Cormier, c.s.c. Jérémie Pineau, en date du 29 septembre 1981.

4. Tanton E. Landry, La vie et l’oeuvre de Joseph-Henri Blanchard, v.o. p.1, supra p. 17.

5. Tel que le disait si bien le diacre Cyrus J. Gallant dans sa lettre au rédacteur de L’Évangéline, le 26 mars 1968.

6. Emery LeBlanc, rédacteur en chef de L’Évangéline, cité dans Tanton E. Landry, La vie et l’oeuvre de Joseph-Henri Blanchard, v.o. p. 63, supra p. 36.

7. Sir Winston Churchill : «On vit de ce que l’on obtient; on construit sa vie sur ce que l’on donne».

8. John Mack Farragher, A Great and Noble Scheme :The Tragedy of the Expulsion of the French Acadians from their American Homeland, W.W. Norton, New York, 2005, p. 464.

9. Tanton E. Landry, La vie et l’oeuvre de Joseph-Henri Blanchard, v.o. p. 38, supra p. 29.

10. Extrait du discours du professeur J. Henri Blanchard au deuxième «Congrès de la langue française», Québec, 1937.

11. Parole du Dr J. Aubin Doiron, l’occasion de la présentation au professeur Blanchardde la médaille d’or de l’Ordre la Fidélité acadienne de la Société Nationale des Acadiens, 1961.

 

Ce que J. Henri Blanchard a obtenu pour ancrer sa vie

2006 par Francis C. Blanchard

Francis C. Blanchard

 

J. Henri Blanchard est un descendant direct de la toute première famille acadienne du patronyme «Blanchard » à venir s’établir à l’Île Saint-Jean ( Î.-P.-É. ). Le patriarche fut François dit Gentilhomme Blanchard, originaire de Saint- Marc-le-Blanc en Bretagne, France. Cet endroit se situe tout près de la ville de Rennes. Semble-t-il, il serait né tout probablement vers 1687.

Joseph Henri Blanchard naquit le 16 juin 1881 à «La Batture», aujourd’hui Oyster Bed Bridge, Î.-P.-É., dans la belle paroisse historique et acadienne de Saint-Augustin, à Rustico. Il était le fils premier-né dans la famille de Jérémie Blanchard et de Domitilde Gallant.

Son ascendance patrilinéaire et matrilinéaire se présente comme suit :

Lorsque Joseph Henri n’avait qu’un an, la famille, ses parents et grands-parents, déménagea à Duvar dans la paroisse Saint-Antoine-de-Padoue à Bloomfield, Î.-P.-É. Ils se sont installés sur une ferme de cent acres achetée du propriétaire anglais, Martin Lynch. Les messieurs Blanchard vivaient comme fermiers sur ces nouvelles belles terres arables et ils augmentaient leurs revenus en travaillant à la charpenterie. Le grand-père, Sylvestre Blanchard était, semble-t-il, un artisan jouissant d’une grande renommée dans sa communauté environnante. Un exemple frappant, et qui dit tout au sujet de son travail comme charpentier et fin menuisier, peut être vu et examiné à l’auberge Barachois à Rustico. L’immeuble est, sans aucune exagération, un véritable bijou. La construction de la maison fut à la demande de M. Joseph (Dandy Joe) Gallant vers 1880.

Quand J. Henri était adolescent et vivait sous le toit paternel, il avait appris le métier de ses aînés. Une journée, raconte-t-il, son grand-père, Sylvestre Blanchard lui aurait enseigné une grande et belle leçon. Le grand-père lui dit : Le travail bien fait vaut les heures passées et repassées à le réaliser. (12) Pour l’artisan, ce qui importait le plus, c’était toujours de faire un travail de    qualité. Il le faisait pour d’abord se faire plaisir à lui-même autant qu’à son client.

Ursule Blanchard, née Gallant, de Duvar

Un jour, J. Henri avait fait le commentaire suivant lorsqu’il aidait à son grand-père dans la fabrication d’une charrette pour son voisin : Vous êtes, lui dit-il, beaucoup trop particulier, trop aux petits soins et attentionné en ce qui a trait à l’alignement des rayons de la roue pour ce monsieur que vous dites ne vous payera probablement pas ou ça ira à plus tard. Pourquoi tant de soucis? (13)    En réplique, le fabricant de carrosserie, le grand- père Sylvestre lui dit : Ces roues confectionnées avec grand soin dureront bien plus longtemps, et ainsi le client n’aura pas à revenir d’aussitôt pour la (sic) faire réparer. (14) Ce fut là une bien bonne leçon pour le petit-fils qui se préparait à naviguer entre les écueils de la vie.

J. Henri a grandi à côté de ses six frères et quatre soeurs puinés : Ignace, André, Félix, Pierre, Jérôme, Urbain, Angéline, Alvina, Émilie et Domitilde. La mère de cette belle famille, Domitilde Gallant est décédée assez jeune. Elle n’était qu’en sa soixante-troisième année. Par la suite, le veuf Jérémie Blanchard s’est remarié en secondes noces avec la veuve, Léonie DesRoches Gomeau de Miscouche, Î.-P.-É., en 1921.

J. Henri Blanchard se sentait aussi attiré à la charpenterie dans l’atelier de travail avec ces deux hommes qu’il a tant admirés, son père et son grand-père. Même tout au long de sa vie, J. Henri a montré un certain talent pour ce genre de travail. Henri avait aussi une soif exceptionnelle, un goût vif, et même on pourrait dire qu’il était passionné de la lecture jusqu’à passer des nuits blanches assez souvent plongé dans un livre. Durant sa vie entière, il sentait le besoin d’approfondir et d’en connaître davantage. Il fonçait. Pendant de longues heures, il lisait et il faisait de la recherche à l’aide d’une loupe, assis dans une chaise confortable.

Étant l’aîné de la famille, J. Henri adorait cela d’avoir la permission de rester débout plus tard que ses jeunes frères et sœurs après le repas du soir. Une fois, il était en train de lire le journal que son père, Jérémie, recevait à la maison. Et le père, en observant son fils qui semblait très absorbé par sa lecture du journal lui dit à l’instant : Henri, si tu peux comprendre ce que tu lis dans ce journal, tu pourras rester en bas pour un moment de plus afin d’en finir la lecture. (15) Henri, bien sûr, s’est mis avec application pour comprendre sa lecture, car le père allait vérifier si le jeune avait en effet compris le message de ce qu’il venait de lire. Rien ne pouvait davantage plaire au jeune homme que de rester débout après les autres plus jeunes. Il adorait cela de pouvoir se jeter dans une lecture. Voilà le beau commencement du futur éducateur, historien-recherchiste, auteur, chef de file, bienfaiteur et père de famille. Au dire du père Francis W. P. Bolger, éminent professeur d’histoire et auteur : Henri Blanchard était véritablement un homme de la renaissance.(16) Et le père Charles Gallant dans le volume «Histoire de la Société Saint-Thomas-d’Aquin»  a écrit :
M. J. Henri Blanchard fut sans aucun doute l’une des plus imposantes figures acadiennes de l’Île. (17)

L’éducation formelle de J. Henri Blanchard débuta à la petite école de Duvar, et plus tard, il s’est rendu à la «Grammar School» de Tignish. Sa dixième année scolaire fut terminée à l’école Queen Square à Charlottetown. En 1897, il s’est inscrit au Collège Prince-de-Galles et à l’école Normale de nouveau à Charlottetown, d’où il a obtenu son brevet d’enseignement en 1898.

Les premières années de J. Henri Blanchard dans l’enseignement débutèrent avec neuf ans dans les petites écoles du comté de Prince dans l’Île-du-Prince-Édouard :  Harper, Léoville, St-Chrysostome, St-Nicholas et Miscouche. À cette époque dans les écoles dites acadiennes, toutes les matières du programme d’études étaient enseignées dans la langue anglaise sauf la grammaire et la lecture françaises.

J. Henri se sentait peu qualifié pour transmettre aux élèves ces deux dernières matières, étant donné que toute sa formation professionnelle n’était qu’en la langue de Shakespeare. Toute son éducation jusqu’alors était foncièrement en anglais. Toutefois, lorsqu’il se trouvait à l’école de St-Chrysostome dans la paroisse de Baie-Egmont, le directeur de l’école, nul autre que Jean O. Arsenault, l’encouragea d’entreprendre personnellement l’étude de la grammaire française. Il lui a mis entre les mains une copie d’une bonne grammaire française. À maintes fois, J. Henri Blanchard a confirmé que ce fut là, sa toute première expérience à faire un apprentissage sérieux de sa langue maternelle, ce qu’il continua durant sa vie entière.

En 1907, J. Henri retourna à des études au Collège Saint-Dunstan à Charlottetown, lequel était affilié à l’Université Laval à Québec. Pendant ce stage à Saint-Dunstan, il enseigna à temps partiel, le français et le grec, tout en poursuivant ses études collégiales. Au mois de septembre 1910, encore à temps partiel, il fut nommé professeur de français au Collège Prince-de-Galles à Charlottetown. De l’Université Laval, il décrocha son baccalauréat ès arts au mois de septembre 1911 à la collation des grades à Saint-Dunstan, et continua à y enseigner jusqu’en 1912. C’est en 1911 qu’il est nommé professeur dans un poste permanent au Collège Prince- de-Galles, et il y demeurera jusqu’en 1948, l’année de sa retraite. De 1937 à 1948, il assumera le poste d’adjoint au directeur de
ce collège et pour une période d’un an et demi il occupera le poste de directeur par intérim, durant l’incapacité du docteur G. Douglas Steel à cause d’une maladie (1941 à 1942).

En plus de son poste au collège, J. Henri a suivi des cours d’été à l’Université Mount Allison à Sackville au Nouveau-Brunswick, à l’Université Guelph en Ontario et en 1929 à la Sorbonne, à Paris, en France. Selon monsieur Blanchard, ce fut à la Sorbonne qu’il aurait eu, à l’âge de 48 ans, sa première éducation «formelle» dans la langue de Molière.

Sa carrière d’éducateur amena le petit professeur, car il était un homme de petite taille, à enseigner surtout le français, les sciences naturelles et autres matières au Collège Prince-de-Galles et aussi à Saint-Dunstan. Il est devenu directeur des cours d’été et professeur de français à l’Université Mount Allison. Il s’est retiré de l’enseignement en 1948, après une carrière de cinquante années, passées dans les écoles publiques de la province et au niveau collégial. Avant de prendre sa retraite, J. Henri Blanchard a été nommé le représentant de l’Î.-P.-É. à la Commission du district fédéral d’Ottawa de 1946 à 1958, en guise de récompense pour sa contribution à l’éducation.

Jérémie, le père de J. Henri, pratiquait le métier de charpentier et il était à la suite de son père, également un artisan à toutes les épreuves. Un exemple frappant de son talent peut être vu et examiné à l’ancienne résidence de la famille Blanchard au 114, rue Upper Prince à Charlottetown. Là, on découvre de très belles armoires stationnaires qui longent le mur d’un côté de la grande cuisine. C’est un meuble dont la famille tire une juste fierté.

Vitrail Ave Maris Stella
en l’église de Bloomfield
à la mémoire de J. Henri
et Ursule Blanchard,
conçu par le père
Laurent Gallant, franciscain,
de Piusville, Î.-P.-É., et confectionné par son frêre,
à Toronto.

Ledit honorable Jérémie «Jeremiah» Blanchard fut candidat conservateur aux élections générales provinciales au mois de janvier 1890 et il fut défait. Il fut encore candidat conservateur aux élections du Conseil législatif au mois d’août suivant et fut défait. Élu à l’Assemblée législative comme conservateur le 13 décembre 1893, il y siégea jusqu’en 1897, date à laquelle il se retira de la vie publique. En 1919, il fut candidat libéral contre le premier ministre d’alors, l’honorable Aubin-Edmond Arsenault, dans le troisième district du comté de Prince et fut défait. Il fut encore élu comme libéral à une élection complémentaire au mois d’août 1922, et réélu aux élections générales en 1923 et en 1927 pour le 1er district du comté de Prince. Il fit partie des ministères libéraux de Bell et de Saunders comme ministre sans portefeuille.

Son aïeule paternelle, Virginie Doucet, a beaucoup influencé le jeune J. Henri Blanchard dont voici un vibrant témoignage qu’il importe de faire savoir :  Si l’enfant Henri se sentait impressionné par la présence de ces deux hommes de la famille, il était encore plus marqué par celle de sa grand-mère, Virginie Doucet. Cette femme maladive n’avait profité sans aucun doute que de peu d’instruction formelle, mais elle savait au moins lire. Et surtout, elle savait conter à son petit-fils des histoires merveilleuses de tous les genres. Avec le passage des années, elle ferait autant pour les autres enfants de Jérémie, car Domitilde verrait naître dix autres après Henri. La culture personnelle que possédait cette dame, ce bagage d’histoire et de contes qu’elle avait ramassé au fil des années, servit à piquer la curiosité du jeune garçon. Au moyen de ses récits captivants, Virginie se permettait de lui parler et de lui faire connaître les grands personnages de la Bible et ceux de l’histoire du monde. C’est bien évident que ce fut là que Henri a commencé à développer ce goût exceptionnel pour la recherche qu’il a poursuivie tout au long de sa vie et cette nécessité et ce besoin qu’il ressentait de lire constamment, à approfondir et à en savoir plus long sur tout et à propos de tout. (18)

Au sujet de sa mère, Domitilde Gallant Blanchard, nous en savons très peu. Fille de Ignace Gallant et de Domitilde Buote de Rustico, elle est née le 17 septembre 1855 dans une famille de treize enfants qui ont tous atteint un âge fort avancé sauf Domitilde, elle-même, décédée à l’âge de 62 ans à Duvar, le 9 janvier 1918. Épuisée par la maladie et par les travaux onéreux de la vie en cette période, elle fut une bien bonne mère, comme l’a été la grande majorité des mères acadiennes de l’époque. Elle était très habile en tout, généreuse, s’occupant durant de longues heures chaque jour du bien-être et du bonheur des siens. Plusieurs de ses frères étaient des tailleurs par profession et un autre frère, Isidore, est devenu le premier médecin acadien de l’Île-du-Prince-Édouard.

Ainsi se dresse à vol d’oiseau la toile de fond à partir de laquelle J. Henri Blanchard a tant obtenu pour ancrer sa vie. Cette vie lançait constamment un plaidoyer, un véritable cri d’alarme qui était en somme le poids de ses soucis et de ses préoccupations pour son peuple :

Il nous faut aujourd’hui, à nous Acadiens français de l’Île-du-Prince-Édouard, des hommes instruits, très instruits même, des hommes qui mettent leur nationalité au-dessus de l’or et des honneurs, des hommes qui peuvent combattre dans les parlements, plaider devant les tribunaux, conduire le peuple, guider ses efforts, grouper ses énergies; des hommes, en un mot qui sont ce que le cerveau est au corps. (19)

C’était en somme ce que J. Henri Blanchard a obtenu pour ancrer sa vie et contribuer à l’essor du peuple acadien de son île.

La famille de Francis et Berthe Blanchard rend hommage à celui qui a tant donné à son peuple.

_________________________________________________________________

12. Francis C. Blanchard, L’oeuvre de Joseph-Henri Blanchard (1881-1968), manuscrit
inédit, collection privée, 1998, p. 15.

13. Ibid., p. 15

14. Ibid., p.15

15. Ibid., p. 17

16. Ibid., p. 53 (Commentaire fait Francis Blanchard, fils de J. Henri Blanchard, de la
part du père Francis W. P. Bolger, éminent professeur d’histoire et auteur
l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard)

17. Histoire de la Société Saint-Thomas d’Aquin de l’Île-du-Princre-Édouard, 60e, 1919-
1979, p. 21 (Propos du père Charles Gallant)

18. Tanton E. Landry, «La vie et l’oeuvre de Joseph Henri Blanchard », v.o. p. 3-4, supra p.
18.

19. H. Blanchard, Histoire des Acadiens de l’Ile du Prince-Édouard, Imprimerie de
l’Évangéline, Moncton, N.B., 1927, p. 66

 

L’Île entière était son royaume

2006 par Edmond Gallant

Edmond Gallant

 

Pour qu’un peuple soit uni, il faut qu’il connaisse son histoire. (21)

J. Henri Blanchard était un homme remarquable possédant une foule de talents. Un de ceux-ci était de connaître à fond l’histoire des Acadiens de l’Île-du-Prince- Édouard. Ceux et celles qui le connaissaient bien étaient de l’avis que l’histoire était en effet une de ses grandes passions.

Tout au long de sa vie, M. Blanchard a donné des conférences et des causeries passionnées tant sur des sujets historiques que sur d’autres sujets variés. Une de celles-ci fut livrée le 30 mai 1938, alors qu’il adressait la parole aux finissants de l’Université Saint-Dunstan à Charlottetown. Le lendemain, le Charlottetown Patriot publiait un reportage de cet événement. L’Évangéline du 9 juin suivant publiait une traduction d’un extrait de ce reportage. On pouvait y lire le suivant concernant le discours du professeur Blanchard :

L’allocution aux finissants … au cours de laquelle il donna des conseils pratiques appuyés sur sa propre expérience, constitue un travail d’une érudition remarquable, préparé consciencieusement et soigneusement immédiatement après la fermeture des classes du Prince of Wales College dont il est le vice-principal. … Nous avons entendu nombre d’allocutions aux finissants et celle d’hier a été l’une des meilleures. (22)

Comme on l’a si bien dit lorsqu’on lui a conféré un doctorat honorifique à l’Université Saint-Dunstan le 11 mai 1965 :

à tous ceux qui voulaient l’entendre, il s’entretenait du passé, de notre histoire, de notre pays et de ses ancêtres … il a toujours su que toute noblesse d’esprit a ses racines dans les richesses de l’histoire, dans l’aventure spirituelle de l’esprit humain à travers tous les âges. (23)

Le professeur Blanchard n’était pas seulement un grand orateur. Il a également produit un nombre impressionnant d’articles qui ont été publiés dans des journaux, des périodiques et des revues historiques et patriotiques. En plus de cela, au cours de sa vie, il a publié six volumes se rapportant à l’histoire des Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard.

M. Blanchard était dans la vingtaine quand il a écrit son premier article intitulé «Les écoles acadiennes de l’Île-du- Prince-Édouard». Cet article fut publié en 1918 dans la revue québécoise, Le Petit Canadien. Mais c’est en 1921 que le premier de ses écrits historiques a paru. Le texte de ce petit volume avait d’abord été présenté en forme de conférence à la convention des instituteurs et institutrices acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard, tenue à Miscouche en 1920. Il l’avait intitulé Les Acadiens de l’Ile Saint-Jean. À la suite de sa présentation, beaucoup de gens l’ont encouragé à faire imprimer la conférence sous forme de livret. Ceci fut fait en 1921. Ce petit bouquin fut ensuite distribué gratuitement dans les foyers acadiens de la province.

En 1927, le  professeur  Blanchard fit  une contribution intéressante à la Société Saint-Thomas-d’Aquin. Il lui donna le manuscrit intitulé «Histoire des Acadiens de l’Ile du Prince-Edouard», manuscrit que celle-ci publia à l’occasion de la visite à l’Île d’une importante délégation canadienne-française venue rencontrer les Acadiens insulaires les 10 et 11 août et dirigée par le grand patriote Henri Bourassa du journal Le Devoir. Il s’agissait ici de la 2e publication importante de notre historien.

En 1937, le professeur Blanchard fut invité à assister au Congrès de la langue française dans la ville de Québec. C’est à ce congrès que fut fondé le Comité permanent de la Survivance française en Amérique, aujourd’hui appelé le Conseil de la Vie française en Amérique. Les organisateurs de ce congrès avaient demandé à M. Blanchard de faire un exposé de la situation des écoles acadiennes et de l’enseignement du français dans les écoles publiques de l’Île-du-Prince-Édouard. Il a profité de cette occasion pour décrire aux congressistes la situation pénible des Acadiens de sa province natale. Il a raconté l’histoire triste de la vie de ses ancêtres et leur a décrit la lutte acharnée qu’ils avaient dû livrer pour essayer de conserver leur langue, leur foi et leur héritage.

La troisième publication du professeur Blanchard en fut une au sujet de sa paroisse natale, intitulée «Rustico, une paroisse acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard». Ce volume fut publié en 1938 à l’occasion du 175e anniversaire de l’arrivée des premiers colons, du centenaire de l’église et du jubilé de diamant de Mgr Jean Chiasson qui avait été curé de cette paroisse pendant trente-cinq ans (1902-1937). À la fin de ce livre, on trouve le tableau généalogique des familles acadiennes de Rustico.

En 1956, J. Henri Blanchard publiait son 4e volume intitulé «Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard». Dans l’avant-propos, l’historien écrivait :

On y trouvera d’abord de brèves monographies des paroisses du diocèse de Charlottetown où se trouvent des Acadiens en nombre plus ou moins considérables. Ensuite, il y a de courtes notices biographiques des prêtres acadiens de l’Île à commencer par le premier, l’abbé Sylvain-Éphrem Poirier, ordonné en 1828. Ces notices sont suivies d’une liste à peu près complète des religieuses acadiennes de l’Île. Puis, on trouvera des notices biographiques d’à peu près tous les hommes publics acadiens et des hommes de profession acadiens de la Province. (24)

Le professeur Blanchard a également été auteur d’une série d’articles historiques en anglais sur les quarante-quatre paroisses du diocèse de Charlottetown. La plupart des articles de cette série ont été publiés dans The Guardian entre 1953 et 1954.

La 5e œuvre historique du professeur Blanchard fut une collaboration avec la paroisse Saint-Philippe-et-Saint-Jacques de Baie-Egmont. Il s’agit d’un album-souvenir qui fut publié pour souligner le 150e anniversaire de la fondation de cette paroisse et du jubilé d’or sacerdotal du curé de la paroisse, Mgr J. Nazaire Poirier. Ce fut M. Blanchard qui a rédigé les notes historiques de cet album-souvenir.

 Le 6e et dernier volume publié par notre historien fut publié en langue anglaise. Il s’agit de «The Acadians of Prince Edward Island 1720-1964» qu’il a écrit avec l’aide de son fils Wilmer et qui fut publié le 16 juin 1964, le jour même de son 83e anniversaire de naissance. Il a dédicacé cette œuvre à son épouse, Ursule, qui l’avait encouragé toute sa vie :

Dedicated to my good wife, Ursula Gallant, whose self-sacrificing life and never-ceasing attention to the welfare of our family, have enabled me to devote much time in the service of our Acadian people. (25)

Vu qu’il a été publié en anglais, ce petit volume a permis à bien des Acadiens anglicisés, et aux anglophones en général, de lire l’histoire des Acadiens telle qu’interprétée par celui qui la connaissait le mieux dans le temps.

Tout au long de sa vie, M. Blanchard a été passionné par l’histoire. Il a toujours eu un goût peu ordinaire, un attachement presque fanatique au passé et aux choses qui s’y rapportent. Dans un article qui fut publié dans Vie française au printemps de 1968 à la suite du décès de M. Blanchard, Ubalde Baudry parlait de lui en ces termes :

Qui connaissait mieux l’île du Prince-Édouard que Blanchard? Il était une mine de renseignements sur les pêcheries, l’agriculture, les sols, la flore, les organisations sociales ou économiques, la coopération, les modestes caisses populaires. Il en fonda une et en fut le président une douzaine d’années. Il analysait les statistiques et surtout les recensements. Il avait dépouillé la plupart des registres paroissiaux, aussi était-il incontestablement le généalogiste des Acadiens de l’île. (26)

Partout où M. Blanchard se rendait dans la province, il profitait de l’occasion pour s’instruire davantage sur l’historique des familles acadiennes de la paroisse. En discutant avec les gens, il sortait de sa mémoire mille détails et faits se rapportant à leurs ancêtres : la date de l’arrivée des ancêtres à l’Île, leur établissement dans la paroisse, leur époux ou épouse, le nom des enfants, etc. Lors de ces discussions, on pouvait voir qu’il n’était content que lorsqu’il avait réussi en quelque sorte à réveiller chez ces gens-là un intérêt à en savoir plus long sur la vie d’autrefois et à avoir une meilleure compréhension du vécu acadien.

Le plus beau des témoignages qu’on lui a rendus nous a été laissé par le père Clément Cormier, c.s.c., ancien recteur de l’Université de Moncton. Dans une lettre adressée à
Jérémie Pineau en 1981, il écrivait le suivant :

Il connaissait l’Île plus que quiconque. Tout lui était familier : les terres, les sites historiques, les bâtiments, les personnalités, les dates … J’ai eu l’occasion de voyager en sa compagnie dans l’Île. Partout les choses évoquaient des souvenirs qu’il avait le don de raconter avec verve. Ses yeux pétillants savaient sourire et réveillaient sa grande complaisance à faire revivre le passé. (27)

En faisant simplement la lecture des écrits historiques de M. Blanchard, on ne pourrait apprécier à sa juste valeur les vastes connaissances historiques de cet homme. Il aurait fallu l’entendre avec tant de passion et d’amour intense de tout ce qui était historique et passé pour réaliser pleinement ce que l’histoire signifiait pour lui. Peut-être à ce moment-là, aurait-on mieux compris et su pourquoi il fut sans contredit l’historien par excellence de l’Île-du-Prince-Édouard. Quand on lui a conféré un doctorat honorifique en pédagogie à l’Université Saint-Joseph en 1955, on a dit que Monsieur Blanchard est par excellence l’histoire de son Île. (28)

 __________________________________________

20. Jérémie Pineau, «Portraits de J.-Henri Blanchard», La Petite Souvenance, no. 5, mai 1981, Société Historique Acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard, p. 12

21. J. Henri Blanchard dans un discours au Congrès des instituteurs acadiens Hope River (Î.-P.-É.), en 1925.

22.Traduction d’un extrait du Charlottetown Patriot du 31 mai 1938, tel que publié dans L’Évangéline du 9 juin 1938. 23. Extrait d’un hommage rendu J. Henri Blanchard lors de la remise d’un doctorat l’Université Saint-Dunstan, le 11 mai 1965 et publié dans Vie française, revue du
Conseil de la vie française en Amérique, Québec, vol.19, nos 11-12, juillet-août 1965, p. 357.

24. J. Henri Blanchard, avant-propos du volume Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard, 1956, tel que cité par Francis C. Blanchard dans son manuscrit inédit L’oeuvre de Joseph-Henri Blanchard (1881-1968), p. 39

25. Dédicace de J. Henri Blanchard dans son livre The Acadians of Prince Edward Island 1720-1964, 1964, tel que cité par Francis C. Blanchard dans son manuscrit inédit L’oeuvre de Joseph-Henri Blanchard (1881-1968), p. 41.

26. Ubalde Baudry, «J. Henri Blanchard de l’île du Prince-Édouard» dans Vie française, revue du Conseil de la vie française en Amérique, Québec, vol. 22, nos. 9-10, mai-juin 1968, p. 229.

27. Extrait de la première page d’une lettre envoyée par le père Clément Cormier, c.s.c. à Jérémie Pineau, en date du 29 septembre 1981.

28. Extrait de la citation lue lors de la collation du doctorat honorifique J. Henri Blanchard par l’Université Saint-Joseph en 1958.

Ses qualités et son prestige auprès des associations

2006 par Edmond Gallant

Edmond Gallant

 

J. Henri Blanchard était un homme ayant en compte de nombreuses qualités exceptionnelles. Il était essentiellement un grand humain. Professeur dévoué jusqu’au bout, il s’est dépensé pendant trente-huit ans pour le bien de ses étudiantes et étudiants au Collège Prince-de-Galles à Charlottetown. Acadien convaincu et sincère, il a fait preuve, tout au long de sa vie, d’un dévouement extraordinaire non seulement envers ses étudiants mais, avant tout, envers le peuple acadien.

Ses grandes passions ont aussi toujours été l’enseignement, la recherche et la lecture. Ce fut sa grand-mère Virginie qui l’a aidé à développer un goût exceptionnel pour la recherche et la lecture. Lorsqu’il était très jeune, elle avait pris le temps de lui parler et de lui faire connaître les grands personnages de la Bible et de l’histoire du monde. À partir de ce moment-là, il a toujours voulu lire constamment et en savoir plus long sur tout et à propos de tout. Ceci lui a permis d’accumuler de vastes connaissances sur divers sujets qui l’intéressaient. Rendu à l’âge adulte, Henri était devenu une vraie encyclopédie ambulante. Son fils Francis se rappelle du jour que son père lui avait fait ce commentaire :

Donne-toi comme objectif dans ta vie d’apprendre quelque chose de neuf à chaque jour. Lorsque tu auras atteint un âge avancé, tu posséderas tout un
bagage d’information. Trouve-toi toujours du temps pour lire. (29)

La participation de M. Blanchard à diverses associations est un aspect très important de sa contribution au peuple acadien de la province. Il ressentait en lui-même le besoin de travailler sans relâche au bien-être de ses concitoyens. Il s’est donc dévoué corps et âme dans les regroupements où il jugeait
pouvoir contribuer le plus à l’avancement des siens.


Photo datée le 23 août 1943 et prise à Mont-Carmel lors d’un Congrès des instituteurs et institutrices acadiens de l’Î.-P.-É. Photo prise par le père Clément Cormier, collection privée de Francis C. Blanchard.

Il était encore jeune marié quand il a commencé à s’intéresser à la vie communautaire de la ville de Charlottetown et aux activités et organisations qui lui fourniraient l’occasion de travailler avec et pour les autres citoyens de cette ville. Ainsi, en 1915, il s’est joint au Conseil 824 des Chevaliers de Colomb, un groupement laïque et catholique. Au sein de celui-ci, il a su gagner l’estime et le respect de ses confrères. En 1926, on le nomma Grand Chevalier du Conseil.

Une association que M. Blanchard a toujours tenu à cœur et dans laquelle il s’est aussi grandement impliqué fut l’Association des instituteurs et institutrices acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard. Il devint membre de l’Association dès l’âge de 18 ans. Il était convaincu qu’un groupement professionnel comme celui-ci pourrait apporter, à la longue, un grand bien à tous les Acadiens de l’Île grâce à l’enseignement fait par ses membres. Il s’est donc donné généreusement au bon fonctionnement de cette organisation. En 1903, il fut élu un des directeurs de cette Association. Quand il enseignait dans les écoles acadiennes à la campagne, il fut nommé secrétaire-trésorier de l’Association, poste qu’il a occupé pendant plusieurs années.

Le professeur Blanchard restera la véritable âme et la force dominante en arrière de ce groupe professionnel pendant de nombreuses années. Pendant plus de soixante ans, il assista aux congrès annuels de cette Association et ne manquait jamais d’y prendre la parole. Il se distingua très tôt à ces congrès par ses interventions en ce qui concernait le domaine de l’enseignement. Des fois, il faisait un exposé d’ordre pédagogique; d’autres fois, il offrait à ses confrères et à ses consoeurs des suggestions pratiques ou bien il appuyait une proposition qu’il jugeait valable et intéressante. Il a également été membre de la Fédération provinciale anglophone et a lu à maintes reprises des études en anglais aux congrès de cette fédération.

Il a été un des fondateurs de la Société Saint-Thomas-d’Aquin, le porte-parole actuel des Acadiens et francophones de la province. Pendant plusieurs années après sa fondation en 1919, il en fut l’âme et un des principaux piliers. Dans le volume «Histoire de la Société Saint-Thomas-d’Aquin de l’Île-du-Prince-Édouard» qui fut publié à l’occasion du 60e anniversaire de la fondation de cet organisme, le père Charles Gallant raconte en termes très éloquents une des plus grandes contributions faites par ce chef de fil :

Dans la parabole du Christ, rappelons-nous que personne n’est venu frapper à la porte du Samaritain pour lui demander secours : il se trouvait à passer sur une route même du moribond; dans notre cas, ni prêtre, ni lévite, ni samaritain ne semblait pouvoir nous atteindre; il a fallu un Jean-Baptiste, un prophète, pour aller trouver le bon samaritain; ce prophète, mes amis, c’était un petit bout d’homme, au cœur d’or, au courage intrépide, aux paroles magnétisantes, qui entrevoyait sa mission de sauveur … vous l’avez reconnu : J.-Henri Blanchard, celui-là même dont le nom est inscrit aux registres de baptême de la Société Saint-Thomas-d’Aquin. (30)

En plus d’être membre fondateur, le professeur Blanchard a cumulé les fonctions de secrétaire (1925-1945), trésorier (1931 à 1942) et président (1945-1952) de la SSTA. Tout au long de sa vie, il a poursuivi comme idéal personnel la devise de la SSTA : «Courage et persévérance».

Chose remarquable quand il parlait à des réunions, le professeur Blanchard le faisait presque toujours sans l’aide de notes ou de feuilles préparées à l’avance. Il avait développé au fil des années une mémoire phénoménale. Tous ceux et celles qui l’ont connu ou qui l’ont entendu parler en réunion publique connaissaient bien son parler franc et sincère, ses paroles pesées qui venaient du plus profond de son être. D’après certaines gens, on dit qu’il parlait longuement et que les jeunes en particulier s’en fatiguaient. Néanmoins, on l’admirait beaucoup parce qu’il prenait tout à cœur.

Le professeur Blanchard n’était pas seulement très connaissant sur des sujets d’ordre social. Il était très intéressé dans la vie économique et était au courant du grand bien que les caisses populaires pouvaient apporter. Il en fonda donc une, la Teachers’ Credit Union, à Charlottetown, et en fut son président pendant une douzaine d’années.

Bien qu’il ait eu beaucoup de patience la plupart du temps, il arrivait des fois qu’il dise aux gens des choses qui ne leur plaisaient guère, car il ne craignait aucunement de faire connaître ce qu’il ressentait dans le cœur. Ce fut le cas lors d’une réunion tenue au village de Miscouche dans le temps où il était le plus fervent des ouvriers pour la cause des Acadiens. Emporté cette fois par une colère subite, M. Blanchard s’est levé pour reprocher les habitants de la paroisse, leur faisant clairement voir que, selon lui, ils ne faisaient pas leur juste part pour l’avancement de la cause acadienne. Oui, avait-il dit alors, les Acadiens, ça ne sait rien parce que ça ne lit pas. Mais ça joue aux cartes par exemple à Miscouche! Bien que ces paroles étaient tout probablement vraies, elles ont quand même blessé quelques résidents du village!

De son côté, ces scènes de colère étaient de courte durée et vite oubliées. M. Blanchard ne gardait pas de rancune :

 Et ses auditeurs étaient le plus souvent bien indulgents à son égard. En fait, on le pardonnait de bon cœur car personne ne pouvait ignorer la grande sincérité et la profonde détermination de ce «petit homme» qui fut «le grand défenseur» des droits acadiens. (31)

Lorsqu’on lui a remis un doctorat honorifique à l’Université Saint-Dunstan à Charlottetown en mai 1965, on a dit qu’il était :

l’un de ceux qui ont dévoué, en toute générosité et probité, les forces de leurs vies à illuminer les jeunes intelligences. … chez lui l’amour pour ceux de sa race s’est toujours manifesté par un dévouement sans pareil, un dévouement infatigable, noble et sans petitesse de cœur. … Son patriotisme n’a pas été étroit, chauvin, fanatique. Il s’est exprimé, au contraire, avec largesse, magnanimité et splendeur, comme tout patriotisme chrétien et raisonnable se doit d’être. Donc, c’est à sa multiple personne que nous rendons hommage : au savant, à l’historien, au professeur, à l’homme de lettres, au patriote, parce qu’il est tout cela, et Dieu sait que tant de vertus, en une seule personne, cela tient, de nos jours, presque du miracle. (32)

Il était un homme heureux et jovial. Il aimait beaucoup rire à grands éclats lorsqu’on lui racontait des histoires ou des faits comiques. Mais, quand c’était le temps d’être sérieux, il l’était !

Au cours de sa vie, le professeur Blanchard n’a pas seulement été membre d’organisations insulaires. Il a aussi œuvré au sein de plusieurs organisations au niveau des provinces Maritimes et même au niveau national.

D’abord, il a été un des fondateurs de la Société historique et littéraire acadienne, organisme qui fut fondé en 1928. M. Blanchard avait de vastes connaissances dans tous les domaines, plus particulièrement en histoire. C’était après la parution de ses deux premiers écrits historiques qu’il a pu établir des contacts étroits avec d’autres gens des provinces Maritimes qui, eux aussi, étaient intéressés à faire connaître l’histoire du peuple acadien. Nommé vice-président, M. Blanchard représentait l’Île-du-Prince-Édouard au sein de cette organisation. Mais, malgré beaucoup de bonne volonté et de travail sérieux, cette Société n’a jamais pu évoluer comme ses fondateurs l’auraient voulu. Face à de nombreuses difficultés insurmontables, elle a dû être abandonnée pendant que M. Blanchard en était le président. Heureusement, en 1960, une nouvelle Société historique acadienne a vu le jour. Par le biais de sa revue Les Cahiers, celle-ci réussit à faire connaître aux Acadiens et au reste des Canadiens, la culture et le patrimoine acadiens.

Il a aussi joué un rôle très important au Conseil de la Vie Française en Amérique. En 1937, il a assisté au Congrès de la langue française au Québec. À la suite de ce congrès :
…

le Comité de la Survivance française est fondé (aujourd’hui le Conseil de la vie française en Amérique) : M. Blanchard est l’un des membres fondateurs, il fera partie du bureau de direction pendant de nombreuses années, ses interventions auront une portée prophétique. (33)

En 1946, William Lyon Mackenzie King le nomma représentant de l’Île-du-Prince-Édouard sur la Commission de la capitale nationale. Cette nomination était honorifique. Le professeur Blanchard y siégea pendant quatorze ans. Lors de ses voyages à Ottawa, il en profitait pour aller fouiller aux archives nationales afin d’y trouver les informations qu’il cherchait.

Enfin, d’autres organisations où M. Blanchard a joué un rôle important au cours de sa vie étaient la Société nationale l’Assomption, le Comité de la survivance française, le Comité permanent de la bonne presse et l’Association canadienne des éducateurs de la langue française.

Le professeur Blanchard est mort le 14 janvier 1968 à l’âge de 86 ans. Le lendemain, M. Frank Walker, rédacteur en chef du journal The Guardian et ami du docteur Blanchard, fit paraître un éditorial à son égard.
Il souligna en termes grandioses que celui-ci était :

among the most beloved of Prince Edward Islanders at home and abroad. For it was the warmth of his personality over and above his scholarly attainments, his untiring industry and dedication to his calling as an educator, that endeared him to generations of college students and to our citizens at large. … Dr. Blanchard’s ideals on conduct and citizenship were very high, but he preached them by example rather than precept. He was so broad in his human sympathies, so ripe in his knowledge and experience, and withal so modest and unassuming that he had no difficulty in finding the good points among others with whom he came in contact. Unlike Diogenes, the lamp he carried was an inner one, and its glow gave warmth as well as light, to others as well as himself.(34)

Un des anciens élèves du professeur au Collège Prince-de-Galles, l’honorable Heath MacQuarrie, sénateur, a écrit ce qui suit dans une lettre qui est apparue dans le même journal quelques jours plus tard :

…I sat at the feet of many men of learning but I do not recall any whom I considered as greater teachers. Prof. Blanchard, a man of broad knowledge and deep compassion, knew well how to arouse interest and stimulate intellectual curiosity in his students … it is as a uniquely gifted teacher that I shall always remember him. (35)

Le diacre Cyrus J. Gallant, dans une lettre adressée au rédacteur de L’Évangéline en date du 26 mars 1968, écrivait que le souvenir de M. Blanchard : survivra longtemps et que nous devrions l’imiter en ce qui concerne le dialogue avec le prochain. (36) Pour sa part, le père Anselme Chiasson écrivait le suivant dans le Bulletin de la SSTA en avril 1968 :

On peut dire que M. Blanchard, décédé le 14 janvier dernier, chargé d’œuvres et de mérite, demeurera dans notre histoire le modèle d’un homme de cœur et d’actions, une de nos belles figures acadiennes.(37)

Un autre fervent patriote et grand travailleur pour le relèvement des Acadiens de la province, le père Charles Gallant, s’est exprimé ainsi suite au décès de son ami et compatriote :

Que nous prêchait monsieur Blanchard? Le travail, la ténacité, le vrai patriotisme. Souvent il a pu nous laisser mal à l’aise; en face de notre paresse intellectuelle, de notre indifférence, il aurait voulu nous voir faire plus d’efforts dans les sentiers de la vie nationale. Monsieur Blanchard n’a pas eu honte, n’a pas eu peur d’afficher ce qu’il était : un Acadien à l’âme bien française. Il a bien compris, il l’a prêché, que ce n’était pas en se cachant sous un faux manteau qu’on pouvait avancer dans la vie – il n’a jamais eu honte de ses origines acadiennes et aujourd’hui l’État lui rend un grand hommage, nous dit qu’il avait parfaitement raison. (38)

Quels beaux éloges pour marquer le passage d’un si grand Acadien !

 

En tournant les pages de l’histoire, on rencontre des peuples qui, moins persécutés que le peuple acadien, ont abandonné leur langue et souvent leur foi, mais où ailleurs rencontre-t-on un autre peuple qui ait résisté aussi longtemps et aussi victorieusement aux persécutions contre sa langue?

(J. Henri Blanchard, Congrès de la langue française, Québec, 1937)

_____________________________________

29. Francis C. Blanchard, L’oeuvre de Joseph-Henri Blanchard (1881-1968), 1998, p. 17.

30. Francis C. Blanchard, L’oeuvre de Joseph-Henri Blanchard (1881-1968), 1998, p. 3.

31. Tanton E. Landry, « La vie et l’oeuvre de Joseph-Henri Blanchard », v.o. p. 21, supra p. 23-24.

32. Extrait d’un hommage rendu J. Henri Blanchard lors de la remise d’un doctorat l’Université Saint-Dunstan, le 11 mai 1965 et publié dans Vie française, revue du Conseil de la vie française en Amérique, Québec, vol. 19, nos 11-12, juillet-août 1965, p. 356.

33. Propos du père Charles Gallant, Histoire de la Société Saint-Thomas-d’Aquin de l’Île-du-Prince-Édouard, 60e, 1919-1979, p. 18 et cité par Francis C. Blanchard dans son manuscrit L’oeuvre de Joseph-Henri Blanchard (1881-1968), p. 4.

34. Extrait de l’éditorial du 15 janvier 1968 du journal The Guardian de Charlottetown écrit par Frank Walker et cité par Francis C. Blanchard dans son manuscrit L’oeuvre de Joseph-Henri Blanchard (1881-1968), p. 50-51.

35. Extrait d’une lettre écrite par le sénateur Heath MacQuarrie qui fut publiée le 18 janvier 1968 dans The Guardian de Charlottetown et cité par Francis C. Blanchard dans son manuscrit L’oeuvre de Joseph-Henri Blanchard (1881-1968), p. 52.

36. Extrait d’une lettre du diacre Cyrus J. Gallant au rédacteur de L’Évangéline, le 26 mars 1968.

37. Père Anselme Chiasson, Le Bulletin de la SSTA, Summerside (Î.-P.-É.) avril, 1968.

38. Extrait d’un texte écrit par le père Charles Gallant suite au décès du professeur Blanchard et cité dans L’oeuvre de Joseph-Henri Blanchard (1881-1968), p. 48-49.

Un chef acadien à l’extérieur de son royaume insulaire

2006 par David Le Gallant

David Le Gallant

 

Entamons avec un extrait de lettre qu’a envoyée le père Clément Cormier à Jérémie Pineau, le 29 septembre 1981, treize ans après la mort de J. Henri Blanchard :

 Il y aurait beaucoup à écrire au sujet de cet homme remarquable. Je me suis limité à ce qui me paraît l’aspect probablement le plus productif de sa carrière : ses rapports avec l’extérieur. C’est typique de l’homme. Il n’hésitait pas à sortir, à maintenir des contacts avec les grandes associations nationales. Il naviguait à l’aise dans les grands centres : Québec, Montréal, Ottawa. Là, il prenait des idées d’où allaient germer des initiatives bénéfiques aux Acadiens de l’Île; là, il établissait des liaisons sympathiques dont il saurait tirer profit pour les siens. Il fut le meilleur ambassadeur des Acadiens de l’Île. (39)

 Son tout premier article à l’extérieur de sa province natale semble avoir été « Les écoles acadiennes de l’Î.-P.-É. » publié en mai 1918 dans la revue québécoise Le Petit Canadien. On reconnaît son influence indubitable et ses «liaisons sympathiques» à l’extérieur à partir du discours qu’il a fait au deuxième Congrès de la langue française à Québec en 1937 dont voici un extrait des plus saillants qu’il faut reproduire in extenso malgré la répétition de certains passages ailleurs dans cette édition :

 Nous souffrons d’une pénurie extrême de chefs et de dirigeants avec toutes les conséquences qui en découlent. Si nous avions ces chefs si nécessaires aujourd’hui, il ne serait pas encore trop tard pour endiguer les flots envahisseurs qui menacent de plus en plus de nous engloutir. Nous avons bien la Société Saint-Thomas-d’Aquin qui recueille quelques fonds et qui paie les études secondaires de deux élèves. Mais c’est si peu en présence des dangers qui nous assaillent de tous côtés. Si nous voulons préparer ces chefs si nécessaires et sans lesquels nous allons infailliblement disparaître comme groupe de langue française, il nous faudra marcher bien plus rondement et bien plus vite que cela; autrement il sera bientôt trop tard.

C’est peut-être à partir de ce moment-là que le nom du professeur J. Henri Blanchard devient synonyme avec l’octroi de bourses dites acadiennes provenant du Québec pour endiguer les dangers qui assaillent de partout. L’auteur de cette rubrique est un des récipiendaires de la «bourse acadienne» offerte par le Collège Sainte-Anne-de-La-Pocatière. Le professeur Blanchard a marché bien rondement et s’est dépensé corps et âme pour que nos jeunes Acadiens à l’Île-du-Prince-Édouard puissent faire en sorte que nous ne disparaissions pas comme groupe de langue française, comme il l’exprimait devant les congressistes de Québec et c’était seulement une des
facettes du travail acharné qu’il prodiguait à l’extérieur pour les siens. Voici ce que le président du Comité permanent de la Survivance en Amérique disait en 1951 :

Les nombreuses bourses qu’il a doucereusement décrochées du Québec, les professeurs qu’il a obtenus pour vos cours d’été, les volumes et faveurs qu’il a sollicités toujours avec succès, disent avec quelle sincérité indéfectible il s’est dépensé à votre service. (40)

Sa sincérité indéfectible pas seulement lui a attiré de nombreuses accolades mais des résultats fort prisés. Ayant frappé aux portes des maisons d’enseignement du Québec grâce à l’encouragement de ses auditeurs, il réussit en 1937 à décrocher des bourses pour sept jeunes et en 1939, au nombre de 22. Partout, les institutions québécoises accueillent à bras ouverts cet homme plutôt court, au torse solide, qui vient d’avoir 56 ans. … Sa personnalité engageante, son dynamisme irrésistible, l’aident grandement dans ses démarches. (41) On disait que le professeur Blanchard avait opéré des merveilles à l’extérieur au profit de la gent acadienne de sa province.

Pensait un jour ce professeur de Pennsylvanie qui observait J. Henri Blanchard plaider sa cause pour l’obtention d’une bourse acadienne devant un recteur plutôt impassible du Collège Jean-de-Brébeuf : Que de pauvres diables peuvent tenter pour sauver un petit peuple, sa foi, sa langue. Jusqu’au bout, Blanchard ferait son possible. Il se tut, résigné à un refus. La réponse du recteur fut lapidaire :«Très bien, nous en prendrons deux.» (42)

Ce «grand quêteux», comme on appelait alors le professeur Blanchard, n’a pas resté sur ses lauriers. Son influence à l’extérieur continue à démontrer sa «sincérité indéfectible» pour la cause acadienne dans une francophonie plus large. À l’extérieur de sa province, il fut l’un des fondateurs en 1937 du Conseil de la Vie française dont il demeura membre jusqu’à son décès. Il a été le vice-président général de la Société nationale des Acadiens. En 1948, le premier ministre du Canada le nomme membre de la Commission du district fédéral à Ottawa.

On oublie parfois l’oeuvre du professeur Blanchard auprès de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (43) qui avait adopté le «petit peuple de l’Île-du-Prince- Édouard» comme un fils de prédilection. À l’époque de la fin de la guerre, c’est le professeur J. Henri Blanchard et le juge Aubin-Edmond Arsenault qui sont les chefs acadiens à l’Île-du-Prince-Édouard. D’une part, l’évêque James Boyle ne favorise pas la formation de séminaristes de langue française et d’autre part, les Acadiens de l’Île ont grand besoin de prêtres, d’instituteurs et d’institutrices de leur langue.

C’est au conseil général de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal que la conversation à ce sujet débute avec le juge Arsenault dès le 26 septembre 1944 tandis que le professeur Blanchard arrive le 10 octobre avec un petit groupe d’Acadiens, entre autres, Calixte Savoie, de la Société mutuelle de l’Assomption et le frère Antoine Bernard, connu pour son livre Le Drame Acadien (1936). D’après Robert Rumilly, J. Henri Blanchard est plus optimiste que le juge Arsenault car il se fonde sur la forte «natalité acadienne» bien que la plupart des Acadiens soient assimilés. Franc, le professeur annonce que depuis 65 ans, les jeunes Acadiens aspirant au sacerdoce sont refusés dans le diocèse de Charlottetown. Il faut des bourses pour les faire admettre au séminaire ainsi que pour des jeunes filles qui veulent aller dans des couvents pour revenir à l’Île comme institutrices. Il y a le problème aigu des Irlandais et des Acadiens, deux peuples «fils de martyrs contre fils de martyrs». Et Calixte Savoie expose la situation des Acadiens du Nouveau-Brunswick. Enfin grâce au petit groupe accompagnant J. Henri Blanchard, les directeurs généraux élaborent un programme de bourses. En partant, J. Henri Blanchard, tout ému, ne sait quoi dire sauf : Vous êtes magnifiques… (44)
J. Henri Blanchard arrivera à la Saint-Thomas-d’Aquin pour leur dire : Nous ne sommes plu seuls ! (45)

On commença à réaliser que même si la situation était très sérieuse, grâce à des «pauvres diables» comme l’optimiste J. Henri Blanchard, elle n’était plus désespérée. Il y avait une possibilité de renaissance. Et voilà pourquoi de partout on a appelé J. Henri Blanchard «un homme de la renaissance», et avant tout, de la renaissance acadienne à l’Île- du-Prince-Édouard! Voilà aussi pourquoi le père Clément Cormier disait que J. Henri Blanchard fut le meilleur ambassadeur des Acadiens de l’Île (46). Souvent on s’aperçoit que le premier déclic de la réalisation de notre mission sur terre trouve sa source chez les autres. Dans un sens, ce fut l’énigme que ce phénix Blanchard allait divulguer pour lui-même.

 

_______________________________________

39. Père Clément Cormier, Lettre Jérémie Pineau, le 29 septembre 1981.

40. Extrait du discours de l’abbé Adrien Verrette, président du Comité permanent de la Survivance en Amérique, Compte rendu de la Convention Nationale Acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard tenue Baie-Egmont (Î.-P.-É.), le 1er août 1951, p. 10.

41.Cécile Gallant, «L’oeuvre de J.-Henri Blanchard», dans La Petite Souvenance, no. 14, juin 1986, p. 16 et 17. (Article issu d’une conférence présentée à Moncton le 26 octobre 1985 lors du colloque qui soulignait le 25e anniversaire de la Société Historique Acadienne de Moncton).

42. Extrait de l’article de Ubalde Baudry titré « J.-Henri Blanchard de l’île du Prince-Édouard» et sous-titré «Quelques souvenirs» dans Vie Française, vol. 22, nos 9-10,mai-juin 1968, p. 228.

43. L’information qui suit provient de Robert Rumilly, Histoire de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, L’Aurore, Montréal, 1975, p. 533-536.

44. Ibid., p. 535.

45. Ibid., p. 535.

46. Père Clément Cormier, Lettre Jérémie Pineau, le 29 septembre 1981 (voir note 39)

Défenseur intrépide de la vie acadienne

2006 par Edmond Gallant

Edmond Gallant

 

J. Henri Blanchard fut un des plus grands patriotes acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard. Cécile Gallant l’a bien dit dans son article intitulé «L’Oeuvre de J.-Henri Blanchard» :

Professeur, historien et animateur des plus dynamiques pendant plus d’un demi-siècle, Blanchard a contribué de façon significative à la survivance acadienne dans l’Île. (48)

En 1916, au congrès de l’Association des instituteurs et institutrices acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard, M. Blanchard présenta pour la première fois une étude sur la situation des Acadiens dans la province. C’est ainsi que commença son engagement extraordinaire pour la survivance acadienne dans l’Île-du-Prince-Édouard.

M. Blanchard comprenait, tout comme les autres chefs de file de l’époque, que la survivance du fait français sur l’Île-du-Prince-Édouard se trouvait chez les jeunes Acadiennes et Acadiens qui s’instruisaient dans les petites écoles. Comme l’a si bien dit Jérémie Pineau :  La bonne nouvelle que le vénérable professeur prêchait, c’était l’éducation de nos jeunes Acadiens. (49) Il fallait donc stimuler en eux un intérêt plus grand et un amour pour le français, car autrement, on risquait de les perdre.

C’est ainsi qu’en congrès annuel à Palmer-Road en 1929, les institutrices et instituteurs acadiens décidèrent d’organiser un premier concours de français qui devait avoir lieu au printemps de 1930 dans chacune des écoles acadiennes. L’organisation même du concours fut laissée aux soins de M. Blanchard, assisté de Marin Gallant, inspecteur des écoles acadiennes, et de l’abbé Nazaire Poirier, professeur au Collège Saint-Dunstan. Ceux-ci devaient préparer et administrer le projet. Surtout, ils auraient la tâche de faire la correction de toutes les copies des élèves qui y participeraient.

Ce premier concours fut tellement bien réussi qu’on décida de le continuer. Ces examens étaient basés sur un programme d’étude déterminé : grammaire française, composition française et un peu d’histoire acadienne. Grâce au travail ardu de Henri Blanchard et autres personnes intéressées, ces concours se continuèrent pendant plusieurs années. Ils jouèrent un rôle important pour l’avancement des jeunes et la survivance acadienne dans notre province.

 En 1937 avait lieu à Québec le deuxième Congrès de la langue française au Canada, Le professeur Blanchard avait été invité à y exposer la situation des écoles acadiennes et de l’enseignement du français à l’Île-du-Prince-Édouard. Dans une conférence très bien préparée, il a profité de la chance unique qu’on lui donnait afin de décrire de façon très claire la situation précaire des Acadiens et de l’éducation dans sa province. C’est l’occasion du discours dans lequel on trouve le fameux passage qui débute avec «Nous souffrons d’une pénurie extrême…» (50)

Ayant insisté sur les difficultés que les élèves acadiens éprouvaient à poursuivre leurs études dans la langue française après leur sortie des petites écoles de l’Île, il expliqua
que, sans plus d’instruction formelle dans la langue française, la cause acadienne parmi les Acadiens de l’Île serait bientôt perdue. Après ce discours émouvant, ses confrères congressistes l’encouragèrent à aller frapper aux portes des institutions d’enseignement du Québec afin de leur demander d’accorder des bourses d’études pour les Acadiens de l’Î.-P.-É. C’est ce qu’il fit au courant des quelques années suivantes.

On l’accueillit à bras ouverts. Le Collège Sainte-Anne-de-La- Pocatière, le Collège de Lévis, le Petit Séminaire de Québec, l’Académie commerciale de Québec, les collèges de Trois-Rivières, de Nicolet, de Joliette, de l’Assomption, de Saint-Laurent, de Sainte-Thérèse, et de Jean-de-Brébeuf ont accepté d’offrir, dès 1937, des bourses aux jeunes de l’Île-du-Prince-Édouard. M. Blanchard revint à l’Île le cœur débordant de joie. Immédiatement, il se mit à la recherche de candidats intéressés à aller au Québec poursuivre leurs études. Au début, il n’en trouva que sept. Ces sept premiers boursiers furent Emmanuel Richard, Joseph LeClair et Sylvère Gallant, tous trois devenus prêtres, et Albert Gallant, Nazaire Poirier, François Arsenault et Théodore Gallant. L’année suivante, douze boursiers s’en allaient étudier au Québec. En 1939, grâce à la détermination et à la persévérance du professeur Blanchard, vingt-deux jeunes de notre province avaient choisi d’aller suivre des cours classiques dans des maisons d’enseignement québécoises. L’appui généreux de celles-ci allait se continuer au cours des trois décennies suivantes.

Aussi, à chaque année après 1938, plusieurs couvents et autres institutions ont également accepté des filles acadiennes de l’Île. Ainsi, grâce à cet appui généreux, un bon nombre d’entre elles sont devenues religieuses.

Dans ces maisons d’enseignement  québécoises on a toujours reçu le professeur Blanchard avec la plus grande sympathie. Sa personnalité en général, et plus particulièrement son grand dynamisme, l’aidaient énormément. Dans un texte qu’il a écrit, il nous raconte
de quelle façon on l’avait accueilli :

En 1937 et en 1939, je me suis fait le délégué des Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard … auprès des collèges classiques, les académies, Université (sic), couvents et autres maisons d’éducation du Québec, leur demandant de faire un grand acte de charité pour les Acadiens de l’Île et prendre gratuitement des élèves acadiens dans leurs institutions. Pas un seul refus ne fut enregistré. (51)

Les dirigeants du Collège Saint-Joseph de Memramcook étaient également très indulgents envers M. Blanchard. Dans une lettre qu’il lui a envoyée le 15 septembre 1944, le père Clément Cormier écrivait :

Nous refusions des élèves depuis un mois quand votre télégramme m’est arrivé. Le R. Père Supérieur était absent, et j’ai pris sur moi de vous faire envoyer une réponse affirmative, me disant: «On ne peut rien refuser à M. Blanchard». (52)

Le Collège Sacré-Cœur à Bathurst et le Collège Sainte-Anne à la Pointe-de-l’Église furent également très généreux en accordant, eux aussi, des bourses aux jeunes de l’Î.-P.-É.

 Cette initiative de trouver des bourses pour la jeunesse acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard est, sans aucun doute, la plus grande contribution que Henri Blanchard a faite pour la survivance acadienne dans notre province. L’attribution de
ces bourses se continua jusqu’à la fin des années 1960. Plusieurs jeunes Acadiennes et Acadiens ont donc pu bénéficier de ces bourses au Québec et dans les provinces Maritimes. Grâce aux efforts de ce travailleur infatigable, toute une phalange de gens instruits sont revenus œuvrer auprès de la population acadienne de l’Île-du-Prince- Édouard. (53) Une fois de retour dans leur province natale, ces jeunes ont pu contribuer davantage au développement des leurs.

Il faut aussi dire que M. Blanchard était le grand défenseur des droits acadiens. Lorsqu’il visitait une localité, les gens remplissaient la salle où il adressait la parole. Là, ces personnes l’écoutaient relancer l’appel au combat pour la survivance de l’identité acadienne, appel qu’il a répété tout au long de sa vie.

Dans un article publié dans l’Évangéline le 17 juin 1948, Emery LeBlanc parlait ainsi de la contribution remarquable de cet homme vis-à-vis la survivance acadienne dans sa province : 

L’essor remarquable de vie nationale que les étrangers admirent tant chez les Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard lui est directement attribuable. Ses activités avec la Société Saint-Thomas d’Aquin, ses concours de français et ses bourses lui ont attiré la reconnaissance non seulement des Acadiens de l’Île mais de tous les Français. (54)

Face à son travail immense pour la survie du peuple acadien à l’Île-du-Prince-Édouard, le professeur Blanchard méritait certainement de telles paroles élogieuses!

 

Le décoré d’aujourd’hui a été  intimement mêlé à toutes les luttes nationales depuis près de 50 ans.  Pratiquement toutes nos oeuvres de relève et de survivance ont bénéficié de son dévouement, de ses sages conseils et de ses directives éclairées… La probité, la compétence et le dévouement de ce grand patriote sont reconnus de toute la population au milieu de laquelle il a vécu sa féconde carrière…  Les postes qu’il a occupés dans les divers mouvements sociaux et nationaux, la grande confiance qu’il a toujours inspirée aux siens dans tous les efforts de préservation et de développement du patrimoine français et catholique le classent parmi les plus vaillants défenseurs de la cause française chez nous et à l’étranger.

(Alban Daigle, chef du secrétariat de la Société nationale des Acadiens,
lors de la remise en mai 1960 de sa plus haute distinction : l’Ordre de la Fidélité acadienne)

__________________________________

47. Extrait de l’inscription sur un bronze en hommage au professeur Blanchard lorsque le Conseil de la vie française en Amérique lui a décerné le Prix Samuel-de-Champlain, le 8 septembre 1967.

48. Cécile Gallant, «L’Oeuvre de J.-Henri Blanchard» dans La Petite Souvenance, no. 14, juin 1986, p. 12. (Auparavant provenant d’une conférence présentée Moncton, le 26 octobre 1985 lors du colloque soulignant le 25e anniversaire de la Société Historique Acadienne de Moncton.)

49. Jérémie Pineau, «Portraits de J.-Henri Blanchard», La Petite Souvenance, no. 5, mai 1981, Société Historique Acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard, p. 13.

50. Voir l’article « Un chef acadien l’extérieur de son royaume insulaire », supra,  p.11.

51. Texte écrit par J. Henri Blanchard et cité par Francis C. Blanchard dans son manuscrit L’oeuvre de Joseph-Henri Blanchard (1881-1968), p.35.

52. Extrait d’une lettre du p re Clément Cormier provenant de l’Université Saint-Joseph, Memramcook et datée le 15 septembre 1944.

53. Jérémie Pineau, «Portraits de J.-Henri Blanchard» dans La Petite Souvenance, no 5, mai 1981, Société Historique Acadienne de l’Î.-P.-É., mai 1981, p. 12

54. Texte écrit par Emery LeBlanc qui est paru dans L’Évangéline, le 17 juin 1948.

J.-Henri Blanchard de l’île du Prince-Édouard

2006 par Ubalde Baudry

 Ubalde Baudry

 

…Le 14 janvier dernier, la race perdait un autre de ses fidèles serviteurs : J.-Henri Blanchard, de Charlottetown. À peine a-t-on signalé son décès. … C’est au congrès de la langue française à Québec, fin juin 1937, que nous avons rencontré Blanchard. C’était un homme plutôt court, au torse solide. Il venait d’avoir 56 ans. Il avait une femme dévouée–elle vit toujours–et sept enfants à nourrir. Bien connu chez lui, il ne l’était pratiquement pas du reste du pays. Il devait parler de l’enseignement du français dans sa province natale. Comme nombre de braves congressistes, il était probablement venu à ses frais.


…Un soir, nous cherchions la maison de Blanchard, celle qu’il n’avait pu acheter pour quelques milliers de dollars qu’en empruntant sur ses polices d’assurance … Par la fenêtre, nous l’aperçûmes penché sous la lampe, crayon en main, devant une liasse de papiers. Il était à corriger l’examen du concours de français! C’est qu’il avait pris sur lui d’en organiser un tous les ans dans l’Île. Il accomplissait tout, même la tâche de quêter des dons pour ce concours. Avec trois cents piastres, il parvint à en solder les frais, correspondance, etc. et à acheter les volumes nécessaires à ajouter à ceux qu’il avait reçus pour récompenser les concurrents. En 1937, à Québec où il fut un des fondateurs du Conseil de la vie française et dont il demeura membre jusqu’à sa mort, il avait rencontré les gens qu’il fallait. Il s’imposait maintenant de faire plus que le concours de français…


Apparemment, il avait en tête tout le cadastre de la province. Il faut l’avoir parcourue avec lui. Au long des routes, il indiquait, ici une terre défrichée par un Acadien, celle-là par un colon de lord Selkirk; ici le propriétaire est un Anglais, les deux terres suivantes sont à des Écossais catholiques, etc. Cela était accompagné du numéro initial des lots, des limites des paroisses, du partage des comtés et des districts électoraux, de l’origine des noms … Ainsi : Belfast, au sud-est de Charlottetown, n’est pas emprunté à l’Ulster; c’est la corruption de ce que les Français, avec raison, avaient baptisé Belle-Face.


…Que d’autres arrêts intéressants, pour saluer ici une vieille Acadienne qui faisait les plus belles catalognes; pour saluer là la famille Buote qui, de 1893 à 1913 (sic), publia à Tignish L’Impartial, l’unique journal français de l’île (Blanchard en possédait la collection); ou encore pour rencontrer, à la «brunante» le député provincial Marin Gallant. Celui-ci, pour nous recevoir, apporta tout simplement une lampe à pétrole de la cuisine … Devant un champ, Blanchard signale qu’en 1871, la charrue d’un nommé Barry y frappa un objet métallique. C’était une cloche donnée par Louis XIV. En 1758, les Acadiens de l’île Saint-Jean (nom en vigueur jusqu’au 26 novembre 1798), sous le coup de leur déportation, l’avaient enfouie là. Arrivé à l’église de Rollo Bay, Blanchard dit : «La cloche est ici». Nous montons dans le clocher, mais nous ne pûmes soulever la trappe pour atteindre l’inscription de la relique. Peu après, nous étions à l’autre bout de l’île, et, comme écoliers en vacances, nous montions dans le phare du cap Nord. Chose incroyable, il avouait que c’était la première fois qu’il y montait; et là-haut, face à la mer, il expliqua certains passages des Voyages de Cartier. Il y a un endroit où il oublia de nous conduire, c’est à la maison rendue célèbre par Anne of Green Gables de Mme Montgomery, le livre sur l’île du Prince-Édouard le plus connu des anglophones. Pouvait-il soupçonner que cette maison deviendrait lieu de pèlerinage littéraire? Partout notre guide était accueilli avec cordialité. C’était toujours «Monsieur Blanchard» ou «Professor Blanchard». Dans toute l’île, il retrouvait d’anciens élèves.


Cette considération générale ne lui inspira pas le goût de la politique, même si son père fut très longtemps député à la législature. Actuellement, un fils de Blanchard y est ministre du Travail. Il y avait au sénat, en 1925, deux vacances pour l’île. À la page 58 de son Histoire des Acadiens … Blanchard raconte la campagne du Canada français et son insuccès pour y faire nommer un Acadien. Il ne dit pas que l’homme tout désigné était son père. Peu après, il y eut des élections fédérales, et ce père, pour n’y point participer comme autrefois, partit en voyage. Le hasard voulu(sic) qu’un soir, le fils rencontra dans son wagon privé le premier ministre en tournée électorale à l’île. Comme le politicien était content de le voir! Il tenait à lui expliquer pourquoi on avait préféré un autre à son père. Si le très honorable William Lyon Mackenzie King avait une très grande vénération pour sa mère, Blanchard n’en avait pas moins une très grande estime pour son père. Il n’accepta pas les arguments apportés. L’autre s’en plaignit, et Blanchard lui rappela qu’il n’avait pas abordé le sujet, mais puisqu’il en était question il dirait ce qu’il en pensait. Les deux devaient connaître un conseil de Shakespeare, dans Hamlet : «Beware of entrance to a quarrel, but, being in, » etc. Blanchard le suivait à fond. Le ton ne baissait pas, et l’Acadien ne laissait toujours pas tomber son père. Alors, le chef libéral enfourcha la dignité : «Vous oubliez à qui vous parlez.» — «Ah non! À vos yeux, je ne suis peut-être qu’un petit maître d’école. Aux miens, vous n’êtes pas autre chose que Billy King.» N’empêche que, des années plus tard, Billy King le nomma représentant de sa province sur la Commission de la capitale fédérale. C’était plutôt honorifique, mais Blanchard en profita, les quatorze ans qu’il vint siéger à Ottawa, pour aller fouiller aux archives nationales.


Le petit maître d’école qui étudia à Guelph et à Paris, qui fut diplômé par les universités de Toronto, de la Sorbonne et de Laval, qui était docteur honoraire de Laval et de Saint-Joseph, qui assista pendant plus de soixante ans aux congrès des instituteurs acadiens de l’Île, qui, après plus de cinquante ans d’enseignement, termina sa carrière simple principal-adjoint; ce petit maître d’école qui apportait son dîner avec une banane comme dessert; ce petit maître d’école qui peina aux aciéries de Sydney pour gagner ses cours atteignit-il le sommet de la considération lorsqu’on lui décerna le prix Champlain l’automne dernier? Peut-être pas si on en juge — où était la Presse canadienne?– – par le compte rendu des funérailles du Guardian de Charlottetown. On y repère plusieurs des boursiers de la Société Saint-Thomas-d’Aquin. L’un deux, en présence de l’évêque et de plusieurs dignitaires ecclésiastiques, prononça l’oraison funèbre, … Parmi les porteurs honoraires, on note le lieutenant-gouverneur MacDonald, le premier ministre Campbell, le père de celui-ci, ancien premier ministre et juge en chef de la province, Aubin-E. Arsenault, presque centenaire, ancien premier ministre et ancien juge en chef, le maire Cox, etc. Au moins un des ministres était porteur d’office. Il semble que tout le cabinet et une bonne partie de la députation étaient là, sans compter d’ex-députés et d’ex-ministres, comme Henri Wedge (Aucoin), un Acadien prospère. … Ajoutons que l’octogénaire Shaw, chef de l’opposition et ancien premier ministre, sans fausse honte, le brave homme, laissait couler ses larmes. … En somme, toute la province était en deuil et lui rendait un dernier hommage.


Vaguement eut-on conscience que Joseph-Henri Blanchard était un grand homme, un grand homme qui s’ignorait?


 

(Tiré d’un hommage que Ubalde Baudry a rendu, en quelques souvenirs, au professeur J. Henri Blanchard, dans la Vie Française, revue bimestrielle du Conseil de la vie française en Amérique, Québec, vol. 22, nos 9-10, mai-juin 1968, p. 225-232)

 

La vie et l’oeuvre de Joseph Henri Blanchard

2006 par Tanton E. Landry

parachevé par Tanton E. Landry 

Professeur J. Henri Blanchard

 

Chapitre 1 : Les premières années

 Sa naissance; l’influence de ses grands-parents; la famille déménage à Duvar; Jérémie se lance dans la vie politique; les échecs et les succès de Jérémie; l’influence de la vie politique sur Henri; Jérémie se remarie.

 

L’année 1881 est une date importante dans l’histoire de la survivance du peuple acadien. C’est cette année-là qu’un grand nombre d’Acadiens, venus de tous les coins des provinces Maritimes, se sont réunis dans le village de Memramcook, Nouveau-Brunswick, en vue d’assister à la première Convention nationale des Acadiens. Pendant deux jours en juillet, à l’intérieur du petit Collège Saint-Joseph, ils ont discuté des problèmes et des intérêts communs et connus de tous : agriculture, langue, éducation et bien d’autres sujets encore, mais tous intimement liés à leur existence quotidienne difficile et souvent précaire. L’histoire nous dit bien que cette première grande réunion a été un des premiers événements significatifs dans la renaissance acadienne. Il s’agit d’une période cruciale où les Acadiens se cherchaient éperdument une vie meilleure dans un monde anglophone qui se modernisait rapidement autour d’eux et qui risquait de les enfouir à tout jamais avec leur langue, leur foi et leurs valeurs particulières.

Les quelques délégués partis de l’Île-du-Prince-Édouard pour participer à ces sessions d’études ne pouvaient pas savoir que, quelques semaines plus tôt, était né près du village de Rustico un enfant qui plus tard se chargerait presque à lui seul de fouetter, de réveiller et de faire revivre la fierté acadienne chez un grand nombre de ses compatriotes insulaires. Encore plus, il porterait au loin son
cri d’alarme pour la survivance française de cette petite minorité d’Acadiens isolés dans sa province natale.

C’est le 16 juin 1881, à Oyster Bed Bridge dans la paroisse de Rustico, que Joseph Henri Blanchard a vu le jour. Il était le premier enfant de Jérémie et Domitilde (Gallant) Blanchard. Le lendemain de son arrivée, on l’avait déjà porté chez le curé de la paroisse Saint-Augustin, l’abbé Rodolphus MacPhee, pour le faire baptiser comme le voulait la pratique religieuse. C’est dans son presbytère que le curé MacPhee a exécuté les rites d’usage pour faire de lui un nouveau membre de l’Église. Monsieur Blanchard expliquait plus tard qu’il avait ainsi reçu le baptême dans le presbytère et non pas dans l’église puisque le curé était indisposé par la maladie et ne pouvait pas se rendre à l’église pour la cérémonie.

Lieu de naissance (1881) de J. Henri Blanchard à “La Batture” aujourd’hui Oyster Bed Bridge. Cette maison fut transportée ici de son site original à 1 km plus loin.

 «Il faut savoir et connaître ce que nous sommes, les Acadiens.»
J. Henri Blanchard, devant le Congrès des Instituteurs acadiens à Rustico, 1934

Ce sont les grands-parents paternels, Sylvestre et Virginie (Doucet) Blanchard, qui se sont alors inscrits dans les registres de la paroisse comme parrain et marraine du nouveau-né. Le père de l’enfant, Jérémie, était enfant mâle unique. Il avait épousé Domitilde Gallant le 1er juin 1880 et le jeune couple avait établi demeure chez Sylvestre. On peut bien croire que cette naissance d’un premier petit-fils apportait une joie immense au cœur du grand-père Sylvestre et de sa femme qui voyaient ainsi apparaître une
nouvelle génération de la progéniture Blanchard.

Au sein de cette famille heureuse, Joseph Henri a bientôt subi l’influence de ses grands-parents autant et peut-être davantage que celle de Jérémie et de Domitilde. Sylvestre était charpentier de métier et, paraît-il, un artisan de talent. Pour lui, ce qui comptait était de toujours faire un travail de qualité; donc, à se faire plaisir à lui-même autant qu’à son client. Il prétendait que s’il valait la peine de faire un travail quelconque, il fallait le faire aussi bien qu’on le pouvait. Jérémie sera lui aussi charpentier, fabriquant à son tour des meubles de choix selon les bons conseils offerts
par Sylvestre.

Église Saint-Augustin, du Rustico historique, construite en 1838, la plus vieille église catholique et acadienne existante à l’Île.

Si l’enfant Henri se sentait impressionné par la présence de ces deux hommes de la famille, il était encore plus marqué par celle de sa grand-mère, Virginie. Cette femme maladive n’avait profité sans aucun doute que de peu d’instruction formelle, mais elle savait au moins lire. Et surtout, elle savait conter à son petit-fils des histoires merveilleuses de tous les genres. Avec le passage des années, elle en ferait autant pour les autres enfants de Jérémie, car Domitilde verrait naître dix autres enfants après Henri. La culture personnelle que possédait cette dame, ce bagage d’histoires et de contes qu’elle avait ramassé au fil des années, a servi à piquer la curiosité du jeune garçon. Au moyen de ses récits captivants, Virginie se permettait de lui parler et de lui faire connaître les grands personnages de la Bible et ceux de l’histoire du monde. C’est bien évident que ce fut là que Henri a commencé à développer ce goût exceptionnel pour la recherche qu’il a poursuivie tout au long de sa vie et
cette nécessité et ce besoin qu’il ressentait à lire constamment, à approfondir et à en savoir plus long sur tout et à propos de tout.

De sa mère Domitilde, nous savons peu de choses. Fille d’Ignace Gallant et de Domitilde Buote de Rustico, elle est née dans une famille de treize enfants qui ont tous atteint un âge fort respectable sauf
Domitilde elle-même, morte à 62 ans en 1918, épuisée par la maladie et par les besognes de la vie difficile en

Domithilde Gallant, mère de J. Henri Blanchard

cette période. Il faut bien croire qu’elle fut une bonne mère comme la plupart des mères acadiennes de l’époque, capable en tout, généreuse en sa personne, travaillant de longues heures chaque jour pour le bonheur des siens. Mentionnons aussi qu’un de ses frères, Isidore, est devenu le premier médecin acadien de l’Île-du-Prince- Édouard.Malgré les fruits du travail fort satisfaisant à la charpenterie qu’accomplissaient Sylvestre et Jérémie, la famille Blanchard, tout comme bien d’autres familles acadiennes de la région de Rustico, avait beaucoup de difficulté à vivre confortablement. C’est pour cette raison qu’au mois de mai 1882, alors que Henri n’avait que onze mois, son grand-père réussit à se procurer cent acres de terre d’un propriétaire anglais, Martin Lynch, sur le chemin de Duvar dans la partie ouest de l’Île et que la famille au complet quitte alors Rustico pour se rendre dans la paroisse Saint-Antoine-de-Padoue de Bloomfield. Nous constatons d’ailleurs que la famille Blanchard n’était pas la seule à trouver la vie agricole difficile et insatisfaisante sur les petites terres que les Acadiens travaillaient à la sueur de leur front. De plus, assez souvent les terres ne leur appartenaient même pas. En effet, une soixantaine de familles acadiennes sont parties de Rustico en même temps que celle des Blanchard pour s’établir dans la région de Bloomfield.

Soulignons ici que ce fameux problème de la pénurie de terres chez les Acadiens de l’Île existait depuis le temps de la conquête par les Anglais au siècle précédent. C’est certain que Sylvestre avait connu le bien populaire curé de Rustico, l’abbé Georges-Antoine Belcourt, qui y est arrivé en 1859, et qu’il avait subi son influence comme tous les Acadiens de la région de Rustico. Cet homme fort exceptionnel, car l’influence de l’abbé Belcourt s’est fait sentir dans les affaires quotidiennes de ses paroissiens tout autant que dans leur vie spirituelle, avait vite fait de constater la situation précaire et quasi impossible existant chez les siens, situation causée surtout par le manque de terres fertiles. Il reconnaissait plus que quiconque l’incapacité du père de famille acadien de faire vivre de son travail sa famille parfois très nombreuse. Ainsi l’abbé Belcourt avait encouragé un bon nombre de jeunes familles de la paroisse à quitter les lieux et à se diriger vers la province du Nouveau-Brunswick et du Québec, endroits où les gouvernements provinciaux offraient d’immenses terrains vierges destinés à la colonisation.

Établie définitivement à Duvar, la famille Blanchard avait maintenant toute une nouvelle vie devant elle. Toutefois, l’achat de cette terre de cent acres exigeait un labeur physique considérable de la part de Sylvestre et de Jérémie pour qu’elle soit exploitée à pleine capacité. Ainsi ils ont décidé d’abandonner leur travail dans la charpenterie pour se consacrer à plein temps au développement de leurs champs. Mais la réputation bien méritée d’artisans qualifiés des deux Blanchard ne pouvait pas empêcher les voisins de profiter à l’occasion de leurs mains habiles pour faire faire les réparations d’usage à leurs wagons lourds et à leurs voitures légères. On peut bien imaginer qu’à mesure que l’enfant Henri grandissait, il se sentait lui aussi attiré à l’atelier de travail de ces deux hommes qu’il admirait tant. D’eux, il apprendra à manipuler fort habilement scie et marteau. Même, tout au long de sa vie, Henri Blanchard allait faire voir un certain talent pour ce genre de travail. Son frère, Félix, gagnera également sa vie de ce métier.

Le clan des Blanchard :
1. Jérémie S. Blanchard, père de l’historien
2. Domithilde Gallant, mère de l’historien
3. Virginie Doucet, grand-mère paternelle de l’historien
4. Ursule Gallant, épouse de l’historien
5. J. Henri Blanchard, l’historien

Il nous est difficile de comprendre pourquoi le père de Henri allait un jour laisser de côté, au moins partiellement, la ferme et la charpenterie pour se lancer dans un autre domaine peut-être plus excitant mais sûrement tout au plus incertain encore, celui de la politique. Quels furent les facteurs qui l’ont encouragé à prendre une telle décision, une décision qui allait grandement affecter la vie et la sécurité de sa famille grandissante? Il semblerait probable que Jérémie ait reçu peu de formation scolaire, mais son intelligence naturelle et surtout son talent d’orateur lui ont rendu de fiers services à cet égard. Qu’il ait eu une facilité de parole était bien évident et Jérémie allait le prouver à maintes reprises lors des grandes assemblées préélectorales qui, à cette époque-là, réunissaient la plupart du temps dans la même salle les candidats des partis politiques opposants et leurs partisans fidèles et enthousiastes.

Prenons comme exemple concret de son talent oratoire un de ces incidents où Jérémie avait ainsi pris l’initiative au dépens de son adversaire politique. Son opposant conservateur en cette occasion parlait en premier et, depuis un bon moment, il exposait à la foule tout ce qu’il projetait accomplir pour eux une fois élu à l’Assemblée législative. Et, tout au long de son discours enflammé, l’aspirant conservateur interrompait momentanément son exposé pour boire une autre gorgée d’eau du verre placé à la portée de sa main. Quand le moment est venu que Jérémie prenne la parole, il s’est levé vivement et a souligné, au grand amusement de l’auditoire, que lui personnellement ne s’attendait guère à apprendre quoi que ce soit de son adversaire politique mais que, pour une fois, il devait bien admettre le contraire. « Car, dit-il, il vient tout juste de me faire réaliser, et à vous mesdames et messieurs, de voir qu’il est possible après tout de faire marcher un moulin à vent avec de l’eau.

Ce sens de l’humour particulier et parfois piquant, cette habileté naturelle à toujours trouver la réplique appropriée lui valait aux yeux des gens bien des mérites. Mais son entrée dans la vie politique ne fut pas pour autant facile car il a d’abord subi la défaite deux fois en 1890 comme candidat pour le parti conservateur avant de finalement gagner son siège dans les élections de 1893. Il fut député de la législature provinciale jus- qu’en 1897 alors qu’il décida d’abandonner le parti conservateur et de quitter la scène politique. Mais l’attrait de la vie fascinante qu’est la chose publique ne lui a pas permis de rester tranquille à la maison et, en 1919, il se lança à nouveau en campagne électorale, cette fois comme aspirant libéral pour le siège de la 3e circonscription du comté de Prince. Toutefois ses efforts n’ont pas porté fruit malgré le fait que les libéraux aient été amenés au pouvoir à cette élection et Jérémie connut encore l’échec aux urnes. En l’année 1922, il y eut une élection complémentaire et ce fut une nouvelle tentative de sa part pour l’acquisition du siège de la lre circonscription du comté de Prince. Cette fois, c’est la victoire! C’est aussi le début de la période la plus réussie de ses aspirations politiques et il remportera ce même siège pour les libéraux lors des campagnes électorales de 1923 et de 1927.

Il est fort probable que son nom acadien empêchait certaines portes de s’ouvrir devant lui, tout comme pour bien d’autres Acadiens travaillant dans la fonction publique ou comme employés des entreprises privées anglaises dans la province insulaire. Malgré ce fait, ses succès aux élections et ses talents d’orateur lui ont permis d’accéder à des postes gouvernementaux supérieurs. En fait, Jérémie a servi dans le Cabinet de deux différents gouvernements libéraux : celui de Bell et celui de Saunders et cela à titre de ministre sans porte-feuille.

Jusqu’à quel point ces années de travail que faisait son père dans l’arène politique ont-elles influencé le jeune
Henri Blanchard et les autres enfants de la famille? Il nous est impossible de le discerner. Il serait quand même tout à fait logique de croire que le dévouement que démontrait Jérémie à l’égard de ses concitoyens et de leurs besoins quotidiens ait vivement marqué l’enfant. Sentait-il alors au fond de lui-même une sorte d’appel inconscient à imiter un jour, à sa façon, les réussites, les accomplissements de son père? J’ose croire en effet que ce besoin pressant qu’avait Henri Blanchard à se dévouer pour les autres, cet intérêt qui le poussait à travailler sans relâche au bien-être de ses concitoyens, venait en grande partie de ces années d’enfance et de jeunesse alors qu’il voyait son père Jérémie se dépenser si vaillamment avec l’objectif de rendre la vie plus agréable pour ses électeurs
et pour l’ensemble des habitants de l’Île-du-Prince-Édouard.

Mentionnons encore une fois la mort de sa mère Domitilde à Duvar en 1918. À la suite du décès de son épouse, Jérémie allait prendre en deuxièmes noces une jeune veuve de la paroisse de Miscouche, Léonie DesRoches Gomeau, avec qui il verrait naître six autres enfants avant de s’éteindre à son tour en 1939.

La pierre tombale des parents et grands-parents paternels de J. Henri Blanchard (Cimetière paroissial de Saint-Antoine-de-Padoue, Bloomfield).

 

Chapitre II : Ses premières études

Son entrée à l’école de Duvar; à l’école de Tignish; l’influence de Gilbert Buote; l’école de Queen Square à Charlottetown.

 

Au mois de juillet 1887, Henri Blanchard fit son entrée à l’école de Duvar. Ce fut le début d’une très longue et fructueuse association qu’il allait avoir avec les écoles et avec le système d’éducation de l’Île-du-Prince-Édouard.

C’est une demoiselle du nom d’Annie Driscoll qui lui enseigna les premiers concepts éducationnels. L’année suivante, il passa aux mains de Florentin Pitre. Pendant les quatre pro- chaines années, il suivit l’enseignement de Geneviève Pitre. Il était bien à l’aise avec cette dame, semble-t-il, car il lui donna le nom familier de « Jane » et il fit remarquer plus tard à ses propres enfants qu’elle avait été sa «meilleure maîtresse». Il commença l’année scolaire 1893 encore à l’école de Duvar sous la direction d’un certain Jérôme Gallant de Rustico. Après un mois de classe, Henri, âgé maintenant de 12 ans, quitta l’école du village et se dirigea vers l’école supérieure de Tignish où il allait suivre l’enseignement et subir l’influence d’un autre grand Acadien de l’Île, Gilbert Buote, destiné à laisser sa marque indélébile sur la vie des siens.

 Personne ne peut ignorer la contribution remarquable de cet enseignant qui, l’année même de l’arrivée du jeune Henri à Tignish, allait y faire paraître le premier numéro de son journal L’IMPARTIAL. Au moyen de ses éditoriaux passionnés, Gilbert Buote deviendra un instrument important de la renaissance des Acadiens de l’Île. Non pas seulement satisfait d’être un grand défenseur de la cause acadienne comme instituteur dévoué, ce brave patriote, devenu alors journaliste, allait faire valoir à ses lecteurs la richesse de leur patrimoine. Il voulait que ses compatriotes aillent puiser dans le vaste réservoir de leur propre patrimoine, et il les encourageait à œuvrer de plus en plus fort au développement d’associations et d’institutions qui seraient bien à eux et basées sur leur culture.

Comme preuve de la portée de son discours sur ses fidèles lecteurs, ce fut à la suite d’une idée lancée par lui dès les premiers numéros de L’IMPARTIAL que les instituteurs acadiens de l’Île ont fondé quelques mois plus tard un groupement professionnel bien à eux. C’était l’Association des instituteurs acadiens, établie le 27 septembre 1893, groupement dans lequel Joseph Henri Blanchard jouera un rôle de toute première importance durant de longues années.

Si Gilbert Buote a réussi comme journaliste à réveiller chez ses compatriotes de l’Île-du-Prince-Édouard une certaine fierté acadienne et française, il est plus que probable que son influence ait été bien plus marquante sur le jeune Henri assis devant lui sur les bancs d’école. En fait, en parlant de cet homme qui avait tant fait pour la conservation et la promotion de la langue et la culture françaises chez les Acadiens de l’Île, monsieur Blanchard disait que Gilbert Buote avait été un professeur qui savait inspirer ses élèves. On peut bien croire que les propos enthousiastes et sincères qu’il publiait dans son journal furent souvent répétés aux jeunes Acadiens comme Henri Blanchard à qui il offrait le meilleur de lui-même, jour après jour dans sa salle de classe.

«Si toutes les familles acadiennes pouvaient une fois comprendre parfaitement la nécessité d’une bonne instruction pour la jeunesse, notre avenir national serait assuré.»
J. Henri Blanchard : Les Acadiens de l’Île St-Jean (1921)

Henri Blanchard a commencé son éducation dans la petite école de Duvar. À l’âge de douze ans, il se rendait étudier à l’école secondaire de Tignish où il eut Gilbert Buote comme professeur de 1893 à 1894. C’était l’année de la fondation de L’Impartial, le premier journal de langue française publié dans l’Île. Gilbert Buote en était le propriétaire et le rédacteur. C’était
un homme qui avait aussi une grande passion pour l’histoire et la généalogie. Quoique peu méthodique, Buote était, comme l’écrira plus tard Blanchard « un splendide érudit », « un homme très renseigné qui souvent parlait au-dessus de la tête des élèves ». Cet éminent maître a été pour Blanchard une autre source d’inspiration.
(Cécile Gallant, L’Oeuvre de J.-Henri Blanchard, conférence présentée à Moncton le 26 octobre 1985, lors du colloque qui soulignait le 25e anniversaire de la Société Historique Acadienne)

Quand les portes de l’école se sont ouvertes à l’été de 1894 pour la reprise des cours réguliers, Henri Blanchard n’était pas parmi les élèves qui ont répondu à l’appel des présences. En effet, le jeune homme ne retourna pas à ses études au cours de cette année scolaire. La raison précise pour son absence ne nous est pas connue mais on peut spéculer sur le fait que, son père étant obligatoirement absent de la demeure familiale pendant plusieurs mois chaque année en tant que député à la législature, on avait certainement besoin des services de l’écolier pour aider aux travaux de la ferme. Ainsi Henri passa l’année scolaire de 1894-1895 chez lui en partageant bon gré mal gré les besognes quotidiennes qu’exigeait l’entreprise familiale de la ferme. Déjà assez solide et fort physiquement, et jouissant d’une charpente de jeune costaud, Henri s’est mis à bûcher le bois de chauffage nécessaire pour les longs mois d’hiver rigoureux communs à notre climat et à s’occuper des labeurs de la ferme. Ce dur travail corporel a sans doute bien contribué à le faire connaître plus tard sous le nom familier de « Peggy », solidement planté, comme une cheville ou « peg », surnom que les étudiants du Collège Prince-de-Galles lui ont donné en raison de sa prouesse sur l’équipe de football collégiale et par lequel il a été identifié par plusieurs générations de jeunes sur le campus de cette institution académique de Charlottetown.

Ayant perdu une année complète de scolarité, Henri avait hâte de reprendre le chemin de l’école et de ses études dès l’ouverture des classes. Au mois de juillet 1895, il retourna donc à l’école supérieure de Tignish pour y suivre, cette fois, les leçons d’un autre instituteur, Charles Gavan Duffy. De cet enseignant, monsieur Blanchard gardera des souvenirs fort élogieux, soulignant en particulier l’intelligence de cet homme et les dons exceptionnels qui faisaient de lui un excellent professeur. D’ailleurs, il faut bien croire que ce même monsieur Duffy possédait encore bien d’autres talents que ceux attribuables à l’enseignement car il allait plus tard devenir avocat et juge de la cour provinciale.

Quand la période des vacances de Noël a pris fin en 1896, Henri n’a pas pu retourner à ses études à l’école de Tignish. Car, étant donné que son père Jérémie devait forcément passer les mois de la session à Charlottetown, on a jugé bon d’envoyer Henri vivre avec lui dans la capitale. Ceci lui exposait davantage à la vie plus mouvementée et excitante, mais surtout, lui offrait l’avantage de poursuivre ses études académiques dans un environnement scolaire plus sophistiqué. Ce fut donc comme élève de monsieur James Landrigan, à l’école Queen Square, qu’il poursuivit son travail scolaire cette année-là.

 

Chapitre III : Ses débuts dans l’enseignement; son perfectionnement académique

 Étudiant au Collège Prince-de-Galles; ses premiers postes d’enseignement; son goût pour la lecture; l’Association des instituteurs acadiens; sa participation aux réunions; professeur-étudiant au collège Saint-Dunstan; poste à temps partiel au Collège Prince-de-Galles; l’obtention d’un poste d’enseignement permanent.

 

 l’âge de 16 ans. Henri Blanchard se sentait déjà vivement attiré vers une future carrière dans l’enseignement. Il fit alors son entrée à l’école « normale » au Collège Prince-de-Galles en vue de se préparer pour le travail qu’il allait poursuivre pendant cinquante années. Ses notes scolaires étant fort convenables, il fut accepté à suivre le programme de son choix. Au mois de septembre 1897, il commença ses études pour l’obtention d’un diplôme d’enseignant. À l’époque, ces cours ne duraient qu’une année. Ainsi, au mois de juin 1898, il reçut le certificat tant attendu qui lui permettait de débuter sa longue carrière d’éducateur et de pédagogue.

«On ne fait pas des prêtres ou des médecins avec des garçons qui quittent l’école à l’âge de 14 ou 15 ans… Insistons donc pour que nos garçons acadiens continuent leurs études dans les grandes écoles, dans les collèges et les universités.»
J. Henri Blanchard : Bulletin de la SSTA, avril 1960

 

Après sa retraite de l’enseignement en 1948, monsieur Blanchard parlait très souvent avec émotion et chaleur de cette première année passée au Collège Prince-de-Galles. Il mentionnait avec grand respect le nom des professeurs dévoués qui l’avaient enseigné dans le temps : le Dr Alexander Anderson, monsieur John Caven, le Dr S.N. Robertson, monsieur Edward Jordan, monsieur H.H. Shaw et monsieur Joseph-Octave Arsenault. Il disait d’eux qu’ils constituaient un corps professoral des plus compétents. Évidemment, leurs grands efforts et leur dévouement ne correspondaient guère à la rémunération salariale qu’ils recevaient en retour. On connaît bien les salaires plutôt dérisoires que le gouvernement accordait à ceux et à celles qui oeuvraient alors dans les salles de classe de la province.

Ainsi commença une deuxième étape dans cette longue relation que monsieur Blanchard allait connaître avec les écoles et avec les jeunes de la province de l’Île-du-Prince-Édouard. Ayant en main son brevet d’enseignement, plein de zèle que seule la jeunesse peut connaître, passionné pour le travail intellectuel et croyant pouvoir changer pour le mieux le monde entier comme le pense la majorité des jeunes, il accepta immédiatement un premier poste à l’école primaire de Harper’s Road, dans l’ouest du comté de Prince. Entre 1898 et 1907, il fit son enseignement dans cinq différentes écoles de ce comté : après l’école de Harper Road, ce fut celle de Léoville, l’école « graduée » de St-Chrysostome, l’école de St-Nicholas
et, enfin, celle de l’école « première classe » de Miscouche.

Dans ce temps, l’on travaillait dans des conditions physiques parfois peu enviables car la plupart des écoles ne possédaient qu’un strict minimum d’installations physiques et de matériel didactique tels les cartes géographiques et les manuels de classe. Il enseignait comme il le pouvait toutes les matières académiques à des élèves de plusieurs différents niveaux réunis dans un seul local. Il ressentait sans doute à l’occasion beaucoup de frustration et aussi d’impatience. Mais qu’il
aimait le travail qu’il avait entrepris, qu’il était heureux à le faire jour après jour, on ne peut pas s’en douter. Autrement aurait-il pu y mettre autant d’intérêt, d’énergie et de dévouement et le poursuivre pendant ces premières années dans ce domaine? Combien plus intéressant aurait-il été pour nous de pouvoir lire ses propres mémoires à ce propos! Malheureusement, il a bien peu écrit en ce sens. Toutefois, il nous a laissé un témoignage de vive voix et c’est par l’intermédiaire de ses enfants que bien des détails de ces années nous sont aujourd’hui transmis.

À son fils, Francis, Henri Blanchard avouait qu’il ne s’est jamais senti prêt à faire l’enseignement du français à ses élèves lors de ses débuts dans l’enseignement. En effet, il disait qu’il n’avait jamais eu le privilège de suivre un seul cours de français formel tout au long de ses études, soit à l’école élémentaire, secondaire ou universitaire.

C’est donc par un effort tout à fait personnel, et par une application sérieuse de ses capacités intellectuelles, que celui qui sera un défenseur engagé de la langue française dut d’abord lui-même apprendre à en maîtriser les rudiments. Sur ce fait, il insistait : « Je donne crédit à Jean Octave Arsenault… c’est lui qui m’a vraiment lancé dans l’étude du français. » Signalons ici le fait que monsieur Blanchard a enseigné avec ce monsieur Arsenault à l’école de St- Chrysostome dans la paroisse Saint-Philippe-et-Saint-Jacques de Baie-Egmont. Il paraît que son confrère lui avait fait don d’un manuel de grammaire française et lui avait suggéré de l’étudier à fond. Acceptant avec grand plaisir le livre et le défi, monsieur Blanchard s’est mis à approfondir ses connaissances de sa langue maternelle dès ce moment.

J. Henri Blanchard à Port-LaJoye avec des étudiants du Collège Prince-de-Galles

Se rappelant ces deux années passées dans le district scolaire de St-Chrysostome, monsieur Blanchard disait qu’elles avaient été les deux plus belles années de sa vie d’enseignement dans les petites écoles. « On m’avait donné, disait-il, une belle grande chambre au deuxième étage, avec un poêle; et puis, j’étais confortable là-dedans et je passais mes journées à lire lorsque le temps me le permettait parce que le propriétaire Joseph Gallant, arrière-grand-père de monsieur J. Albert Gallant, ancien surintendant de l’Unité   scolaire 5, avait pas mal de livres. » Monsieur Blanchard pouvait ainsi passer toutes ses soirées à lire et à étudier son français. Sachant qu’on le traitait en véritable monsieur dans cette maison, il poursuit ses remarques : « À tous les soirs après le souper, on montait avec une grosse brassée de bois pour le poêle. J’étais vraiment confortable et ça m’a donné une belle chance de lire.» Et lire, il a lu! Il lisait un peu de tout et il remplissait son cerveau d’une quantité énorme de connaissances générales qui lui seraient un atout précieux devant ses nombreux élèves qui se trouveraient devant lui au cours de ses cinquante années d’enseignement.

Ce goût fort prononcé pour la lecture, Henri Blanchard ne l’a jamais perdu. Même lors des dernières années de sa vie quand sa vue ne lui permettait plus de parcourir avec autant d’aisance le contenu des pages qu’il avait devant lui, il n’a pas pour autant abandonné son passe-temps favori. Combien de fois répétait-il à ses enfants ou à ses amis : « Moi, je ne m’ennuie jamais; j’ai toujours quelque chose pour m’entretenir. »

Quand arrivaient les vacances d’été, alors qu’il n’avait plus les devoirs des élèves à corriger ou des cours à préparer, monsieur Blanchard poursuivait sa lecture plus passionnément que jamais. Lors des premières années dans l’enseignement, il partait chaque été pour Sydney en Nouvelle-Écosse. Là il pouvait gagner quelques dollars qui l’auraient aidé à mieux subvenir aux besoins de l’heure et à ses projets d’avenir car il projetait de bientôt fonder une famille. Que son travail fut donc dans le domaine de l’enseignement, à la charpenterie d’occasion, ou aux travaux qui lui permettaient de ramasser quelques dollars supplémentaires, il avait toujours à la main ou près de lui son livre de lecture, moyen sûr de se désennuyer des problèmes et des fatigues du jour.

Ses enfants content avoir souvent vu leurs deux parents partir ensemble de la maison pour aller assister aux encans publics dans la ville de Charlottetown. Là ils pouvaient faire l’achat de quelques volumes intéressants à un prix peu coûteux et ces livres-là venaient se joindre à la bibliothèque personnelle de monsieur Blanchard. D’abord bien modeste, sa bibliothèque finirait par contenir quatre mille volumes.

J. Henri Blanchard lors de la remise de son B.A. au Collège Saint-Dunstan.

Dès ses débuts dans l’enseignement, monsieur Blanchard avait vite remarqué la besogne énorme qu’il y avait à faire afin de rehausser le niveau d’enseignement et les connaissances générales de l’ensemble des instituteurs acadiens qui, comme lui, travaillaient dans les petites écoles isolées ici et là à travers la province. Depuis déjà quelques années, les écoles acadiennes avaient été dotées d’un inspecteur de langue française; l’on avait organisé et mis en opération l’Association des instituteurs acadiens dans le but d’encourager l’enseignement du français aux jeunes Acadiens; on avait aussi voulu intéresser davantage les parents à l’éducation de leurs enfants en organisant des assemblées d’arrondissement, genre « foyer-école » ou des réunions du personnel enseignant dans un district scolaire donné. Que le professeur Blanchard prenne part à toutes ces activités, il va sans dire! Reconnaissant l’extrême importance pour lui et pour ses confrères d’avoir une organisation bien à eux, et convaincu du grand bien qu’un tel groupement professionnel pourrait à la longue apporter à tous les Acadiens de l’Île grâce à l’enseignement fait par ses membres, monsieur Blanchard s’est donné généreusement au bon fonctionnement de cette organisation particulière et unique. Ainsi il en sera le secrétaire de 1906 jusqu’en 1921, et il restera la véritable âme et la force dominante en arrière de ce groupe professionnel pendant de longues années. Il assistait fidèlement à chaque réunion générale, tenue chaque année dans une paroisse acadienne différente et il ne manquait jamais d’y prendre la parole. Souvent c’était pour faire un exposé sur une question d’ordre pédagogique; à d’autres occasions, c’était pour offrir à ses confrères des suggestions pratiques ou bien pour appuyer une proposition qu’il jugeait valable et intéressante. Cette organisation a tenu son congrès annuel jusqu’en 1971 alors qu’elle fut abandonnée définitivement pour des raisons d’ordre pratique.

Lorsqu’on a interrogé sœur Antoinette DesRoches, c.n.d., de Miscouche à l’égard de monsieur Blanchard et du travail qu’il avait accompli au sein de l’Association des instituteurs acadiens, elle faisait remarquer que «…c’était toujours quelque chose de bien; il savait ce qu’il disait. Il avait beaucoup d’expérience. »

Chose remarquable : il  parlait souvent aux réunions et presque toujours sans l’aide de notes ou de feuilles préparées à l’avance. Tous ceux qui l’ont connu ou qui l’ont entendu parler en réunion publique connaissent bien son parler franc et sincère, des paroles pesées qui venaient du plus profond de son être. C’est certain aussi que, d’après certaines gens, il parlait longuement, et les jeunes en particulier s’en fatiguaient. Souvent ce qu’il avait à dire aux gens ne leur plaisait guère, car il ne craignait aucunement de faire connaître ce qu’il portait sur le cœur. Ce fut un peu le cas lors d’une certaine réunion tenue au village de Miscouche dans le temps où il était le plus fervent des ouvriers pour la cause des Acadiens. Emporté cette fois par une colère subite, monsieur Blanchard s’est levé pour vivement désapprouver les habitants de la paroisse, leur faisant clairement voir que, selon lui, ils ne faisaient pas leur juste part pour l’avancement de la cause acadienne. « Oui, avait-il dit alors, les Acadiens, ça ne sait rien parce que ça ne lit pas. Mais ça joue toujours aux cartes par exemple à Miscouche!» Paroles de vérité peut-être, mais paroles blessantes pour quelques résidants de l’endroit! Et ainsi, on pouvait parfois entendre quelqu’un souffler à son voisin : « Henri Blanchard en dit trop parfois! » N’est-ce pas donc vrai que la vérité choque!

Ces emportements, ces sauts d’humeur furent en grande partie dus à la grande impatience qu’il ressentait devant une inertie trop évidente chez beaucoup d’Acadiens. Selon monsieur Blanchard, cette inertie semblait même vouloir s’éterniser chez un trop grand nombre de ses compatriotes.

De son côté, toutefois, ces scènes de colère furent vite oubliées. Le lendemain, il ne se rappelait déjà plus de ce qu’il avait dit publiquement la veille. Et ses auditeurs étaient le plus souvent bien indulgents à son égard. En fait, on le pardonnait de bon cœur car personne ne pouvait ignorer la grande sincérité et la profonde détermination de ce « petit homme » qui fut « le grand défenseur » des droits acadiens. Alors, dès la prochaine visite de monsieur Blanchard dans la localité, on venait encore une fois remplir la salle à pleine capacité pour l’entendre relancer son appel au combat pour la survivance de l’identité acadienne.

À mesure que les années s’écoulaient et qu’il s’intéressait de plus en plus à tout ce qui se rapportait aux francophones de l’Île, il se voyait voyager d’une extrémité à l’autre de la province : un soir, à Tignish, le lendemain à Summerside ou bien à Souris ou bien encore à St-Charles. Presque toujours, il fallait qu’il se fasse conduire pour se rendre à sa destination car il n’a jamais eu d’automobile et il ne savait pas conduire une voiture. Quand il ne trouvait pas une machine à sa disposition, il prenait le train, ou même il partait à pied car, connu de tous comme il l’était, il ne marchait jamais bien loin sans que quelqu’un arrête pour le faire monter. Souvent ceux qui voyageaient avec lui disaient par la suite que faire le trajet de Summerside à Tignish avec Blanchard devenait un véritable cours d’histoire de l’Île!

Rendu à destination, il couchait là où on l’invitait: au presbytère bien souvent, ou encore chez les gens qui venaient à la réunion et qui l’invitaient d’aller passer la nuit dans leur famille. Partout, Henri Blanchard se sentait le bienvenu. Et à leur grande surprise, ses hôtes trouvaient souvent qu’il connaissait bien mieux leur histoire familiale qu’ils la connaissaient eux-mêmes.

Ses premières expériences dans le domaine de l’enseignement ont vite fait comprendre au jeune instituteur qu’il ne possédait guère la somme requise de connaissances pour pouvoir répondre adéquatement à la curiosité intellectuelle naturelle et grandissante des jeunes esprits qu’il espérait voir s’évoluer, ni pour stimuler au plus haut degré leurs imaginations vibrantes et fébriles. Sa grande honnêteté intellectuelle lui faisait admettre qu’il n’aurait pas dû enseigner du tout à ce moment-là de sa vie, justement à cause de ce manque de préparation pédagogique et professionnelle. Pour mieux combler ce déficit qu’il constatait dans sa formation académique, il accepta en 1907 un poste d’enseignement à temps partiel comme professeur de français et de grec au Collège Saint-Dunstan à Charlottetown. Il était heureux de ce nouveau poste qui lui permettait de poursuivre en même temps les cours nécessaires pour l’obtention d’un degré au niveau universitaire. Donc il devenait professeur et étudiant dans cette institution catholique de langue anglaise du diocèse de Charlottetown.

Jusqu’en 1910, monsieur Blanchard garda ce poste au Collège Saint-Dunstan où il résidait car il avait, en plus de son travail d’enseignement et d’étudiant, à faire la surveillance d’un dortoir où couchaient une cinquantaine de collégiens.

En plus, pour les années 1910 à 1912, il a accepté d’enseigner le français au Collège Prince-de-Galles dans la même ville. Si l’on doit juger du fait que ces deux institutions de langue anglaise cherchaient ainsi à bénéficier mutuellement de ses services dans l’enseignement, l’on pourrait conclure en effet qu’il démontrait de talents exceptionnels.

Collège Saint-Dunstan, 1903

À chaque jour de classes, monsieur Blanchard avait à faire son travail au Collège Saint-Dunstan pour ensuite partir à pied et se rendre au Collège Prince-de-Galles. Son salaire mensuel ne lui rapportait que peu mais le Collège Saint-Dunstan lui offrait la pension gratuitement. Déjà on pourrait se demander, et avec raison, où il trouvait le temps nécessaire pour faire tout ce qu’il avait à faire : enseigner, étudier, corriger, lire, surveiller et le reste! Non seulement réussissait-il à le faire mais, en plus, il fut membre de l’équipe de football au Collège Saint-Dunstan! Dans le domaine sportif, il semblait posséder certains talents aussi et, au champ, ses adversaires savaient fort bien qu’ils ne passaient pas impunément sur le côté de la ligne défensive où se plaçait le robuste et très solide « Peggy » Blanchard.

Depuis que la vie collégiale existe, c’est un fait reconnu que la nécessité et l’importance d’un effort continu personnel ne se trouve pas chez certains individus du corps étudiant. Ce n’était pas le cas pour Henri Blanchard. Il avait fort bien compris qu’il avait devant lui une chance unique d’acquérir de plus amples connaissances tout en continuant à pratiquer à temps partiel sa profession choisie d’instituteur. Néanmoins, il est vrai qu’il n’assistait pas toujours à ses cours d’études; souvent même, il préférait plutôt rester dans sa chambre où il pouvait étudier et lire à sa guise. De toutes façons, les résultats qu’il obtenait sur ses examens furent des plus positifs, dus en bonne partie à cette mémoire phénoménale qu’il avait si bien développée. Au mois de septembre 1911, Joseph Henri Blanchard se trouvait parmi les étudiants qui reçurent un diplôme de baccalauréat ès arts décerné par l’Université Laval. Notons que dans le temps, le Collège Saint-Dunstan était affilié à cette institution québécoise.

Ce premier parchemin universitaire en main et ses études à point pour l’instant, Henri Blanchard accepta en 1912 de devenir professeur de français et de sciences naturelles au Collège Prince-de-Galles. C’était maintenant un poste permanent que l’on lui offrait et il l’accepta avec joie. La vie se présentait belle et prometteuse devant le jeune homme. Il réalisait aussi que les autorités du Collège Prince-de-Galles avaient reconnu le bon travail qu’il avait fait au cours des deux années précédentes qui avaient été donc des plus profitables pour lui. Devenu maintenant professeur permanent au Collège Prince-de-Galles, il allait y poursuivre sa carrière pendant les trente-cinq prochaines années.

 

Chapitre IV : Le mariage; la famille; son influence au Collège Prince-de-Galles

 Son mariage; la naissance d’une première enfant; le rôle important de sa femme; son encouragement aux étudiants acadiens; son attitude envers ses propres enfants; la discipline dans son enseignement; son influence sur ses étudiants; sa flexibilité académique.

 

C’est en 1912 que J. Henri Blanchard épousa la demoiselle qui allait devenir non pas seulement la mère de ses enfants, mais aussi le grand pilier de toute sa vie, celle qui sera une femme de ménage idéale, une excellente gérante des affaires familiales. C’était elle enfin qui allait seconder tout à fait discrètement les nombreux projets et travaux qu’il allait entreprendre pour l’avancement des Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard.

Le 27 août 1912, Henri épousa Ursule Gallant, fille de Dominique et Edesse Doiron de la paroisse de Bloomfield, devant le curé de la paroisse, l’abbé F.-X. Gallant, et les témoins : Joséphine Gallant, la sœur de Ursule, et Urban Blanchard, le frère de Henri.

J. Henri et Ursule Blanchard, à leur 50e anniversaire de mariage (1912-1962)

Comme son mari, Ursule avait jusque-là pratiqué la profession d’éducatrice, carrière qu’elle laissa tomber au moment de son mariage. Au travail journalier qu’elle avait maintenant à faire comme femme de ménage, elle ajouterait bientôt celui de
maman car, le 22 mars 1914, une petite fille, nommée Marie Bernadette, leur est née. Entre 1917 et 1933, sept autres enfants sont venus se joindre à la maisonnée Blanchard. Les détails concernant la naissance de Béatrice (1917), Louise (1920), Alfred (1921), Rose-Aubina (1925), Elmer (1927), Francis (1930) et Wilmer (1933) furent fidèlement inscrits dans le grand cahier de coupures et de faits importants que Ursule rédigeait avec soin et dans lequel elle plaçait précieusement tout ce qui se rapportait à la vie familiale.

Il serait donc impossible d’honorer le nom de Joseph Henri Blanchard sans en même temps rendre hommage à son épouse car, sans elle, comme il le disait si souvent lui-même, il n’aurait pas pu s’occuper des choses acadiennes comme il l’a fait pendant si longtemps. Mère de famille dévouée avant tout à son mari et à ses enfants, elle s’occupait de tout ce qui les touchait de près ou de loin. Il n’y avait jamais dans la famille de gaspillage et, pour les deux époux, très peu de vie sociale. Il faut bien dire que Henri Blanchard aurait été en peine de conduire sa femme à une soirée dansante. En effet, il n’a jamais appris à danser! Sa fille Bernadette raconte que son père, une seule fois, l’avait approchée pour qu’elle lui montre quelques pas de danse, histoire sans doute de se sentir un peu plus à l’aise lors des rencontres sociales auxquelles il devait nécessairement assister de temps à autre. Il était déjà un peu âgé à ce moment, dit-elle. Le progrès qu’il a fait lors de cette première leçon n’étant pas assez à son goût, son père ne lui a jamais demandé une deuxième leçon. D’ailleurs, les parents ne pouvaient guère se permettre beaucoup d’activités sociales, sauf peut-être une soirée occasionnelle au cinéma qui ne coûtait alors que quelques sous. Il fallait surtout voir à ce que le maigre salaire du mari soit suffisant à faire vivre la famille et à payer le loyer de leur toute première maison au 183, rue Hillsborough. Coûtant 12,50 $ par mois, elle leur plaisait bien et leur offrait plusieurs pièces qui répondaient convenablement à leurs besoins.

Une fois devenu professeur permanent au Collège Prince- de-Galles, Henri Blanchard et son épouse ont décidé d’acheter une maison à eux. Épargnant avec beaucoup de soin, ils ont réussi à mettre de côté une centaine de dollars pendant les six années suivantes. Empruntant le reste de l’argent requis, ils ont fait l’achat, le 11 novembre 1918, de la
propriété au 114, rue Upper Prince à Charlottetown où ils passèrent le reste de leur vie. On tenait compte de chaque dollar gagné et on ne dépensait que pour les strictes nécessités de la vie. Confiant que sa femme veillait à la bonne marche des affaires de la famille, Henri, pour sa part, pouvait bientôt commencer à s’intéresser de façon plus active à ce qu’il avait caché au fond de lui jusque-là : la cause acadienne et le plein épanouissement de ses compatriotes, et aussi à faire son travail d’animateur au sein de la communauté acadienne.

Toute première demeure (1912-1918) de J. Henri et Ursule Blanchard au 183, rue Hillsborough, Charlottetown.

Tourmenté depuis longtemps par les injustices sociales et économiques que devaient subir les Acadiens et Acadiennes de l’Île-du-Prince-Édouard en général, Henri Blanchard avait vite reconnu le fait que ses compatriotes ne parviendraient jamais à améliorer leur condition sans recours à l’éducation. Trop nombreux étaient les Acadiens et Acadiennes qui ne voyaient dans l’éducation qu’un privilège réservé à la classe dirigeante anglophone de la province. Rappelons-nous qu’à l’époque le Collège Prince-de-Galles était la seule institution à offrir les cours préparatoires pour ceux et celles intéressés à poursuivre une carrière dans l’enseignement ou à continuer leurs études universitaires.

Deuxième Collège Prince-de-Galles.

Avant d’être accepté(e) comme étudiant ou étudiante à cette institution de haut savoir, il fallait en premier réussir les examens établis par le ministère de l’Éducation de la province. Par conséquent, ce n’était que les élèves les plus doués qui avaient une chance d’être admis et d’obtenir un jour le certificat d’enseignement tant convoité. Pour les jeunes Acadiens et Acadiennes qui n’avaient pas toujours une très grande facilité dans la langue de Shakespeare, il était d’autant plus difficile de voir leurs efforts couronnés de succès dans cette institution de langue anglaise.

C’est donc précisément dans ce domaine que le professeur Blanchard a d’abord fait voir son intérêt et son encouragement en faveur de ces jeunes francophones, quelque peu dépaysés dans ce milieu collégial de mentalité anglaise. Vite à reconnaître leur timidité, leur manque de confiance, leur ennui aussi, il faisait le nécessaire pour s’intéresser à chacun d’eux à mesure que l’occasion lui était présentée. Bientôt ces étudiants acadiens se sont aperçus de l’intérêt qu’il leur portait et ils en sont venus à comprendre que l’on n’avait qu’à se présenter au bureau du professeur Blanchard après les heures des cours pour recevoir de lui des explications supplémentaires et des paroles encourageantes.

À cet effet, le témoignage de madame Matilda Richard de Summerside est fort éloquent. Devenue enseignante à la suite de son séjour au Collège Prince-de-Galles, elle disait : « J’étais si contente de rencontrer Henri Blanchard. Il était comme un père pour moi en ce temps (1921-1922). Arrivée à Charlottetown, ils commencèrent à me montrer l’algèbre… je n’y comprenais rien. » Alors, elle se présenta au bureau du professeur Blanchard, lui expliquant qu’elle était complètement perdue dans l’étude de cette matière. Il lui a suggéré de rester un soir ou deux après les cours réguliers pour qu’il lui donne des explications plus détaillées. C’est ce qu’elle fit. Elle poursuit ses remarques : « Ça n’a pas pris plus que deux ou trois soirs que j’étais au niveau des autres. »

Voilà un simple exemple parmi tant d’autres que l’on pourrait citer et qui nous font voir l’effort très sincère que monsieur Blanchard savait fournir pour faire comprendre à ces jeunes francophones qu’ils pouvaient arriver à des résultats aussi fructueux que n’importe quel autre étudiant. Il cherchait ainsi à leur faire reconnaître et apprécier leurs propres capacités et à les encourager à développer leur plein potentiel.

Toujours sympathique à l’égard des moins favorisés, il n’arrêtait pas là ses gestes d’encouragement. Il savait bien que ces futurs éducateurs allaient devenir les combattants sur la ligne de défense pour la cause acadienne, et qu’ils seraient les premiers ouvriers contre la marée d’anglicisation menaçant de plus en plus les Acadiens insulaires. Malgré son faible revenu personnel, il se permettait quand même d’inviter ces jeunes étudiants francophones à se rendre chez lui où lui et sa femme leur offraient, une fois par an, un vrai repas de famille. À ces occasions, Ursule, extérieurement sévère et autoritaire mais accueillante comme pas une, leur présentait un délicieux dîner dans l’intimité de la demeure familiale.

Tous les témoignages offerts par ces anciens étudiants du Collège Prince-de-Galles parlent avec énormément de chaleur et de reconnaissance de ces moments si agréables passés au sein de la famille Blanchard. Ils en gardent de précieux souvenirs de ces rencontres avec leur professeur-ami et son épouse, gens si bons et si désireux de partager avec d’autres leur existence quotidienne.

Chez lui, Henri Blanchard veillait à ce que ses propres enfants soient sensibles à leur culture acadienne. Il voulait qu’ils soient capables d’accepter fièrement de relever le défi de garder longtemps intact le précieux héritage légué par les ancêtres. Ayant pu constater de près ce grand manque de confiance manifesté par les jeunes Acadiens avec qui il travaillait au Collège Prince-de-Galles, il ne voulait surtout pas que ses enfants grandissent à leur tour en se sentant inférieurs ou moins capables que leurs compagnons de jeu anglophones. C’était par conséquent un fait connu et accepté mais pas toujours compris par les voisins et les amis intimes de la famille que chez le professeur Blanchard on parlait l’anglais et le français. On veillait à ce que chacun des enfants sache se débrouiller dans les deux langues; certains jours, les membres de la famille communiquaient entre eux en français; d’autres jours, on accordait la priorité à l’anglais. De nos jours, un tel geste serait considéré tout à fait normal et même logique vu l’importance grandissante accordée au bilinguisme au Canada. Durant les années 20 à 30, à l’Île-du- Prince-Édouard en particulier, tel n’était pas le cas. Mais Henri Blanchard et son épouse avaient déjà compris les avantages qu’ils offraient à leurs enfants en leur faisant apprendre à vivre et à apprécier toute la richesse offerte par la connaissance des deux langues officielles et les deux cultures du pays.

Parlant de Henri Blanchard, ami de longue date, monsieur Gordon Bennett de Charlottetown raconte qu’il se rappelle fort bien que, certains jours en effet, les enfants Blanchard ne pouvaient pas aller s’amuser avec les enfants des voisins car ils devaient jouer ensemble chez eux afin de pratiquer leur français. Monsieur Bennett avoue qu’il trouvait, dans le temps, cet état de choses étrange et incompréhensible.

La préférence démontrée par le professeur Blanchard pour les jeunes étudiants acadiens, préférence assez évidente aux yeux de tous ceux et celles qui assistaient à ses cours au collège, ne fut pas du tout bien vue ou bien acceptée par certains étudiants anglophones. On raconte même comment cette attitude sympathique si apparente envers les étudiants qui parlaient le français ennuyait quelques anglophones. Il en suivit que quelques-uns ont parfois tenté de rendre la vie un peu plus difficile à monsieur Blanchard, comme on peut facilement se l’imaginer.

Néanmoins, croyant agir avec justice et équité à l’égard de tous ses étudiants, le professeur Blanchard continuait à enseigner comme il l’avait toujours fait. Il savait se faire respecter et pouvait s’imposer quand il voyait la nécessité de prendre une décision disciplinaire. Parfois il n’hésitait pas du tout à faire sortir de la classe un ou une élève qui aurait cherché à trop déranger son enseignement. Sachant aussi que tout bon professeur doit posséder un peu d’humour en réserve, il était prêt à l’utiliser à son avantage dans les moments opportuns afin de remettre les choses en place ou pour regagner la sympathie et l’appui de ses élèves.

Une telle occasion lui a été présentée quand il a eu à faire face à un incident plutôt banal en soi, mais qui avait une grande importance pour lui personnellement, c’est- à-dire le cas d’un certain jeune qui avait pris l’habitude de mâcher de la gomme pendant les cours. Monsieur Blanchard détestait cette pratique au plus haut point et l’avait fait comprendre aux étudiants à maintes reprises. Il ne pouvait tout simplement pas accepter ce qu’il voyait comme un manque de politesse élémentaire. Donc depuis quelque temps, il ne finissait plus d’avertir un certain étudiant qui se plaisait hardiment à mâcher sa gomme en sa présence. S’apercevant que le professeur exigeait leur confrère à mettre fin à un geste qu’ils ne considéraient que normal, les autres étudiants ont décidé d’apporter un appui «tangible» à leur ami pointé du doigt.

Un bon matin, la plupart des étudiants arrivent à leur cours de français, tous gomme à la bouche, sauf celui qui avait été si souvent réprimandé pour avoir posé le même geste. La surprise fut générale parmi eux quand leur professeur commença le travail régulier de la classe sans dire un mot de reproche, sans même faire une remarque sur ce qu’il n’avait pu faire autre que d’observer. Réalisant que le geste posé en commun par les élèves avait été inventé pour qu’il réagisse, monsieur Blanchard a cru bon de le laisser passer inaperçu, pour le moment.

« Nous serons au soleil quand nous le voudrons. »
J.Henri Blanchard : à l’assemblée annuelle de la SSTA à Mont-Carmel, 1951.

 

Le lendemain, quand tout le monde fut assis pour le début du cours, monsieur Blanchard qui savait rire lui aussi a tout bonnement présenté un paquet de gomme à mâcher à l’étudiant qu’il avait si souvent visé les jours précédents. Ce fut un rire général de la part des étudiants! C’était en même temps une des raisons pour lesquelles les étudiants de ses cours l’ont considéré comme un type bien à leur goût.

Par rapport à ses nombreuses années alors qu’il enseignait au Collège Prince-de-Galles, il ne faudrait pas oublier l’intérêt peu commun qu’il manifestait pour les questions d’ordre politique et historique, surtout quand cela touchait sa chère province natale. Ce penchant pour l’histoire et la politique était bien connu de ses élèves. Comme résultat, certains d’entre eux en profitaient fréquemment pour interrompre ou pour couper court un cours de français. C’était donc facile de lui poser une question pertinente sur la vie
politique, ou encore de lui demander une explication sur tel ou tel événement historique, pour que monsieur Blanchard oublie pour l’instant ce qu’il était en train d’enseigner. Rapidement alors, le manuel de grammaire était mis de côté et il se mettait à développer et à discuter en détails le point en question.

Dans ces occasions, il était fort probablement plus éducateur et pédagogue que les étudiants le croyaient, car il profitait de ces moments pour mieux instruire ces jeunes sur des sujets qu’il voyait comme plus essentiels et importants à leur formation totale que les quelques règles de grammaire française qu’il avait à leur expliquer. Il est certain que ses étudiants en ont bénéficié grandement. Voilà pourquoi ils continuent de garder d’excellents souvenirs de ces périodes où « Peggy » leur parlait de mille et une choses intéressantes, les aidant souvent à s’ouvrir plus rapidement les yeux sur la réalité de la vie à laquelle ils devaient bientôt faire face. Il serait bon de répéter à ce point que, grâce à sa lecture assidue et à son grand désir de se perfectionner constamment, ses connaissances générales sont devenues fort remarquables. De sa mémoire toujours aussi fidèle, il pouvait immanquablement retirer faits et exemples afin d’appuyer ou de prouver son point de vue et pour captiver l’imagination et l’intérêt de ses élèves cherchant
à parfaire leur savoir personnel.

Ce ne sont pas uniquement les étudiants du Collège Prince-de-Galles qui ont bénéficié de ces renseignements de toutes sortes, de cette fabuleuse somme d’information qu’il accumulait au moyen de sa lecture et de ses études. Sa connaissance si vaste et si variée lui permettait bien souvent de rendre service aussi à ses confrères enseignants. En effet, c’était presque toujours le professeur Blanchard que l’on allait trouver pour se faire remplacer quand l’on devait s’absenter d’un cours pour raison de maladie ou autre. Au cours des trente-huit années qu’il a enseigné au Collège Prince- de-Galles, son travail d’enseignement ne se limita guère au domaine du français. En fait, il a aussi enseigné le latin, la botanique, l’algèbre, l’arithmétique, la géographie et la phonétique, toujours avec autant d’enthousiasme et d’heureux résultats. Comme disait une de ses anciennes élèves, en évoquant ses souvenirs de son ancien professeur : « Il pouvait enseigner n’importe quoi. »

S’il donnait tant de peine pour instruire ses étudiants, lui en retour n’attendait rien d’autre que l’effort et le travail de leur côté. N’acceptant rien de moins que le sérieux et le dévouement à leur matière de classe, même chez les étudiants anglophones les plus obstinés, son fameux petit «hé» pouvait en dire bien long quand il s’adressait à quelqu’un en disant: «Monsieur n’a pas complété son travail, hé? » Car chacun devait apprendre de son mieux à maîtriser la bonne prononciation de tel ou tel mot, ou à conjuguer sans fautes le verbe à l’étude.

À la fin de sa carrière dans l’enseignement, monsieur Blanchard admettait qu’il avait souvent réalisé que les méthodes d’enseignement en usage à l’époque n’étaient effectivement pas les meilleures pour que les élèves anglophones apprennent à parler le français. Souvent il aurait voulu tenter de nouvelles expériences pédagogiques mais il fallait se plier aux exigences et aux conditions du temps. Comme professeur expérimenté et bien conscient des résultats moins que satisfaisants qu’il obtenait parfois de ses élèves, il prévoyait probablement la mise en opération de cours tels que ceux offerts de nos jours dans les classes d’immersion totale aux élèves anglophones de la province.

 

Chapitre V : Période d’études et de travail

 Ses études à Guelph; il devient membre des Chevaliers de Colomb; ses voyages à Ottawa; la fondation de la Société Saint-Thomas-d’Aquin; ses premiers volumes historiques; sa réputation comme historien; études à Paris.

 

Ses aspirations personnelles et son grand désir de se perfectionner toujours davantage ne le permettait pas de se reposer bien souvent. En 1915, il se rendit à Guelph en Ontario où il voulait approfondir ses connaissances en botanique au Collège de l’Agriculture de cet endroit. Ses efforts furent récompensés quand l’Université de Toronto lui décerna un certificat d’études en cette matière.

La vie pour lui ne se limitait pas au niveau de l’enseignement collégial. Jeune marié, il s’intéressait déjà à la vie communautaire de la ville de Charlottetown et aux activités et aux organisations qui lui fournissaient l’occasion de travailler avec et pour les autres citoyens de cette ville. Ainsi en 1915, il fit son entrée au Conseil 824 des Chevaliers de Colomb. Il a su gagner l’estime et la faveur de ses confrères au sein de ce groupement laïque
et catholique car il en fut nommé Grand Chevalier du Conseil en 1926.

C’est aussi au cours de cette même année qu’il s’est rendu pour la première fois visiter les Archives nationales à Ottawa. Cet édifice lui deviendrait très familier par après. En fait, il s’y est rendu une centaine de fois dans le but d’y faire de la recherche et pour s’instruire davantage sur l’histoire de l’Île-du-Prince-Édouard et des Acadiens de la province insulaire.

Du petit nombre d’instituteurs et institutrices acadiens réunis à leur convention annuelle à Bloomfield en 1919, combien parmi eux auraient pu prévoir l’importance de la résolution qui avait été adoptée à la réunion publique le soir du 28 août dans le but de former un nouvel organisme pour mieux atteindre l’ensemble de la population acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard? Aucun des délégués présents à cette réunion historique ne pouvait deviner bien sûr jusqu’à quel point cette nouvelle organisation allait jouer un rôle si important et même essentiel à la survivance des francophones de l’Île. Et qui aurait pu imaginer en effet que l’un des vaillants fondateurs de la Société Saint-Thomas-d’Aquin, dans la personne de Joseph Henri Blanchard, deviendrait la figure dominante de cet organisme pendant de si nombreuses années?

Pour nous qui connaissons plus exactement l’histoire de notre province et la situation déplorable et frustrante que les Acadiens ont dû endurer dans le passé, nous ne pouvons faire autrement que d’apprécier à sa juste valeur le mérite exceptionnel de gens comme Henri Blanchard et les autres fondateurs de ce mouvement. Parce qu’ils ne voulaient pas voir leur culture et leur héritage mourir et disparaître, ces chefs de file du temps avaient organisé la Société Saint-Thomas-d’Aquin qui, depuis sa fondation, n’a jamais cessé de relever énergiquement le peuple acadien de l’Île-du-Prince-Édouard. Selon les dires de Monseigneur Ferdinand Vandry, recteur de l’Université Laval : « Les résultats obtenus par la Société Saint-Thomas- d’Aquin tiennent du prodige et les services qu’elle rend au peuple acadien sont d’une valeur inestimable. »

Mais combien difficiles furent ces premières années pour la Société! Combien de fois ces combattants convaincus ont-ils été sur le bord du désespoir! C’était heureux que monsieur Blanchard se mettait déjà à l’œuvre pour mieux faire connaître à ses compatriotes leur véritable identité acadienne et le riche et attrayant dépôt que le passé représentait.

Un premier article venant de sa plume intitulé « Les écoles acadiennes de l’Île-du-Prince-Édouard » fut publié en 1918 mais c’est en 1921 que le premier de ses écrits historiques a paru. Le texte de ce petit volume avait été d’abord présenté en forme de conférence lors d’un congrès des instituteurs acadiens tenu à Miscouche en 1920; en 1921, monsieur Blanchard l’a fait publier sous le titre Les Acadiens de l’Île St-Jean. Il poursuivit ses mêmes efforts avec la publication de Histoire des Acadiens de l’Île-du- Prince-Édouard en 1927. La parution de ce livre correspondait à la visite d’éminents personnages venus rencontrer les Acadiens insulaires. Le chef de ce groupe québécois n’était nul autre que le grand patriote Henri Bourassa du journal Le Devoir.

La mise en circulation et la lecture de ces deux livres portant sur la vie, les événements et les personnages historiques du peuple acadien de l’Île ont réussi à faire renaître chez ses concitoyens francophones une reconnaissance plus généralisée de l’existence d’un héritage propre
à eux. En même temps, bien des Acadiens de l’Île ont senti le besoin urgent qu’il y avait de travailler ensemble pour la protection et la conservation de ce patrimoine pour les générations futures.

Professeur J. Henri Blanchard avec Dre Marguerite Michaud et Adrien et Rodolphe Doucet, devant la «Maison Doucet» qui date des années 1768 circa.

Dire que Henri Blanchard s’intéressait uniquement à l’histoire de l’Île-du-Prince-Édouard, et en particulier à l’histoire des Acadiens de cette petite province, n’est pas du tout la somme totale de son œuvre. Car, comme l’on disait de lui lors de la collation d’un doctorat honorifique en pédagogie à l’Université St-Joseph en 1955: «Monsieur Blanchard est par excellence l’histoire de son Île; les connaissances qu’il a accumulées sur sa province sont prodigieuses.» En effet, ce grand patriote acadien avait un goût peu ordinaire, un attachement presque fanatique au passé et aux choses qui s’y rapportent. Dans un article qu’il publia dans Vie française au printemps de 1968 la suite du déc s de Monsieur Blanchard,Ubalde Baudry parlait de lui en ces termes :

 Qui connaissait mieux l’Île-du-Prince-Édouard que Blanchard? Il était une mine de renseignements sur les pêcheurs, l’agriculture, les sols, la flore, les organisations… Il fonda la « Teachers’ Credit Union » dans la ville de Charlottetown et en fut le président pendant une douzaine d’années. Il analysait les statistiques et surtout les recensements. Il avait dépouillé la plupart des registres paroissiaux, aussi était- il incontestablement le généalogiste des Acadiens de l’Île.

Partout où monsieur Blanchard se rendait dans l’Île, si le temps le lui permettait, il profitait de l’occasion pour s’instruire davantage sur l’historique des familles acadiennes de la paroisse. C’était une scène tout à fait familière de le voir, livre à la main, s’arrêter sur le bord de la route pour s’entretenir avec un ou une passant(e); ou bien encore, discuter et questionner quelques élèves sur le terrain de l’école du district. À de tels moments, il ne s’agissait que de lui dire : « Moi, je suis le garçon, ou la fille, de tel… » pour que l’historien Blanchard sorte de sa mémoire mille détails et faits se rapportant aux ancêtres de la personne en cause : la date de l’arrivée des ancêtres à l’Île, leur établissement dans la paroisse, leur époux ou épouse, le nom des enfants et le reste. On aurait dit qu’il n’était content que lorsqu’il avait réussi en quelque sorte à réveiller chez son interlocuteur un intérêt à en savoir plus long sur la vie d’autrefois et à avoir une meilleure compréhension du vécu acadien.

Le plus beau des témoignages que l’on lui a rendus nous est parvenu du père Clément Cormier, c.s.c., ancien recteur de l’Université de Moncton. Dans une lettre qu’il a envoyée à Jérémie Pineau, de Summerside, en 1981, et dans laquelle il fait l’éloge de monsieur Blanchard, le père Cormier écrit :

Il connaissait l’Île plus que quiconque. Tout lui était familier : les terres, les sites historiques, les bâtiments, les personnalités, les dates… J’ai eu l’occasion de voyager en sa compagnie dans l’Île. Partout les choses évoquaient des souvenirs qu’il avait le don de raconter avec verve. Ses yeux pétillants savaient sourire et réveillaient sa grande complaisance à faire revivre le passé.

Jamais, au grand jamais, en faisant simplement la lecture des écrits historiques de monsieur Blanchard, on ne pourra apprécier à sa juste valeur les vastes connaissances historiques de cet homme. Il aurait fallu l’entendre parler avec tant de passion et d’amour intense de tout ce qui était historique et passé pour réaliser pleinement ce que l’histoire signifiait pour lui. Peut-être à ce moment-là, aurait-on mieux compris et su
pourquoi il fut sans contredit l’historien par excellence de l’Île- du-Prince-Édouard. Il était, comme le disait encore si bien monsieur    Baudry,   …  « l’histoire de son Île ». Sans aucun doute, la passion qu’il démontrait pour les choses du passé, ces graines de semence que sa grand-mère Virginie avait semées en lui au moyen de ses contes avaient poussé dans un terrain très fertile. Elle, j’en suis certain, aurait été des plus contentes des résultats que son travail avait rapportés.

À la suite de la publication et la parution de ses deux premiers écrits historiques, sa réputation d’auteur et d’historien lui a permis d’établir des contacts plus étroits avec d’autres gens des provinces Maritimes intéressés comme lui à faire connaître l’ensemble de l’histoire du peuple acadien. Liés donc par ce goût commun qui est l’histoire de leurs ancêtres, ces quelques passionnés et fervents patriotes ont décidé en 1928 de fonder la Société historique et littéraire acadienne. Nommé vice-président, monsieur Blanchard représentait l’Île-du-Prince-Édouard au sein de cette organisation. En dépit de beaucoup de bonne volonté et d’un travail sérieux, la Société n’a jamais pu évoluer comme l’auraient tant voulu ses dignes fondateurs. En 1941, l’on a vraiment tenté de la ranimer mais, même avec la nomination de monsieur Blanchard au poste de président, les nombreuses difficultés auxquelles les membres devaient faire face furent insurmontables empêchant donc à la Société de faire son chemin. Heureusement, ces premières tentatives ne furent pas complètement perdues. Ainsi, en 1960, une nouvelle société historique acadienne a vu le jour, laquelle organisation n’en finit plus de faire connaître, surtout par sa revue Les cahiers, parmi les Acadiens et dans l’ensemble du Canada, la culture et le patrimoine que nos ancêtres nous ont légués.

Toujours avide de nouvelles connaissances, cherchant aussi à se rapprocher un peu plus de ses racines ancestrales, Henri Blanchard traversa l’Atlantique au printemps de 1928 pour se diriger vers l’Europe. Passant par l’Angleterre en premier, il se rendit à Paris et à l’Université de la Sorbonne pour y suivre des cours d’été en histoire, en langue et en art. Ce bref séjour en France lui avait permis de visiter plusieurs points et sites d’intérêt historique et, surtout, lui avait donné la chance de mieux connaître l’âme et la mentalité françaises. Animé par un nouvel élan de patriotisme et d’enthousiasme pour la cause qu’il voyait maintenant plus pressante et chère, il retourna chez lui à la fin de l’été déterminé à travailler encore plus fort que jamais…

 

Chapitre VI : Les grandes années pour lui et la Société Saint-Thomas-d’Aquin

 La mise sur pied des concours de français; cours d’été à l’Université Mount Allison; discours devant le Congrès de la langue française; il obtient des bourses d’études au Québec et aux Maritimes; les cours d’été pour les instituteurs acadiens à l’Île.

 

Il accordait maintenant de plus en plus de son temps libre pour le travail de l’avancement des Acadiens de l’Île. Tout comme les autres chefs de file de l’époque, Henri Blanchard comprenait que la survivance du fait français sur l’Île-du- Prince-Édouard se trouvait chez les jeunes Acadiens et Acadiennes qui s’instruisaient dans les petites écoles. Il savait qu’il fallait à tout prix atteindre les jeunes esprits et stimuler chez eux un intérêt plus grand et un amour
pour le français. Autrement, l’on risquait de perdre ces jeunes et par conséquent la lutte même, car il n’y aurait bientôt plus personne pour continuer le travail entrepris.

À l’été de 1929, les instituteurs et les institutrices acadiens se réunirent à Palmer-Road pour leur congrès annuel. À cette réunion, ils ont beaucoup parlé de la difficulté que l’on avait à capter l’imagination des jeunes pour le fait français. L’on discuta donc des démarches nécessaires pour mieux combattre et pour vaincre cette passivité trop répandue chez les élèves acadiens. Il fut alors proposé que l’Association organise un premier concours de français dirigé vers les élèves des écoles acadiennes de la 7e à la 10e année; dans les années suivantes, le concours serait modifié de sorte que tous les élèves à partir de la 3e année puissent y participer. Le premier concours devait avoir lieu au printemps de 1930 dans chacune des écoles acadiennes. L’organisation même du concours fut laissée aux bons soins de monsieur Blanchard, assisté de monsieur Martin Gallant, inspecteur des écoles acadiennes à l’époque, et de l’abbé Nazaire Poirier, professeur au Collège Saint-Dunstan.

«  Les dangers pour notre langue sont : la prédication en anglais, les journaux, les relations commerciales et sociales et la honte qui existe parmi les nôtres de leur nom de famille. »
J. Henri Blanchard : au Congrès des Instituteurs acadiens à Tignish en 1924

 

On peut se demander avec raison comment monsieur Blanchard allait s’y prendre pour trouver le temps pour voir à la préparation et à l’administration d’un tel projet. Et surtout de voir à la correction de toutes les copies des élèves participants! Mais pour lui, la question n’était pas là : il fallait que le concours soit organisé, et il fut prêt à s’en occuper.

Ce premier concours a remporté un franc succès! Au bout de quelques années, ce fut une compétition entre élèves et entre écoles pour remporter les prix accordés aux vainqueurs. Pour arriver à faire la correction des feuilles d’examen, quelques professeurs dévoués se réunissaient à la maison de monsieur Blanchard et, autour d’une grande table de travail, ils corrigeaient avec lui des pages et des pages de compositions et d’exercices. Ces personnes méritaient bien des félicitations. Il n’y avait pas de récompense pour eux sauf peut-être la satisfaction personnelle d’avoir passé ces heures ensemble en présence de leur éminent chef et modèle. Et parfois, il faut bien le dire, ils s’amusaient follement. Jérémie Pineau racontait comment lui et Albert Gallant se mordaient de rire de voir monsieur Blanchard chercher désespérément, parmi les tas de papiers et de livres sur son bureau, sa fameuse loupe sans laquelle il ne pouvait lire les pages qu’il avait à évaluer. S’apercevant de leur hilarité qu’on cherchait à lui cacher, le bon professeur Blanchard ne pouvait faire autrement que d’éclater de bon cœur lui-même. On partageait ainsi des heures inoubliables de joie et de camaraderie ce qui chassait de l’esprit fatigué la monotonie et l’ennui laissés par le travail de jours longs et parfois frustrants.

À l’été de 1933, monsieur Blanchard est allé poursuivre d’autres cours d’été, cette fois à l’Université Mount Allison à Sackville, Nouveau-Brunswick. Par la suite, les autorités
de cette institution lui ont confié l’administration de leurs cours d’été à l’Université, fonction dont il s’acquitta jusqu’en 1938.

Les années 1930 ont vu monsieur Blanchard surchargé de travail résultant de son attachement et de ses liens avec les nombreuses organisations et les différents comités auxquels il siégeait. C’est en ce temps-là qu’il avait vraiment commencé à comprendre l’urgence qui existait d’aller à l’extérieur de l’Île chercher l’aide et l’appui nécessaires à seconder ses efforts déjà déployés et les autres leaders acadiens de la province. En 1937, monsieur Blanchard fut invité à assister au Congrès de la langue française dans la ville de Québec. C’est à ces assises que le Comité permanent de la Survivance française en Amérique fut fondé; aujourd’hui, ce comité se nomme le Conseil de la Vie française en Amérique. À cette occasion, les organisateurs du congrès avaient demandé à monsieur Blanchard de faire, lors de cette réunion plénière, un exposé de la situation des écoles acadiennes et de l’enseignement du français dans les écoles publiques de l’Île-du-Prince-Édouard. Il a profité de cette chance unique que l’on lui accordait pour faire voir aux congressistes la situation précaire et difficile des Acadiens de sa province natale. Il a tracé pour son auditoire fort attentif le triste bilan de la vie de ses ancêtres et la lutte acharnée et inégale qu’ils ont dû livrer dans l’espoir de conserver leur langue, leur foi et leur patrimoine. Ses auditeurs l’ont écouté avec émotion et avec un intérêt particulier car il a su toucher le point faible dans l’âme de ses frères et sœurs francophones qui, eux aussi, avaient autrefois connu et vécu l’incertitude et la possibilité réelle de la perte de leurs traditions et leurs pratiques culturelles et religieuses.

Insistant en particulier sur la grande difficulté que les élèves acadiens éprouvaient à poursuivre leurs études dans la langue maternelle après leur sortie des petites écoles de l’Île, monsieur Blanchard expliqua que, sans plus d’instruction formelle dans la langue française, la cause acadienne parmi les Acadiens de l’Île serait bientôt complètement perdue.

Depuis un  demi-siècle, leur disait-il, la lutte pour la conservation de l’enseignement de la langue française chez nous a dû compter par-dessus toute autre chose sur le patriotisme, le travail constant et la bonne volonté de nos instituteurs et de nos institutrices qui, une fois leur brevet d’enseignement décroché, se mettent à l’œuvre et par un travail personnel, opiniâtre et difficile, réussissent plus ou moins à se préparer à l’enseignement du français en autant que les circonstances le leur permettent.

Impressionnés et émus par le contenu de son discours et par la conviction de ses paroles si sincères, il fut tout de suite encouragé par ses confrères congressistes d’aller frapper aux portes des collèges et des maisons d’enseignement à travers la province du Québec et de demander aux administrateurs de ces institutions d’accorder aux jeunes Acadiens des bourses d’études, moyen par lequel ces élèves insulaires pourraient s’instruire et se perfectionner en français afin
de pouvoir mieux assurer le développement de la communauté francophone à l’Île-du-Prince-Édouard.

Tous savent à présent de quelle manière incroyable monsieur Blanchard avait été accueilli par les directeurs de ces institutions québécoises. Partout où il s’est présenté, on le recevait à bras ouverts. Presque immédiatement, il a obtenu douze différentes bourses d’études offertes gratuitement à ses compatriotes acadiens. Ce furent donc des dons plus que généreux que lui offraient le Collège Sainte-Anne-de-la-Pocatière, le Collège de Lévis, le Collège de Nicolet et les neuf autres maisons d’enseignement qui ont
répondu à son appel.

Monsieur Blanchard est revenu à l’Île, la joie au cœur. Immédiatement, il s’est mis à la recherche de candidats capables de relever le défi et d’aller entreprendre cette nouvelle aventure dans le lointain Québec. Au début, il n’en trouva que sept jeunes intéressés à tenter l’expérience. De ces sept premiers boursiers, trois d’entre eux, Emmanuel Richard, Joseph LeClair et Sylvère Gallant, termineraient leurs études classiques au Québec et poursuivraient par
après leurs études théologiques pour devenir prêtres.

L’obtention de ces premières bourses signifiait le début des belles années pour la Société Saint-Thomas-d’Aquin et un regain d’espoir pour les vaillants chefs acadiens de l’Île comme monsieur Blanchard. Chaque automne, on voyait partir de la maison d’autres jeunes, se dirigeant vers tel ou tel collège prendre la place de celui ou de celle qui venait de compléter ses études. En effet, plusieurs demoiselles furent aussi bénéficiaires des bourses offertes par des couvents dirigés par les Ursulines, la Congrégation Notre-Dame et autres. Et ces institutions d’éducation ne furent pas exclusivement au Québec mais plusieurs, comme le Collège Saint-Joseph, le Collège du Sacré-Cœur et le Collège Sainte-Anne, à la Pointe-de-l’Église, se trouvaient plus près de l’Île dans les
provinces voisines.

Au moyen de ses démarches parfois peu délicates mais toujours   si efficaces, le « grand quêteux », car c’est comme cela que l’on le nommait, avait réussi un pas gigantesque dans
la lutte pour sauver son peuple. Bientôt cette générosité remarquable de la part de nos voisins d’autres provinces canadiennes a procuré d’heureux effets sur l’ensemble des Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard. Conscients et appréciatifs de ces gestes extrêmement positifs de la francophonie à l’extérieur de leur province, les Acadiens de l’Île sont devenus par le fait plus convaincus de l’importance pour eux de faire de leur côté des efforts plus sérieux. Furent ainsi fondées à travers la province de nouvelles succursales de la Société Saint-Thomas-d’Aquin, et un esprit plus coopératif dans le travail que cette Société cherchait à accomplir. Bien des Acadiens croyaient enfin voir l’espoir renaître et la forte possibilité de leur survivance comme peuple distinct avec le patrimoine qu’ils avaient cru destiné à une disparition irréversible.

Toutefois, la pénurie d’enseignants qualifiés pour faire l’enseignement du français dans les écoles de l’Île restait encore un point d’inquiétude pour monsieur Blanchard et les autres dirigeants de la Société Saint-Thomas-d’Aquin. Faisant allusion à cette déficience, à ce manque d’éléments si vitaux à la lutte qui s’avérait longue, monsieur Blanchard disait, lors d’une réunion annuelle de la SSTA à Mont- Carmel : Il faut apporter remède à cet état déplorable. Nos écoles subissent une véritable misère.

Encore une fois, la Société Saint-Thomas-d’Aquin chercha à l’extérieur l’aide nécessaire à l’organisation de cours d’été en français destinés aux instituteurs et aux institutrices acadiens de l’Île. À partir de 1938, et pendant plusieurs années, ces enseignants ont pu bénéficier de l’enthousiasme et des connaissances de professeurs compétents venant du Québec et de l’Ontario pour offrir leurs services à leurs confrères acadiens. Et, parmi ces professeurs si capables et si distingués, l’on remarquait l’infatigable Henri Blanchard, vibrant de tout son être et rayonnant de joie à la pensée que la cause des siens recevait un autre souffle de vie nécessaire et bienfaisant.

 

Chapitre VII : Les résultats positifs de son travail

Sa nomination au poste de directeur adjoint au Collège Prince-de-Galles; les approches des politiciens.

 

En dépit de son travail sans cesse augmentant et ses nombreux déplacements à l’intérieur de la province comme à l’extérieur, sa carrière d’enseignant n’était pas négligée. Le fait qu’il s’intéressait tant et qu’il se dévouait ainsi à la cause de ses compatriotes acadiens lui avait plutôt gagné l’estime et la considération de ses confrères enseignants et d’un grand nombre de gens de langue anglaise qui connaissaient la vie active qu’il menait. Tous furent fort conscients du fait qu’il ne cherchait jamais à faire avancer la cause des siens au détriment des autres groupes ethniques. Ceci explique, au moins en partie, pourquoi le respect pour lui et pour le travail qu’il entreprenait fut si répandu et accepté. En même temps, la grande maîtrise qu’il avait de la langue anglaise lui permettait de travailler tout à fait à l’aise aux confins du Collège Prince-de-Galles et de vivre sa vie quotidienne dans la ville de Charlottetown sans avoir à envisager des problèmes relatifs à ses démarches dans le domaine de la survivance acadienne.

Qu’on le voyait de bon œil au Collège Prince-de-Galles fut bien évident lorsqu’il fut demandé de s’occuper des cercles d’art oratoire collégiaux qui permettaient aux étudiants de mieux se présenter et mieux parler en public.

Estimé donc par tous ceux avec qui il venait en contact, ce fut difficile de ne pas reconnaître et profiter des immenses talents et du savoir du professeur Blanchard. En 1937, quand il fut question de trouver des candidats qualifiés pour remplir les postes de directeur et de directeur adjoint au Collège Prince-de-Galles, ce fut d’abord à lui que les autorités administratives ont immédiatement pensé. On ne pouvait surtout pas l’ignorer précisément à cause des honneurs qu’il s’était attirés à lui-même et conséquemment à l’institution collégiale par son travail patriotique et ses publications. L’on lui a demandé en premier d’accepter le poste de directeur. Mais sachant trop bien la grande responsabilité que cela exigerait de lui, il a préféré opter pour le poste de directeur adjoint. Il a rempli ce poste jusqu’à sa retraite de l’enseignement en 1948.

« …il nous faut aujourd’hui, à nous Acadiens français de l’Île-du-Prince-Édouard, des hommes instruits, très instruits même, des hommes qui mettent leur nationalité au-dessus de l’or et des honneurs, des hommes qui puissent combattre dans les parlements, plaider devant les tribunaux, conduire le peuple, guider ses efforts, grouper ses énergies; des hommes, en un mot, qui sont ce que le cerveau est au corps. »
J. Henri Blanchard : Les Acadiens de l’Île St-Jean (1921)

 

Connu de plus en plus dans la ville capitale de l’Île et aussi à l’étendue de la province insulaire, il ne fut pas étrange de voir les différents partis politiques jeter plus d’un regard intéressé en sa direction dans l’espoir qu’il devienne candidat pour eux au niveau provincial. Le Parti libéral, en particulier, aurait bien voulu le voir s’inscrire sur la liste d’aspirants pour un siège à l’Assemblée législative. Mais, à la surprise et au regret de ces groupements politiques, Henri Blanchard a nettement refusé leurs demandes d’adhésion dans leurs rangs. Il connaissait l’enjeu politique et, surtout, il se connaissait. Il a souvent répété à ses enfants qu’il n’aurait jamais pu s’accommoder à ce genre d’activité où il aurait sans doute vexé ses confrères et l’électorat par l’honnêteté, et la franchise de ses paroles et de ses convictions. Ayant pu voir de près la vie que son père Jérémie avait menée comme politicien, il comprenait que ce rôle contenait bien trop d’embûches pour tout individu désireux de garder son indépendance ou de rester intellectuellement honnête. Expliquant à son fils Francis ses raisons d’avoir refusé à s’engager activement sur la scène politique, monsieur Blanchard avait dit que ce genre de vie exposait au risque ceux qui y prenaient part. À son avis, son père avait été teinté par ses expériences dans ce champ d’activité souvent suspect et parfois corrompu.

Toutefois, certains prétendent que monsieur Blanchard a travaillé très fort pour se faire nommer sénateur, et cela à deux différentes reprises, mais sans succès. Il est aussi
certain qu’il s’est grandement dépensé dans l’espoir de voir son père Jérémie se faire nommer membre à la Chambre haute à Ottawa. Après la nomination de Joseph-Octave Arsenault en 1895 et sa mort en 1897, les Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard avaient vainement attendu voir un des leurs les représenter au sein de ce groupe parlementaire. Il faut donc comprendre que monsieur Blanchard avait deux bonnes raisons de travailler si ardemment pour la nomination de son père au Sénat. À ce moment, les Acadiens de l’Île avaient organisé une campagne au Canada français et, par tous les moyens justifiables, se préparèrent pour faire nommer Jérémie au Sénat canadien. Des requêtes signées par presque la totalité des Acadiens de l’Île, des résolutions d’assemblées, des lettres personnelles ainsi qu’une requête des prêtres acadiens furent toutes expédiées au gouvernement. Il y avait également toute l’organisation de la francophonie à l’extérieur de l’Île même qui prêtait main-forte dans ces revendications. Une délégation de trois Acadiens d’influence se rendit à Ottawa dans l’espoir d’influencer la décision finale du premier ministre. Malgré cette campagne si bien orchestrée, la demande venant des Acadiens de l’Île fut ignorée et au lieu de Jérémie Blanchard, on en nomma un autre qui n’était qu’un débutant sur la scène politique canadienne.

Plus tard dans la vie, monsieur Blanchard contait à ses amis, avec beaucoup de fierté d’ailleurs, le déroulement de la discussion plutôt acerbe qu’il avait eue par après avec le premier ministre lui-même. Il s’agit évidemment de William Lyon Mackenzie King, parmi un des principaux leaders politiques de notre siècle. À l’occasion de l’élection fédérale de 1925, le premier ministre était de passage à Charlottetown. Lors de la réception tenue dans son wagon privé du chemin de fer, Mackenzie King reconnut monsieur Blanchard qui avait été une des trois personnes autorisées à présenter la réclame des Acadiens au premier ministre sur la question d’un sénateur acadien pour l’Île. Monsieur King invita Henri Blanchard à le rencontrer après la réception pour lui parler en privé. Alors, il procéda à expliquer à Monsieur Blanchard les raisons pour lesquelles il avait favorisé un autre candidat à la place de Jérémie. Mais monsieur Blanchard n’accepta pas les raisons offertes et le premier ministre a pris la défense. De part et d’autre, les esprits se sont chauffés au point où monsieur King lui avait répliqué : « You don’t realize to whom you are speaking » et Henri de répondre : « For you, I might be just a little teacher! But to me, you’re only Billy King! » Semble-t-il que l’argument a fini là et il faut bien croire que l’incident fut sans conséquence grave car, en 1946, avant de prendre sa retraite de la vie politique, monsieur King nommait Henri Blanchard membre de la Commission de la Capitale nationale comme représentant officiel de l’Île-du-Prince- Édouard. Il y siégea jusqu’en 1958. Cette nomination n’était que honorifique mais le professeur/historien Blanchard en profita pendant ces quatorze ans pour se rendre fouiller et consulter les archives nationales de la capitale fédérale.

 

Chapitre VIII : Le grand humain

 Les relations avec ses enfants; quelques incidents humoristiques; publication d’un autre volume ; il reçoit d’autres honneurs.

 

Ses fréquentes absences de la demeure familiale ne l’ont pas empêché de voir et de veiller au bien-être de ses enfants et au bonheur des siens. Engagé comme il l’était par ses activités d’ordre éducationnel, historique, culturel ou autre, il faisait son grand possible pour que la vie familiale soit des plus normales. Ses deux plus jeunes fils, Francis et Wilmer, gardent précieusement le bon souvenir de leur père qui les conduisait les dimanches visiter le terrain de la Ferme expérimentale de Charlottetown, ou l’emplacement de l’ancien Port-LaJoye, ou bien encore les rues et les vieilles maisons de la ville. Et il les arrêtait à tout bout de champ afin de mieux examiner les fleurs, les arbres et toutes sortes de végétation qu’il leur faisait remarquer en détail.

Sa fille Bernadette raconte ses propres souvenirs de son père et les années de sa jeunesse. Elle parle encore de lui, assis en train de lire passionnément Le Devoir du jour, jetant par ses petites lunettes rondes des regards parfois perçants à cause du tapage qu’elle et les autres enfants faisaient autour de lui. Et parfois, perdant patience, il leur disait de se tenir tranquilles. Avertissement vite oublié! Et le bruit de leurs jeux d’enfants reprenait de plus bel, suivi d’autres appels à l’ordre de plus en plus impatients. Et voilà qu’à un moment donné, il fallait que la mère vienne mettre de l’ordre et c’était elle qui les envoyait se coucher
afin de permettre à son mari de reprendre sa lecture paisible.

Souvent l’été, quand il n’était pas trop occupé par des réunions ou par d’autres projets, toute la famille partait par train visiter la parenté à Duvar, localité où lui et Ursule avaient tous deux passé leurs années d’enfance. Ces rencontres avec la parenté à lui et à sa femme permettaient à monsieur Blanchard de se détendre et de s’amuser en vrai père de famille. Ce fut alors de longues soirées agréables remplies de contes, d’histoires amusantes, de discussions politiques et autres, de noces et de jeux. Ce fut aussi des heures de promenade solitaire le long de la route ou à travers champs, livre à la main, s’arrêtant ça et là pour mieux communiquer avec la nature qu’il admirait avec passion.

Ce fut précisément à Duvar qui est arrivé un des incidents les plus comiques concernant Henri Blanchard, incident qui nous fait voir bien clairement jusqu’à quel point il pouvait être distrait, comme bien des personnes fortement engagées.

À un certain moment, monsieur Blanchard avait fait le nécessaire pour acquérir la propriété de son père Jérémie. Elle avait été, depuis quelques années, dans les mains d’autres gens mais monsieur Blanchard en avait fait l’achat dans l’espoir peut-être de renouer les liens avec son propre passé. Alors quand il pouvait se rendre avec la famille à Duvar, il profitait de son temps libre pour aller à la vieille demeure familiale dans le but d’y faire certaines réparations nécessaires. À la fin de la journée de travail, il retournait à pied chez « mon oncle Dorice », le frère de Ursule.

Voilà qu’un certain jour, il est allé à la vieille maison pour faire un peu de peinture. Comme bien d’autres amateurs du pinceau, il avait fini par mettre autant de peinture sur lui, sur ses vêtements que sur les murs de la chambre. Une fois le travail terminé, il a donc constaté à son grand chagrin qu’il avait fait pas mal de dégât – au point que son linge, et en particulier son pantalon, n’était plus présentable. Sans réfléchir, il avait vite fait enlever le pantalon et, le jetant tout bonnement dans le vieux poêle de cuisine, il l’a mis au feu. Le pantalon, si fortement taché de peinture fraîche, n’a pas pris de temps à s’enflammer et fut bientôt réduit en cendres. Ce n’est qu’à ce moment- là que notre professeur distrait a réalisé qu’il n’avait pas d’autres pantalons à porter pour s’en retourner. Il fut donc réduit à s’asseoir et à attendre jusqu’au temps où la famille, inquiète de son absence prolongée, a envoyé quelqu’un voir ce qui se passait. Ils l’ont ainsi découvert, un peu décontenancé de son geste irréfléchi, mais prêt à endurer les taquineries qui en résulteraient.

Henri Blanchard restait essentiellement  un  « grand humain », intéressé    par-dessus  tout au bien-être et à l’avancement de ses semblables. Toutefois, cette humanité n’était pas toujours remarquée par ses amis et ne fut souvent vue que par les membres de sa famille ou par sa proche parenté. Étant si humain, il craignait certaines choses qu’il ne pouvait facilement contrôler. Telle était sa peur presque insensée des chiens. En effet, il avait une peur bleue de « cet ami de l’homme ». Fut-ce à la suite d’une rencontre malheureuse et inattendue avec un chien quelconque qui est née chez lui cette terrible peur? Dieu seul pourrait nous le dire mais chose certaine, tout au long de sa vie, il ne pouvait endurer un chien jappeur près de lui.

Ainsi, tous ceux et celles qui l’ont connu à Charlottetown ou qui l’ont rencontré partant de chez lui pour se rendre au travail ou pour se promener seul ou avec quelqu’un de la famille, l’ont toujours vu portant un parapluie à la main. Plus tard dans sa vie, il a échangé le parapluie pour une canne. Bien que ces deux objets aient pu servir aux besoins prévus par leurs inventeurs, pour monsieur Blanchard, ils avaient une toute autre raison d’être : ils devenaient au besoin des bâtons de défense à l’approche indiscrète d’un chien un peu trop familier…

Un fait plutôt amusant lui est arrivé à la suite de l’incendie qui avait ravagé le Collège Prince-de-Galles en 1932. Afin de permettre aux collégiens de continuer leurs cours sans interruption, les autorités collégiales se sont entendues avec l’administration de la ville de Charlottetown pour que ces cours soient présentés l’après-midi dans les locaux de l’école Queen Square. Par conséquent, les professeurs du collège se trouvaient libérés pour l’avant-midi. En ce temps-là, monsieur Blanchard et Ursule avaient embauché une domestique pour aider à faire le ménage, étant donné que plusieurs des enfants étaient encore à la maison. Dans la cuisine se trouvait une porte qui donnait accès à la cave. Pour empêcher que les enfants fassent des chutes malheureuses par la porte laissée ouverte par inadvertance, l’on y avait fixé un crochet hors de la portée des enfants pour ainsi toujours garder la porte bien fermée.

La servante en question semblait bien fournir un travail satisfaisant et convenable à la famille, mais malheureusement, elle avait un handicap physique plutôt ennuyant : elle était dure d’oreille! Cet état physique lui permettait probablement de mieux supporter le brouhaha des enfants, mais pouvait en même temps être la cause de certains ennuis pour ses employeurs. L’exemple suivant nous le fait comprendre sans contredit.

Un bon matin, madame Blanchard est partie faire ses emplettes en ville, laissant son mari à la maison avec la servante qui s’occupait alors de préparer le dîner. Au cours de la matinée, monsieur Blanchard est descendu à la cave pour une raison quelconque. La servante a dû s’y rendre elle aussi quelque temps après pour ramasser des légumes. En revenant à la cuisine, elle a remis le crochet à sa place sans penser que son patron se trouvait encore en bas. Voyant que l’heure du repas approchait, et qu’il devait se préparer pour les cours de l’après-midi, monsieur Blanchard mit fin à son travail et monta les marches pour se trouver… devant une porte barrée! Réalisant que c’était par inattention et par habitude que la bonne lui avait fermé la porte, il lui a crié de venir lui ouvrir. Mais en vain! Elle n’entendait rien! Alors, il cria plus fort, il donna des coups de pied à la porte, il frappa le plancher avec un bois à l’endroit où il pensait la bonne se trouvait, soit debout ou assise. Mais ses efforts furent inutiles, car la servante restait « sourde » à ses appels et aux cris retentissants qu’il produisait à la porte close. Il dut passer un bon moment, assis sur les marches de la cave, attendant le retour de son épouse. À son arrivée, Ursule courut immédiatement ouvrir la porte à son pauvre mari maintenant furieux et impatient. Toutefois, une fois libéré de sa prison temporaire, il fut le premier à excuser la faute de la servante et à rire de bon cœur de sa « réclusion ».

En 1938, il publia Rustico: une paroisse acadienne, volume dans lequel il put parler de la paroisse qui l’avait vu naître. Ce texte fut publié pour souligner le 175e anniversaire de la venue des premiers colons, du centenaire de l’église paroissiale et du jubilé de diamant de Monseigneur Jean Chiasson, le curé de Rustico pendant 35 ans.

Au mois d’août de la même année, lui et sa famille se sont réjouis quand ils ont appris la nouvelle que l’Académie française venait de lui décerner une médaille pour les services rendus à la cause française. Les efforts
personnels qu’il avait manifestés depuis ses débuts dans l’enseignement et son travail de pionnier pour le relèvement du peuple acadien lui apportaient une récompense fort bien méritée de cette institution française grandement estimée.

Les honneurs que l’on lui accordait, et qui arrivaient maintenant de plus en plus fréquemment, ne l’ont pas empêché de dire à son entourage qu’il considérait ces honneurs comme une marque de reconnaissance que l’on offrait à l’ensemble du peuple acadien plutôt qu’à lui seul. Malgré cette modestie, il n’était pas facile d’ignorer la contribution plus que généreuse qu’il procurait à la cause française. Cela est très clair dans les remarques de monsieur Omer Héroux, rédacteur en chef du journal Le Devoir, de   Montréal, alors qu’il écrivait en 1943 : Il est de ceux dont la rencontre fait du bien. Si modeste qu’il soit, il ne peut empêcher qu’on sente qu’il habite spirituellement les hauteurs et qu’il est un être de la grande espèce.

« En tournant les pages de l’histoire, on rencontre des peuples qui, moins persécutés que le peuple acadien, ont abandonné leur langue et souvent leur foi, mais où ailleurs rencontre-t-on un autre peuple qui ait résisté aussi longtemps et aussi victorieusement aux persécutions contre sa langue? »
J. Henri Blanchard : au Congrès de la Langue française à Québec, 1937

 

Henri Blanchard fut à nouveau le récipiendaire d’autres honneurs et éloges pendant l’année 1945. Le travail qu’il continuait à faire parmi les siens lui a d’abord valu un certificat de remerciements de la part de la Société du bon parler français. Mais bien plus émouvant encore pour lui fut la fête organisée en son honneur par les boursiers-étudiants de la Société Saint-Thomas-d’Aquin, le 13 août 1945. En réponse à leur témoignage de gratitude pour le bien qu’il leur avait procuré, et répondant en même temps à la présentation d’une bourse d’argent qu’on lui avait alors offert, monsieur Blanchard leur avait parlé en ces termes : Vous avez été les porteurs du flambeau vers lequel nous tous jetions les yeux dans les jours sombres. Nous avions grandement raison d’avoir confiance en vous car vous ne nous avez pas trompés. Il s’adressait à ce moment à plusieurs jeunes gens qui avaient été parmi les premiers boursiers de la Société Saint-Thomas-d’Aquin et qui revenaient à l’Île pour seconder les efforts de ceux qui, comme monsieur Blanchard, avaient tant travaillé pour leur permettre d’élargir le champ de leurs connaissances. Dans ce groupe, l’on remarquait en particulier Jean Doiron qui deviendra rédacteur du journal acadien à l’Île, La Voix acadienne, ainsi que Joseph Leclair et Denis Gallant qui allaient se diriger bientôt vers les rangs ecclésiastiques du diocèse de Charlottetown, Adrien Arsenault, destiné à faire sa marque comme professeur à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard et aussi comme peintre et auteur et Aubin Doiron qui recevra le grand honneur de représenter la reine Élisabeth comme lieutenant-gouverneur de la province.
En soi, il avait devant lui dans la salle ce soir-là les premiers
combattants dans la relève que lui et les autres fondateurs de la Société Saint-Thomas-d’Aquin avaient espérés depuis si longtemps. Ces jeunes seraient bientôt appelés à prendre leur place sur les premières lignes de défense et à continuer à leur manière la lutte pour la survivance et l’épanouissement de la population acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard.

En 1947, l’Alliance française de Paris lui présenta un diplôme d’honneur, soulignant par ce geste le travail important de promotion que monsieur Blanchard avait
accompli dans le domaine de l’étude de la langue française.

D’autres témoignages et marques de reconnaissance lui furent offerts l’année suivante. En premier, l’Association acadienne d’éducation, consciente des services qu’il avait rendus à la cause de l’éducation catholique et française, lui
présenta son Ordre du mérite scolaire acadien en 1948.

Bien que tous ces honneurs lui fassent chaud au cœur, ils ne pouvaient toutefois lui faire oublier qu’il devait subir, comme chacun de nous, les assauts du temps et faire face à des moments de peine et de chagrin que la Providence
allait lui envoyer. Âgé de 67 ans, sa santé n’était plus aussi solide que dans le passé. Sa vue devenait de plus en plus affaiblie, et il souffrait de surdité croissante. Certaines peines personnelles avaient fini par laisser leur marque sur lui. En particulier, fut-il profondément touché par la mort tragique de son fils aîné, Alfred, tué lors de la Deuxième Guerre mondiale en Italie, le 23 novembre 1943. D’après le témoignage de son fils Francis, son père
fut fortement chagriné à la suite de la mort de son premier fils.

Ce ne fut donc pas un facteur en particulier mais plutôt un ensemble de circonstances qui a poussé monsieur Blanchard à prendre sa retraite de l’enseignement en 1948. Sa longue et fructueuse carrière de 50 années prenait fin. Il n’y a pas de doute que la portée de son enseignement avait atteint plusieurs milliers de jeunes et avait contribué à rehausser sensiblement la qualité de l’enseignement du Collège Prince-de-Galles où il avait passé la majeure partie de sa vie comme professeur.

 

Un reporteur de Radio-Canada, J. Henri Blanchard, Ursule Blanchard et Domitilde Donovan, soeur de J. Henri Blanchard.

 

Chapitre IX : Les années de la retraite; sa mort

Il reçoit un doctorat honorifique de l’Université Laval; il démissionne de plusieurs associations; décoré de l’Ordre de la fidélité acadienne; le 50e anniversaire de mariage de Henri et Ursule; publication d’un autre volume; doctorat honorifique de l’Université Saint-Dunstan; le Prix Samuel-de-Champlain; sa mort; les honneurs et les témoignages posthumes.

 

Pour Henri Blanchard, être à la retraite ne signifiait nullement être retiré du monde, ni d’arrêter de travailler de longues heures comme il l’avait toujours fait : à lire, à étudier et à écrire. Ces années de retraite furent, en même temps, pour
plusieurs institutions et associations d’ordre culturel et éducatif l’occasion de lui présenter leurs vœux et leurs honneurs en reconnaissance de ses accomplissements à l’égard des
Acadiens et dans le champ de l’éducation.

L’université qui fut la première à lui décerner un degré, l’Université Laval, lui décerna un doctorat honorifique ès lettres en 1949. À la suite de la présentation de ce parchemin, les journaux de langue française ont publié des remarques fort élogieuses à son égard. Dans un éditorial de L’Évangéline, le rédacteur en chef, Emery Leblanc, exprimait sa pensée ainsi : Ce n’est pas froisser sa modestie, ni injurier le zèle des autres, que dire que monsieur Blanchard est probablement l’homme qui a le plus fait pour la cause acadienne de son temps… Aujourd’hui, monsieur Blanchard pourrait disparaître et les Acadiens de l’Île continueraient leurs activités. Mais nous estimons que sans monsieur Blanchard, la population française de l’Île aurait perdu du terrain.

Dans le même ordre d’idées, Omer Héroux écrivait dans  Le Devoir :  En décorant monsieur Blanchard, la plus ancienne des universités françaises d’Amérique rend hommage à un grand éducateur, à un patriote ardent et tenace, à l’un de nos groupes les plus méritants, à toute une catégorie de travailleurs modestes qui sont un peu partout, à travers le continent, les animateurs, les bons et fermes ouvriers de la vie française… Il ne trouvera pas mauvais que nous saluions en lui l’un des types supérieurs, de ces types modèles qui, par tout le continent, restent les mainteneurs de l’antique et glorieux héritage.

Bien qu’il ait démissionné comme président de la Société Saint-Thomas-d’Aquin en 1952, son intérêt était toujours aussi vif à son égard et envers le travail que cette Société accomplissait parmi les Acadiens de l’Île. Il décida de céder sa place à la plus jeune génération pour mener à bonne échéance les actions de la Société Saint-Thomas-d’Aquin. De même, il offrit bientôt sa démission comme membre de la Commission du district fédéral d’Ottawa.

Au mois de mai 1960, la Société nationale des Acadiens a décoré le retraité de son Ordre de la fidélité acadienne, la plus haute décoration que cette Société décerne. Parlant devant les membres du Conseil général de la Société Saint-Thomas-d’Aquin avec qui   monsieur Blanchard avait si longtemps dépensé ses énergies, Alban Daigle, chef du secrétariat de la Société nationale des Acadiens, s’est exprimé ainsi : Le décoré d’aujourd’hui a été intimement mêlé à toutes les luttes nationales depuis près de 50 ans. Pratiquement toutes nos œuvres de relève et de survivance ont bénéficié de son dévouement, de ses sages conseils et de ses directives éclairées… La probité, la compétence et le dévouement de ce grand patriote sont reconnus de toute la population au milieu de laquelle il a vécu sa féconde carrière… Les postes qu’il a occupés dans les divers mouvements sociaux et nationaux, la grande confiance qu’il a toujours inspirée aux siens dans tous les efforts de préservation et de développement du patrimoine français et catholique le classent parmi les plus vaillants défenseurs de la cause française chez nous et à l’étranger.

Les enfants de Henri et Ursule se sont joints à eux et aux parents et amis en 1962 pour fêter leur 50e anniversaire de mariage. Le demi-siècle qu’ils avaient passé ensemble leur avait offert toute une série d’événements, joyeux ou autres, mais qu’ils se rappelaient maintenant avec nostalgie : la naissance de leurs huit enfants, la mortalité de certains d’entre eux, le mariage et le début des carrières de plusieurs des enfants, les années d’enseignement au Collège Prince-de-Galles, le travail qu’ils avaient tous deux fait pour la Société Saint-Thomas-d’Aquin, la quantité d’honneurs et de témoignages que Henri avait mérités, et combien d’autres encore.

Monsieur Blanchard a rompu un autre lien avec le passé en 1963 lorsqu’il a offert sa démission du Conseil de la Vie française en Amérique. Il mettait fin à une très longue affiliation avec cet organisme patriotique qui avait été pour lui un moyen par lequel il avait pu exposer aux francophones hors de sa province l’état incertain et périlleux de ses compatriotes, et de la sorte pouvoir obtenir de l’aide.

Sa plume n’était pas encore serrée. Au contraire! Il avait continué à écrire. L’esprit alerte malgré les handicaps physiques qui l’ennuyaient énormément, il acheva, avec
l’aide de son fils Wilmer, un autre texte en langue anglaise cette fois qu’il publia en 1964 sous le titre : The Acadians of Prince Edward Island 1720-1964. Ce petit volume allait permettre à bien des Acadiens anglicisés, et aux anglophones en général, de lire l’histoire des Acadiens de la province insulaire telle qu’interprétée par celui qui la connaissait le mieux.

En 1964, il a reçu une médaille d’honneur présentée cette fois par le Consul de France.

L’Université Saint-Dunstan est venue à son tour lui offrir en 1967 une marque tangible de son estime et de son affection. De cette institution où il avait été étudiant, professeur et athlète, il reçut un doctorat honorifique en droit (honoris causa).

Monsieur Blanchard était hospitalisé au mois de septembre 1967 quand le Conseil de la Vie française en Amérique lui a présenté le Prix Samuel-de-Champlain. Ce fut le chancelier du Conseil, Mgr   Adrien Verrette, et le secrétaire, Mgr Paul-Emile Gosselin, qui lui ont présenté le bronze ci-dessous dont l’inscription se trouve à la page 12 supra.

La plaque ci-dessus, par après, présentée par monsieur Blanchard au Musée acadien de Miscouche, lequel il avait aidé à établir et à fonder en 1964.

La présentation de cette plaque honorifique fut le dernier grand moment dans la vie extrêmement remplie qu’il avait vécue. Le 14 janvier 1968, il mourut à l’hôpital de Charlottetown. Le grand patriote acadien, épuisé à la suite de sa longue carrière d’enseignant et la fatigante lutte pour la cause qu’il aimait tant, quittait définitivement sa chère Île Saint-Jean.

Premier Musée acadien à Miscouche officiellement ouvert
le 25 août 1964.

Ses funérailles fort impressionnantes ont eu lieu le 17 janvier en la basilique Saint-Dunstan de Charlottetown. Entourés de nombreux dignitaires du monde politique, professionnel, patriotique et culturel, son épouse Ursule et ses enfants ont dit leurs adieux à celui qui leur avait été le papa modèle et l’ami incomparable. L’oraison funèbre fut livrée par un des premiers boursiers de la Société Saint-Thomas-d’Aquin, l’abbé Adrien Arsenault. Conscient de la dette personnelle qu’il devait à cet homme, et de la perte que le peuple acadien de l’Île-du-Prince- Édouard venait de subir par son décès, l’abbé Arsenault toucha bien des cœurs dans la foule en prononçant ces paroles tellement vraies :  Il faudrait à l’Acadie bien d’autres Henri Blanchard pour que le travail qu’il a accompli atteigne son plein épanouissement et soit continué. La dépouille mortelle fut enterrée au cimetière de la ville. Sa chère épouse Ursule n’a pas attendu bien longtemps avant d’aller le rejoindre; elle est décédée le 5 janvier 1970.

Les enfants Blanchard ont rendu un dernier hommage à leurs parents en 1972 en plaçant une belle épitaphe sur leur tombe commune.

« Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges jeter l’ancre un seul jour? »   (Alphonse de Lamartine)


Épitaphe sur la pierre tombale de J. Henri et Ursule Blanchard au cimetière catholique de Charlottetown (chemin St. Peters)

  

Épilogue

La Société Saint-Thomas-d’Aquin a voulu faire tout son possible pour que le nom de son grand promoteur ne disparaisse pas et que les Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard soient, pendant bien longtemps, conscients et sensibles à l’énorme travail que J. Henri Blanchard avait accompli pour eux et pour leur survivance culturelle et française. Par conséquent, il fut décidé en 1973 que la Société établisse une bourse spéciale en son honneur: la bourse Blanchard. Chaque année, la Société Saint-Thomas-d’Aquin accorde cette bourse à un ou à une élève qui termine ses études secondaires et qui désire continuer son éducation. Lors de l’ouverture officielle de ses nouveaux bureaux dans la ville de Summerside, les membres de la Société ont de nouveau rendu hommage à monsieur Blanchard en adoptant son nom pour leur centre moderne, devenu depuis ce temps le noyau de nombreux projets et d’entreprises de toutes sortes organisés par elle.

Dans la région de Charlottetown où il avait vécu de si longues années, les autorités municipales de Sherwood lui ont aussi rendu un dernier hommage en nommant une de leurs rues en honneur de J. Henri Blanchard.

Une photo de l’historien J. Henri Blanchard présentée le 22 juin 1981 au Centre J. Henri Blanchard à Summerside, par l’Office national du film représenté par Bill Ledwell et Dan Driscoll, chaque côté de Francis C. Blanchard, et le père Eddie Cormier, président de la SSTA.

 

Conclusion

Un autre fervent patriote et travailleur pour le relèvement des Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard, qui a œuvré à côté de monsieur Blanchard pendant une vingtaine d’années, l’abbé Charles Gallant, s’est exprimé ainsi à la disparition de son ami et compatriote : Que nous prêchait monsieur Blanchard? Le travail, la ténacité, le vrai patriotisme. Souvent il a pu nous laisser mal à l’aise : en face de notre paresse intellectuelle, de notre indifférence, il aurait voulu nous voir faire plus d’efforts dans les sentiers de la vie nationale. Monsieur Blanchard n’a pas eu honte, n’a pas eu peur d’afficher ce qu’il était : un Acadien à l’âme bien française. Il a bien compris, il l’a prêché, que ce n’était pas en se cachant sous un faux manteau qu’on pouvait avancer dans la vie – il n’a jamais eu honte de ses origines acadiennes et aujourd’hui l’État lui rend un grand hommage, nous dit qu’il avait parfaitement raison.

Feu Jérémie Pineau a fort bien résumé la véritable raison d’être de Joseph Henri Blanchard dans un article qu’il a écrit pour La Petite Souvenance en 1981 : Pour lui, la survie et l’épanouissement des Acadiens dépendaient moins de la réclamation de nos droits que de la mise en valeur de nos talents et capacités ethniques naturels. Qui peut évaluer son travail? Suffit de dire que nos chefs de file d’aujourd’hui sont son œuvre. Parce qu’il a vécu, parce qu’il a œuvré pour notre cause, nous sommes ce que nous sommes.

À l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard (anciennement le Collège Saint- Dunstan) se trouve maintenant le pavillon Blanchard Hall. Marqué ainsi, cet édifice collégial dénote clairement le caractère bilingue de la contribution que « Peggy » Blanchard a apportée à l’Île toute entière.

 

Grand-Pré, haut lieu de l’histoire nationale acadienne, J. Henri et Ursule Blanchard, le 15 Août 1958.

 ********************

Tanton E. Landry

Acadien de Summerside, Tanton E. Landry avait été pressenti par l’ancienne Société historique acadienne de l’Î.-P.-É. pour parachever en 1988-1989 un travail de recherche entrepris par feu Jérémie Pineau sur la vie et l’oeuvre de J. Henri Blanchard. Jusqu’alors inédit, notre Comité historique Soeur-Antoinette- DesRoches a voulu poursuivre le projet de l’ancienne Société historique acadienne de l’Î.-P.-É., en publiant le précieux manuscrit de monsieur Landry.

 Né en 1929, monsieur Tanton E. Landry a fait ses études à Summerside après quoi il a obtenu son B.A. au Collège du Sacré-Coeur, à Bathurst. Ensuite il s’est trouvé au Sacred Heart Seminary à Halifax et au Collège Saint-Joseph à Memramcook. Il a entamé sa carrière d’enseignement à la petite école de St- Chrysostome, retourna au Collège du Sacré-Coeur à Bathurst pour y enseigner l’anglais suivi de 10 années au secondaire à Arvida au Québec. Il fut ensuite professeur à l’école Évangéline de 1970 à 1987 alors qu’il a pris sa retraite.

M. Landry vit présentement à Summerside avec son épouse Hilda Gaudet de St-Nicholas. Il adore la nature et fait de la marche presque tous les jours. Nous le remercions de la contribution qu’il a faite pour faire connaître la vie et l’oeuvre du professeur et patriote J. Henri Blanchard.

 

 

L’Oeuvre de J.-Henri Blanchard

1986 par Cécile Gallant

Cécile Gallant

 

Le présent article est le texte d’une conférence présentée à Moncton le 26 octobre 1985 lors du colloque qui soulignait le 25e anniversaire de la Société Historique Acadienne de Moncton.

****************

 

La Société Historique acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard a entrepris depuis quelques années une recherche sur la vie et l’oeuvre de J.-Henri Blanchard en vue d’une publication. Né à Rustico, le 16 juin 1881, l’année de la première Convention Nationale des Acadiens, et décédé en 1968, J.-Henri Blanchard est l’un de nos plus grands patriotes acadiens.  Professeur, historien et animateur des plus dynamiques pendant plus d’un demi-siècle, Blanchard a contribué de façon significative à la survivance acadienne dans l’Île.  La Société désire, par le biais d’une biographie du genre populaire, faire connaître au grand public l’importance historique de cette contribution.  Cette biographie se vent aussi scientifique que possible tout en était écrit dans un style à portée de tous.

Des projets de recherche subventionnés par le Secrétariat d’État ont permis de recueillir une vaste documentation ayant trait aux multiples aspects de la vie et de l’oeuvre de Blanchard.  L’histoire orale a été l’approche privilégiée dans un premier projet.  Une cinquantaine d’entrevues ont ainsi été réalisées avec des gens qui ont bien connu Blanchard.  Dans un deuxième projet, une bibliographie de ses écrits (ouvrages, articles de revues et de journaux, discours, correspondances) a été établie.  Tous les extraits de ses discours tels que rapportés dans les procès-verbaux de diverses associations acadiennes dans lesquelles il a oeuvré ont aussi été relevés.

Nous connaissions peu de détails de l’enfance et de la jeunesse de J.-Henri Blanchard.  Nous avons alors tenté de cerner ce qui aurait pu marqué cette période de sa vie.  Fils de Jérémie Blanchard et de Domithilde Gallant, Henri est né à Rustico en 1881.  L’année suivante, ses grands-parents paternels, ses parents et lui-même, âgé d’onze mois, quittent Rustico où le surpeuplement et le manque de terres avaient entraîné depuis les années 1860 une émigration importante de familles acadiennes de cet endroit.  La famille Blanchard déménage à Duvar dans la paroisse de Bloomfield où elle achète une ferme de 100 acres.  Les Acadiens constituent la majorité de la paroisse de Bloomfield, mais l’élément anglophone est très fort dans la région de sorte que l’anglicisation des Acadiens est déjà une réalité dans les années 1880.  Toutefois, Jérémie et Domithilde réussissent à transmettre à leurs enfants leur attachement à la langue française.

La maisonnée Blanchard comprend les grands-parents, les parents et onze enfants dont Henri est l’aîné.  La plupart des membres de la famille participent aux travaux de la ferme.  Et pour suppléer au revenu familial, le père et le grand-père, bons charpentiers, s’adonnent parfois à ce métier.

En 1890, alors qu’Henri avait neuf ans, son père se présente candidat aux élections provinciales.  Il est défait. Il réussit cependant à se faire élire membre de l’Assemblée législative de l’Île aux élections de 1893.  Comme politicien, Jérémie Blanchard était très bon orateur.  Ses discours politiques ont été qualifiés de “fantastiques”.  C’était un homme qui n’avait pas été au collège mais qui s’était instruit par la lecture.  Henri a sans doute été influencé dans son enfance par les discussions politiques qu’il entendait chez-lui, et il a probablement appris certaines techniques de l’art oratoire en observant son père.

Ses grands-parents ont aussi joué un rôle important dans sa formation.  Virginie Blanchard, née Doucet, la grand-mère, semble avoir eu une influence particulière sur son petit-fils.  Malgré son peu d’éducation formelle, Mémé Blanchard possédait tout un bagage d’histoires qu’elle aimait raconter le soir à ses petits-enfants, surtout à Henri.  Elle connaissait des histoires de la Bible, des histoires à propos de Napoléon, enfin, semble-t-il, des histoires de toutes sortes.  Elle encouragea Henri, dès son jeune âge, d’étudier et puis de lire tous les livres qu’il pourrait.  De sa grand-mère, il a hérité ainsi ce goût qu’elle avait pour l’histoire, la lecture et pour s’instruire, ce goût qu’il ne cessera de cultiver tout au long de sa vie.

Une relation étroite existait également entre Henri et son grand-père Sylvestre Blanchard, un habile charpentier et charron.  Plus tard, Henri se plaisait de raconter une expérience qui l’avait beaucoup touché.  Une journée, son grand-père fabriquait méticuleusement les roues d’un wagon, un service qu’il rendait à un certain individu qui ne payait pas toujours ses comptes.  Il aurait dit à Henri:  “Je fais ce wagon ici pour un monsieur.  Je ne me ferai jamais payer pour ceci.”  “Ah, mais, lui dit Henri, pourquoi alors êtes-vous si minutieux?”  Son grand-père lui a répondu:  “S’il ne veut pas me payer, ça c’est ses affaires.  Moi, j’ai à faire un wagon et puis je le fais le mieux possible.”

Henri Blanchard a commencé son éducation dans la petite école de Duvar.  À l’âge de douze ans, il se rendait étudier à l’école secondaire de Tignish où il eut Gilbert Buote comme professeur de 1893 à 1894.  C’était l’année de la fondation de L’Impartial, le premier journal de langue française publié dans l’Île.  Gilbert Buote en était le propriétaire et le rédacteur.  C’était un homme qui avait aussi une grande passion pour l’histoire et la généalogie.  Quoique peu méthodique, Buote était, comme l’écrira plus tard Blanchard, “un splendide écrudit,” “un homme très renseigné qui souvent parlait au-dessus de la tête des élèves.”  Cet éminent maître a été pour Blanchard une autre source d’inspiration.  Ses études primaires terminées, le jeune Henri devint élève au Collège Prince de Galles de Charlottetown, où il obtint son brevet d’instituteur à l’âge de 19 ans.  Il enseigna par la suite pendant neuf ans dans les écoles acadiennes de l’Île.

Outre son éducation formelle, Blanchard s’est instruit par la lecture.  Jeune adolescent, il préférait de beaucoup la lecture aux travaux de la ferme.  Il lisait à chaque occasion qu’il avait.  Et, plus tard, pendant les longues veillées d’hiver lorsqu’il était professeur de campagne, il lisait souvent jusqu’à une heure avancée de la nuit.  C’est le cas de son séjour à l’école de Saint-Chrysostome à partir de 1903.  Âgé de 22 ans, il pensionnait chez un dénommé Jos Pacifique Gallant.  Ce dernier possédait une assez bonne bibliothèque héritée, semble-t-il, d’un curé de la paroisse.  La famille Gallant servait Henri comme s’il était un grand visiteur, et elle faisait tout dans son possible pour qu’il soit confortable.  Installé dans une grande chambre au deuxième étage avec un poêle à bois, Henri passait ses soirées à lire.  À tous les soirs après le souper, Jos Pacifique montait avec une brassée de bois pour le poêle.  “J’ai passé ici,” Blanchard a-t-il dit plus tard, “les deux plus belles années de ma vie.”  Il aimait particulièrement lire des romans historiques qui lui donnaient le sens de l’histoire.  La poésie était une autre de ses lectures favorites.

À part ses lectures, il étudiait une grammaire française que Jean-O. Arsenault, son confrère à l’école de Saint-Chrysostome, lui avait passée.  Jusque-là, Blanchard comme de nombreux Acadiens de l’Île, n’avait pas eu l’opportunité de suivre aucun véritable cours de français.  Grâce à Jean-O. Arsenault et à sa grammaire française, Henri approfondit alors pour la première fois la langue française.  Dans le cadre de ses fameux concours de français qu’il organisera à partir de 1930 dans les écoles acadiennes de l’Île, Blanchard visera à partager avec ses compatriotes l’importance de l’apprentissage de la grammaire française.

Après neuf années d’enseignement dans les petites écoles de campagne, il redevint élève et obtint son baccalauréat-ès-arts de l’Université St-Dunstan en 1911.  Il poursuivit plus tard des études de perfectionnement professionnel pendant ses vacances d’été à Mount Allison, au Collège d’Agriculture de Guelph et jusqu’à la Sorbonne à Paris.  Dès 1910, et jusqu’à sa retraite en 1948, l’on retrouve Blanchard comme professeur de français au Collège Prince de Galles.  Cinquante années de sa vie ont donc été consacrées à l’enseignement dont trente-huit au Collège Prince de Galles.

En 1912, Henri épousait Ursule Gallant, une institutrice de Duvar.  Installés au 114 rue Upper Prince, à Charlottetown, les Blanchard élèveront une famille de huit enfants.  Ursule assumait autant que possible la responsabilité de la maison et des enfants afin de permettre à son mari l’opportunité de s’impliquer dans la communauté acadienne.  Dans la dédicace de son dernier livre, Henri a rendu un hommage à son épouse pour tout l’appui qu’elle lui avait donné dans la réalisation de ses oeuvres.

Blanchard s’est d’abord grandement impliqué dans l’Association des Instituteurs et Institutrices Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard.  Membre de l’Association à partir de l’âge de 18 ans, il se distingua très tôt aux Congrès annuels par l’intelligence de ses interventions en ce qui avait trait au domaine de l’enseignement.  Dès 1903, il est élu directeur du regroupement.  À partir de 1906 et jusqu’en 1919, soit une période de 14 années consécutives, il fut secrétaire-trésorier de l’organisation.  On le nomma en 1912 à un comité responsable de formuler un programme d’étude française pour les écoles acadiennes de l’Île.  Il s’agissait surtout de choisir et de faire adopter par le Bureau d’Éducation une série de livres de lectures française et une grammaire française.  La participation de Blanchard au sein de ce comité l’a sans doute sensibilisé davantage à la question de l’enseignement du français dans les écoles acadiennes.

C’est en 1916, au Congrès de l’Association tenu à Baie-Egmont, que Blanchard présente pour la première fois une étude concernant la situation des Acadiens dans l’Île-du-Prince-Édouard.  Il est alors âgé de 35 ans.  Ainsi débute l’engagement extraordinaire de cet homme pour la survivance acadienne dans la province.  Bon orateur, il saura à de nombreuses reprises captiver l’attention d’importants auditoires par des discours traitant de divers aspects de la vie acadienne.  Outre ses nombreuses interventions orales à ce sujet, Blanchard se servira aussi de l’écriture pour transmettre à un plus vaste auditoire ses préoccupations au sujet de son peuple.

En mai 1918, Le Petit Canadien, une revue québécoise, publie un premier article de Blanchard intitulé “Les écoles acadiennes de l’Île-du-Prince-Édouard.” À l’âge de 37 ans, Blanchard entreprend ainsi une carrière d’écrivain, surtout d’historien.  En effet, il se distingue surtout par ses publications historiques dont Les Acadiens de l’Île Saint-Jean (1921), Histoire des Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard (1927), Rustico, une paroisse acadienne (1938), Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard (1956) et enfin The Acadians of Prince Edward Island (1964).  Blanchard a aussi écrit au cours de sa carrière divers articles de revues et de nombreux articles de journaux.

La participation de Blanchard a diverses associations tels la Société Saint Thomas-d’Aquin, la Société Nationale de l’Assomption et le Conseil de la Vie Française est un autre aspect important de sa contribution à la société acadienne.  Un des fondateurs en 1919 de la S.S.T.A., il remplit les fonctions de secrétaire-trésorier de cet organisme pendant dix-neuf ans et celles de président pendant huit ans.  L’objectif immédiat de la Société est de recueillir des fonds destinés à l’éducation de la jeunesse acadienne.  Grâce à des collectes et des soirées récréatives organisées par ses dirigeants, la Société réussit à amasser suffisamment d’argent pour parrainer annuellement quelques boursiers.  Les dirigeants, notamment le professeur Blanchard, étaient conscients cependant que leurs efforts ne réussissaient pas à assurer la formation d’une classe dirigeante acadienne suffisamment nombreuse pour répondre aux besoins de la population.  Un appui de la communauté francophone de l’extérieur de l’Île viendra au moment opportun les aider à atteindre leurs objectifs.

Nous sommes en 1937.  C’est l’année où a lieu, à Québec, le deuxième Congrès de la langue française au Canada.  Cet événement important est destiné à avoir une très grande répercussion sur la Société Saint Thomas-d’Aquin et ses oeuvres.  Le professeur Blanchard est invité à y exposer la situation du français dans sa province.  Dans une conférence très bien détaillée, il décrit de façon réaliste la situation précaire de la vie française et de l’éducation chez les siens.  Voici un extrait de son discours:

“Nous souffrons d’une pénurie extrême de chefs et de dirigeants avec toutes les conséquences qui en découlent.  Si nous avions ces chefs si nécessaires aujourd’hui, il ne serait pas encore trop tard pour endiguer les flots envahisseurs qui menacent de plus en plus de nous engloutir.  Nous avons bien la Société Saint Thomas-d’Aquin qui recueille quelques fonds et qui paie les études secondaires de deux élèves.  Mais c’est si peu en présence des dangers qui nous assaillent de tous côtés.  Si nous voulons préparer ces chefs si nécessaires et sans lesquels nous allons infailliblement disparaître comme groupe de langue française, il nous faudra marcher bien plus rondement et bien plus vite que cela; autrement il sera bientôt trop tard.”

Suite à son exposé, ses auditeurs québécois l’encouragent à aller frapper aux portes des maisons d’enseignement du Québec afin d’y solliciter des bourses d’études pour les Acadiens de son Île.  C’est ce qu’il fait en 1937 et 1939.  Les institutions québécoises accueillent à bras ouverts cet homme plutôt court, au torse solide, qui vient d’avoir 56 ans.  En 1937, Blanchard réussit à obtenir des bourses pour sept jeunes acadiens qui s’expatrient de l’Île pour entreprendre leurs cours classiques au Québec.  En 1939, ils sont au nombre de vingt-deux.  Les quelques collèges acadiens contribuent également leur part.  L’appui généreux de ces maisons d’enseignement de l’extérieur de l’Île se continuera pendant trois décennies.

 
Le professeur Blanchard a été reçu partout avec la plus grande sympathie.  Sa personnalité engageante, son dynamisme irrésistible, l’aident grandement dans ses démarches.  Selon l’abbé Paul Gosselin, du Conseil de la vie française, Blanchard présentait ses demandes “avec tant de chaleur et de désintéressement” que “nous n’avons jamais le courage de lui refuser quoi que ce soit.”  C’est d’ailleurs ce qu’exprimait aussi le Père Clément Cormier, de l’Université Saint-Joseph, de Memramcook, dans une lettre qu’il écrivait à Blanchard le 15 septembre 1944.  En voici un bref extrait:

“Mon cher monsieur Blanchard,

Nous refusions des élèves depuis un mois quand votre télégramme m’est arrivé.  Le R. Père Supérieur était absent, et j’ai pris sur moi de vous faire envoyer une réponse affirmative, me disant: “On ne peut rien refuser à M. Blanchard”.

Vos élèves de l’Île nous sont donc arrivés, quatre anciens et sept nouveaux, et vous pouvez être assuré que nous allons les entourer d’une sollicitude toute particulière.”

Cette initiative de Blanchard, soit de trouver des bourses pour la jeunesse acadienne, est, sans doute, la plus grande contribution qu’il a fait à la survivance acadienne dans l’Île.  En effet, jusque la fin des années 1960, des élèves acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard ont pu bénéficier de bourses accordées par des maisons d’enseignement de langue française du Québec et des Provinces Maritimes, la distribution de ces bourses étant coordonnée par la Société Saint Thomas-d’Aquin.  De retour dans l’Île, de nombreux boursiers ont été en mesure de contribuer au développement de la vie acadienne.

La Société historique entreprendra sous peu la rédaction et la publication de la biographie de cet important leader acadien que fut J.-Henri Blanchard.  Ce sera sa façon de mieux faire connaître la vie et l’oeuvre de cet homme dont la contribution à la communauté acadienne se fait toujours sentir.

La culte des morts

1983 par Sœur Saint-Hildebert

par Soeur Saint-Hildebert, c.n.d.

 

Extrait du manuscrit inédit, L’Âme acadienne, rédigé vers 1940 par Soeur Saint-Hildebert (Ann Elizabeth White), 1886-1967, religieuse de la Congrégation de Notre-Dame.  Elle était originaire de Rollo Bay, Î.-P.-É.

******************

 

Dès l’origine de la race, les membres des différentes familles acadiennes étaient très attachés les unes aux autres.  De plus, les habitants de chaque village, par suite de mariages entre eux, formaient une société où régnaient une solidarité admirable.  Naturellement sympathiques et compatissants envers tous ceux qui souffraient, les Acadiens avaient une grande dévotion envers les âmes du purgatoire en général, et envers les âmes de leurs proches parents en particulier.  Ils priaient beaucoup pour ces dernières et, pour elles, ils faisaient dire de nombreuses messes.

Par esprit de foi autant que par amour fraternel, ils gardaient la mémoire de leurs chefs disparus.  Car, pour les anciens Acadiens, le ciel et le purgatoire n’étaient pas des régions vagues et lointaines; au contraire, ces gens simples et droits semblaient vivre tout près du monde invisible.  Le Jour des Morts surtout, les âmes des trépassés leur étaient présentées à l’esprit; le soir de ce jour, les femmes n’osaient pas sortir de peur de rencontrer sur leur chemin quelque visiteur venu de l’autre monde pour demander des prières.  Il n’était pas rare qu’elles crussent entendre les soupirs et les gémissements de ces âmes souffrantes; elles pensaient même voir des revenants qu’elles reconnaissaient comme leurs parents défunts.  Cela pourrait être l’effet d’une imagination surexcitée ou d’un tour joué par de jeunes espiègles.  Mais, qui sait?  Il pouvait y avoir quelque-fois du surnaturel dans les voix et les apparitions qui causaient tant d’émoi chez les habitants de l’Acadie.

Ce fut surtout après le retour de l’exil qu’ils furent favorisés ou affligés de ces visites.  Voir mourir leurs parents sans le ministère du prêtre, leur donner la sépulture sans même un arrêt à l’église pour une dernière bénédiction; c’étaient là des peines difficiles à supporter sans une foi vive et profonde.  Un amour filial envers Dieu le Père, une confiance sans bornes en Sa bonté pour ses enfants affligés faisaient croire parfois aux Acadiens qu’aucun de ceux qui s’efforçaient de vivre habituellement en paix avec leur Créateur ne serait privé de la grâce des derniers sacrements; que, si un prêtre lui manquait à sa dernière heure, un ange du ciel serait envoyé pour lui imposer spirituellement l’onction sainte ».1

Mais la peine occasionnée par l’impossibilité de faire dire des messes pour les âmes de leurs défunts était très profonde.  Ces chrétiens éprouvés essayaient d’y suppléer par leurs prières fréquentes et surtout par leur ferveur pendant l’office divin, le dimanche, quand ils avaient le bonheur d’y assister.

Dans le compte rendu de ses visites pastorales de 1811 et de 1812, Monseigneur Plessis, évêque de Québec, écrit ses impressions au sujet des voix mystérieuses qui se faisaient entendre dans quelques-unes des églises acadiennes :

“Depuis environ six ans, on entend parler dans toutes les chapelles acadiennes de l’Île Saint-Jean —- celle de la baie de Fortune exceptée — des voix, ou plutôt une voix, tantôt chantante, tantôt soupirante, dont plusieurs personnes se trouvent singulièrement affectées.  La voix soupirante est celle d’une personne qui serait dans une affliction sourde et profonde; la voix chantante est celle d’une femme ou d’un enfant, qui se fait entendre au-dessus de celle des chantres, car c’est pendant l’office que l’on entend cette voix glapir, surtout pendant les litanies du Saint Nom de Jésus qu’il est d’usage de chanter le dimanche pendant la messe.  Tous les assistants n’entendent pas cette voix en même temps; ceux qui l’ont entendue un dimanche dans une église ne l’entendent pas toujours le dimanche suivant dans une autre, ou le dimanche suivant, dans la même église.  Il en est qui ne l’ont jamais entendue.  Quelquefois, elle est entendue d’une personne et ne l’est pas d’une autre placée dans le même banc.  Cependant, plusieurs sont frappés du son de la voix gémissante jusqu’à en tomber en pamoison.  S’il n’y avait que des femmes et des enfants qui affirmassent la chose,  on pourrait tout uniment l’attribuer à une imagination échauffée, mais parmi plus de cent personnes qui l’ont entendue dans la seule église de Rustico, et peut-être dans celle de Malpec, il y a des gens de tout âge, des esprits sensés et solides; tous rapportent la chose uniformément sans avoir aucun intérêt à le maintenir puisqu’ils en sont fatigués et affligés.  Ces voix n’ont pas même épargné les cabanes où les Acadiens occupés au loin à l’exploitation des bois se réunissent le dimanche pour chanter quelques cantiques.  Elles ont même traversé à Shédiac, où l’on a cessé de les entendre le dimanche de la Quasimodo 1811.  “J’ai nié cela, disait au prélat un des hommes les plus sensés de Rustico, aussi longtemps que j’ai pu, car je ne suis pas du nombre de ceux qui entendent les voix.  Mais ce nombre a tellement crû, et il s’y est trouvé des personnes si incapables de mentir; j’en ai tant vu mettre en dépense et faire prier pour les âmes du purgatoire, dont ceci leur semble être le langage, que j’aurais crû être coupable de témérité si j’avais résisté plus longtemps à la persuasion générale.Que conclure de tout cela?  Qu’il y a des voix qui se font entendre et cela dans les lieux où il n’y a pas de ventriloques, où le peuple n’est pas assez rusé pour être soupçonné d’aucun prestige, où la disposition même des édifices ne s’y prêterait pas.  Mais quelles sont ces voix?  D’où viennent-elles?  Pourquoi ne se font-elles pas entendre de tout le monde?  Pourquoi les églises écossaises en sont-elles exemptées alors que celles des Acadiens en sont affligées?  C’est sur quoi chacun peut former les conjectures qui’il lui plaira. »3

Ces voix mystérieuses cessèrent de se faire entendre après que les Acadiens eurent commencé à faire dire des messes pour les âmes du purgatoire.  Pour cela, ils faisaient des sacrifices énormes, car la plupart d’entre eux étaient toujours assez pauvres.  Dans la paroisse Saint-Jacques d’Egmont Bay (Î.-P.-É.) les paroissiens trouvèrent un moyen original pour avoir de l’argent à consacrer à cette fin louable.  Au commencement du mois de novembre, ils mettaient dans l’église une grande boîte, dans laquelle on déposait les articles dont on voulait faire le sacrifice en faveur des âmes du purgatoire.  On y mettait des vêtements fabriqués à la maison, tels que des bas, des mitaines, des morceaux de toile, un manteau, une quenouillée de filasse, etc.  Après la messe, ces articles étaient vendus à l’encan, et avec l’argent ainsi obtenu, on faisait dire des messes.  Au commencement du carême, la même chose se répétait et les âmes du purgatoire bénéficiaient souvent de l’offrande du Saint-Sacrifice.  De cette manière, les Acadiens coopéraient à une oeuvre de charité très méritoire.  Ainsi ils attiraient des bénédictions spéciales sur leurs familles et sur la paroisse entière, — bénédictions qui leur ont valu peut-être ces nombreuses vocations religieuses et sacerdotales qui font la gloire de cette belle paroisse.

Si, après ce temps, les âmes du purgatoire gardaient un silence absolu dans les églises acadiennes, elles semblaient se manifester d’une autre manière à leurs amis.

Une femme très estimable, Madame D., de Miscouche, I.-P.-É. dont la belle-mère était morte depuis quelques mois, s’était éveillée pendant la nuit à l’audition d’un bruit étrange, comme le son des pas lourds d’une personne qui traînait des chaînes après elle.  La chose se renouvela trois soirs de suite; le troisième soir, Madame D. crut reconnaître la forme de sa belle-mère défunte qui se tenait près de la porte de sa chambre.  Elle lui demanda:  “Comment allez-vous? — Une voix qui lui était familière lui répondit:  “Ah, si tu savais combien on doit être pur pour entrer en Paradis”.  Ce fut tout; la forme s’éloigna lentement pour ne plus reparaître.  Le lendemain, Madame D. demanda à son beau-père s’il voulait bien vendre quelque chose afin de faire dire des messes pour le repos de l’âme de la défunte.  Monsieur D. s’empressa de vendre un beau châle qui avait appartenu à sa femme et, avec l’argent provenant de la vente, il fit dire des messes pour le repos de son âme.

Une autre femme acadienne, Madame S.D., de St-Louis-de-Kent, N.-B., eut une semblable expérience.  C’est au milieu d’un champ, en plein après-midi, qu’elle crut rencontrer son frère défunt.  Il avait l’air tout triste et il sembla vouloir lui parler.  Mais Madame D. avait tellement peur qu’elle ne lui dit mot.  Le soir, elle rêve à ce frère; elle le voit venir vers elle tout comme il était apparu dans le champ.  “Vas-tu bien? lui dit-elle.  Fait-il bien dans l’autre monde? — Il fait bien pour ceux qui vont bien”, répondit-il.  Le lendemain matin, elle s’en va trouver le prêtre; elle lui donne de l’argent pour des messes pour le repos de l’âme de son frère.

Bien souvent, les Acadiens promettent des messes pour les âmes du purgatoire lorsqu’ils veulent obtenir des faveurs temporelles.  Une bonne mère de famille, n’ayant pas les moyens de faire dire des messes, promet de réciter un chapelet pour les âmes chaque soir avant de se coucher.  Occupée du soin d’un enfant malade, il lui arrive un soir d’omettre cette prière.  Dans le coin de la chambre, elle entend remuer les grains de son chapelet.  Elle croit que quelqu’un le secoue vigoureusement.  Mais il n’y a personne dans cette partie de la chambre où est accroché le chapelet.  Après un tel avertissement, cette femme se décide de ne plus omettre le chapelet promis.

Chez les Acadiens, il y a toujours des événements qu’on prend pour signes avant-coureurs de la mort:  un oiseau entre dans la maison, une poule chante, ou le coq chante après le coucher du soleil; voilà des choses qui avertissent la famille qu’un de ses membres va mourir.  Parfois, on entend des sons étranges, ou on voit des lumières dans les endroits fréquentés par la personne qui doit mourir.  Si le chien hurle sans raison apparente, on croit que l’animal sent qu’il va perdre son maître.

Quand une personne est gravement malade, des femmes charitables des maisons voisines ne manquent pas de venir assister la famille affligée.  Ordinairement, elles savent sans se tromper si la maladie est fatale et elles avertissent la famille éprouvée lorsqu’il faut aller chercher le prêtre.  Même les jeunes qui viennent d’entrer en ménage ne craignent pas en pareil cas de prononcer jugement d’après leurs observations intelligentes et justes.  En présence de la mort, elles sont ordinairement calmes et serviables.  Sans avoir fait de cours dans les hôpitaux, elles sont, en général, bonnes garde-malades.

 
Après la mort, on arrange convenablement la chambre mortuaire, ayant soin d’ôter tout objet qui n’est pas nécessaire ou utile, toute chose qui sent la vanité ou la frivolité.  On y met tous les objets de piété qui se trouvent dans la maison; au mur, près du cercueil, on accroche des images de Notre Seigneur, de la Sainte Vierge et des saints.

Pendant les jours où le corps est exposé, on récite à courts intervalles, des prières pour les morts, le chapelet et les litanies.  Lorsque les jeunes gens jugent que ces exercices sont un peu trop longs, ils se retirent discrètement dans une autre pièce pour jouer aux cartes ou s’amuser avec plus d’abandon.

Autrefois, des prières liturgiques étaient récitées par un ancien qui savait lire ou par une ancienne qui les savait par coeur, après quoi, on chantait en deux choeurs des cantiques en l’honneur de Notre Seigneur ou de la Sainte Vierge; les filles et les garçons alternaient les versets; ceux-ci étant d’un côté de la pièce et celles-là de l’autre.  Entre ces pieux exercices, on causait tout bas, les bonnes anciennes suggérant des sujets de conversation édifiants et voyant à ce que les jeunes gens eussent une attitude respectueuse.

Dans le passé, comme au 20e siècle, on parlait, pendant ces longues veillées, des signes avant-coureurs de la mort qu’on avait remarqués, des choses que le défunt aurait dites qui semblaient indiquer qu’il avait eu un pressentiment de sa fin prochaine.  Surtout si la mort avait été subite, on essayait de trouver quelque indication qui dénotât que la personne avait été prévenue du dénouvement fatal.  Alors on entendait des remarques telles que celles-ci:  “Avant de sortir ce jour-là, il fit telles choses où il parlait ainsi — on ne voulait pas qu’il quitte la maison, mais il devait le faire; c’était son destin.  Ce qui doit arriver arrivera toujours.  Son heure était venue… C’est la sainte volonté de Dieu…”  Ainsi, on parlait de la vie comme d’un enchaînement d’événements inévitables, ces réflexions révélant chez les Acadiens un certain fatalisme dont leurs descendants ne sont pas exempts.

Pendant la nuit, on servait un réveillon et on tenait à ce que tous, sans exception, se missent à table pour prendre quelque chose.  Ce repas était donné dans un esprit de charité fraternelle comme un acte méritoire fait pour le soulagement de l’âme du défunt, et l’on croyait que chaque repas ainsi servi diminuait la dette de cette âme envers la justice divine.

S’il pleuvait le jour de l’enterrement, on regardait l’eau qui venait du ciel comme un signe sensible que l’âme avait trouvé grâce devant Dieu.  C’était l’ “Aspergès” du Bon Dieu qui voulait lui-même bénir le cercueil et la tombe du défunt.  Ainsi les choses matérielles revêtaient souvent un caractère sacramentel aux yeux des Acadiens.  On aurait tort de regarder toutes ces croyances particulières comme des superstitions, car elles avaient quelque-fois leur source dans les vertus chrétiennes qui florissaient dans l’ancienne Acadie.  Si les Acadiens sont un peu superstitieux, ils sont avant tout religieux, et on peut ajouter que, superstitions mises à part, la religion telle qu’ils la pratiquent est très belle et très conforme aux traditions de l’Église.

Pour se convaincre de ce fait, il faut passer quelque temps dans un milieu nettement acadien, comme, par exemple, le petit village de Caraquet.  Sur la côte du Nouveau-Brunswick, tout près des eaux bleues de la baie des Chaleurs, ce village intéressant semble être un petit coin de l’ancienne Acadie oublié par les vainqueurs.  On y trouve un groupe de familles qu’on reconnaît comme des descendants des gens honnêtes et heureux du pays d’Évangéline.  Leurs petites maisons sont groupées autour de l’église paroissiale ou échelonnées le long du chemin; elles sont flanquées de vastes champs où l’on se sert parfois encore, de boeufs pour les travaux agricoles.

Comme en tout village acadien, les habitants aiment à s’unir pour prendre part aux démonstrations et cérémonies civiques ou religieuses.  Quoique les Acadiens ne soient pas organisateurs, ils s’y prêtent volontiers sous l’influence d’un chef qui leur est sympathique.

C’est surtout en présence de la mort que se manifeste l’influence de la religion sur l’âme acadienne.  Citons, comme exemple d’organisation et de piété touchante, le service funèbre d’une jeune fille de cette paroisse.  Le jour des funérailles, les gens de la fanfare, en uniforme se rendent à l’église avec leurs instruments de musique.  D’un côté du perron, ils attendent l’arrivée du corps.  Les jeunes filles, en voile blanc, se rangent de l’autre côté.  Le cortège funèbre étant arrivé, et les premières prières liturgiques terminées, tous se mettent en marche pour entrer processionnellement dans l’église.  Le choeur de l’orgue se compose d’Enfants de Marie — toutes les jeunes filles de la paroisse sont enfants de Marie, comme toutes les femmes mariées sont enrôlées dans la société des Dames de Sainte-Anne.  Pendant la messe, les Enfants de Marie s’approchent de la sainte table afin de communier pour le repos de l’âme de leur compagne défunte.  Après la messe et l’absoute, la fanfare joue la marche funèbre et la procession se forme en ordre parfait pour se rendre au cimetière:  le corbillard, les prêtres, les enfants de choeur, les membres de la famille en deuil, les Enfants de Marie et la foule.  Tous partagent la douleur de la famille éprouvée, et le chapelet à la main, les lèvres murmurant les Avés, ils manifestent le respect le plus profond et la piété la plus édifiante.

Dans ce cimetière paisible, à l’ombre du clocher, tout près des eaux bleues de la baie, on dépose les restes mortels de la défunte.  Les dernières prières liturgiques terminées, les jeunes filles entonnent ce cantique qui exprime l’amour le plus pur de l’Enfant de Marie pour sa mère céleste:  “J’irai la voir un jour”.  Les accents de ce pieux cantique se répercutent à travers les champs et au loin sur les eaux; il nous semble que les anges du ciel suspendent leur harmonie pour écouter un chant qui les ravit, non par la qualité des voix des chanteuses, mais par la perfection de l’instrument qui produit cette musique vocale, car cet instrument, c’est l’âme de la jeune fille acadienne.

Le sentiment que l’on rapporte de cette cérémonie si touchante, c’est que le ciel est bien près de ce petit coin de terre de Caraquet.  On garde longtemps dans la mémoire le souvenir de ce chant d’espérance, “J’irai la voir un jour”.  On aime à revenir par la pensée parmi ces chrétiens fervents qui donnent au monde égoïste et matérialiste une leçon dont il a grand besoin — leçon de charité fraternelle qui pleure avec ceux qui pleurent, et de foi triomphante, qui salue la mort comme l’heureux commencement de la vie éternelle.

 
BIBLIOGRAPHIE

Ph. F. Bourgeois — La Vie de l’abbé La France, Montréal, 1913.

J.H. Blanchard — Rustico, Une Paroisse Acadienne, 1938.

Helen Campion — Over on the Island, Toronto 1939.

________________

(1)  Parole d’un vieux prêtre acadien.

(2)  En 1803 M. l’abbé Cécile, affirma qu’il avait entendu ces voix mystérieuses les quatre dernières fois qu’il avait fait l’Office à Rustico.  Les litanies étaient alors leur chant favori; elles chantaient aussi la préface et le Pater.  C’était des pleurs, des sanglots, semblant provenir de dessous le plancher entre le choeur et le nef.

“En 1822 le jour de Saint-Marc, à la procession qui se fait autour de l’église de Rustico, les chantres eurent beaucoup de peine à chanter les litanies; il leur semblait qu’il y avait autant de sanglots qui répondaient aux invocations.  (Lettre de M. l’abbé Cécile à M. Painchaud, le 15 avril 1830, Vie de l’abbé LaFrance, par Ph. F. Bourgeois C.S.C.)

(3)  Il y a une tradition qui veut que les Acadiens de la paroisse de Saint-Jean-l’Évangéliste à Port-la-Joie étaient dans l’église où on chantait les litanies du Saint Nom de Jésus lorsque les troupes de Lord Rollo se précipitèrent dans l’édifice pour les disperser.  Quelquefois on voit des lumières étranges dans le voisinage.  Et quand l’étoile du soir apparaît, la silhouette de l’ancienne église paraît sur l’horizon; par les fenêtres, on voit les chandelles allumées; de petits bateaux portant les troupes de Lord Rollo se glissent sur les flots; les voix suppliantes font entendre dans le lointain la prière, “Ora pro nobis”.  C’est le pasteur et ses ouailles qui reviennent pour achever les oraisons commencées et interrompues il y a cent quatre-vingts ans.  (Helen Campion, Over on the Island.)

La Société historique acadienne de l’Î.-P.-É. : rapport annuel

1982 par J.-Edmond Arsenault

 

Rapport annuel du président

Une nouvelle fois, nous nous rencontrons en assises annuelles.  En cette occasion, nous vous présentons un bref aperçu du travail, des actions et des projets exécutés au cours de l’année.

L’exécutif de la S.H.A. de l’Î.-P.-É. a tenu trois réunions au cours de l’année.

Cette année, la campagne de recrutement nous a valu l’inscription de 125 membres, dix en moins que l’année précédente.  L’appel aux cotisations 1982-1983 devrait être lancée le plus tôt possible, au cours du mois de novembre.

La Société Historique Acadienne a tenu, au cours de l’année, trois rencontres régionales, dans l’ensemble, assez bien réussies.  Ces réunions avaient lieu à Tignish, à Abram-Village et à  Rustico.  Ces assises étaient fort intéressantes et informatives.  Celle de Rustico, au musée, a permis à l’auditoire de faire une randonnée dans l’histoire de la paroisse de Rustico, du Père Belcourt, et de la Banque de Fermiers.  M. Jean Doiron a certes relaté une foule de faits historiques très intéressants.  Il est évident que ces réunions régionales sont très utiles et qu’il est fortement recommandé de les continuer et de les rendre plus nombreuses, si possible.  Il y aurait peut-être lieu d’en faire un projet de plus grande envergure et faire une demande d’aide-financière dans le but de défrayer les frais d’animation et de tenue de ces rencontres.  Ceci s’applique aussi à l’organisation de journées d’études en généalogie, en conservation de documents et d’objets historiques.

Le projet “cueillette de renseignements et d’information sur la vie et les oeuvres de feu J.-Henri Blanchard” est terminé.  La Société possède plus d’une quarantaine d’entrevues enregistrées sur rubans sonores.  Nous avons obtenu le financement d’un projet pour en faire la transcription.  Nous sommes à la recherche d’une personne que nous désirons embaucher pour faire ce travail.

La Petite Souvenance est publiée deux fois par année.  Cette revue fournit des faits et des renseignements historiques fort intéressants qui la font apprécier du lecteur.  Je félicite le rédacteur et le comité de rédaction ainsi les auteurs des articles qui donnent à notre revue un caractère particulier.

Au cours de l’année, un comité a préparé un document explicitant les critères à utiliser dans l’attribution d’une distinction honorifique à une personne méritante pour sa contribution dans les domaines de l’histoire ou du patrimoine acadiens.  Le rapport de ce comité vous sera présenté au numéro six de l’ordre du jour.

Cloche de Malpèque -

Nous avons continué les recherches dans le but d’établir l’authenticité de la cloche.  Nous avons adressé des lettres à quelques individus ou organismes aptes à être en mesure de nous fournir des renseignements ou à nous indiquer des sources où nous pourrions aller les puiser.  Ces lettres nous ont valu des réponses plus ou moins encourageantes.  Toutefois quelques-unes nous indiquent des pistes à suivre.  Les archives nationales du Canada possèdent des microfilms de certains documents de l’époque 1750-1758, y compris des lettres de Prévost aux instances gouvernementales françaises, à Paris.  Ces microfilms sont à la disposition de la bibliothèque de l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard qui possède les équipements utiles à en faire la lecture mais il faut obtenir de l’aide financière pour payer le salaire de la personne qui entreprendra ce travail.

Une demande en ce sens au Secrétariat d’État n’a pu être acceptée faute d’argent disponible.  Nous pourrons, peut-être, obtenir le financement de ce projet l’an prochain.  Il semble qu’il ne faudrait pas trop tôt abandonner la partie; il faudrait, coûte que coûte, recouvrir la cloche qui, avant la déportation, invitait nos aïeux à réciter l’Angelus, à prier pour les défunts et à participer aux offices religieux.  Cette cloche, les Acadiens de l’ancienne Île-St-Jean la posséderont peut-être un jour!

En terminant, nous remercions les membres de l’exécutif, la Société Saint-Thomas d’Aquin et tous ceux et celles qui ont, au cours de l’année, collaboré aux oeuvres de la Société Historique Acadienne de l’Î.-P.-É.

J.-Edmond Arsenault
le 24 octobre 1982

La Société historique de l’Î.-P.-É. : rapport annuel

1981 par J.-Edmond Arsenault

 

Rapport annuel du président

Une fois de plus, nous nous rencontrons en assisses annuelles.  Le fait de tenir notre assemblée au Musée acadien nous permet de nous rapprocher de l’une de nos créations.  La conservation et la mise en montre d’outils, de meubles, d’instruments aratoires et d’objets divers utilisés et parfois confectionnés par nos ancêtres fut l’un des premiers soucis des fondateurs de la Société historique acadienne.  Cette visite sert à nous remémorer la vie et les labeurs de nos devanciers, ces valeureux défricheurs des terrains fertiles de l’Île Saint-Jean.

Depuis la dernière assemblée annuelle, votre exécutif a tenu quatre réunions.  Au cours de ces assises, vos représentants ont pris les décisions et ont exécuté des actions aptes d’assurer le fonctionnement progressif de la Société.

Cette année, la campagne de recrutement s’est soldée par l’inscription de 135 membres à nos registres.  L’appel aux cotisations 1981-82 devrait se lancer, encore cette année, au cours du mois d’octobre.  Nous y reviendrons au poste de la promotion pour l’adhérence de nouveaux membres.

La Société s’était proposée d’augmenter, si possible, le nombre des rencontres régionales qu’elle organise au cours de chaque année.  Hélas! faute de disponibilité de temps et de personnel permanent, nous n’avons pu réaliser toutes les rencontres prévues.  Certaines tentatives d’organiser des rencontres se sont soldées par des échecs.  En effet peut-être en avons-nous tenu une dont l’éclat, le caractère d’une première et l’assistance nombreuse étaient compensatoires au manquement d’en convoquer un plus grand nombre.  Rappelons que le 13 mars dernier une rencontre régionale avait lieu à la résidence de son honneur le lieutenant-gouverneur J.-Aubin et Mme Bérénice Doiron alors que, pour la première fois, une association acadienne était invitée à siéger à la résidence du lieutenant-gouverneur de notre province.  Une soixantaine de membres de la Société assistaient à cette réunion au cours de laquelle le conférencier invité, le professeur d’histoire, M. Léon Thériault de l’Université de Moncton, fit une excellente historique des premières conventions nationales acadiennes.  En hommage à sa contribution aux oeuvres acadiennes, un certificat de membre honoraire fut présenté à son honneur le lieutenant-gouverneur J.-Aubin Doiron.  À l’occasion, une gerbe de fleurs était remise à Madame Doiron.

Le 5 mai dernier se tenait un atelier en histoire locale.  Il s’agissait de renseigner les participants sur les méthodes de recherches; les sources de renseignement; les démarches à faire pour écrire et publier un manuscrit.  Cet atelier fut fort bien réussi et nous remercions le secrétaire, M. Georges Arsenault, de l’avoir organisé et d’en avoir été l’animateur.

La Société a présenté une demande de financement d’un projet de recherches au Secrétariat d’État.  Elle a reçu un octroi de $2,875.  M. Jérémie Pineau a entrepris une recherche sur la carrière de feu J.-Henri Blanchard; ses oeuvres, son érudition, sa mémoire sans pareille, son éloquence, son sens de l’humour, ses saintes colères, sa simplicité, sa conception du développement du peuple acadien, etc.  Cette recherche consiste d’interviews chez une cinquantaine d’informateurs et se fait en vue de la préparation d’une biographie à dimension intensément humaine, dans le sens essentiel du mot.

Les 2, 3, 4 et 5 juillet dernier, votre président assistait à la 4e rencontre des peuples francophones, à Québec.  Le programme comportait six ateliers dont les thèmes étaient les suivants :

a)  Aînés francophones
b)  Écrivains de langue française
c)  Programmation
d)  Coopération
e)  Généalogie et histoire
f)  Redécouverte des sources françaises

J’ai assisté à l’atelier “Généalogie et histoire” tenu sous l’égide de la Fédération des Sociétés d’histoire du Québec.  Cet atelier groupait des participants venus de la Louisiane, du Midwest, de la Nouvelle-Angleterre, des Maritimes, de l’ouest canadien, de l’Ontario, et du Québec.  Le but principal de cet atelier était de faire l’examen des moyens aptes à créer des liens entre les chercheurs et harmoniser les efforts de chaque région dans la recherche de la diffusion de la généalogie et de l’histoire des francophones.  Les travaux de l’atelier furent très intéressants et s’avèrent une source de renseignements fort utiles.  Des conclusions, sous forme de recommandations précises en quatre chapitres, donnèrent suite à ces ateliers.  Ce document a été déposé aux archives de la Société.

Le président était le délégué officiel de la Société aux assises annuelles de l’A.C.E.L.F. qui se déroulaient à Charlottetown les 20, 21 et 22 août dernier.  Les rapports et la documentation pertinents à ces délibérations ont été consignés aux dossiers de la Société.

La Société continue la publication et la distribution de La Petite Souvenance.  Cette revue est très appréciée du lecteur et nous a valu des commentaires fort élogieux de la part de personnages distingués.  Je saisis l’occasion pour en féliciter le rédacteur, le Comité de rédaction ainsi que ceux qui nous ont fourni les articles qui donnent à notre publication une saveur, un coloris qui lui sont particuliers.

Sans vouloir nous attarder à faire des inventaires, notons que l’étude de l’histoire et la parution de travaux sont en marche chez nous.  La plupart de ces projets sont parrainés par la Société Saint-Thomas d’Aquin qui pourvoit à leur financement au moyen de subventions du Secrétariat d’État.  Nous sommes heureux de constater que la recherche se fait au niveau de l’histoire contemporaine locale.  La publication de ce genre de récits servira à ranimer la fierté des Acadiens en leur exposant les réalisations merveilleuses d’eux mêmes et de leurs ancêtres.  Il semble fort utile de les convaincre que malgré les persécutions, la déportation même, les Acadiens ont su, par leur courage et leurs persévérance, devenir maître de leur propre destinée.  C’est avec empressement que nous félicitons, remercions et encourageons ceux et celles qui s’adonnent à la recherche, à l’étude, à la rédaction et à la publication de l’histoire des Acadiens et de leurs oeuvres.  Notre Société, à buts non-lucratifs, sans moyens financiers, ne peut dans la conjoncture actuelle que seconder vos efforts et vous souhaiter les meilleurs succès.

Cet automne aura lieu à nouveau, l’appel aux cotisations des membres.  Il faudrait, à l’occasion, viser à une augmentation substantielle du nombre de participants au travail de notre organisme.  Il faut y attirer de nouveaux membres.  Il faut préparer la relève.  Pour ce faire il faut y embrigader plus de jeunes.  Il faudra donc établir un comité chargé de dresser la liste des personnes à devenir membres de la Société Historique Acadienne.  Serait-il présomptueux de songer à un objectif de 200 membres, ce qui indique une augmentation de 65 membres.  Forte augmentation, direz-vous, mais elle reste raisonnable et facilement réalisable.

Lors de la dernière assemblée annuelle, nous avions rapporté qu’une requête invitant les paroissiens de l’Église Unie de Princeton (Malpeque) à remettre aux Acadiens la cloche de l’ancienne église acadienne de Malpeque, était en voie de préparation.  Cette requête fut expédiée le 24 décembre 1980 et présentée à l’assemblée annuelle des paroissiens le 25 janvier 1981.  L’assemblée résolut de soumettre la demande à un comité d’étude chargé de soumettre un rapport à une réunion spéciale de paroissiens.  Le rapport a été présenté le 26 juillet 1981.  Enfin, le 2 septembre 1981 nous avons reçu la réponse catégorique suivante:  “Lecture de la lettre”.  Pour toute réponse, nous n’avons donné qu’un simple accusé de réception, succint et poli.

Il nous reste à décider des prochaines démarches à entreprendre.  Allons-nous lâcher la partie ou continuer la lutte.  Allons-nous entreprendre quelques recherches qui pourraient nous apporter des preuves “irréfutables” de la véracité de notre réclamation?  Verbalement, un paroissien, qui se dit favorable à notre requête, m’a laissé entendre que nous aurions à établir les faits suivants:

a)  Approbation de la demande de Prévost par le roi de France ou son représentant.

b)  i) Preuve de l’achat de la cloche.
     ii) Date de l’expédition de la cloche.
    iii) Date de réception de la cloche.

c)  Toute information pertinente qui pourrait être appuyée par un document “irréfutable” serait utile.

Les renseignements que nous avons obtenus du Centre d’Études Acadiennes nous indiquent les sources possibles:

a)  Les Archives de France.

b)  Les Archives Publiques du Canada.

c)  Documents des Archives des Colonies.

d)  Les fichiers du Centre d’études acadiennes.

Les recherches suggérées peuvent être longues, pénibles et dispendieuses, mais il ne faut peut-être pas abandonner la partie et nous avouer vaincus!  Les vainqueurs n’ont rendu, aux pionniers Acadiens revenus de l’exil, ni leur cheptel, ni leurs maison, ni leurs anciennes terres; leur rendront-ils un jour la cloche baptisée de leur ancienne église?

Il serait trop long et oiseaux de donner à ce rapport tous les détails des dernières négociations mais tous sont disponibles et pourront  vous être communiqués en atelier ou en réponse à vos questions.

En terminant, nous remercions les membres de notre exécutif, La Société Saint-Thomas d’Aquin et tous ceux et celles qui ont, au cours de l’année, collaboré aux oeuvres de notre société historique.

 J.-Edmond Arsenault, président

 

 

Portraits de J.-Henri Blanchard

1981 par Jérémie Pineau

par Jérémie Pineau

 

J’ai douce souvenance d’Henri Blanchard…

Nombreuses étaient les vertus, nombreuses et variées les capacités de ce plus engagé, plus altruiste de nos chefs de file acadiens.  Inlassablement et avec un dynamisme inépuisable, il se dépensait pour la cause acadienne.

Parmi ses multiples talents, ce “père commun de tous les Acadiens de l’Île” jouissait d’une mémoire vraiment prodigieuse.  On n’avait qu’à l’entendre dans ses envolées devant son petit peuple qu’il ne cessait d’harceler, d’aiguillonner à l’action.  Pour lui, la survie et l’épanouissement des Acadiens dépendaient moins de la réclamation de nos droits que de la mise en valeur de nos talents et capacités ethniques naturels.  C’est, sans doute, qu’à l’encontre de nos chefs actuels, le dévoué professeur comprenait avec Jean Paul Sartre que “le droit n’est jamais que l’autre aspect du devoir”.

En tournée de paroisse, il parlait – interminablement – sans jamais avoir recours au moindre texte préparé, sa phrase saccadée de son fameux “hein”?  Les anecdotes, dates et faits affluaient au point que ses auditeurs, ébahis se demandaient d’où pouvait sortir “tout ça”.  Sa fidèle Ursule, souvent présente lors de ses harangues, toujours patiente et aussi taciturne que lui-même était loquace, sympathisait avec l’assistance tandis que son Henri, s’enflammant et oubliant que le temps existait, que les bancs de petite école étaient conçus non pour les parents, mais pour les enfants, allait puiser dans la vie des ancêtres ces exemples de débrouillardise, vaillance et persistance qui inciteraient à l’action les Acadiens du jour.

C’est William Shakespeare qui faisait dire d’un de ses personnages:  “The whole world was his oyster”.  Ainsi, nous pouvons dire d’Henri Blanchard que l’Île entière était son royaume.  Animateur unificateur par excellence, optimiste inébranlable, il oeuvrait dans toute communauté acadienne.  La paroisse la plus abandonnée, la plus assimilée se méritait sa sollicitude, son secours, tout comme celle où la culture et la langue restaient florissantes.  De Tignish à Souris, il recrutait ses “protégés” qu’il enverrait aux études post-secondaires et universitaires dans les institutions françaises du Nouveau-Brunswick, du Québec.  Peu lui importait que l’aspirant ne parlât que l’anglais… le français, on l’apprendrait “là-bas” et on l’apprendrait très tôt.  Également, “le petit chose” qui, par malheur, s’exprimait en franglais saurait améliorer sa langue, tout comme le parleux de chiac ou de joual troquerait son parler abâtardi contre le beau langage de Lacordaire.

Grâce aux efforts d’Henri Blanchard, toute une phalange de gens instruits sont revenus oeuvrer auprès de la population acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard.

En terminant ce modeste portrait d’un grand Acadien, nous ne pourrons mieux faire que d’applaudir la description qu’en donne l’abbé Charles Gallant dans le livre Histoire de la Société Saint-Thomas d’Aquin (1979) où, à la page 18, nous lisons: “…, c’était un petit bout d’homme, au coeur d’or, au courage intrépide, aux paroles magnétiques, qui entreprenait sa mission de sauveur…”.

 

Notre François d’Assise

D’aucuns diront la comparaison forcée.  Et pourtant, je ne puis me rappeler la vie de J.-Henri Blanchard sans penser à celle de François d’Assise.  Au 13e siècle, François d’Assise quittait la sécurité, l’aisance du foyer paternel luxueux pour aller par les routes de l’Europe “réparer la maison du Seigneur qui tombait en ruines”.  C’était, dit-on, le premier des “hippies”, mais un hippy avec une cause non négative, mais bien positive.  Il renonçait, en effet aux biens matériels, aux liens de famille pour embrasser une vie de pauvreté, d’amour.  Toutes les créatures sont devenues ses frères, ses soeurs.  François d’Assise a laissé son empreinte sur l’Église, sur le monde entier.

J.-Henri Blanchard a laissé son empreinte sur notre peuple acadien, sur notre province entière.  Il a été accepté et aimé de tous, n’importe l’origine ethnique.  Au cours des années trente et quarante, ce patriote quittait le confort et la tranquillité de son étude pour aller réparer la maison acadienne.  Il ne s’est pas contenté d’écrire notre histoire.  Notre histoire il l’a moulée et pétrie selon son inspiration.  Tous les Acadiens, tous les gens de l’Île sont devenus ses frères et ses soeurs.  La bonne nouvelle que le vénérable professeur prêchait, c’était l’éducation de nos jeunes Acadiens.

Pour réaliser son rêve, J.-Henri Blanchard quêtait inlassablement.  Il quêtait à l’étranger, il quêtait chez-nous.  Par les routes du Québec, du Nouveau-Brunswick, hippy à son tour, il réclamait dans les collèges et universités des bourses d’études pour nos jeunes.  Partout où il allait il se faisait accueillir à bras et à bourse ouverts.  Toutes les villes du Québec, petites et grandes l’ont connu et l’ont respecté.  Cet Acadien convaincu, sincère et à la verve facile savait toucher les coeurs et délier les bourses.  Ici dans l’Île, il lui fallait visiter les paroisses, faire des assemblées de parents pour convaincre nos gens de la nécessité de faire instruire les jeunes au-delà de la petite école du milieu.

Qui peut évaluer son travail?  Suffit de dire que nos chefs de file d’aujourd’hui sont son oeuvre.  Parce qu’il a vécu, parce qu’il a oeuvré pour notre cause, nous sommes ce que nous sommes.

 

Le concours de français d’antan

Tout au cours des années cinquante, nous avions à tous les ans, dans nos écoles acadiennes “les concours de français”.  Ces examens étaient préparés, administrés et corrigés par la St-Thomas d’Aquin, c’est-à-dire par le grand examinateur lui-même, J.-Henri Blanchard.

Chaque année, nous étions mandés chez le professeur, rue Upper Prince, pour aider à la correction des examens.  Albert à Pacifique et moi, nous nous faisions un devoir d’y aller.  On ne disait pas “non” au bon professeur qui avait tant fait pour nous autres.

Le travail se faisait autour d’une vaste table dans la bibliothèque qui devait contenir des milliers de livres, de fiches historiques, de journaux et revues.  Besoin n’est pas de dire que nous nous amusions tout en travaillant.  Le plus grand problème était celui d’empêcher le bon professeur de rire et de parler.  Dieu sait qu’il aimait parler et il avait vraiment le sens de l’humour.

Si je me rappelle bien, les examens se basaient sur un programme d’études déterminé:  grammaire française, un peu d’histoire acadienne et composition française.  Il faut retenir que les élèves qui se présentaient aux concours étaient généralement bien préparés.  C’était surtout un plaisir de lire les compositions qui souvent décrivaient la vie en famille, les activités de la paroisse, la vie écolière – une page d’histoire maintenant disparue.

Ces soirées passées à corriger ces “concours” n’étaient pas sans leurs moments de gros rire.  Le bon professeur qui avait beaucoup lu et étudié pendant sa vie, commençait à avoir la vue faible.  C’est pourquoi il se servait de sa fameuse “loupe”.  Albert à Pacifique et moi, nous avions de la misère à retenir le rire quand M. Blanchard perdait, parmi les paperasses, son crayon rouge qu’il ne pouvait retrouver sans avoir recours à sa “loupe” qui était également perdue.  Quelle situation!  Il fallait tâter par toute la table pour ressusciter la loupe, le crayon rouge.

De bons souvenirs, de belles heures passées autour d’une table auguste à 114, rue Upper Prince.

Parmi mes souvenirs!