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Extraits de lettres du père Georges-Antoine Belcourt

2009 par Georges Arsenault

 
« Je devrais me trouver content de faire ici le bien que j’y fais. »

 

 L’année 2009 marque le 150e anniversaire de l’arrivée à l’Île-du-Prince-Édouard du célèbre père Georges-Antoine Belcourt, curé de la paroisse de Rustico de 1859 à 1869 et fondateur de l’historique Banque des fermiers de Rustico. Afin de souligner cet anniversaire, nous publions des extraits de quelques-unes des premières lettres qu’il a écrites de l’Île à son ami de longue date, l’abbé Charles-Félix Cazeau (1807- 1881), vicaire général de l’Archidiocèse de Québec. Il lui a écrit sa première lettre le 9 décembre 1859, la journée même qu’il est arrivé à Charlottetown où l’attendait au collège St. Dunstan’s l’évêque Bernard D. MacDonald. Ce dernier avait été curé de Rustico à compter de 1822 et était demeuré à la tête de cette paroisse acadienne après avoir été sacré évêque du diocèse de Charlottetown en 1837. Très malade, il s’était retiré à Charlottetown en octobre 1859 où il est décédé le 30 décembre suivant.

Dans cette première lettre, Belcourt raconte son long périple qui l’a conduit de Montréal à Charlottetown en passant par Portland, Bangor et Calais (Maine), Saint-Jean, Moncton, Shédiac et Cap-Tourmentin (Nouveau-Brunswick), voyageant par train, par diligence et par bateau. Il confie à son ami que son voyage a été dispendieux et fatiguant : « Tu as sans doute peine à en croire à tes yeux qu’il m’eut fallu plus de 16 jours pour arriver ici et qui plus est plus de £ 60.00 sans compter les privations et la fatigue que je me suis imposés pour hâter la route et économiser… ». Belcourt décrit aussi sa rencontre avec l’évêque MacDonald :

Enfin j’arrive, je vois à 5 milles le clocher du collège, maison en bois à 4 étages d’environ 200 pieds sur cinquante. J’y trouve Mgr étendu sur son soffa; d’où il se lève en souriant et avec peine, il me bénit avec bonté et excuse ma lenteur avec bienveillance.

Le pauvre évêque ne peut espérer d’en revenir; il s’éteint peu à peu; j’ai peine à l’entendre, malgré moi il me faut le faire répéter, ce qui le fatigue beaucoup. C’est dommage, c’est un brave homme, on ne peut s’y méprendre. Il parait aussi content de me voir que si j’en vallais la peine. Je pars demain pour Rustico. (AAQ, Série 310, II : 50, Belcourt à Cazeau, 9 décembre 1859)

C’est donc le 10 décembre 1859 que le père Belcourt serait arrivé à Rustico où le lendemain il baptise un premier enfant, Modeste Doucet, fille de Josué Doucet et de Charlotte Gallant.

Des lettres du père Belcourt, nous avons choisi de publier ici des extraits pour la plupart inédits. Il y est question notamment du manque de prêtres de langue française à l’Île, de la mort de l’évêque MacDonald, de la population de Rustico et de Hope River ainsi que du manque de terre pour la nouvelle génération acadienne de sa paroisse. Il y est aussi question du père Sylvain-Éphrem Perrey que Belcourt et Cazeau avaient bien connu au collège de Nicolet dans les années 1820. Nous reproduisons intégralement ces extraits de lettres sans apporter aucune correction à l’orthographe. Les documents originaux sont conservés aux Archives de l’Archidiocèse de Québec (AAQ). Nous les avons consultés sur microfilm au Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson de l’Université de Moncton.

Bureau des archives et des documents publics
de l’Î.-P.-É. 2330 – H-31

Lettre du 18 décembre 1859,
AAQ Série 310, II : 51.


« Mgr McDonald, qui me parait fort attaché déjà, et que je regrette beaucoup de n’avoir pas vu plutôt, est toujours s’affaiblissant. Il m’a donné des marques d’une grande confiance. Il m’a prié d’aller le voir souvent et pour cela a mis un de ses meilleurs chevaux à ma disposition. Je suis à 14 milles de lui. Les pauvres Français qui sont ici sont heureux me dit-on d’entendre des sermons en leur langue. Mgr depuis deux ans ne pouvait plus faire les offices. Une foule d’absolutions ont été données à tout hazard depuis quelques années. »

 

Lettre du 20 janvier 1860,
AAQ Série 310, II : 52


« Si je pouvais goûter aucune consolation sur la terre, je devrais me trouver content de faire ici le bien que j’y fais. Déjà plus de cent fois j’ai vu des personnes fondant en larmes me remercier d’être venu à leur secours. Mgr en mourant me disais je voudrais bien avoir encore deux prêtres comme vous; en retranchant les deux derniers mots de sa phrase, il avait bien raison. Les pauvres gens reçoivent ce que je leur dis par les oreilles, par la bouche et par les yeux. Le 2e Dim[anche] [a]p[rès] Ep[iphanie] je les instruisis sur l’instit[ion] du sacr[ement] de mariage. Tous, filles, garçons, hommes, femmes, chacun à son article paya son tribu d’attendrissement d’une manière si sincère, que les deux P.P. McIntire et McDonald qui étaient présent me dirent nous ne vous laisserons pas partir, voyez le besoin que ces pauvres gens ont de vous; vous prendrez tout ce qu’il vous plaira à l’ancan sans vous gêner, et nous vous attendrons pour le payement. J’ai bien peur qu’il me soit difficile d’en partir. »
« P.S. Je n’ai pas encore vu Sylvain[Perrey] qui dit-on est vieu et infirme, il ne s’est pas trouvé aux obsèques de l’Evêque, lesquelles se sont fait avec grande pompe. Toutes les maisons d’affaires ont été closes ainsi que la cour de justice et une foule de protestans ont assisté à la cérémonie; le sermon sans être brillant a énuméré d’une manière bien naïve et bien naturelle les travaux et les vertus du Prélat et a été bien goûté. Treize prêtres assistaient à l’office où on m’a prié de faire diacre. J’étais le seul prêtre français représentant cette partie de la population de l’île; trois ou 4 prêtres Irlandais représentaient leur nation, tous les autres écossais représentaient l’autre partie de la pop[ulation] cath[olique] qui est la moins nombreuse. Je regrette de voir dans la grande majorité une ignorance absolue de la langue française, et tous ont des français à desservir. Toutes ces pauvres gens me disent qu’ils ont eu deux sermons français depuis six ans! »

 

Lettre du 9 février 1860,
AAQ Série 310, II : 53


« J’arrive d’une visite à Sylvain, le cher Sylvain qui est à l’état de votre bon Mr Roy de l’Archevêché, d’une sensibilité de cerveau telle que quand il lui vient à l’idée qu’il pourrait tomber, la tête lui tourne, selon l’expression, et il faut qu’il s’asseye. Aujourd’hui je l’ai ramené à notre beau tems de collège et il a été enfant et badin comme alors; je lui ai dit avec quelle sollicitude tu désirais avoir de ses nouvelles, et il t’en est reconnaissant et me prie de t’assurer ses respects affectionnés. Il m’a aussi prié de te demander s’il ne lui serait pas possible d’avoir avec lui Benjamin Durocher qui je crois est à St Croix; il pense qu’il pourrait lui être d’un grand secours pour la confession et la prédication. Il y a déjà plusieurs années qu’il ne peut plus prêcher; et c’est le souverain mal de ce qu’il y a de meilleur dans l’Ile, la population française. »

« Je suis, à proprement parler, le seul qui puisse prêcher en langue française dans toute l’Ile car Mr McIntyre est aussi malade des bronches d’une manière si grave qu’on a été obligé de lui couper l’alluette et ne peut prêcher qu’avec l’assurance d’avoir ensuite plusieurs jours de souffrances. Prends donc la peine, pour la cause de Dieu, de voir si Benj. Durocher pourrait venir, et laisse-le moi savoir. Cela ne veut pas dire que si tu en avais un autre de bon pied bon oeil, il ne serait pas bien reçu; car il faudrait deux à part de moi; l’un pour Sylvain qui n’étant pas capable de bien desservir une seule église, en a cependant trois sous ses soins; et l’autre pour Mr McIntyre qui malgré son afflic- tion a néanmoins 4 églises à desservir. Je me suis engagé à aller donner une semaine à Sylvain de tems à autre et j’en ferai autant pour McIntyre quand j’aurai quelque relâche; car pour moi je n’ai que deux églises, l’une Irlandaise, environ 80 familles et l’autre française, Rustico, environ 300 familles. »

 
Lettre du 4 mars 1860,
AAQ Série 310, II : 55


« Je viens de recevoir ta lettre du 8 Févr. J’arrivais de ma visite paroissiale des Irlandais [Hope River] où il ne me reste plus que quelques maisons à visiter. J’y ai dit la messe toute la semaine et y ai donné des instructions à chaque messe. Il a toujours été de règle de ne les visiter que deux fois par an, et en conséquence ils sont eux aussi affamés de la parole de Dieu; ils ont écouté avec leur foi ordinaire tout ce que je leur ai dit. Peu d’entre eux vont à la messe à Rustico, et pour les y attirer comme aussi pour m’acquitter d’un devoir, j’avais annoncé, un dimanche à l’avant, que l’instruction du dim[anche] suivant serait en anglais; à ma grande surprise, le dim[anche] suivant l’église était remplie excessivement d’une population venue de Charlotte Town, et de Protestans, des représentans, etc. C’était à m’intimider, si je n’avais été accoutumé à faire face à des auditoires d’aspect plus redoutable encore. Le croirais-tu, on a osé dire, m’a-t-on dit, qu’un notable après la messe avait dit qu’il n’avait jamais entendu rien de mieux dit et de si intelligiblement énoncé, de la part même de l’Evêque défunt; c’est sans doute qu’une chose présente à toujours l’avantage sur une chose passée, laissant un souvenir plus frais; c’est toute fois, encourageant pour moi, et enfin me suis-je exprimé avec beaucoup plus d’aisance depuis. Louons le Seigneur. »

« Je ne puis te donner le résultat complet de ma visite, mais je puis t’en donner un apperçu suffisant. La population de Rustico, que j’ai toute vue chez elle, est de 345 familles françaises, y compris quelques familles écossaises en très petit nombre. Il y a 2245 âmes, dont 784 garçons et 745 filles, formant 1262 communiants, sur cette population , (note ceci) il y a environ 25 idiots et tombant de haut- mal; outre des grosses gorges et des simplex. Toute cette population est bâtie, une moitié sur 25 arpens de terre, les 3/4 du reste sur 50 arpens, et le reste sur 100 et très peu sur 150 arpens. L’île entière est de 150 milles de long environ et de 30 milles de large tout au plus, avec une population de 72 000 dont les catholiques sont en minorité de 7 est (?) à 8, desservie par 12 prêtres dont quelques uns ont jusqu’à 4 dessertes. Rustico est la desserte qui contient le plus de monde sur une moindre étendue. La division irlandaise qui a sa chapelle, se compose de 101 famille formant 349 communiants, 518 âmes, 220 garçons, 118 filles. Touts les enfants d’écoles se montent à 126 chez les irlandais et 330 chez les français. Résumé total sur une étendue de 9 milles sur 6 milles – 1611 com[muniants], 2763 âmes – 1004 garçons, 943 filles. Il n’y a plus de terre disponible. D’après cet apperçu, la question qui se présente de suite, c’est, où s’établiront ces mille garçons sans compter ceux qui les suivront de près? Et par suite on est édifié de voir de si bonnes moeurs dans les familles à très peu d’exception près; je ne veux pas dire que la misère n’existe pas chez la pauvre jeunesse, en proportion d’autant plus grande qu’étant tous parents proches, ils sont tous familiers entr’eux; en huit mariages, les mariés, ce jour là ont donné £15 de dispense de parenté. J’en dis assez pour te mettre sur la piste, au sujet des idiots, etc., sans compter la moitié des morts de consomption. Pour moi, qui après 28 ans passés parmi les nations, n’ai rencontré jamais un seul idiot, ni tombant du haut-mal, chez des peuples qui ont une horreur invincible des alliances entre parens en ligne directe de quelque distance qu’il soit, c’est frappant. Il faut donc une émigration, 1o pour éviter la misère 2o pour changer le sang.

Penses-tu que s’il se formait une émigration au fond de la Baye des Chaleurs en joignant le St Laurent, vers l’endroit supposé où la voie ferrée sera construite, on pourrait espérer d’avoir un prêtre de Québec pour eux? Tous sentent le besoin d’émigrer, mais il leur manque encore des informations et un chef. Si je disais que je vais les accompagner, plus de 300 me suivraient en aveugle. Ce serait une belle matière pour le zèle d’un jeune homme qui commence la carrière de son sacerdoce. Je vais en écrire à Mr Boucher et Hébert, mais la distance de leur établissements répugne à mes Rusticos.

Si tu étais en état de me donner quelqu’information qui m’aiderait à organiser, et placer cette émigration, composée de gens pauvres en général, mais bon travaillants, tu rendrais un grand service. S’ils n’émigrent pas, ils seront forcés de vendre, peu à peu leur biens passeront aux Protestans, et à la fin les catholiques disparaîtront presque totalement de l’Isle. »

 

Pour lire davantage sur le père Georges-Antoine Belcourt :


- Georges Arsenault, « Comment des pauvres gens peuvent devenir banquiers? Extrait d’une lettre du père Georges-Antoine Belcourt, curé de Rustico ». La Petite Souvenance. Numéro 18, (2004), p. 18-19.

 
- Gabriel Bertrand, Paroisse acadienne de Rustico (Î.-P.-É.) et la Banque des fermiers. Recueil de citations épistolaires du père Georges-Antoine Belcourt. Cahier de recherche numéro 95-04, Moncton, Chaire d’études coopératives, Université de Moncton, avril 1995, 101 p.

 
- John T. Croteau, « The Farmers’ Bank of Rustico: An Episode in Acadian History », The Island Magazine, Number 4 (Spring/Summer 1978), pp. 3-8.

 
-    Jean H. Doiron, Rustico. L’abbé Georges-Antoine Belcourt. La Banque des fermiers. S.l., n.d., 1983, 56 p.

– Cécile Gallant, « L’engagement social de Georges-Antoine Belcourt, curé de Rustico, 1859-1869 », Les Cahiers, la Société historique acadienne, vol. 11, no 4 (décembre 1980), pp. 316-339.

-  W. L. Morton, « Bellecourt, Georges-Antoine », Dictionnaire biographique du Canada. Volume X, Québec, Presses de l’Université Laval, 1972, pp. 49-51.

 
-    J. M. Reardon, George Antony Belcourt, Pioneer Catholic Missionary of the Northwest, 1803-1874. His Life and Times. St. Paul (Minnesota), 1955, 223 p.

 

 

 

Pierre Douville : un illustre fils de l’île Saint-Jean

2008 par Georges Arsenault

Parmi les quelque 3 000 habitants de l’île Saint-Jean déportés en France en 1758, Pierre Douville est sans doute celui qui s’est le plus illustré dans les années qui ont suivi le Grand Dérangement. Devenu homme d’affaires et capitaine de navire, il offre ses services de navigateur expérimenté pour combattre les Britanniques, d’abord auprès des Américains et ensuite auprès des Français 1.

Pierre Douville a vu le jour le 7 août 1745 à Havre-Saint-Pierre, île Saint-Jean. Il était le dixième enfant et le plus jeune fils de François Douville et de Marie Roger. La famille Douville était l’une des familles pionnières de l’île Saint-Jean et l’une des plus prospères. Le père, François Douville, s’établit à l’île en 1719 2.

Portrait de Pierre Douville.
Source : Military Collection, John Hay Library, Brown University, Providence, Rhode Island

À l’automne de 1758, alors qu’il n’a que 13 ans, Pierre Douville se voit déporté en France. Après environ trois mois en mer, il débarque à Saint- Malo, en Bretagne, le 29 janvier 1757 en même temps que sa mère, deux frères, cinq soeurs, deux beaux-frères, une belle-soeur ainsi que plusieurs neveux et nièces. Malgré la grande épreuve à laquelle elle a dû faire face, la famille Douville se compte chanceuse d’avoir survécu contrairement aux 24 familles de la région du Havre-Saint-Pierre qui sont complètement disparues pendant la Déportation. De toute évidence, elles ont été englouties par la mer quand le bateau qui les transportait, probablement le Violet, a coulé près des côtes de l’Angleterre pendant une tempête le 12 décembre 17583. Cependant, la famille Douville n’a pas été complètement épargnée. Dans les quelques mois qui suivent son arrivée en France, Pierre Douville perd trois soeurs, un beau-frère et sept neveux et nièces 4 qui sont emportés par la maladie.

Exilée en France, la famille Douville s’installe temporairement à Saint-Servan, en banlieue de Saint-Malo. Aussitôt la paix revenue entre la France et la Grande-Bretagne, et le traité de Paris signé en 1763, les Douville passent aux îles Saint- Pierre et Miquelon à l’instar de nombreuses autres familles qui avaient été déportées de l’Isle Royale, de l’île Saint-Jean et de l’Acadie. Ils quittent les côtes de la Bretagne dès le mois de juin à bord de La Marie-Charlotte, navire affrété par le roi. À leur arrivée aux îles, le gouvernement leur attribue deux concessions, avec graves donnant sur la mer, et situées sur l’Île-aux-Chiens, dans l’entrée de la rade de Saint-Pierre. La première concession est au nom de la veuve Douville et de ses enfants (y inclus Pierre), la seconde au fils aîné, Jacques Douville, époux de Judith Quémine. La pêche à la morue et son commerce deviennent le principal gagne-pain de la famille 5.

Pierre est alors un jeune navigateur de 17 ans. L’année suivante, il quitte sa famille et retourne en France où on le retrouve comme matelot sur La Nourrice, une flûte du Roi qui transporte des familles acadiennes à Cayenne, en Guyane française6. En 1765, à titre de second lieutenant, Pierre fait partie de l’équipage des Deux Amis qui amène en France 45 Acadiens récemment arrivés aux îles Saint-Pierre et Miquelon. Ces derniers sont forcés par les autorités françaises à quitter les îles parce qu’on juge qu’il y a un surcroît de population.

 
Le jeune navigateur revient bientôt auprès des siens et il navigue sur des navires de commerce entre Saint-Pierre et Miquelon et les ports de la Nouvelle-Angleterre. Vers 1770, Pierre Douville s’établit au Rhode Island où il est d’abord maître de navire et travaille pour le compte de riches négogiants. Il s’installe d’abord à Pawtucket puis à Providence.

 

La guerre de l’Indépendance américaine déclarée le 18 avril 1775, Douville ne tarde pas à s’enrôler dans la marine américaine et mène une carrière militaire navale pendant huit ans et sept mois. Il est d’abord nommé second lieutenant. Ses connaissances approfondies de la navigation le long des côtes de l’Atlantique font de lui un guide précieux pour les opérations militaires. Il joue notamment un rôle important comme pilote pour la flotte française, commandée par le comte d’Estaing, venue prêter main-forte aux Américains contre les Britanniques. Sa performance est récompensée par une promotion au rang de lieutenant de marine. Entre 1780 et 1782, on le trouve au service de l’escadre du comte de Barras, lieutenant général des armées navales françaises, à bord du Duc de Bourgogne. La lettre d’appréciation écrite par Monsieur de Barras témoigne de la qualité de ses services :

Nous Lieutenant général des Armées navales, Commandant de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis, certifions que M. Douville, lieutenant dans la Marine des États-Unis de l’Amérique, a servi pendant près de deux ans en qualité de Lieutenant de Vaisseau et de pratique des côtes de la Nouvelle Angleterre, à bord du vaisseau du Roi le Duc de Bourgogne, sous nos ordres immédiats, et sous ceux des Généraux qui nous ont précédé dans le commandement de l’escadre stationnée sur les côtes de l’Amérique septentrionale, et nous déclarons avoir toujours été parfaitement satisfait de ses services, comme officier de mer, comme homme de guerre, et comme pratique des côtes du nord de l’Amérique. – A bord du Duc de Bourgogne, dans la Baye du fort Royal de la Martinique, le 24 mars 1782. Signé : Barras 7

 Les excellents services rendus aux fondateurs de la nation américaine par ce natif de l’île Saint- Jean ne sont pas oubliés. Le 5 octobre 1784, Pierre Douville est nommé membre fondateur de la Society of the Cincinnati, ordre destiné à récompenser ceux qui s’étaient illustrés au cours de la guerre de l’Indépendance. Le président-fondateur de cette société était nul autre que le général George Washington, premier président des États-Unis d’Amérique.

 
Pendant la guerre, Pierre Douville se marie à Providence, le 26 juillet 1778, avec Cynthia Aborn, fille du colonel Samuel Aborn de Warwick, Rhode Island. Ce dernier avait été député de l’Assemblée générale provinciale en mai 1772 et avait commandé un régiment de milice à Pawtucket en 1776-1777. Le couple Douville a eu cinq enfants.

Revenu à la vie civile à la fin décembre 1784, Pierre Douville reprend son commerce maritime. Il se construit une corvette et fait plusieurs voyages aux Antilles, région avec laquelle s’intensifiait le commerce de la jeune nation américaine. En 1787, il amène sa famille à Saint-Pierre et Miquelon où elle demeure jusqu’en 1789.

Pierre Douville se rend en France au mois de décembre 1792 et s’enrôle dans la marine de la République française en janvier 1793, voulant « se rendre utile à sa patrie » dans ces années turbulentes de la Révolution française. Il est d’abord affecté en tant que lieutenant de vaisseau sur L’Achille à surveiller les côtes de la Loire Inférieure et du Morbihan.

 
Le 25 février 1794, Douville reçoit le commandement de L’Impétueux, bâtiment de 74 canons. Ce navire fait partie d’une escadre de 26 bâtiments qui a pour mission de protéger le convoi de blé des États-Unis à destination de Brest qui devait servir à apaiser un peu la famine qui sévissait à la fois dans les villes et les campagnes de France. Il participe à la bataille navale de Prairial de l’an II (28 mai-1er juin 1794) qui se déroule à 400 milles de Brest contre l’escadre de l’amiral anglais Howe. Dès le début de l’affrontement, Pierre Douville est atteint de 18 projectiles de mitraille. Il est fait prisonnier et retenu prisonnier en Angleterre où il meurt le 17 juin 1794 à la prison de Forton, à Gosport, près de Portsmouth.

 
Il y a confusion sur le lieu où se trouve aujourd’hui la sépulture de Pierre Douville. Raymond Douville (qui n’a aucun lien de parenté avec lui), dans son article intitulé « L’Odyssée d’un Acadien dans les marines américaine et française », publié en 1954, affirme que la dépouille a été transportée de l’Angleterre aux États-Unis par les soins de la Société des Cincinnati. Il dit également qu’elle a été inhumée dans le West Burial Grounds à Providence, Rhode Island, puis déplacée non loin au cimetière Swan Point en 1871 où un élégant monument a été élevé sur sa tombe. L’auteur avoue cependant qu’il n’avait pu découvrir où précisément Douville avait été enterré en Angleterre. Il ne donne pas non plus de date pour le transport de la dépouille aux États-Unis et ne précise pas la source de son information. Quant aux archives de la Rhode Island Society of the Cincinnati, elles ne contiennent rien indiquant que la translation des restes de Douville aurait eu lieu 8.

Il est donc probable que les cendres de Douville soient toujours en Angleterre. D’ailleurs l’inscription sur le monument, situé dans la concession familiale au cimetière Swan Point, ne dit pas que sa dépouille a été rapatriée aux États-Unis ni qu’elle repose sous le monument :

PIERRE DOUVILLE
was born in Canada, a subject of the King of France. He settled in Providence as a merchant, and served as a Lieutenant in the American Navy during the War of Independence; after which he was recalled by his King [sic], and appointed to the command of the French ship-of-the-line L’Impétueux, which he defended in the desperate battle between the French and English fleets off Ushant, on the first of June, A.D. 1794, until his last spar was shot away, and until he had received eighteen wounds, of which he died; thus closing an unspotted life which had been bravely and consistently spent in the service of his adopted and of his native country.

 

Ce monument semble donc être un monument commémoratif et non funéraire. En 1877, deux petites-filles de Pierre Douville ont présenté un portrait de leur grand-père à la Brown University de Providence. Dans une lettre accompagnant le don, et signée J. W. P. Jenks, il est question du monument qui avait été déplacé quelques années auparavant. Il y a aucune suggestion qu’il repose sur la sépulture du disparu : « The Cincinnatus Society, aided by his heirs, erected a monument to his memory in the West Burying Ground, which has been lately removed to Swan Point Cemetery 9. »

Le portrait en question est une peinture qui aurait été exécutée en France en 1794. Elle a été présentée à la Brown University par Cynthia Douville Willis et Sarah A. Tinkham. Leur mère, Cynthia (Mme John Willis, Jr.) était la fille de Pierre Douville. Le portrait de Pierre Douville constitue le seul portrait qui existe d’un individu né à l’île Saint-Jean avant la Déportation. En 2008, à l’occasion du 250e anniversaire de la Déportation de 1758, le Musée d’art du Centre des arts de la Confédération a emprunté cette peinture historique et l’a exposée pendant tout l’été, ramenant ainsi Pierre Douville dans son île natale après deux siècles et demi d’absence.

Parmi les descendants de l’illustre Pierre Douville l’on compte l’acteur de cinéma américain, Charles-Douville Coburn (1877-1961). En 1943, il a gagné l’Oscar du meilleur second rôle masculin pour sa performance dans le film The More the Merrier. Il a notamment joué à côté de Marilyn Monroe dans le film Gentlemen Prefer Blondes produit en 1953 10.

L’histoire étonnante et admirable de Pierre Douville est peu connue à l’Île-du-Prince-Édouard. Avant la parution du livre de Earle Lockerby, The Deportation of the Prince Edward Island Acadians (Nimbus, 2008), cet ancien Insulaire ne figurait dans aucun livre d’histoire de l’Île-du-Prince- Édouard et même de l’Acadie. Mais il y a espoir que l’odyssée de cet intrépide « Acadien11 » sorte de plus en plus de l’obscurité. Son portrait figure depuis quelques années dans l’exposition permanente du Musée acadien de l’Université de Moncton. Nous souhaitons que la publication du présent article contribue à donner à ce célèbre Insulaire d’origine sa place dans l’histoire de notre Île.

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1. Les renseignements sur la vie de Pierre Douville sont tirés principalement des articles suivants : Raymond Douville, « L’Odyssée d’un Acadien dans les marines américaine et française », Les Éditions des Dix, Montréal, 1954, p. 1-30 ; Gérard Scavennec, « Pierre Douville, un Acadien à la recherche de son identité », dans Racines et Rameaux français d’Acadie, bulletin no 11 (juin 1994), p. 2-8 ; Gérard Scavennec, « Pierre Douville, 1745-1794 ou Le destin hors du commun d’un marin acadien », Racines et Rameaux français d’Acadie, numéro hors série, 2005, 35 p. : Florian Bernard (with additional notes by Michael Talbot & Dennis Boudreau), « François Douville and his Family, Forgotten Acadians », Le Réveil Acadien, Fitchburg, Mass., vol. XIV, no. 1 (February 1998), p. 20-22 ; Michel Poirier, « Pierre Douville, fils de Normands de Coutances, héros de la guerre d’Indépendance américaine et peut-être de Jules Verne », Annales de Normandie, Congrès des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie, vol. 6, 2001, p. 314-328.

2. Georges Arsenault, « Le premier insulaire d’origine européenne enterré à St. Peters Harbour. », La Petite Souvenance, numéro 16, p. 9-11.

3. Information donnée par le généalogiste Stephen White dans une conférence à St. Peters lors du colloque « Discovering the History and People of Saint-Pierre-du Nord », le 12 mai 2001. Voir La Voix acadienne, 23 mai 2001, p. 5.

4. Gérard Scavennec, « Pierre Douville, 1745-1794 ou Le destin hors du commun d’un marin acadien », p. 6.

5. Michel Poirier, loc. cit.

6. Gérard Scavennec, op. cit., p. 6.

7. Cité dans Scavennec, « Pierre Douville ; un Acadien à la recherche de son identité »,  loc. cit., p. 4.

8. Lettre de Henry L. P. Beckwith, secrétaire de la Rhode Island Society of the Cincinnati, à Georges Arsenault, 6 décembre 2003, incluant quelques documents relatifs à la peinture de Pierre Douville, qui se trouve à la Brown University, et à son monument. Courriels de Lauren Fish, de la Library of the Society of the Cincinnati, 18 et 19 novembre 2003.

9.         Ibid.

10.       Ibid.

11.       Strictement parlant, Pierre Douville n’était pas Acadien et ne s’identifiait pas ainsi. Né à l’île Saint-Jean, son père était originaire de la Normandie et sa mère, Marie Roger, de La Rochelle. Les Douville ont vécu à l’île Saint-Jean de 1719 à 1758, colonie qui, à cette époque, n’était pas considérée comme faisant partie de l’Acadie.

 

L’île Saint-Jean et la Déportation de 1755

2005 par Georges Arsenault

Georges Arsenault

 

La déportation des Acadiens, entreprise par les Britanniques1au cours de l’été de 1755, a eu un impact considérable sur la colonie de l’île Saint-Jean. Elle a dû accueillir en catastrophe quelque deux mille Acadiens qui ont réussi à échapper aux militaires britanniques1.Rappelons-nous que l’îleSaint-Jean, comme l’île Royale, était toujours une colonie française en 1755,alors que l’Acadie continentale (la Nouvelle-Écosse péninsulaire) vivait sous le drapeau britannique depuis1710. Quant au territoire qui constitue aujourd’hui le Nouveau-Brunswick, la France et l’Angleterre s’en disputaient l’appartenance depuis le traité d’Utrecht de 1713.

Les réfugiés qui arrivent à l’île Saint-Jean en raison de la Déportation de1755 retrouvent des centaines de leurs compatriotes qui avaient abandonné leurs terres en Acadie anglaise à la suite de la guerre de 1744-48. D’ailleurs, en raison de cette première migration importante, la population de l’île avait quadruplé en six ans, passant de 735 à 2 969 habitants entre1748 et 1755. Un grand nombre de ces nouveaux arrivants se présentaient avec leurs biens et leurs animaux, alors que d’autres étaient grandement démunis manquant de quoi se vêtir et se nourrir et nécessitaient l’aide du gouvernement pour recommencer à neuf.

Malgré de mauvaises récoltes pendant plusieurs années et des temps de misère, les colons réussissent tranquillement à améliorer leur sort à tel point qu’au printemps de 1755, les administrateurs de l’île Saint-Jean prévoient même que la colonie pourra désormais se passer des rations fournies par Louisbourg et Québec2. Ils pensent donc avoir surmonté la période critique dans laquelle la colonie se trouvait depuis six ans.

Cependant, l’arrivée d’un très grand nombre de réfugiés acadiens, à compter de l’automne 1755, jette à nouveau la petite colonie insulaire dans un état de crise. Celle-ci s’avère bien pire que l’exode précédent (1748-1754), car beaucoup de ces nouveaux réfugiés arrivent presque complètement démunis. Ils fuient à la hâte leurs villages pour éviter d’être pris par les militaires britanniques qui s’amènent et incendient leurs maisons, leurs granges et leurs récoltes. On estime qu’environ deux mille de ces réfugiés acadiens auraient traversé à l’île en 1755-56. Mais les ressources pour les ravitailler manquent de sorte qu’un grand nombre retourne à la terre ferme et se rend à Miramichi. De plus, le commandant de l’île Saint-Jean, Gabriel Rousseau de Villejouin, envoie à Québec beaucoup de personnes malades et inaptes. Dans une lettre au ministre de la Marine, le 26 novembre 1756, le commissaire ordonnateur à Louisbourg, Jacques Prévost, écrit : 

La situation générale de la colonie [...] ne m’a pas permis de faire passer a l’isle St jean tous les secours que m’a demandé M. de Villejouin, et dont il a reellement besoin pour faire vivre et pour couvrir cette multitude de refugiés qu’il a recu depuis un an. Il luy en reste encore quatorze cents independament de tous ceux qui ont retournés a miramichi, et de ceux que ce commandant a fait exporter en Canada.3

Ces réfugiés viennent d’abord des régions de Beaubassin et de Cobequit. Parmi les malheureux qui arrivent à l’île à la fin octobre, il y a un groupe d’une centaine de femmes de Beaubassin dont les maris avaient été pris par les soldats et déportés en Géorgie. De leur cachette, l’abbé François Le Guerne conduit les femmes et leurs enfants à l’île avec plusieurs autres réfugiés :  Par bonheur pour l’accomplissement de ce projet écrit-il, il se trouvait parmi elles plusieurs jeunes gens, des vieillards et cinq ou six hommes échappés de Beaubassin.4  L’été suivant, il y a même seize personnes revenus de la Caroline du Sud, où ils avaient été déportés l’automne précédent, qui traversent à l’île en passant par Cocagne5. Parmi ces gens se trouve la famille de Félix LeBlanc et de Marie-Josèphe Thériot (voir article de Earle Lockerby dans la présente édition 2005). D’autres réfugiés arrivent de Halifax où ils avaient été fait prisonniers.

Tous ces réfugiés réussissent à s’esquiver à l’île grâce à plus de trente  bateaux que le commandant Villejouin nolise et envoie à Cocagne et à Tatamagouche. Ils appartiennent principalement à des Acadiens de l’île Saint-Jean. Parmi les capitaines qui font plusieurs voyages, mentionnons Abraham Dugas, Joseph Dugas, Amant Bujeau, Pierre Gautier, Pierre Gravois, Charles Gallant, Joseph Richard et Jean-Baptiste Le Marquis.Dans ces voyages sur « la Mer Rouge », ils transportent non seulement des passagers mais aussi une grande quantité de bétail et des provisions alimentaires qu’ils réussissent à sauver avant que l’ennemi n’en prenne possession6 Le commandant emploie aussi de nombreux Mi’kmaq pour obtenir et transporter des provisions pour la colonie en crise7 . Les traversées ne se font pas sans danger dans le détroit qui est patrouillé par des navires anglais.

Au cours de l’hiver de 1756-57, les provisions disponibles pour ravitailler les quelque 1 400 exilés sont minces.  Les récoltes ont été mauvaises et afin de prévenir une plus grande crise dans l’avenir, les autorités interdisent aux habitants de tuer le bétail et les moutons pour se nourrir. Villejouin doit alors limiter la ration mensuelle à 20 livres de farine, 10 de légumes, 12 de boeuf et une livre de beurre ou un pot de mélasse par famille8 . [Correction : « par famille « ] Selon sa propre évaluation de la manière dont il avait géré la crise, aucun réfugié ne serait mort de faim et de froid. Voici ce qu’il écrit au ministre responsable des colonies le 8 septembre 1758 :

 … il y a trois ans, Monseigneur, que les derniers réfugiés sont sur l’Isle, il leurs a fallu essuyer bien des pertes et bien des fatigues pour s’y rendre, et rendu ils se sont trouvés pour ainsy dire, dénués de tout secours, la disette de vivres et de vêtements les a accompagné sur l’Isle, je n’avais que très peu de chose à leurs distribuer, mes distributions n’ont été que minces et ce n’est qu’en les rendant fréquentes que je suis parvenu à ne voir mourir personne de touttes ses misères9.

En fondant la colonie de l’île Saint-Jean en 1720, la France souhaitait y attirer les cultivateurs acadiens pour que l’île deviennent le « grenier » de Louisbourg. Ce n’est que 29 ans plus tard que les Acadiens, se sentant de plus en plus en danger en Nouvelle-Écosse et pressés par les autorités françaises, ont commencé à émigrer dans l’île en grand nombre. Avec le déclenchement de la Déportation en 1755, leur nombre augmente de beaucoup et malgré qu’ils arrivent dans des circonstances très difficiles, il y a espoir que les choses vont bientôt s’améliorer et que la colonie pourra prospérer pour enfin remplir le rôle qu’on lui avait souhaité vis-à-vis de la ville forteresse de Louisbourg. C’est du moins ce que laisse entendre le gouverneur de la Nouvelle-France, Pierre de Rigaud de Cavagnial, marquis de Vaudreuil, dans une lettre qu’il écrit au ministre, au mois d’août 1756, où il parle du commandant Villejouin qui s’emploie à amener sur l’île des Acadiens qui se trouvent encore en Nouvelle-Écosse :

Il a du monde en campagne sur les terres de l’accadie qui travaillent aussy à en ramasser. Il espère tirer encore des bons habitants du côté de Cobéquit, des Mines et de péjéguit qui sont aises en bestiaux et en argent, lesquels joints à ceux qu’il a, seront suffisans pour former de bons établissements sur l’isle St. Jean10.

Malheureusement, l’île Saint-Jean n’aura pas la chance de se remettre de sa crise et de connaître la prospérité. Avec la prise de Louisbourg, le 26 juillet 1758, le sort des quelque 4 600 habitants de l’île Saint-Jean est décidé. Ils doivent être expropriés de leurs terres et déportés vers la France. Environ 3 000 sont effectivement exilés parmi lesquels se trouve un grand nombre de ceux qui avaient réussi à éviter la Déportation de 1755. D’autres réussissent encore à s’évincer des soldats britanniques(11). Ils seront de ceux qui se retrousseront les manches dans les années qui suivront pour rebâtir l’Acadie sur les côtes du golfe Saint-Laurent.

 

1          Je désire remercier Sally Ross et Earle Lockerby qui ont aimablement lu et commenté cet article. Leurs suggestions m’ont été très utiles.

2          Barbara M. Schmeisser, Building a Colonial Outpost on Ile St. Jean Port La Joye, 1720-1758, Halifax, Parcs Canada, 2000, p. 58.

3          Lettre du 26 novembre 1756 de Jacques Prévost au ministre de la Marine, Archives des colonies (France), C11B, vol. 36, p. 158-164.

4          Letttre citée par H.-R. Casgrain dans Une Seconde Acadie, Québec, 1894, p. 317-318.

5          Lettre du 7 août 1756 de Vaudreuil au ministre de la Marine, Archives des colonies, C11A, vol. 101, p. 84-87v.

6          Schmeisser, op. cit., p. 61, 145-148.

7          Schmeisser, op. cit., p. 64.

8          D. C. Harvey, The French Régime in Prince Edward Island, New Haven, 1926 (AMS Edition, New York 1970), p. 183.

9          Lettre du 8 septembre 1758 de Gabriel Rousseau de Villejouin, commandant de l’île Saint-Jean au ministre de la Marine, Archives des colonies, C11B,
vol. 38, p. 165-167.

10        Lettre du 7 août 1756 de Vaudreuil au ministre de la Marine, loc.cit.

11        Earle Lockerby, « The Deportation of the Acadians from Ile St.-Jean, 1758 », Acadiensis, vol. XXVII, no 2 (printemps 1998), pp. 45-94.


 

 

Le Musée acadien a 40 ans!

2004 par Georges Arsenault

Georges Arsenault

 

Les fêtes commémoratives sont toujours d’excellentes occasions pour faire démarrer des projets de nature historique. C’est dans une telle circonstance que naît le Musée acadien.

En 1964, l’Île-du-Prince-Édouard était la scène de grandes célébrations qui marquaient le centenaire de la célèbre Conférence de Charlottetown où a été lancée l’idée de la Confédération canadienne. Le Gouvernement distribue, cette année-là, des sommes aux communautés désireuses de mettre sur pied des projets de nature à souligner cet événement historique et à faire ressortir le patrimoine des Insulaires.

Les directeurs de la Société historique acadienne de l’Île, fondée en 1955, année du bicentenaire du début de la Déportation des Acadiens, saisissent l’occasion qui se présentait pour voir se concrétiser un rêve qu’ils caressaient depuis une dizaine d’années, soit l’établissement d’un Musée acadien où ils pourraient conserver une partie du patrimoine en voie de disparition. Pour discuter du projet, ils convoquent une réunion de représentants des divers centres acadiens de l’Île. Cette rencontre a lieu le 26 janvier 1964. 

Soeur Antoinette DesRoches, près du foyer dans l’ancien
Musée acadien, le 2 novembre 1966

C’est la présidente de la Société historique acadienne, l’enseignante soeur Antoinette DesRoches (à l’époque, elle portait le nom de soeur Saint-Emmanuel), qui convoque la réunion. Elle rédige à la main la lettre d’invitation pendant les heures de classe. Au-dessus de la lettre, elle écrit : «J’écris ceci pendant l’étude des élèves; je ne veux pas les déranger par un dactylo. Cette lettre est pressée.» Quelques extraits de cette invitation illustrent bien l’esprit qui animait soeur DesRoches.  Le souligné est d’elle  :

Cher Acadien qui voulez que votre esprit vive quand votre corps sera mort.  Pensez-vous qu’après notre mort nous sommes vite oubliés? Cette pensée avait été une des raisons pour lesquelles les Pharaons avait bâti les pyramides. Ne serait-ce pas une consolation pour vous de savoir qu’il y aura un édifice qui rappellera votre souvenir aux générations de l’avenir? Voici une manière de conserver peut être immortellement votre souvenir – aidez à bâtir un Musée Acadien à Miscouche. C’est dans ce village qu’en 1884 on a choisi le drapeau acadien et l’hymne national.

[...]

Dans ce musée, nous honorerons Père Poirier le premier prêtre acadien de l’Ile, les Frères Haché Gallant, Père P. P. Arsenault, Sénateur Arsenault, Dr Blanchard, les prêtres qui ont travaillé dans nos paroisses, etc. etc.

Que Notre Dame de l’Assomption touche vos coeurs pour que vous veniez montrer que les Acadiens de l’Ile peuvent travailler ensemble pour la cause acadienne.

La réunion a lieu à la date prévue. Le même soir, les 27 personnes présentes (deux personnes absentes ajoutèrent également leur appui) décident de créer un musée acadien pour l’Île-du-Prince-Édouard et de le situer à Miscouche. On choisit aussi de le construire dans le style «pièce sur pièce» pour rappeler l’architecture des maisons des pionniers.

Voici un tableau chronologique de l’évolution du Musée acadien jusqu’à nos jours.

le 26 janvier 1964 : Réunion de fondation de l’Association du Musée acadien tenue au Couvent Saint-Joseph de la Congrégation de Notre-Dame, à Miscouche. Dr J. Aubin Doiron est élu à la présidence et soeur Antoinette DesRoches au poste de secrétaire-trésorière.

le 24 mars 1964 : Incorporation de l’Association du Musée acadien.

•  le 25 août 1964 : Ouverture officielle du Musée acadien par le premier ministre Walter R. Shaw.

1972 : Agrandissement du Musée dans lequel on construit une voûte à l’épreuve du feu.

1979 : Soeur Antoinette DesRoches, directrice du Musée pendant 15 ans, démissionne. Elle est remplacée par soeur Marguerite Richard qui occupe
le poste pendant sept ans. C’est grâce à la générosité de la Congrégation de Notre-Dame que ces deux religieuses ont pu se consacrer bénévolement à la direction du Musée.

1979 : Sous la direction de soeur Marguerite Richard, lancement d’un projet pour constituer un fichier généalogique à partir des registres des paroisses comprenant une importante population acadienne.

1982 : J. Edmond Arsenault devient président de l’Association du Musée acadien. Il jouera un rôle de premier plan dans le développement du Musée jusqu’à son décès en 1994.

1983: Début du projet de catalogage de la collection d’artefacts du Musée, selon les normes muséales reconnues.

1984 : Publication du rapport d’étude du consultant Barry Lord sur la planification du Musée acadien. Parmi ses 126 recommandations, il recommande la construction d’un nouveau musée.

1985 : Création du Centre de recherche acadien de l’Île-du-Prince-Édouard.

1986 : Murielle Arsenault devient la première directrice rémunérée.

1986 : Réorganisation de l’intérieur du Musée acadien pour y aménager une première exposition permanente thématique intitulée «Les Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard, de 1720 à nos jours».

1987 : Début du classement des fonds archivistiques, selon les normes reconnues.

1987 : Lancement d’une campagne de financement et création d’un fonds de fiducie.

1988 : Premier octroi de fonctionnement grâce à l’Entente-cadre sur la promotion des langues officielles entre les gouvernements fédéral et provincial. Ceci permet l’embauche d’une directrice (Cécile Gallant) et d’une secrétaire administrative (Angèle Barriault). Ouverture du Musée acadien à longueur d’année.

le 3 octobre 1990 : Début de la construction du nouveau Musée acadien suite à l’obtention de financement dans le cadre d’une entente fédérale-provinciale.

le 24 avril 1992 : Ouverture officielle du nouveau Musée acadien par l’honorable J. Léonce Bernard, ministre des Affaires communautaires et culturelles, accompagné lors de la coupe de ruban par le Dr J. Aubin Doiron, président fondateur du Musée acadien (1964), et par J. Edmond Arsenault, le président en exercice.

le 1er avril 1996 : Intégration du Musée acadien au Musée et à la Fondation du patrimoine de l’Île-du-Prince-Édouard.

1998 : Lancement du site Web du Musée acadien : www.teleco.org/museeacadien créé par Edwige Nicolas.

le 25 août 2003 : Entrée en fonction de Jean Bernard en tant que premier archiviste de la communauté acadienne et francophone de l’Île-du-Prince-Édouard.

le 14 mars 2004 : Ouverture de l’exposition du 40e anniversaire du Musée acadien intitulée «Le 40e du Musée acadien (1964-2004)… un riche patrimoine à valoriser au seuil du 400e de l’Acadie».

Comment des pauvres gens peuvent devenir banquiers?

2004 par Georges Arsenault

Georges Arsenault

 

Extrait d’une lettre du père Georges-Antoine Belcourt, curé de Rustico

L’histoire de la Banque des fermiers de Rustico, fondée par le père Georges-Antoine Belcourt, est  bien connue. Cette institution aurait été la première expérience coopérative dans le secteur du crédit au Canada et peut-être en Amérique du Nord.  L’on sait que cette banque du peuple a fonctionné avec charte de 1864 jusqu’à 1894. Ce qui est moins connu, c’est que la Banque des fermiers de Rustico a fonctionné pendant quelques années sans être incorporée. Elle a effectivement été fondée vers le mois de septembre 1861.

Le père Belcourt a beaucoup écrit au sujet de sa banque dans son abondante correspondance avec Edme Rameau de Saint-Père, journaliste, sociologue et historien français. Ce dernier s’intéressait énormément aux Acadiens et c’est grâce à ses interventions que le père Belcourt a pu obtenir de Napoléon III, empereur des Français (1852-1870), des dons monétaires importants pour aider à défrayer les coûts de plusieurs projets à Rustico, notamment l’embauche d’un instituteur pour une «école modèle». Cet argent a aussi servi à l’achat de livres pour une bibliothèque, d’instruments de musique pour une fanfare, d’un orgue pour l’église, etc.

Dans une lettre en date du 1er juillet 1862, le père Belcourt explique en assez de détails à Edme Rameau comment fonctionne la banque qu’il a mise sur pied avec ses paroissiens depuis presque un an. Il lui dit aussi que le but principal de la banque est de permettre aux Acadiens d’acheter des terres et de se libérer de l’emprise des grands propriétaires terriens, les «seigneurs» comme il les nomme. Belcourt explique aussi pourquoi il n’a pas encore fait incorporer son institution. Enfin, il fait référence à l’émigration d’un certain nombre de ses paroissiens à Saint-Alexis-de-Matapédia, un projet de colonisation au Bas-Canada (aujourd’hui le Québec) qu’il avait lancé en 1860, peu de temps après son arrivée à Rustico.

Nous reproduisons intégralement l’extrait de la lettre du père Belcourt. Cependant, afin de faciliter la lecture, nous avons créé des paragraphes.

«Vous désirez beaucoup connaître comment des pauvres gens peuvent devenir Banquiers? C’est un secret qui contient en effet assez d’intérêt pour piquer la curiosité; eh bien! voici comme nous faisons sans demander comment font les monsieurs, (les capitalistes.) Les officiers sont au nombre de 12, dont un Président, Trésorier et secrétaire, et les autres conseillers, éligibles tous les ans par les actionnaires. Les 3 premiers officiers, ceux en fonction, sont élus des douzes, par ce conseil. Leur office est honoraire, et d’ici à ce que leur charge leur donne trop de besogne, ils agissent pour l’honneur et non pour l’argent, (ce ne ferait pas l’affaire de ceux qui aiment plus l’argent que l’honneur).

Les actions sont d’une livre du cours de l’Isle a peu près 20 francs de votre monnaie et chacun prend le nombre d’actions qu’il veut prendre. Le but principal est de donner une aide à celui qui veut acheter une terre, en lui aidant à faire le premier payement, celui demandé au moment du marché. Celui qui emprunte doit donner une caution solvable et de plus la terre achetée est hypothéquée pour double valeur de la somme prêtée. Ce pret se fait à 7 1/2 par cent. Les actionnaires reçoivent de 6 1/2
à 7 par cent; c.-à-d., au bout de l’an les intérêts reçus sont divisés, et comme il y a toujours quelques petites sommes qui demeurent quelques semaines ou quelques mois au coffre, il en résulte une baisse sur l’intérêt à percevoir par chaque actionnaire, mais cette diminution est peu de chose, car il ne manque pas d’emprunteur, surtout pour de petites sommes et c’est ce besoin qui rend cette association si utile.

Voici un cas qui arrive souvent; un Seigneur envoye un ordre par officier de justice, à un tenancier; il faut que ce tenancier livre L 5..0 dans deux jours; il a deux pourceaux qu’il engraisse, mais
il s’en faut qu’ils soyent assez avancés pour faire la somme voulue; il emprunte L
5 de la banque et quand ses pourceaux sont très gras, il paye la somme et l’intérêt avec de grands remerciements, &. Pour le présent, nous ne prêtons pas de sommes plus fortes que L 50..0..0. Si quelqu’un veut retirer son Capital ou sa mise ou son action, il convient des l’entrée, qu’il se soumet à attendre les premiers argents rentrés après le jour qu’il aura donné notice au trésorier.
Les intérêts des actionnaires ne se donnent qu’au bout de l’année, au règlement des comptes. Ceci pour bien par la suite se règler par quartier, mais comme parmi les fermiers, les gros payements ne peuvent se faire qu’après les récoltes, tous en sont convenus unanimement.

Vous vous doutez bien que nous n’agissons pas encore sur une grande échelle. Nous sommes comme ces enfants qui ne pèsent qu’une livre à la naissance. Nous n’avons pas encore émis de billets; donc nous n’avons pas encore fait incorporer notre association. Nous attendons que notre capital se montre avec plus de suffisance. Pour nous qui sommes unis comme un seul homme, nous pouvons agir un an ou deux sous cette forme. Toute personne qui dépose de l’argent à la banque sans être actionnaire, reçoit 5 1/2 par cent, qu’il peut toucher par trois mois. Si la fin répond aux apparences, les fermiers seront riches cet automne, et nous espérons obtenir l’incorporation de notre Banque à la prochaine cession.

Nous espérons un autre ministère; celui qu’on enterre cette année était composé d’une clique de wigs, seigneurs, et orangemen, dont un catholique ne pouvait rien espérer. Nous avons acheté trois terres dont deux de protestans, et une qui serait passée, sans nous, aux protestans, et dont une des plus belles terres près de l’Eglise. J’ai de plus en main le contrat d’une terre d’un protestant voisin de leur église et où se retire le ministre quand il vient officier. Nous ferons le dernier payement cet automne où nous en prendrons possession; ceci se fait en secret, car les autres protestans n’aiment pas ces tours là. Ils l’ont fait assez aux acadiens, il est tems de tourner la carte; comme on dit, il faut partager les plaisirs. Tout cela n’empêchera pas l’Emigration. La dernière 1ère Communion que j’ai fait faire nombrait 102 enfants, et celle de cette année en contiendra presqu’autant; à ce compte, la moitié peut émigrer tous les ans et il en reste assez pour agrandir Rustico.

Vous avez pu voir sur les journaux du Canada qu’on songe à établir un Crédit foncier, c’est en grand ce que faisons en petit; car vous savez qu’en Canada on fait les choses noblement. Les fermiers sont là ce que les nôtres sont ici; il ne font leurs argents qu’une fois l’an; il faut pouvoir emprunter pour rendre au bout d’un an; si non le fermier ne peut emprunter des banques

 

Source : Lettre de Georges-Antoine Belcourt à Edme Rameau de Saint-Père, Fondation Lionel Groulx, Fonds Alphonse Desjardins, P19/A,44. Le Centre d’études acadiennes de l’Université de Moncton possède une photocopie de cette lettre, 836-2.

Pour en connaître davantage sur la Banque des fermiers de Rustico dans la correspondance du père Belcourt, voir Gabriel Bertrand, Paroisse acadienne de Rustico (Î.-P.-É.) et la Banque des fermiers, recueil de citations épistolaires du père Georges-Antoine Belcourt, Moncton, Chaire d’études coopératives, Université de Moncton, 1995, 101 p.


Antoinette Gallant, raconteuse par excellence

2003 par Georges Arsenault

Georges Arsenault

 

« Acadienne d’origine, elle l’est aussi de coeur, et par ces écrits elle partage son talent de raconteuse. »  C’est ainsi que la journaliste de La Voix acadienne, Mona Laforge Lucker, décrivait en 1981 Antoinette Gallant, l’écrivaine de Rustico qui nous a quitté le 25 août 2002.  Auteure prolifique qui a beaucoup contribué à la conservation du patrimoine oral et linguistique acadien, elle s’est d’abord faite connaître sous le couvert de l’anonymat par sa chronique Rustico on raconte publiée pendant de nombreuses années dans l’hebdomadaire francophone de l’Île-du-Prince-Édouard.

Antoinette Gallant. Photo prise vers 1982.

Antoinette était douée d’une imagination fertile nourrie dans son enfance d’abord par les contes merveilleux que sa mère racontait comme Le Corps sans âme, La Bête à sept têtes, Le Sac de vérité, Les Cornuchons d’oret bien d’autres.  « J’les savions aussi bien que ma mère; a’ nous les avait contés si souvent » écrivait Antoinette1.  Ses oncles et ses tantes, surtout du côté de sa mère, étaient aussi de bons conteurs.  Elle évoquait notamment sa tante Valérie qui pouvait « rendre les contes si intéressants2 ».

Antoinette est elle-même devenue une conteuse bien connue et appréciée auprès des enfants de Rustico.  Yvonne Doucette se souvient de ces soirées où de nombreux enfants du voisinage se rencontraient autour de la conteuse :

Les enfants se rassemblaient dans la cuisine chez ma tante Edna, au coin de Rustico.  Antoinette venait là et elle nous racontait des histoires épeurantes.  On se collait tous ensemble dans la cuisine autour d’elle.  Elle se mettait une écharpe sur les épaules, avec peut-être quelque chose sur la tête, puis elle nous contait des histoires.  Nous autres, on aimait ça.  Elle nous contait des histoires comme des flammes de feu qui sautaient d’un poteau à l’autre dans les cimetières.  Je me rappelle une autre petite histoire d’un homme avec la main d’or qui sortait piger des enfants!3

Il n’y a pas que les jeunes de Rustico qui ont pu apprécier ses talents de conteuse et d’amuseuse, mais également ses neveux et nièces et leurs amis de Saint-Chrysostome.  Sa nièce, Yvonne (Arsenault) Tuplin, évoque les visites de sa tante dans son livre Remember When… Reflections of an Acadian Childhood :

Word spread like wild fire when the notable Tante Toinette arrived at our house.  This was a much memorable time for all of us.  She was an instant hit among the neighbours [...]

She always brought lots of books but would only read us the scary stories.  Mom would read these books to us at bedtime.

Tante Toinette was quite the comedian and a very good magician.  The neighbors were informed about the day of her performance and many children came; some with their parents.  I recall it being in our parlor but I believe she did perform in our big kitchen.4

Née le 13 décembre 1920, Antoinette Lucie était la fille de Joseph Isidore (John) Gallant et de Marguerite Anne (Maggie) Doiron.  Elle a passé la plus grande partie de sa vie à Rustico où elle a grandi sur une petite ferme avec ses deux soeurs, Cécile et Corina.  Elle a fait toutes ses études à l’école du couvent des religieuses de la Congrégation de Notre-Dame situé à peu de distance de la maison paternelle.

Jeune fille, Antoinette passait beaucoup de temps à lire et elle aimait partager son amour des livres avec les gens de son entourage.  Elle s’est d’ailleurs occupée pendant de nombreuses années de la petite bibliothèque locale, une succursale de la bibliothèque provinciale située à la salle paroissiale.  « Elle ouvrait la bibliothèque avant et après la messe les dimanches, se souvient Yvonne Doucette, puis on allait là chercher des livres à chaque fin de semaine.  Elle nous aidait à choisir des livres et elle nous racontait un petit peu ce qui se passait dans certains livres.  Elle était très passionnée pour la lecture.5 »  Son amour des livres l’a amenée à Charlottetown où pendant plusieurs années au cours des années 1960 elle a été à l’emploi de la bibliothèque provinciale comme bibliotechnicienne.

Antoinette Gallant a commencé à écrire au début des années 70, après la parution de La Sagouine de l’auteure Antonine Maillet.  Dans l’introduction de son premier ouvrage, Le Journal d’une raconteuse, elle explique bien comment elle s’est lancée dans la création littéraire :

Chez-nous, comme dans tous les autres hameaux du monde, il y a beaucoup de petites choses cocasses qui se sont passées et qui nous ont souvent fait rire aux éclats.  J’ai toujours désiré mettre par écrit de ces faits amusants, mais je ne savais guère comment m’y prendre.  Je ne voulais pas les écrire en anglais, bien sûr, mais il me semble que le français standard n’était pas plus opportun.

Au couvent, les bonnes soeurs tentaient de nous enseigner « le bon français ».  Elles nous ont si souvent grondés, pour nous empêcher de parler « l’acadien », que finalement j’avais presque honte de le parler à l’étranger.  Cependant, on le parlait toujours à la maison.  Là, on disait : « Tcheue-z-heure qu’il est? » et non pas « Quelle heure est-il? »

J’aurais voulu écrire dans ce langage que l’on parlait, mais je suis certaine qu’à cette époque-là, ce n’aurait pas été bien accepté.

Je me suis rendu compte que l’attitude envers le parler acadien avait quelque peu changé lorsque j’ai lu le livre La Sagouine, de l’illustre écrivain Antonine Maillet.  J’ai été tout a fait ravie!  J’ai donc tenté d’imiter cet auteur, non pas son génie, ce serait impossible à mon avis, mais bien la manière dont elle fait parler ses personnages.  J’ai cependant tâché de donner aux miens la saveur particulière du parler de ma région.6

C’est un ami, père Albin Arsenault, qui m’a présenté Antoinette Gallant lors d’un passage à Rustico au printemps 1975.  Il la connaissait depuis son enfance, car il était de ceux qui avaient eu la chance d’assister à ses performances à Saint-Chrysostome.  Ce jour-là, elle nous a montré un manuscrit qu’elle avait écrit dans le parler acadien de Rustico.  Elle a eu la gentillesse de me le prêter pour que je puisse le photocopier, heureuse de le partager avec quelqu’un qui s’intéressait à la langue et aux traditions acadiennes.  J’étudiais à l’époque à l’Université Laval en folklore.  Quelques mois plus tard, avec sa permission, j’ai publié dans La Voix acadienne, qui venait tout juste de voir le jour, un extrait de ses écrits dans un article intitulé simplement « Rustico… on raconte… »7. Il y était question de l’incendie du couvent de Rustico survenu en 1932.

Antoinette Gallant et ses deux soeurs
en 1941.
De gauche à droite : Antoinette,Corina et Cécile. Coll. Camilla Arsenault

L’été suivant (1976), j’ai soumis quelques autres extraits au journal.  Voyant l’intérêt pour ces articles, le rédacteur, Jean H. Doiron, également de Rustico, a approché Antoinette pour l’inviter à écrire une chronique hebdomadaire dans La Voix acadienne.  Heureuse et flattée de l’invitation, elle s’est aussitôt mise à l’oeuvre et a publié sa première rubrique de Rustico on raconte le 22 décembre 1976 sur le thème « Chou-nous, à Noël ».  Antoinette Gallant a tenu sa chronique pendant environ 10 ans, au grand plaisir de nombreux lecteurs.

Par contre, ce n’est pas tout le monde qui appréciait les écrits d’Antoinette Gallant rédigés dans la langue et l’accent traditionnel de Rustico.  Yvonne Doucette s’en souvient :

Au début, on était peut-être un petit peu embarrassé par ça et on avait peut-être un petit peu honte.  Je pense qu’on avait peur que les autres gens de l’Île penseraient qu’on parlait encore comme ça.  Mais plus tard, on a appris à vraiment apprécier qu’est-ce qu’elle avait écrit.  Qui d’autre aurait pris le temps d’écrire tout ça exactement comme les mots étaient prononcés?  Ce qu’elle nous a laissé, c’est quelque chose de très précieux, c’est une partie de notre héritage, notre histoire.8

Une lectrice de Charlottetown, originaire de Rustico, était tellement offusquée par la chronique que chaque semaine, en guise de protestation, elle découpait l’article et le postait à la rédaction du journal!  Le rédacteur s’est même senti obligé d’expliquer, voire de justifier, la publication de cette chronique.  Le 29 septembre 1976, Jean H. Doiron écrivait :

La première raison qui me vient à l’idée, quant au pourquoi de cette chronique, est qu’elle amuse une foule de gens, et moi le premier, je retire un immense plaisir à la lire puisqu’elle me rappelle des souvenirs que je ne veux pas oublier.  Elle me rappelle la langue que mes parents et grand’parents et tous leurs amis parlaient et même si, d’après « l’Académie française » elle est bourrée de fautes, je suis fier de dire que pendant plus de deux cents ans, de peine et de misère, ils nous l’ont transmise telle qu’ils la connaissaient, en nous encourageant de faire notre possible à l’école pour l’améliorer.  [...]  Comprenez bien, chers lecteurs, que l’idée de nous moquer du langage de nos ancêtres de Rustico ne nous est jamais venu à l’esprit.

Au mois d’avril 1976, encouragée par l’intérêt manifesté pour ses écrits, Antoinette commence un nouveau manuscrit sous la forme d’un journal.  En 1977, lorsque je suis entré à l’emploi de la Société Saint-Thomas-d’Aquin à titre d’animateur culturel, je lui ai offert la possibilité de publier son manuscrit au compte de la SSTA.  Ainsi a paru en 1979 son premier livre, Le Journal d’une raconteuse, qu’elle avait au préalable intitulé « Aventuës de tous les jouës ou le journal d’in ébécile ».

La communauté anglophone de l’Île a bientôt pu découvrir le talent d’écrivaine d’Antoinette Gallant grâce à deux dames francophiles de Bédèque, Eleanor Wheler et Elaine Harrison.  Lectrices assidues de sa chronique dans La Voix acadienne, elles admiraient le talent de raconteuse et le sens de l’humour de cette dame de Rustico.  Eleanor et Elaine ont bientôt manifesté le désir de rencontrer l’auteure.  Mais il y avait un problème majeur : la rubrique de l’hebdomadaire n’était pas signée.  Effectivement, Antoinette désirait demeurer anonyme.  Elle avait accepté qu’on la publie dans le journal à condition que son identité ne soit pas dévoilée.

Ayant appris que j’étais celui qui avait introduit les écrits d’Antoinette dans La Voix acadienne, Elaine Harrison et Eleanor Wheler ont pris contact avec moi pour que je leur dévoile le nom de l’auteur de Rustico on raconte.  Avec le consentement d’Antoinette, je leur ai donné son nom et elles n’ont pas tardé à lui écrire pour lui dire comment elles appréciaient sa chronique.  Antoinette est rapidement devenue une bonne amie d’Elaine et d’Eleanor et ces dernières n’ont pas tardé à l’encourager à écrire ses histoires en anglais afin qu’elles puissent être publiées au profit d’un public plus vaste.  En 1979, la même année que paraissait Le Journal d’une raconteuse, Elaine et Eleanor publiaient à leurs frais Little Jack an’ de Tax-Man and Other Acadian Stories from Prince Edward Island.  Dans ce livre, Antoinette crée le personnage de la conteuse Ol’ Kallie au verbe particulier qu’elle présente dans son introduction :

Ol’ Kallie is completely fictional and is not meant to resemble anyone living or dead.  She speaks the fractured English which we children used when communicating with others who were unable to speak French.  [...]  Let us join her by the kitchen stove and listen and laugh with her as she regales us with the amazing adventures of Little Jack and all the other tales of Acadia and France.9

Les généreuses dames de Bédèque ont aussi amené Antoinette a écrire une chronique en anglais pour l’hebdomadaire The Eastern Graphic publié à Montague par Jim MacNeill.  Sous la rubrique Ol’ Kallie of Rusticorners, Antoinette a fidèlement tenu cette chronique pendant huit ans, soit de 1978 à 1986.  Elaine Harrison et Eleanor Wheler ont aussi aidé Antoinette à publier en 1987 Ol’ Kallie’s Diary, une publication à tirage limité. Il s’agit du texte d’Antoinette écrit à la main qui a été photocopié et relié sous une couverture rigide.  Dans la préface, Elaine Harrison, auteure insulaire bien connue, présente avec beaucoup d’enthousiasme l’oeuvre originale de son amie :

With a keen eye for detail and a gift of laughter and imagination, she peoples her world in Ol’ Kallie’s Diary with characters like – Peter Lannie, Old Godbout, Father Shoosong and the White Tornado.  And the Island Weather is there with all its seasons – “sparklin’ with frost and sunshine” in January, or a calm warm day in September “when you can see the trees upside down in the water”.

Although Antoinette Gallant can of course write in impeccable English, still she has chosen to use Ol’ Kallie’s English to be true to the character.

Isolée dans sa petite maison à Rustico – une « recluse » comme elle le décrivait – elle avait l’impression qu’elle n’était pas appréciée par la communauté acadienne, et ce, malgré le succès de sa chronique dans La Voix acadienne et l’intérêt que la Société Saint-Thomas-d’Aquin manifestait envers son oeuvre en publiant son premier livre.  Le 8 juillet 1979, elle me confiait : « La S.S.T.A. s’inquiète guère de moi.  Ni personne d’autre non plus.  Un cent vingt-quatre fois – j’ai pris la peine de les conter – que j’ai envoyé ma colonne à La Voix acadienne, et une fois j’ai reçu une lettre qui en parlait, et c’était d’une Anglaise! »  Elle revenait à la charge un an plus tard bien exaspérée par le manque d’appréciation manifestée pour ses écrits :

J’étais si découragée dernièrement que j’avais envie d’arrêter d’écrire tout net.  Il me semblait que personne savait que j’existe.  J’écris et j’écris mes colonnes, et je n’entends jamais un mot excepter [sic] de Elaine et Eleanor, et je me demandais si j’arrêtais d’écrire, est-ce qu’il y aurait quelqu’un qui s’apercevrait.  J’ai bonne envie de l’essayer!10

Heureusement Antoinette n’a pas laissé tomber la plume et elle a continué d’écrire pendant plusieurs années.  De temps en temps elle recevait de petits encouragements qui lui remontaient le moral, comme un compte rendu bilingue de son livre Le Journal d’une raconteuse dans The Island Magazine11 et le fait d’être incluse dans Portraits d’écrivains12, un dictionnaire des écrivains acadiens publié aux Éditions d’Acadie en 1982.

Les principales reconnaissances publiques lui sont arrivées à un moment où elle n’était plus en mesure de les apprécier, car pendant les dernières années de sa vie elle avait perdu sa mémoire. Elle aurait été tellement heureuse et honorée d’apprendre que son oeuvre était largement citée dans le Dictionnaire du français acadien13 d’Yves Cormier à côté des écrits d’Antonine Maillet qu’elle admirait au plus haut point et dont les écrits lui avaient inspirée d’écrire en acadien.  Quand Yves m’apprenait qu’il lui manquait des sources écrites pour représenter l’Île-du-Prince-Édouard dans le dictionnaire qu’il préparait, je lui ai passé les abondants écrits d’Antoinette. Il a été renversé de découvrir ce trésor écrit dans le parler acadien, un trésor qu’il a adoré explorer :

Comme auteur du Dictionnaire du français acadien, j’ai passé bien des heures enfermées dans des bibliothèques avec des livres empilés autour de moi.  Et dans les moments creux, les moments où l’inspiration manquait, les moments où je ne voyais plus la fin de cette recherche, je pensais à Antoinette Gallant, je lisais un ou plusieurs de ses textes, et j’oubliais tous mes problèmes…

Devant des textes aussi savoureux, je me mettais à rire.  Antoinette Gallant, par son esprit alerte, ses jeux de mots, sa personnalité joviale, réussissait ainsi à m’encourager dans mes propres démarches d’écriture.  Et j’ose croire que bien d’autres personnes ont grandement joui de cette écriture qui reflétait sa personnalité exceptionnelle.14

Yves Cormier cite fréquemment Antoinette Gallant dans son excellent dictionnaire afin d’illustrer le contexte dans lequel on emploie certaines expressions typiques du parler acadien.  À titre d’exemple, pour illustrer le terme gibars ou gibarres, il cite un extrait de Rustico on raconte: « pis bétôt y avons d’mandé si i’ voulait danser, pis i’ s’a l’vé pis i sa mit a sauter par en l’air, pis i’ faisait la pirouette su’ l’boute d’in orteil, pis i’ se ch’tait de tout lès bords, vous avez jamais vu dés pareils gibares… »15

Un an avant son décès, Antoinette a été l’objet d’un autre honneur qui lui aurait très certainement fait chaud au coeur.  Le festival acadien de sa région, le Rendez-vous Rustico, lors de son ouverture officielle, le 27 juillet 2001, lui décernait un certificat d’honneur pour sa contribution à la culture locale.  Pendant la cérémonie, j’ai eu le privilège de lui rendre hommage devant une foule de résidants de Rustico et plusieurs membres de sa famille qui ont énormément apprécié les extraits des écrits d’Antoinette lus avec beaucoup d’entrain par Yvonne Doucette et Frances Gallant.  Malheureusement, l’auteure ne pouvait être de la fête, mais la famille s’est assurée que le certificat d’honneur trouve une place d’honneur dans sa chambre au foyer de soins qu’elle habitait à Charlottetown depuis quelques années.

C’est tout un héritage que nous a légué Antoinette Gallant.  À une époque où la langue française, et plus particulièrement le parler traditionnel acadien, disparaissait à grande vitesse dans la région de Rustico, elle a consigné par écrit le parler local conservant ainsi pour la postérité une partie vulnérable mais combien riche du patrimoine acadien insulaire.  Et ce cadeau qu’elle nous a laissé est richement emballé d’un humour typiquement « antoinettien », comme l’illustre bien cet extrait d’une de ses chroniques de Rustico on raconte intitulée «  Quoi c’que tu dis bagne? » : « Chou-nous on marchait dans la place pis j’avions le plancher au d’sus de nos têtes.  Au couvaigne on marchait su’ le plancher!   Du commencemaigne j’avais quasiment peur de rentrer.  C’était ben proche coume qu’on avait té viré à l’envers!16»

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La Voix acadienne, le 4 juillet 1976.

La Voix acadienne, le 21 janvier 1981.

3 Interview à l’émission L’Acadie c’matin, édition Î.-P.-É., Radio-Canada, le 28 août 2002.

4 Yvonne (Arsenault) Tuplin, Remember When…  Reflections of an Acadian Childhood, Burlington, Ontario, 2000, p. 101.

5 Interview à l’émission L’Acadie c’matin.

6 Antoinette Gallant, Le Journal d’une raconteuse, Summerside, La Société Saint-Thomas-d’Aquin, 1979, p. 5.

La Voix acadienne, le 8 août 1975.

8 Interview à l’émission L’Acadie c’matin.

9 Antoinette Gallant, Little Jack an’ de Tax-Man, Bedeque, Elaine Harrison & Associates, 1979, pp. 7-8.

10 Antoinette Gallant à Georges Arsenault, le 12 juin 1980.

11 The Island Magazine, numéro 8 (1980), p. 44.  Compte rendu écrit par Rose-Anna LeBlanc.

12 Melvin Gallant et Ginette Gould, Portrait d’écrivains, Moncton, Éditions d’Acadie, 1982.  Une photo d’Antoinette Gallant portant des verres fumés accompagne l’article.

13 Yves Cormier, Dictionnaire du français acadien, Montréal, Éditions Fides, 1999.

14 Lettre d’Yves Cormier aux membres du festival Rendez-vous Rustico, le 8 mai 2001.

15 Ibid. et La Voix acadienne, le 1er juin 1977.

16 La Voix acadienne, le 28 juin 1978.

 

 

Le premier insulaire d’origine européenne enterré à St. Peters Harbour

2002 par Georges Arsenault

Georges Arsenault

 

Le 30 janvier 1757, la communauté de Havre-Saint-Pierre, sur la côte nord de l’Île Saint-Jean, se réunissait dans l’église paroissiale pour faire ses adieux à un notable de la paroisse, Sieur François Douville, décédé la veille à l’âge de 72 ans, « Le premier habitant de la dite Isle », comme le curé de Biscarret prenait soin de noter dans l’acte de sépulture1.

Lors de son décès, François Douville était l’habitant le plus prospère des environs.  Selon le recensement effectué cinq ans plus tôt2 , il était à la fois pêcheur, navigateur et fermier.  Il était propriétaire de trois terrains.  En 1752, il demeurait avec sa famille « au lieu du Nigeagant3 » (probablement près de l’église) où il avait fait un défriché et semé 60 boisseaux de blé.  Le deuxième terrain se trouvait « au fond des Étangs » (aujourd’hui Bristol) où Douville y avait un moulin à farine.  Son autre propriété était située à « la pointe au havre Saint-Pierre-du-Nord ».  Là, il avait défriché suffisamment de terre pour cultiver un jardin, le restant du terrain servant de grave pour faire sécher la morue.  C’est en ce lieu qu’il tenait son bateau et ses deux chaloupes.  Le recenseur, Joseph de la Roque, rapporte qu’un incendie avait détruit la maison qui se trouvait sur ce terrain.   François Douville possédait aussi les plus gros troupeaux de la paroisse, soit 8 boeufs, 8 vaches, 4 génisses, 8 veaux, 1 cheval, 22 brebis, 9 cochons, 4 oies, 50 poules et poulets et 20 dindes et dindonneaux.

Nous ne connaissons rien des circonstances qui ont amené Douville à l’île Saint-Jean où il est arrivé en 17194 , un an avant l’établissement officiel de la colonie par les colons recrutés en France et en Acadie par la Compagnie de l’Isle Saint-Jean.  Né le 27 juillet 1684 à Saint-Denis-le-Gatz en Normandie, fils de Mathieu Douville et de Marie Marquier5, il est possible, à l’instar de nombreux jeunes pêcheurs normands, qu’il ait fréquenté les bancs de pêche du Golfe Saint-Laurent et de la côte atlantique pendant quelques saisons avant de s’établir dans l’Île.  On peut s’imaginer qu’il connaissait les gens de la Compagnie de l’Isle Saint-Jean et qu’il leur ait même servi d’éclaireur.  D’ailleurs, le principal actionnaire de la Compagnie, le comte de Saint-Pierre, Louis-Hyacinthe de Castel, était lui aussi de Normandie.  Il se trouve que la Compagnie a choisi le Havre-Saint-Pierre pour y établir son comptoir de pêche.

Extrait d’une carte intitulée « A Sketch of the Island of St. John’s » faite par les Britanniques quelques années après la Déportation. On y aperçoit la baie Saint-Pierre avec, à l’ouest, le village de Havre-Saint-Pierre (St. Peters Village) et son église. Le pointillé représente les terres défrichées par les colons pendant le Régime français. (Archives publiques du Canada)

Vers 1722, âgé alors d’environ 38 ans, François Douville épouse une jeune fille de 13 ans, Marie-Élisabeth Roger, née le 25 septembre 1709 à La Rochelle, fille du commerçant Gabriel Roger de Havre-Saint-Pierre et d’Élisabeth Gautron6.

Le couple a eu onze enfants, mais aucun de leurs descendants n’habite aujourd’hui l’Île.  Lors de la Déportation de 1758, la veuve de François Douville et ses enfants ont été transportés en France à bord d’un navire britannique où les survivants ont débarqué à Saint-Malo le 23 janvier 1759.  Plusieurs membres de cette famille ont plus tard retraversé l’océan pour s’établir aux Îles-Saint-Pierre-et-Miquelon.  C’est d’ailleurs à Saint-Pierre qu’est décédée Marie-Élisabeth le 6 juin 1758 à l’âge de 75 ans.  L’un des fils Douville, Pierre, a émigré en Nouvelle-Angleterre où il a été lieutenant dans la marine américaine pendant la guerre d’Indépendance.  Ses restes reposent au Rhode Island7. Parmi ses descendants on compte l’acteur de cinéma américain, Charles-Douville Coburn (1877-1961) qui a joué à côté de Marilyn Munroe dans le film Gentlemen Prefer Blondes (1953).

La pierre tombale de François Douville, pionnier de l’Île Saint-Jean, a depuis très longtemps disparu de St. Peters Harbour.  Cependant, des gens de la région savent encore où se trouve l’ancien cimetière de la paroisse Saint-Pierre-du-Nord.  Il y a cent ans, l’historien John Caven a visité l’emplacement de cet ancien cimetière, situé sur la ferme d’un dénommé John Sinnott et en a publié une description dans le Prince Edward Island Magazine8.  D’après l’historien, il s’agissait d’un « lopin de terre carré, soigneusement clôturé, qui est épargné du nivellement de la charrue par le propriétaire respectueux, car, selon la tradition orale, les restes de nombreux vaillants colons y reposent.  Un bosquet de sapins projette une ombre triste sur cette terre consacrée ».

Havre Saint-Pierre, aujourd’hui St. Peters Harbour, constitue un lieu historique de grande valeur pour la province.  Établissement le plus peuplé entre 1720 et 1758, il a été le premier et le plus grand centre commercial de l’Île pendant le Régime français.

La plupart de ses habitants ont connu le malheureux sort de la Déportation, un grand nombre d’entre eux ayant comme tombeau l’océan Atlantique9 .  Cependant, les restes des tout premiers habitants de Havre-Saint-Pierre, y compris ceux de François Douville, reposent toujours près de la rive de la baie St. Peters.  Il serait juste que leur mémoire soit rappelée par un geste tangible.  C’est pour cette raison que le Comité historique Havre-Saint-Pierre vient d’être formé, sous la présidence de l’historienne Juanita Rossiter.  La mise sur pied de ce comité découle du colloque organisé à St. Peters, Î.-P.-É., au mois de mai dernier, par le Comité historique Soeur-Antoinette-DesRoches et Parcs Canada.

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1 Registre Saint-Pierre-du-Nord, copie manuscrite consultée sur microfilm aux Archives provinciales de l’Île.  Je dois préciser que Douville aurait été le premier insulaire d’origine européenne à demeurer « en permanence » dans l’Île.  De toute évidence, il y aurait eu des familles acadiennes qui se seraient installées temporairement dans l’Île avant 1719.  Notons le cas de Louis LaBauve et d’Anne La Vache qui faisaient baptiser à Beaubassin le 21 juin 1717 un fils, Jean LaBauve.  Selon le baptistaire inscrit dans le registre paroissiale de Beaubassin, cet enfant était né le 1er juillet 1716 sur l’île Saint-Jean.  Je tiens à remercier Earle Lockerby de m’avoir signalé cette information.

2 « Voyage d’inspection du Sieur de la Roque.  Recensement.  1752 ».  Publié dans le Rapport concernant les Archives canadiennes pour l’année 1905, Ottawa, Imprimerie du Roi, Volume II, pp. 137-138.

3 Nigeagan : Bourdigue, enceinte de claies aménagée au bord de la mer ou sur un cours d’eau pour prendre du poisson, notamment le hareng et le maquereau.  (Yves Cormier, Dictionnaire du français acadien, Montréal, Fides, 1999.)

4 Selon le recensement de 1728.

5 Merci à Gérard Scavennec, descendant de François Douville qui demeure à Lanester (France), de m’avoir fourni une copie du baptistaire de son ancêtre.

6 Stephen A. White, Dictionnaire généalogique des familles acadiennes, volume II, Moncton, Centre d’études acadiennes, 1999, pp. 1418-1419.

7 Gérard Scavennec, « Pierre Douville : un Acadien à la recherche de son identité », Racines et Rameaux d’Acadie, Bulletin No 11, pp. 2-8.

8 John Caven, « Settlement at St. Peter’s Harbor », The Prince Edward Island Magazine, Vol. III No. 8 (October 1901), p. 276.

9 Information donnée par le généalogiste Stephen A. White lors d’une conférence prononcée lors du minicolloque « Découvrir l’histoire et les gens de Saint-Pierre-du-Nord » à St. Peters le 12 mai 2001.

La remarquable Dauphine Arsenault

2002 par Georges Arsenault

Georges Arsenault

 

Dauphine Arsenault
Collection Faye Pound

En grandissant à Abram-Village, j’entendais souvent mentionner le nom « Abel à Dauphine ».  Le nom Dauphine m’intriguait, car il était unique.  Effectivement, plus personne dans les alentours ne portait ce prénom lequel, d’ailleurs, n’a jamais été très répandu dans la communauté acadienne de l’Île.  Je n’ai connu ni Abel ni Dauphine, mais je me souviens bien de Manuel à Abel à Dauphine qui demeurait sur le chemin du Cannontown.  J’ai appris assez jeune que ce Manuel n’était pas le fils d’Abel, mais que son père s’appelait Jos Fidèle Arsenault.  Beaucoup plus tard, je découvrirais qu’Abel n’était même pas le fils de Dauphine, ni son époux, et plus surprenant encore qu’il n’était même pas un Arsenault ou un Gallant, comme presque tout le monde du village.  Il était un Poirier!  Comment expliquer et démêler tout ça?  En vous racontant l’histoire de la remarquable Dauphine Arsenault.

Dauphine Arsenault est née à Abram-Village le 15 janvier 1831, fille de Mélème Arsenault et Bibiane Poirier.  Elle était la soeur du premier sénateur acadien de l’Île, Joseph-Octave Arsenault.  En 1834, la famille Arsenault, qui avait vécu auparavant à Miscouche et à Cascumpèque, est allée s’établir de façon permanente à Urbainville – qu’on appelait alors Le Portage – où Dauphine a grandi avec ses quatre soeurs et ses quatre frères1.

Le 19 novembre 1850, Dauphine se marie avec Prospère Arsenault, né le 15 janvier 1826 à Abram-Village, fils de François Arsenault et d’Henriette Arsenault.  Ils se sont établis dans un coin du village peu habité qui se nomme aujourd’hui le chemin John Paul.  Ils ont eu sept filles, dont Émilienne qui fut la première religieuse acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard.  Voici dans l’ordre de naissance les sept filles en question :

(1) (Anonyme) : une fille née le 5 mars 1856 et morte deux jours après.

(2) Marie Émilienne (Sr Saint-Fulbert, c.n.d.) : née le 5 septembre 1857.  Elle entre au noviciat de la Congrégation de Notre-Dame à Montréal en 1876 et fait sa profession en 1878.  Décédée au Couvent de Miscouche le 22 avril 1896 à l’âge de 38 ans.

Émilienne Arsenault (Sr Saint-Fulbert, c.n.d., 1857-1896). Collection du Musée acadien

(3) Marie Rose : née le 21 avril 1860, mariée le 25 janvier 1881 à Prospère Gallant, fils d’Amand Gallant et Madeleine Arsenault.  Elle est morte le 24 septembre 1882, âgée de 22 ans.  Elle avait donné naissance 15 jours plus tôt à un enfant mort-né2.  Prospère s’est remarié par après avec Sophie Gallant et en troisièmes noces à Madeleine Gallant.

(4) Bibiane : née le 8 mars 1863, mariée en premières noces le 13 juillet 1885 à Manuel Arsenault, fils d’André Arsenault et de Louise Gallant, et décédé à l’âge de 27 ans, le  19 novembre 1888.  En secondes noces, Bibiane épouse le 12 mai 1891 Joseph Arsenault (Jos Bibiane), fils de Fidèle Arsenault et de Philomène Arsenault.  Bibiane meurt le 3 juin 1895.  Elle n’a que 32 ans.  Joseph se remarie avec Julie-Anne LeClair, le 24 septembre 1903, mais on continue de l’appeler « Jos Bibiane » pour le distinguer d’un autre Jos Fidèle Arsenault qui demeure dans le village.

(5) Eulalie : née le 27 juillet 1865.  Elle épouse le veuf Félix (à Jos Placide) Arsenault de Saint-Chrysostome, le 13 janvier 1914.  Vers 1920, Eulalie et son mari déménagent de Saint-Chrysostome à Abram-Village pour y passer le reste de leur vie chez Abel à Dauphine Poirier.  Eulalie est morte le 14 mars 1931.

(6) Marie-Eugénie : née le 13 août 1870, elle se marie le 17 janvier 1893 avec Jean-Pierre Gallant, de Mont-Carmel, fils de Laurent Gallant et d’Anne Richard.  Ils déménagent éventuellement à Summerside.  Marie-Eugénie meurt à Summerside le 10 février 1942.

(7) Marie-Célina (Sr Saint-Fulbert, c.n.d.) : née le 23 avril 1874.  Elle entre au noviciat de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal en 1896, quelques mois seulement après le décès de sa soeur aînée.  Elle prend d’ailleurs le nom de religion de sa défunte soeur, soeur Saint-Fulbert.  Elle fait sa première profession en 1899 et ses voeux perpétuels en 1905.  De 1902 à 1951, elle enseigne les petits à Kankakee en Illinois.  Elle meurt à Montréal le 11 septembre 1961.

Sur cette photo prise vers 1896, on aperçoit Dauphine Arsenault avec trois de ses filles. Assises : Dauphine et Eulaie. Debout : Célina (à gauche) et Eugénie. Collection du Musée acadien, Fonds Anne-Marie Arsenault.

L’impitoyable mort est souvent venue frappée chez Dauphine Arsenault.  Dans l’espace de 14 ans, elle perdait trois de ses filles âgées de 22, 32 et 38 ans; un gendre, mort à 27 ans; sa mère, morte presque centenaire; et son mari, Prospère, décédé le 20 octobre 1884 à l’âge de 58 ans après une maladie de dix mois.  Dans la nécrologie de ce dernier, publiée dans Le Moniteur acadien, on écrivait « Son dévouement, surtout pour l’éducation de ses enfants, surpasse toutes ses oeuvres3 ».  Effectivement, ses six filles ont fréquenté le pensionnat du Couvent Saint-Joseph de la Congrégation de Notre-Dame, à Miscouche4.  Lors de la mort de son mari, Dauphine avait alors 53 ans.  La notice biographique de sa plus jeune fille religieuse évoque la vie dure, mais combien intense, de Dauphine après la mort de son mari :

Mme Arsenault, vaillante et courageuse, assumera à elle seule, grâce à son métier de couturière de renom, la responsabilité de l’éducation des plus jeunes encore à la maison.  Sa tendresse maternelle ne se bornait pas à ses propres enfants.  Malgré les rudes traverses qu’elle eut à subir, elle adopta et éleva onze orphelins et orphelines qu’elle fit instruire.  Quelques-uns de ceux-ci furent rendus à des parents dès que les circonstances le permirent.  Les autres, au nombre de quatre, demeurèrent avec elle jusqu’à ce qu’ils fussent établis.  L’une de ces adoptés, qui était sa petite-fille, devint religieuse chez les Soeurs de la Sainte-Famille.  Inutile d’ajouter que cette femme de charité débordante et de bon sens pratique était estimée et considérée par toutes les personnes et l’entourage.  On l’appelait à juste titre : « La mère de la colonie5».

Sept ans après le décès de son mari, un autre malheur frappe Dauphine Arsenault.  Elle perd pratiquement tous ses biens dans un incendie, mais elle réussit miraculeusement à sauver des flammes sa vieille mère aveugle, Bibiane (Poirier) Arsenault6, qu’elle soignait depuis plusieurs années.  Voici comment les journaux rapportaient ce triste événement :

Incendie à Egmont Bay

Dame Veuve Prospère Arsenault, soeur de l’hon. Jos. O. Arsenault, a eu l’infortune de passer au feu vendredi dernier.  Le gros vent qu’il faisait éparpillait les étincelles qui a mis le feu à la maison et à la grange.  On n’a eu temps de sauver qu’un moulin à coudre et une voiture.  Tout le reste a été réduit en cendres.  Mme Arsenault a eu beaucoup de peine à arracher aux flammes sa vieille mère, âgée de près de cent ans, et en opérant ce sauvetage héroïque elle s’est brûlé la figure et les mains.  Il n’y avait pas d’assurance sur les bâtisses et les pertes de Mme Arsenault sont considérables7.

Ce drame familial est aussi rapporté dans la notice biographique de soeur Saint-Fulbert :

Une autre que madame Arsenault se serait peut-être découragée en cette journée du 21 août 1891, alors qu’un incendie se déclara soudainement à sa maison.  Son premier geste fut de se porter au secours de sa mère alitée et âgée de cent ans [sic] qu’elle gardait chez elle.  À force d’adresse, elle parvient à la faire passer par une fenêtre.  Elle réussit également à sortir le lit de la malade et, l’ayant fait coucher à une certaine distance du brasier, elle retourna au lieu du sinistre afin de pouvoir sauver quelque chose, mais ce fut en vain.  Tout son avoir fut réduit en cendre sauf sa machine à coudre.  La providence lui avait épargné l’instrument de ses innombrables charités.

Bibiane Arsenault est morte deux ans plus tard, soit le 31 août 1893 à l’âge de 99 ans.

Qui sont ces onze orphelins et orphelines que Dauphine Arsenault a accueillis chez elle?  Nous n’arrivons pas à tous les identifier, mais il y en a quelques-uns dont nous sommes certains.  Il faut aussi préciser qu’ils n’étaient pas tous orphelins, comme sa nièce, Madeleine Gallant, née le 12 septembre 1851, fille d’Hyacinthe Gallant et de Marguerite Arsenault d’Urbainville, qui fut probablement la première « élève » de Dauphine.  Elle ne s’est jamais mariée et est toujours demeurée avec sa famille adoptive.  Elle est morte au mois de septembre 1920.

L’un des premiers orphelins, sinon le premier, à être « adopté » par Dauphine fut Abel Poirier (1877-1943), petit-fils de sa soeur Barbe qui était mariée avec l’homme d’affaires de Miscouche, Joseph B. Poirier.  Né le 3 juin 1877, Abel était le fils d’Avit Poirier et de Belsamée Gaudet.  Le septième enfant de la famille, il n’avait que cinq mois lorsque sa mère est décédée8.  Il a peu connu son père qui est déménagé à Tignish après qu’il soit devenu veuf.  Bien qu’il ait conservé son nom de famille, Abel était connu dans la paroisse comme Abel à Dauphine.  Il s’est marié à deux reprises, d’abord à Madeleine Gallant, le 30 septembre 1902, duquel mariage il n’y a pas eu d’enfant.  En secondes noces, le 14 mai 1912, il épousait Emma Poirier avec qui il a eu trois filles : Marguerite, Anne-Marie et Yvonne.

C’est probablement en 1882, après la mort de sa fille Marie-Rose, que Dauphine a amené chez elle sa petite-fille Albina Gallant (1881-1964) qui n’avait qu’un an.  C’est elle qui est entrée chez les Petites Soeurs de la Sainte-Famille sous le nom de Sr Saint-Jacques.

Après la mort de sa fille Bibiane, en 1895, Dauphine aurait pris en main ses trois enfants dont Jean-Prospère (1888-1913), de son premier mariage avec Emmanuel Arsenault, et Emmanuel (1892-1981) et Cyrus (1839)9, de son second mariage à Joseph (Jos Bibiane) Arsenault.

Un autre enfant qui a vécu un certain temps chez Dauphine, sans être orphelin, est son petit-fils, Edward Gallant (1902-1992), fils de sa fille Eugénie10.  Il est décédé à Milford, au Connecticut.

Dauphine a accueilli un dernier orphelin chez elle alors qu’elle avait 75 ans!  Il s’agit d’Emmanuel Arsenault (1906-1980), fils de Joseph F. Arsenault et de Marie-Rose Poirier d’Abram-Village.  Les grands-parents paternels de l’enfant étaient Fidèle Arsenault, frère du marie de Dauphine, et Julie Arsenault, soeur de Dauphine.  Selon la tradition familiale, c’est Dauphine qui aurait insisté auprès du père pour qu’il lui confie le bébé qui n’avait que trois jours lors du décès de sa mère.  Et Emmanuel n’avait que quatre ans lorsque sa grand-tante Dauphine est morte.  Il n’est cependant pas retourné dans sa famille naturelle car la fille célibataire de Dauphine, Eulalie, et Abel Poirier, le premier « fils adoptif » de Dauphine décidaient de s’en occuper.  Voilà donc pourquoi il a toujours été connu dans le village de Manuel à Abel et non Manuel à Jos Fidèle!

Célina Arsenault (Sr Saint-Fulbert, c.n.d., 1874-1961) et son neveu, Emmanuel Arsenault (1892-1981), fils de Bibienne et Joseph Arsenault. Il demeurait à Schylerville dans l’État de New York. Collection Sr Marie L. Arsenault.

Le foyer de Dauphine constituait certainement une maisonnée singulière, surtout en 1890 lorsqu’elle comprenait trois veuves!  Il y avait Dauphine, sa vieille mère Bibiane et sa fille Bibiane.  Cette dernière avait un enfant de deux ans, Jean-Prospère.  Trois autres filles de Dauphine demeuraient encore à la maison, soit Eulalie, Eugénie et Célina.  De plus, on y retrouvait deux enfants adoptés, à savoir Madeleine Gallant, qui avait 39 ans, et Abel Poirier âgé de 13 ans11.

La valeureuse Dauphine Arsenault a quitté ce monde le 10 février 1911 à l’âge de 80.  Le Summerside Journal publiait quelques jours plus tard une courte nécrologie, mais qui évoque très bien la trempe de cette remarquable Acadienne :

A highly estimable old lady passed away at Egmont Bay on Saturday morning last when Mrs. Dauphine Arsenault,widow of Prospere Arsenault and sister of the Senator Arsenault, was called to her reward.  Mrs. Arsenault celebrated her eightieth birthday a few days before her death, and received many congratulations and good wishes.  She was widely known for her unostentatious charity and great kindness to the poor and the fatherless.  The funeral took place on Monday morning, a great many people attending the service in St. James church and at the grave12.

Aujourd’hui, on trouve des descendants de Dauphine Arsenault un peu partout au Canada et aux États-Unis.  Ceux qui vivent à l’Île-du-Prince-Édouard sont presque tous les descendants de Clarisse et Joseph Barriault de la paroisse de Baie-Egmont, Clarisse étant la fille de Jean-Prospère à Bibianne à Dauphine.

Cette courte biographie est consacrée à une Acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard qui a vécu principalement au 19e siècle.  Il n’y a aucun doute que Dauphine Arsenault a été une femme exceptionnelle, mais sa vie donne quand même un aperçu important de la structure familiale et de la condition féminine d’autrefois.  L’accueil qu’elle a réservé à ses petits-enfants, à sa nièce et à quelques petits-neveux démontre la responsabilité capitale du réseau familial en ce qui concerne le placement d’orphelins et autres enfants de la communauté.  Le nombre d’orphelins que Dauphine Arsenault a élevé reflète aussi les risques de l’accouchement à domicile.  En effet, il n’était pas rare, à cette époque, qu’une femme meure à la suite des complications qui se développaient lors de l’accouchement, laissant ainsi un nouveau-né et souvent plusieurs autres enfants.  Le taux de mortalité assez élevé dans la famille de Dauphine nous rappelle aussi que l’espérance de vie au cours du 19e siècle était loin d’être celui que nous connaissons aujourd’hui.  Sa mère, morte presque centenaire, était sans doute une exception à la règle générale.

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1 « Une branche de la famille Arsenault », document manuscrit de Placide Gaudet daté le 12 mars 1918.  Archives provinciales de l’Î.-P.-É., Fonds J. Henri Blanchard 2330 – B12. Une descendante du plus jeune frère de Dauphine habite toujours la terre familiale, soit Aldona à Sylvère à Jean-Prospère à Prospère à Mélème.

Le Moniteur acadien, 5 octobre 1882, p. 3.  Elle avait fréquenté le Couvent de Miscouche.

Le Moniteur acadien, 6 novembre 1884, p. 3.

4 « À la mémoire de notre chère Soeur Saint-Fulbert, Marie-Célina Arsenault, décédée le 11 septembre 1961 », Congrégation Notre-Dame.  Ces notices biographiques imprimées après le décès des religieuses sont basées en partie sur des notes autobiographiques que les religieuses écrivent en entrant au couvent.

5 « À la mémoire de notre chère Soeur Saint-Fulbert…», op. cit.

L’Illustration du Moniteur acadien (1892), publiait une gravure de Bibiane Arsenault, la seule femme à paraître d’ailleurs dans ce livret du 25e anniversaire du journal publié à Shédiac.  On écrivait à son sujet : « Elle est aveugle depuis 10 ans, mais sa mémoire est toujours bonne, surtout quant aux événements de l’ancien temps.  Elle reconnaît encore ses parents et amis par le son de leur voix. »

L’Évangéline, 10 septembre 1891.  Repris du Moniteur acadien.

8 Avis Poirier se remarie avec Agnès Arsenault en 1880 puis avec Marie Buote en 1885.  Après la mort de sa première femme, il déménage à Tignish où il se lance dans les affaires avec son père avant d’ouvrir son propre magasin à Saint-Louis où il est décédé en 1895.

9 Né le 16 décembre 1893 selon le recensement fédéral de 1901.  Cyrus a émigré aux États-Unis lorsqu’il était jeune et n’a jamais donné signe de vie.

10 Information obtenue d’Anne-Marie Arsenault d’Abram-Village, fille d’Abel à Dauphine.  Henry Edward Gallant est né à Summerside le 27 janvier 1902 et il est décédé le 26 septembre 1992.

11 Recensement de la paroisse Saint-Philippe-et-Saint-Jacques, archives du diocèse de Charlottetown.  Ce recensement est disponible au Musée acadien et aux Archives provinciales.

12 The Summerside Journal, le 15 février 1911, p. 5.

 

 

 

 

Le Musée Acadien a le vent dans les voiles

1986 par Contribution anonyme

 

Les choses bougent au Musée Acadien de ce temps-ci.  Avant de quitter le Musée, l’ancienne directrice, Soeur Marguerite Richard, avait présenté à Emploi et Immigration Canada un projet dans son nouveau programme de développement de l’emploi.  Heureusement le projet a été accepté ce qui a permis l’embauche de quatre personnes:  une directrice du Musée pour un an (Murielle Arsenault), deux classificatrices pour 20 semaines (Andrée Levesque et Géraldine Gaudet) et un agent de développement pour 24 semaines (Line Rousseau Laberge).  La subvention reçue se chiffre à 44,806 $.

L’automne dernier, le Musée recevait une subvention de 20,000 $ du Secrétariat d’État pour l’établissement d’un centre d’études acadienne.  Georges Arsenault a été embauché comme directeur.

À la suite d’un mémoire présenté au gouvernement provincial, ce dernier a octroyé la somme de 3,790 $ au Musée pour la préparation d’un avant-plan pour l’agrandissement du Musée.  On attend toujours recevoir un montant équivalent du ministère fédéral des Communications.  Le projet est en voie de réalisation.

Le Musée se prépare à faire une grande campagne de financement.  Il a grandement besoin de se créer un fonds qui lui permettra de garder à son emploi, de façon permanente, un directeur ou une directrice, d’agrandir le Musée et d’offrir des programmes variés à la population de l’Île et aux touristes.  L’agent de développement travaille à préparer la campagne de concert avec un comité.

Une exposition permanente

L’autre gros projet du Musée cette année est le montage d’une exposition permanente qui raconte l’évolution de la communauté acadienne de l’Île de 1720 à nos jours.  Jusqu’à présent, les expositions du Musée n’avaient pas été organisées de façon à donner au visiteur une vue d’ensemble de l’histoire générale et du genre de vie des Acadiens.  En parcourant le Musée, le visiteur voyait à peu près les même objets qu’il avait déjà vus dans d’autres musées.  Il en sortait dont peu renseigné sur la spécificité culturelle et historique de la communauté acadienne de la province.  La nouvelle exposition verra à résoudre ce problème à l’aide d’objets anciens, de textes et de nombreuses illustrations artistiquement présentées.  Elle sera divisée en quatre sections, à savoir: 1) Les origines (1720-1758); 2) Le rétablissement (1758-1860); 3) Le réveil (1860-1930); 4) La société contemporaine (1930 à nos jours).  L’exposition devrait être prête pour l’ouverture du Musée vers la fin juin.  Il faudra voir ça!  Le Musée Acadien a reçu une subvention de 1,350 $ du Musée provincial pour aider à monter cette exposition.

Malheureusement, tous les objets conservés au Musée ne pourront être inclus dans cette exposition.  C’est pourquoi une section du Musée sera dorénavant réservée à des expositions temporaires qui changeront au moins une fois par année.  Dans ces petites expositions, on mettra en montre, à tour de rôle, les autres objets de la collection du Musée de sorte que ce sera toujours intéressant de visiter le Musée parce qu’il y aura souvent de nouvelles choses à voir.  Cette année l’exposition temporaire portera sur l’artisanat et l’art populaire.  On pourra y voir rouets, dévidoirs, tapis, couvertures, croix tombales, sculptures, et autres artefacts.

La collection

Le Musée acadien possède une belle collection d’objets mais il y a beaucoup de manques.  En préparant l’exposition permanente on s’est rendu compte de plusieurs trous dans la collection.  À titre d’exemple, nous avons peu d’objets reliés à la pêche et aux bateaux.  Pourtant la pêche constitue une partie importante de notre vie économique.  Où pourrions-nous trouver, par exemple, de vieilles bouées, ancres (picasses), filets, compas, trappes ou carrelets, harpons, aiguilles à filet, hameçons, lignes pour pêcher morue et maquereau, râteaux à huîtres, quarts et barils, etc.?

Autrefois, presque chaque petit district scolaire acadien avait sa “grainerie”.  Existe-il encore des objets qui ont servi dans ces graineries (demi-boisseau, pelle, balance, livres) ou bien des photos de ces bâtisses?

La musique est aussi une partie importante de la culture acadienne.  Pourtant le Musée n’a pas de violon, de guimbarde (trompe), et d’harmonica.  Autrefois, les membres de la Mutuelle acadienne de Tignish portaient un ruban à la boutonnière lors de la Saint-Joseph, fête patronale de la Mutuelle.  Y a-t-il de ces rubans qui ont été conservés?

Si vous avez de ces objets que vous aimeriez donner au Musée pour qu’ils soient conservés pour les générations à venir, ou si vous connaissez quelqu’un qui en a en sa possession, veuillez s’il vous plaît vous mettre en contact aussitôt que possible avec Murielle Arsenault ou Georges Arsenault au numéro 436-6237.

Cet été faites une visite au Musée Acadien.  Amenez-y votre famille, vos amis, votre visite de la “grand’terre”!

Le Centre de Recherches acadiennes : rapport

1986 par Contribution anonyme

 

Depuis plusieurs années l’on discutait de mettre sur pied un centre qui se spécialiserait dans les études acadiennes à l’Île-du-Prince-Édouard.  C’est maintenant chose faite, le centre est établi au sein du Musée Acadien et il a été baptisé du nom Centre de recherches acadiennes.  Il a pu être mis sur pied grâce à une subvention du Secrétariat d’État qui a permis l’embauche de Georges Arsenault, professeur à demi-temps à U.P.E.I., comme directeur du centre pour une période de six mois.  C’est effectivement depuis la fin de novembre dernier que Georges Arsenault est à la tâche.

Le Centre de recherches acadiennes se propose les buts suivants:

a)  De regrouper, conserver, identifier et classifier tous les documents manuscrits, imprimés, visuels et sonores qui ont trait à la vie acadienne, en particulier à la vie des Acadiens de l’Île.

b)  De mettre à la disposition des Acadiens les ressources nécessaires à la préparation de matériaux pédagogiques de manière à faciliter l’étude et l’enseignement de l’histoire et de la culture acadiennes.

c)  De voir à la promotion à la diffusion, à l’Î.-P.-É., de l’histoire et de la culture traditionnelle des Acadiens.

d)  D’établir des liens de coopération et d’échange avec les centres provinciaux, nationaux et internationaux publics et privés qui oeuvrent dans les mêmes domaines que le Centre.

En quoi consiste le Centre?  Présentement, il est situé dans la bibliothèque du Musée Acadien et il contient d’abord une documentation assez abondante accumulée depuis la fondation du Musée Acadien en 1964.  Le directeur s’occupe maintenant d’augmenter cette collection de sorte que bientôt le Centre sera l’institution de la province la mieux documentée dans le domaine des études acadiennes.

À l’heure actuelle, la bibliothèque comprend pratiquement tout ce qui a été publié sous forme de volumes sur le sujet des Acadiens insulaires.  De plus, la bibliothèque a une collection intéressante de livres traitant de l’histoire, de la généalogie et de la culture acadienne des provinces maritimes et d’ailleurs.  On y trouve également des livres provenant des bibliothèques d’individus tels Mgr Jean Chiasson, Père F.- X. Gallant, Gilbert Buote, Mgr Nazaire Poirier, et quelques autres.  On trouve aussi une large sélection de vieux livres religieux (certains remontent à la fin du 18e siècle), d’anciens manuels scolaires, des livres de la bibliothèque du Couvent de Miscouche, etc.

La section généalogique est une partie très importante du Centre.  D’abord, il y a le fichier comprenant quelque 30,000 fiches qui regroupent les actes de baptême/naissance, de mariage et de sépulture tirés des registres paroissiaux des paroisses acadiennes.  C’est un outil de recherche très précieux pour toute personne qui décide d’entreprendre le “défrichage” de sa parenté et de ses ancêtres.  En plus du fichier, il y a des dossiers qui regroupent par nom de famille des notes généalogiques provenant de sources diverses.

Le Centre possède également un grand nombre de dossiers qui portent sur les paroisses et les villages acadiens, sur des institutions et des personnalités acadiennes, sur les traditions acadiennes et sur bien d’autres sujets.  Dans ces dossiers on trouve des coupures de journaux, des articles de revues, des notes manuscrites, etc.

Il y a aussi une collection de documents originaux tels cahiers de procès-verbaux d’organismes, livres de comptes de commerçants et ainsi de suite (voir liste dans la rubrique “À la recherche des documents”).

Du côté des journaux, le Centre possède une collection complète de La Voix Acadienne et une collection incomplète de L’Impartial.  De plus, on y trouve quelques numéros de d’autres journaux (de langue française et anglaise) publiés dans les Maritimes.

La collection de photographies du Musée est impressionnante.  Malheureusement, beaucoup de photos ne sont pas identifiées.  Le Centre tentera d’augmenter cette collection et de mieux la documenter.

Voilà en gros ce que renferme à l’heure actuelle notre Centre de recherches.  Nous espérons agrandir de beaucoup ces collections dans les années à venir.  Nous prenons ici l’occasion d’inviter les lecteurs à y contribuer en déposant pour sauvegarde des documents de famille, d’organismes, de paroisses et d’entreprises qui seraient en leur possession.  En faisant ainsi on fera un pas de l’avant en vue de conserver notre patrimoine et à le rendre accessible aux chercheurs.  Si toutes nos associations déposaient leurs archives au Centre, ça serait beaucoup plus facile d’écrire leur histoire dans 25, 50 et 100 ans d’ici, parce qu’on saurait où trouver les documents.  Rien de plus frustrant lorsqu’on se rend compte que les documents importants ont été brûlés par des gens qui n’en voyaient pas la valeur.  Nous invitons aussi les gens qui ont dressé leur généalogie d’en donner une copie au Centre.  Ceci pourrait beaucoup aider de futurs chercheurs.

Les collections du Centre (livres, documents, photos) ne peuvent pas être empruntées.  Tout doit être consulté sur place.  Le Centre dispose d’une photocopieuse ce qui peut faciliter le travail des chercheurs.

Avant de se présenter au Centre, il serait préférable de faire un rendez-vous par téléphone (436-6237), sauf pendant les mois de juillet et août alors que le Musée est ouvert tous les jours de la semaine.

La chanson locale et l’histoire sociale acadienne

1985 par Georges Arsenault

Georges Arsenault

 

Le présent article est le texte d’une communication présentée le 10 octobre 1984 à Edmundston (N.-B.) dans le cadre de la Conférence acadienne organisée par l’Association des Collèges communautaires du Canada.  L’auteur avait préalablement donné une communication semblable à celle-ci à Worchester, Massachusetts, le 17 mars 1984 à l’occasion du cinquième colloque annuel de l’Institut français du Collège de l’Assomption, dont le thème était, “L’Émigrant acadien vers les États-Unis:  1842-1950″.  Le texte de cette présentation, intitulée “Chanter son Acadie” a été publié dans Vie française, collection Perspectives, Québec, le Conseil de la Vie française en Amérique, 1984, pp. 101-119.

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Pour bien comprendre l’histoire d’une société, il importe d’étudier la vie sociale des gens qui la compose.  Il faut, à l’aide de documents, chercher à comprendre les us et coutumes et la mentalité des différentes couches sociales qui composent cette communauté.  L’étude du folklore d’un peuple – on le reconnaît de plus en plus – constitue un des excellents moyens qui puisse aider à bien saisir cette dimension d’une collectivité.

Dans le cas de l’histoire sociale du peuple acadien, l’étude du folklore tient une place que j’oserais qualifier d’indispensable.  Nous savons comment les conjonctures historiques ont réduit pendant longtemps ce peuple à une population grandement illettrée.  Face à cette situation, la tradition orale a dû se charger, dans une large mesure, de transmettre à la postérité les documents aptes à nous renseigner sur la vie et la mentalité des Acadiens de quelques générations passées.

Un domaine du folklore que j’affectionne tout particulièrement, c’est la chanson de composition locale.  On désigne ainsi les compositions issues du terroir Nord Américain, et ce, par opposition à la multitude de chansons traditionnelles amenées de France par les ancêtres.  Les Acadiens ont composé un grand nombre de ces chansons locales qui sont, à mon avis, parmi les documents les plus précieux de leur héritage.  Ils sont des plus précieux par le simple fait qu’ils sont issus du peuple.  Ainsi, c’est la base de la société qui prend la parole.  Ce sont des femmes de ménage, des fermiers, des pêcheurs, des ouvriers et des ouvrières qui, dans toute leur simplicité, nous brossent un tableau de leur communauté avec ses qualités et ses défauts.  Ces poètes du terroir nous font aussi voir leurs principales préoccupations et leur système de valeurs.  En somme, cette poésie populaire nous amène à mieux saisir l’âme du peuple.

Je disais que les Acadiens ont été pendant longtemps un peuple plutôt illettré.  Rares étaient les personnes munies d’une bonne instruction formelle.  Il faudra attendre la fondation de collèges et de couvents dans des paroisses acadiennes des Maritimes, à compter du milieu du siècle dernier, pour voir surgir une petite élite d’Acadiens bien instruits.  Ce sont ces gens privilégiés qui donneront naissance à une littérature écrite acadienne.  Pendant très longtemps, même jusqu’à assez récemment, cette littérature s’est faite le porte-parole d’une idéologie nationaliste acadienne dans laquelle on développait les thèmes de l’éducation, de l’histoire, de la langue, de la religion, de la colonisation et de l’agricuture1, thèmes pratiquement absents de la littérature orale.  Il est important de noter que cette littérature écrite a été presque exclusivement l’oeuvre d’hommes, voire de membres du clergé.  Effectivement, jusqu’au milieu du présent siècle, seulement quelques rares Acadiennes se sont livrées à la publication.

Si la femme demeure absente dans la littérature écrite acadienne, il en est tout autrement dans la littérature orale.  Ici, elle y trouve bien sa place, notamment dans la chanson de composition locale.  C’est du moins ce que je constate à l’Île-du-Prince-Édouard, mon terrain d’enquête, d’où j’ai tiré la matière pour le présent exposé.  Là, les chansons locales acadiennes, peu importe le genre, ont été composées dans une large mesure par des femmes.  Devant une telle constatation, l’étude de la chanson locale prend encore plus d’importance.  De fait, elle nous réserve la possibilité de faire ressortir un discours de la femme acadienne pour la période du 19e si cle et du début du 20e , discours pratiquement introuvable ailleurs et pourtant indispensable à l’interprétation de l’histoire sociale acadienne2. Examinons maintenant le contenu des oeuvres de ces poètes populaires.  Pour ce faire, nous les regroupons en trois catégories:  les complaintes, les chansons satiriques et humoristiques, et les chansons sur des événements spéciaux.  En les étudiant nous tenterons de faire ressortir un certain nombre de valeurs ou de préoccupations, reflets de la société dans laquelle vivaient ces poètes.

 

Les complaintes

Les complainte sont des chansons narratives et plaintives composées pour commémorer des événements tragiques.  Chansons très émotives, elles traitent le plus souvent de noyades mais aussi de meurtres, d’incendies, de morts accidentelles sur la route ou au travail et de mortalités causées par la maladie.  Dans l’ensemble des compositions acadiennes, les complaintes ne sont pas nécessairement les plus nombreuses.  Elles sont cependant celles qui ont le plus attiré l’attention des folkloristes.  Celles que nous connaissons nous viennent d’un peu partout en Acadie.  Certaines, telles Jérôme Maillet — le bûcheron écrasé par un arbre, Xavier Gallant — Le meurtrier de sa femme, Le frère mort de la fièvre et Les chasseurs de loups-marins ont connu une assez grande diffusion; elles comptent en effet parmi les plus connues de toutes les chansons acadiennes de composition locale.

Lorsqu’on considère les événements tragiques qui ont marqué l’histoire acadienne, notamment la Déportation, on s’attendrait à ce que la littérature orale, les complaintes surtout, en soient les témoins par excellence.  Chose surprenante, aucune des complaintes qui nous soient parvenues ne traite de ce triste événement.  Ceci fait contraste avec la littérature écrite où la thématique de la Déportation est quasi omniprésente.

C’est une préoccupation religieuse qui prédomine dans les complaintes.  Ceci est surtout dû au fait que les personnes en cause sont généralement victimes de morts subites; le tourment du poète, et par extension de la communauté qu’il représente, est de savoir que ces personnes abruptement arrachées de ce monde trouvent leurs places au Paradis.

Cette inquiétude se manifeste davantage dans le cas des noyades.  Ces accidents de la mer étaient aux yeux des gens d’autant plus tragiques que les victimes mouraient très subitement sans avoir eu le temps de se préparer spirituellement et, surtout, sans avoir eu le bonheur de recevoir le sacrement de la bonne mort.  Selon l’enseignement de l’Église catholique, une personne qui décédait en état de péché mortel était condamnée à brûler dans les feux éternels ou à expier ses fautes dans le purgatoire pendant un certain temps, selon la gravité de ses péchés.  Ce type d’angoisse ressort très clairement dans la complainte composée à la suite de la noyade du jeune pêcheur Joachim Arsenault, en 1897.

L’auteur fait dire à la victime :

O toi, cruelle mort,
Tu m’affliges bien alors.
Donnez-moi donc le temps
De recevoir les sacrements,
C’était là mon désir
Avant de mourir.
Puisque c’est ma destinée,
O de moi ayez pitié,
Faites que je puisse, grand Dieu,
De m’envoler vers les cieux.

(…)

Laissez-vous fléchir
Par votre mère chérie
Qui vous présentera
Mon âme entre vos bras.
Tout pécheur que je sois,
Je pris toute ma vie.
Maire, daigne m’assister
Au moment du danger,
Jugez-moi dans vos bontés,
Non comme j’ai mérité.3

Il arrive souvent aussi que l’auteur prenne l’initiative de demander aux gens des prières pour le repos de l’âme de l’infortuné.  Dans la complainte composée sur le décès tragique de François Richard, victime non d’une noyade mais d’une explosion dans une carrière à Rumford Falls, l’auteur demande explicitement des prières pour que l’âme du jeune accidenté soit pardonnée et sauvée:

Celle qui fit cette chanson
Engage tous pour ce jeune garçon
De dire un Pater et un Avé
Pour lui aider à se sauver.
La Saine Vierge faut tous prier
(Pour) que son âme soit pardonnée.4

Le fatalisme est un autre aspect de la mentalité religieuse qui se manifeste de façon frappante dans les chansons tragiques acadiennes.  Les Acadiens semblent croire fermement en cette doctrine.  Ordinairement, ils se résignent devant les épreuves car c’était, disaient-ils, la destinée fixée par Dieu.  Ce qui impressionne encore davantage c’est que devant de rudes épreuves, ils pensent quand même, parfois, à remercier Dieu d’avoir été bon pour eux au milieu de leur tribulation.  Cherchent-ils ainsi à apaiser un dieu imprévisible qui risque à tout moment de frapper sans merci?

Voici deux bons exemples qui illustrent éloquemment cet aspect de l’attitude religieuse acadienne.  Le premier constitue un des premiers couplets d’une complainte, composée par Emilie Bernard, sur la noyade de Pierre Arsenault, vers 1890.  Ici, la croyance dans le fatalisme est explicite :

De ses années le nombre était fini
Quoique bien jeune il doit perdre la vie,
Car le Seigneur avait marqué sa fin,
Il s’est noyé c’était là son destin.5

L’autre exemple est tiré de la complainte Joachim Arsenault.  Dans ce texte, où il est encore question de destinée, l’auteur donne la parole à la mère du noyé qui remercie Dieu que le corps de son fils a pu être retrouvé :

Sa mère qui est au cimetière
Ne fait que pleurer.
“Quelle consolation
Dans notre affliction!
Il faut en remercier
La Divine Trinité,
Nous l’avons ramené
Et on peut l’enterrer,
Car il faut bien le croire,
C’était sa destinée.6

Bien que les complaintes soient nettement imprégnées de préoccupations religieuses, elles renferment toutefois d’autres motifs importants.  Elles témoignent notamment d’un bel esprit communautaire.  C’est tous les membres de la communauté qui semble se rallier autour du poète afin d’offrir aux proches de la victime leurs condoléances et pour leur exprimer des paroles consolantes.  La complainte Pierre Arsenault renferme un beau passage qui illustre cette compassion :

Consolez-vous et séchez toutes vos larmes,
Priez Jésus et ayez confiance,
Car dans la foi tout doit se consoler
Puisque Jésus est mort pour nous sauver.

Oh! chers parents, je prends part à vos peines,
Et à vos larmes et à vos justes craintes.
Mais il ne faut qu’une bonne pensée
Pour mériter l’heureuse éternité.

Je le comprends, votre peine est cruelle,
Que son corps n’est pas dans le cimetière,
Qu’il a resté dans un pays étranger,
Sur son tombeau pas pouvoir y prier.7

D’autre part, les gens unissent leurs prières afin d’implorer le ciel d’accueillir l’âme du concitoyen trépassé.  L’auteur fait aussi ressortir la solidarité de la communauté quand il mentionne, par exemple, que les gens sont allés en grand nombre fouiller la mer dans l’espoir de retrouver le cadavre, et encore lorsqu’il prend la peine de préciser que les paroissiens sont allés nombreux aux funérailles manifester, une fois de plus, leur compassion envers la personne décédée et sa famille.  On fait même parfois appel à la communauté de venir au secours des éprouvés, tel dans la complainte Trois jeunes hommes noyés :

Dans les trois (mariniers)
Il en a un de marié.
On peut vous le nommer,
Garçon à Marie Poirier.
Ils sont bien chagrins
C’était tout son soutien.
Ils sont bien peinés,
Son mari est décédé.
Nous devons tous nous hâter
C’est pour les assister.8

L’attachement à sa paroisse natale, à son “pays” , comme le disait les anciens, est un autre élément bien explicite dans le corpus que nous étudions.  Ce thème revient surtout dans les complaintes composées sur les personnes mortes subitement ou accidentellement à l’étranger, maintes fois aux États-Unis.  Divers éléments sont sous-jacents à ce thème central.  Mentionnons en premier lieu le problème de l’exil de la jeunesse contrainte à quitter le patelin à cause de la conjoncture économique locale.  Les opportunités d’emplois étant très restreintes dans les paroisses acadiennes surpeuplées, les jeunes hommes, surtout, cherchent ailleurs un gagne-pain.  Un grand nombre d’entre eux se font travailleurs saisonniers dans les chantiers forestiers des États-Unis, du Québec et de certaines régions du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse.  Jean-François Cormier, de Baie-Egmont, était de cette génération.  En 1912, à l’âge de 22 ans, il quitte son île à destination des chantiers forestiers américains afin d’y gagner quelques biens.  Mais en route il est victime d’un accident qui le conduit à sa mort.  Une complainte composée à son sujet par Sophique Arsenault explique bien la raison de son départ :

Un jeune garçon d’une honnête famille,
Pensant qu’à l’Île il ne réussirait pas,
Il s’en va travailler par les États.9

Ce départ pour l’étranger n’était pas chose facile pour ces jeunes gens qui devaient laisser tous ceux qui leur étaient chers.  Ils avaient cependant bien l’intention et l’espoir de revenir vivre au pays, ou du moins revenir périodiquement revoir la famille et le amis.  C’est du moins ce que nous laissent entendre ceux qui ont relaté leurs histoires.  Quand François Richard quitta Mont-Carmel, en 1892, pour aller travailler à Rumford Falls, il laissait douloureusement ses bien-aimés et son village pour “l’éternité”, mais avec la résolution de s’en revenir les visiter :

Il a le coeur bien attristé
Ah! c’était pour tous les laisser.
Tout le bonsoir leur a souhaité
Ah! c’était pour l’éternité.
Mais il avait toujours dans l’idée
De revenir les rencontrer.
Ah! c’était par une belle matinée
Qu’il prend le “boat” pour traverser
C’est pour aller dans les États
Ah! c’était pour y travailler.
Il croyait pas d’y rencontrer
La mort funeste qui lui est arrivée.10

Un des plus beaux passages d’une complainte acadienne où l’on ressent l’attachement au “pays” natal se trouve dans la ballade intitulée Jérôme Maillet — le bûcheron écrasé par un arbre.  L’accident qui entraîna la mort du jeune homme s’est produit dans un chantier forestier près de Bethel, Maine, en 1892.  L’auteur, Laurent Doucet, réussit très bien à créer une atmosphère dramatique des plus touchantes.  Il met en scène le bûcheron blessé qui, évidemment ému, s’entretient avec son frère de la mort qui le guette, de ses parents qu’il aimerait revoir une dernière fois et de l’endroit où il voudrait être enterré :

Auprès de son lit son frère est assis.
Il lui dit: “Jérôme, tu crains bien de mourir.
Tout ce que je désire, cher frère, c’est avant de mourir,
Voir mon père et ma mère qui m’ont tant aimé.

Jérôme, console-toi ou bien résigne-toi,
Les ceux que tu veux voir sont éloignés de toi.
Les ceux que tu désires sont éloignés d’ici.
Aie espérance (d’les) voir un jour en Paradis.

Puisqu’il faut, cher frère, me soumettre à mourir,
Vous emmènerez mon corps, c’est en notre pays.
C’est bien là en terre sainte je veux être enterré
Parmi tous mes parents qui m’ont tant chéri. »11

Voilà pour les complaintes.  On pourrait s’y attarder beaucoup plus longuement et faire ressortir plusieurs autres préoccupations des Acadiens du temps, ce qui nous éclairerait encore davantage sur leur système de valeurs.  Mais passons tout de suite à une autre catégorie de chansons locales, celles-ci beaucoup plus gaies, mais tout aussi révélatrices de la mentalité acadienne.

 
Chansons satiriques et humoristiques

Les recherches faites jusqu’à présent sur la chanson populaire et traditionnelle acadienne semblent indiquer que les chansons du genre satirique et humoristique ont été des plus populaires chez les “composeux” de chansons.  C’est un domaine, par contre, qui n’a pas encore été beaucoup exploré pour l’ensemble de l’Acadie.  Des enquêtes systématiques promettent de nous faire découvrir un répertoire dont nous sous-estimons peut-être la richesse.  Quoi qu’il en soit, nous avons déjà à notre disposition un nombre suffisamment grand de compositions du genre pour nous permettre d’ores et déjà d’en tirer les grands thèmes.

Les chansons que nous appelons “satiriques” sont celles qui jouent un rôle de sanction populaire.  Il s’agit de compositions dont l’objet principal est d’exercer, le plus souvent par le ridicule, une pression sociale sur des individus ou des groupes d’individus coupables d’avoir outrepassé, dans leurs agissements, la limite de ce qui est jugé acceptable par l’ensemble de la communauté.  Ces chansons sont généralement fortement imprégnées d’humour au point qu’il est parfois difficile de savoir si l’objet véritable des vers est de sanctionner, ou si la chanson a été composée sans méchanceté afin de taquiner tout bonnement ses amis.

La valeur fondamentale qui se dégage de cette catégorie de chansons se situe au niveau du respect des moeurs et des traditions locales.  Cette préoccupation s’avère d’ailleurs très grande dans la société traditionnelle acadienne, comme dans toute société historique.  Au début du siècle dernier, John McGregor, un Anglais qui avait vécu un certain temps à l’Île-du-Prince-Édouard, et quelque peu familier avec les Acadiens des Maritimes, observait que le contrôle social était tellement fort dans leurs villages que personne n’osait transgresser les moeurs du groupe au risque de se faire tourner en ridicule :

The dread of being exposed to the derision of the rest, for attempting to imitate the English inhabitants, and the want of an education that would conquer prejudices, are the principal causes that prevent individuals among them, who would willingly alter their dress and habits, from doing so.12

Les filles de Jean à Hubert Arsenault, de Baie-Egmont, étaient de celles qui avaient un peu plus de culot que les autres.  Moins craintives de l’opinion publique que la plupart de leurs co-villageoises, ce sont elles, raconte-on, qui menaient la mode dans la paroisse.  Le jour qu’elles décident de faire couper courts leurs cheveux, rompant ainsi la mode des cheveux longs, plusieurs fois séculaires, elles provoquent un “grand parlement” et s’attirent les moqueries de plus d’une personne.  Même que quelques bardes locaux se sont donnés la main afin d’immortaliser en vers l’événement historique.  Les trois premiers couplets de la chanson, pour le moins moqueurs, nous donnent un bon indice de la réaction de la communauté suite à l’aventure de ces jeunes beautés :

Ah! c’est par un dimanche au soir
J’ons ‘té veiller su Jean Hubart
C’était pour aller voir les filles
Comme nous étions accoutumés.

Quand qu’les filles nous ont vus arriver
En-haut ils avont ‘té s’cacher,
Pas à cause d’notre compagnie
C’est à cause ils aviont hontes à s’montrer.

Parc’ quand la style avait passé
Les ch’veux ils s’les ont fait couper.
Ils les ont fait couper si courts
Que tout l’monde en a fait des discours.13

Si les gens venaient tranquillement à accepter sans trop de remous l’abandon de certaines traditions au niveau de l’habillement et de la coiffure, il en était bien autrement lorsque la structure sociale de la communauté était menacée par la rupture de certaines pratiques.  Rappelons que la société traditionnelle acadienne était remarquablement égalitaire, au point que tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, portaient atteinte à cet esprit d’égalitarisme, risquaient la sanction.  Plusieurs chansons évoquent de telles situations.  À titre d’exemple, prenons Les noces chez Calumet.  Dans celle-ci, une famille Gallant, de Baie-Egmont, ose faire une noce sans y convier toute la parenté, comme l’usage l’aurait exigé.  Fort insulté de ce manque de savoir-faire, un poète de la place, probablement un parent, s’engage à rimer quelques vers peu flatteurs à l’endroit des Calumet, famille qu’il trouve trop vaniteuse à son goût :

Su Calumet ont fait des noces
Les étrangers qu’ils ont demandés
La parenté ils ont laissée.14

C’était en revenant de la messe
Ils ont voulu faire le ferraud
Ils ont massacré le traîneau.

Sarah qui était dans la traîne
Elle a tombé du haut en bas
A’ s’a démanché les deux bras.

Ça t’a-t-i’ baissé les épaules?
Quand même ça t’ les aurait eu baissées
Tu les aurais encore hautes assez.15

Toujours à l’Île-du-Prince-Édouard, mais cette fois-ci du côté de Tignish, on trouve une chanson un peu du même genre.  Ici, l’occasion du festin n’est pas un mariage mais plutôt une soirée sociale où l’on y a tiré le gâteau des Rois.  Le problème qui se pose c’est que seule la soi-disante bourgeoisie de la paroisse fut invitée.  Une telle distinction sociale n’est pas acceptable pour la vieille Grêle (Isabelle Poirier) qui, fort irritée, s’aventure hardiment à fustiger les coupables.  À lui seul le premier couplet résume merveilleusement bien l’esprit fort vindicatif de la chanson :

C’est su Pierre à Maximin
Ils ont eu un gros festin.
Ils ont tiré un gâteau
Ils ont toute convié les gros;
Les cols hauts ont ‘té conviés,
Les cols bas s’en ont passé.16

Nous découvrons aussi dans les chansons de nos poètes populaires comment les Acadiens accordaient une grande importance à la probité.  En effet, ceux qui s’éloignait trop de la morale sociale risquaient tôt ou tard de se faire vivement stigmatiser par leurs voisins.  Prenons le cas de Sylvain “Pichi”, ou Caissie de son vrai nom, qui fut l’objet d’une forte sanction dans une chanson composée vers 1890 par Thomas Arsenault, de la paroisse de Baie-Egmont.  Le coupable est accusé d’avoir volé et tué Calbé, le chien de son patron.  Il est aussi dénigré parce qu’il ne pratique pas régulièrement sa religion, ce qui était dans la société acadienne et catholique du temps un comportement inacceptable.  L’auteur est direct dans ses propos quand il rappelle Sylvain Pichi sa conduite marginale :

Pichi, si t’allais plus souvent
Recevoir les sacrements,
Tu vivrais bien plus en paix
Avec ta femme et tes enfants,
Tu aurais pas toujours l’idée
De tuer tous les Calbés.

Quand tu iras au confessional
Pour réparer ton scandale,
Le bon curé te dira:
“Va-t-en payer ce chien-là,
Car tu le payeras bien chaud
Le Calbé à Jos Paneau. »17

On trouve encore à Baie-Egmont une autre de ces chansons de facture locale qui rappelle à l’ordre des personnes accusées d’avoir manqué d’esprit civique.  Il s’agit d’un texte fort éloquent composé vers 1865 par Bathilde Arsenault.  L’auteur fait la morale à Dominique à Marcel qui, sans raison apparente, avait cassé quelques vitres à sa fenêtre.  Elle s’en prend également à la mère du jeune, l’accusant de ne pas s’inquiéter de la conduite de son fils.   La chanson compte dix couplets mais les trois qui suivent suffisent à démontrer la force de la sanction :

Il a ramassé un bois
Du long la bouchure à François
Il (a) frappé dans le chassis
Parce qu’il avait pas grand esprit.
Il se sauvait au plus vite
Quand il a eu cassé deux vitres…

(…)

Allez-vous approuver cela
C’est la mère de cette personne-là
Elle dit qu’elle n’a pas été surpris’
Quand elle a su que c’était lui.
Elle l’aurait pas si bien redouté
S’il l’avait eu mieux élevé.

(…)

J’en ai composé dix versets
C’est-il bien tout ce qu’il méritait?
Si ça à le faire changer
Je crois que y en aurait assez
Si vous croyez qu’il en a pas assez
Je peux encore en composer.18

 

Chansons sur des événements spéciaux

Les chansons d’origine acadienne ne sont pas toutes plaintives et vengeresses.  Au contraire, il y en a de toutes les couleurs.  Plusieurs traitent d’événements particuliers qui ont marqué soit l’ensemble de la communauté, soit un petit groupe d’amis, soit encore une seule famille.  Dans ce genre de compositions on peut discerner facilement des attitudes et des valeurs qui sont attribuées d’ordinaire au caractère acadien.  D’une part, on dit qu’il y a définitivement un beau côté à la vie, et qu’il y a du plaisir à avoir dans ce monde.  D’autre part, on manifeste une fierté d’appartenir à sa famille et à sa communauté.

Au tournant du siècle, quelques Acadiens de Palmer Road composaient une chanson pour exalter les mérites de la vie dans leur paroisse et également dans le but de manifester leur appréciation envers le curé.  Voici deux couplets de cette composition attribuée à John Chiasson et John Gaudet :

Nous venons de vous dire
Les places que l’on peut rire
Palmer Road et Saint-Louis
Sont nos lieux favoris.
Depuis notre arrivée
Dans ces belles contrées
Nous récoltons tellement
Et nous chantons journallement.

(…)

C’est aussi au presbytère
C’est là qu’on fait bonne chaire
Avec le père Gauthier
On vit comme des entiers.
C’est un excellent père
Tout(e) le monde est fier(ère)
À vous tous je le dis
Que le collège est triste sans lui.19

Si nous demeurons quelques instants de plus dans la région de Palmer Road, nous découvrons une autre chanson où le goût de vivre des gens est bien évident.  Attribué à Isaie Bernard, ce refrain raconte les aventures de quelques amis se promenant en automobile, en pleine nuit, sur une chaussée dangereusement glissante.  Ils retournaient au logis après une belle veillée chez des amis.  Malgré quelques dérapages, les aventuriers se sont rendus chez eux sain et sauf.  Suite à ce dénouement heureux, Isaie a pu rire avec ses amis de leur expérience, comme en fait foi quelques couplets de la chanson :

C’est quand qu’ils avons arrivé su Jean Xavier
C’est quand l’canal qu’i’ s’avont j’tés.
Ils avons r’venu su’ leur côté,
Et vous bien,
Les femmes ont débarqué
Et vous m’entendez bien.

Adèle embrassa Marianne
En se recommandant à Saint Anne.
J’avons pas attrapé de mal,
Et vous bien,
Ramassions nos médalles
Et vous m’entendez bien.

C’est su Mokler qu’il’ ont été
C’est pour se faire arracher.
Dans toute son travail,
Et vous bien,
Calliste a perdu sa blague
Et vous m’entendez bien.

Quand qu’il’avont arrivé su Céleste
Les voilà encore dans la tristesse,
Il’ avont venu sur leur côté,
Et vous bien,
Les femmes ont bostchulé,
Et vous m’entendez bien.20

Le prétexte d’une autre chanson composée à l’Île-du-Prince-Édouard est un “frolic à hooker” chez Aldona Gallant, reconnue pour son excellente cuisine.  À cette occasion, plusieurs femmes de Saint-Gilbert se donnent la main pour confectionner un tapis.  La rencontre est autant une occasion de distraction que de travail.  La chanson composée sur le sujet par Léah Maddix raconte avec beaucoup d’humour les plaisirs de la soirée et la joie de vivre des gens de son village.  Les trois premières strophes nous le prouvent bien :

Ah! c’était par une belle journée
Qu’Aldona faisait un frolic à hooker.
On voulait toutes y aller,
Oh! oui bien,
Pour avoir une bonne bouchée
Et vous m’entendez bien.

C’est Kate à Fidèle qu’a parti la première,
Toute le reste v’nait en arrière.
En disant: “Fidèle, si tu v’nais veiller,
Oh! oui bien,
Peut-être t’aurais à manger,
Et vous m’entendez bien.

Oh! c’était la femme à Willy,
Elle avait jamais ‘té si lively,
Si c’était à continuer
Oh! oui bien,
Elle s’aurait bétôt ruinée,
Et vous m’entendez bien.21

****************

Au cours de notre exposé nous avons essayé de démontrer l’importance que revêt la chanson locale dans l’étude de la mentalité traditionnelle acadienne.  À l’aide d’un certain nombre de chansons, nous avons illustré une série de valeurs inhérentes à la culture acadienne, telles que la religion, la solidarité communautaire, l’attachement au milieu, l’égalité sociale, la probité et la fête.  Ce sont les valeurs qui ressortent le plus clairement de ce volet de la littérature orale acadienne.

À part de nous renseigner sur les valeurs des gens, ces chansons nous fournissent aussi quantité de renseignements sur les activités et les traditions d’une communauté précise et sur des événements marquants survenus au niveau local.  À vrai dire, on trouve de tout dans ces compositions: tragédies locales, moeurs électorales, vie économique, divertissements communautaires, pratiques entourant le mariage, croyances religieuses, et quoi encore!  La connaissance de l’histoire peut évidemment être fortement enrichie par l’étude de tels documents.

De plus en plus de ces chansons locales sont incluses dans des recueils de chansons folkloriques acadiennes, et parfois même dans des travaux en histoire locale.  Ce qui est regrettable, cependant, c’est que trop souvent ces textes sont publiés avec peu de recherche, donc sans expliquer au lecteur le contexte socio-historique entourant les faits relatés et sans donner de notes sur l’auteur.  Pourtant, tous ces renseignements sont indispensables à une juste et bonne interprétation du document.

L’initié à ce genre de matière sait bien que le contenu et le message des chansons de composition locale sont souvent difficiles à saisir au premier abord, surtout si les textes ont été sujets à de nombreuses années de transmission orale.  Effectivement, ils peuvent nous arriver un peu déformés ou dans une forme modifiée de la version originale, celle-ci rarement disponible car, il faut le rappeler, nous traitons ici d’une tradition avant tout orale.  Le folkloriste devra alors étudier attentivement ces chansons, faisant, s’il y a lieu, l’étude comparée des différentes versions.  Enfin, il devra s’improviser historien, généalogiste, sociologue et parfois même psychologue dans une tentative de reconstituer, ou du moins d’élucider, le contexte dans lequel vivait l’auteur de la chanson et celui entourant le contenu de la chanson elle-même.

L’étude de la chanson locale est une activité passionnante.  C’est un domaine très vaste et relativement peu exploré en Acadie, même dans tout le Canada français.  C’est à souhaiter que la recherche va s’intensifier pour que bientôt l’on puisse envisager la publication d’une anthologie bien documentée de la chanson de composition locale en Acadie.  Un tel ouvrage aurait plusieurs avantages dont celui de mettre à la portée d’un public intéressé une mine de documents originaux aptes à faire approfondir nos connaissances dans le domaine de l’histoire sociale acadienne.

 

Notes et références

1.  Marguerite Maillet, “Littérature d’Acadie.  Bibliographie”, dans Jean Daigle (éditeur), Les Acadiens des Maritimes, Moncton, Centre d’études acadiennes, 1980, p. 565.

2.  Pour un peu plus de discussion sur le sujet, voir Georges Arsenault, “L’Acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard et la chanson traditionnelle”, Revue de musique folklorique canadienne, volume 11, 1983, pp. 12-17.

3.  Georges Arsenault, Complaintes acadiennes de l’Île-du-Prince-Édouard, Montréal, Leméac, 1980, pp. 211-212.

4.  Ibid., p. 198.

5.  Ibid., p. 186.

6.  Ibid., p. 214.

7.  Ibid., pp. 187-188.

8.  Ibid., p. 175.

9.  Ibid., p. 219.

10.  Ibid., p. 197.

11.  Ibid., p. 202.

12.  John McGregor, British America, volume II, London, 1832, p. 199.

13.  Centre d’études acadiennes (C.E.A.), coll. Georges Arsenault, enreg. 894.

14.  Coll. Georges Arsenault, informatrice:  Florence Bernard. Manuscrit non classé.

15.  C.E.A., coll. Georges Arsenault, enreg. 1276.

16.  Ibid., enreg. 1011.

17.  C.E.A., coll. S. Antoinette DesRoches, ms. no 46.

18.  C.E.A., coll. Joseph-Thomas LeBlanc.  Informateur:  Norbert Bastarache, Saint-Paul-de-Kent.  Manuscrit non classé.

19.  C.E.A., coll. Georges Arsenault, enreg. 367.

20.  Ibid., enreg. 347.

21.  Ibid., enreg. 50.

La Société des Dames du Sanctuaire

1985 par Georges Arsenault

par Georges Arsenault

 

La Société des Dames du Sanctuaire est une association catholique et acadienne qui oeuvre seulement dans les paroisses de Baie-Egmont et de Mont-Carmel.  En 1984, elle comptait 165 membres regroupés en dix succursales.  Comme le suggère son vocable, le but initial de la Société était d’assurer l’entretien du sanctuaire et de l’autel de l’église paroissiale.  Toutefois, cette Société, qui ne s’est jamais donnée de statuts, a bientôt élargi son rôle et multiplié ses activités.  Effectivement elle a pendant longtemps beaucoup contribué à l’entretien et à l’ameublement des écoles, elle a oeuvré dans le domaine de l’éducation chrétienne et familiale, elle a travaillé au développement communautaire et elle a souvent agi comme organisme de charité.

Il est difficile d’établir très précisément la date de fondation des Dames du Sanctuaire car les documents font malheureusement défaut.  De plus, l’organisation de la Société, telle qu’elle existe de nos jours, s’est faite non pas à une seule date mais sur l’espace de plusieurs années.

En se baisant sur les rapports annuels de la paroisse de Baie-Egmont, fournis au bureau du Diocèse de Charlottetown, on pourrait fixer la fondation de la Société à 1930 ou 1931.  Effectivement c’est dans le rapport de 1931 que l’organisme est mentionné pour la première fois.  Elle compte alors 80 membres.  Malheureusement, le rapport pour 1930 n’existe pas dans les archives diocésaines et la Société des Dames du Sanctuaire n’est pas nommée dans les rapports précédents.  En 1936, la Société comptent 225 membres.1

Il semble qu’au tout début ce regroupement féminin existait comme une organisation paroissiale sans succursale.  Elle aurait été mise sur pied à l’instigation du curé, le Père F.-X. Gallant, qui voulait que les paroissiennes s’intéressent davantage à l’entretien du sanctuaire.  Ainsi, dès le début, les Dames du Sanctuaire se chargent d’acheter et de laver le linge d’autel, d’acheter des ornements et des fleurs et elles voient à la propreté du sanctuaire et de la sacristie.  Afin d’assurer un service continu et efficace, la Société embauche une sacristine.  Les Dames s’occupent aussi d’acheter des articles pour le presbytère et la salle paroissiale, aident à préparer la procession de la Fête-Dieu, coordonnent l’organisation des soupers lors des pique-niques paroissiaux et organisent le grand nettoyage de l’église.  Pour se financer, elles organisent des activités lucratives telles que des bingos, des jeux de whists et des séances de variétés.

La Société des Dames du Sanctuaire prend un nouveau tournant en 1936 lorsque, à la demande du Père F.-X. Gallant, au moins un groupe du Women’s Institute de la paroisse de Baie-Egmont se transforme en “Dames du Sanctuaire”.  Depuis un certain nombre d’années, le Women’s Institute – organisme introduit dans l’Île en 1913 sous les auspices du ministère de l’Agriculture – était assez bien établi dans les divers districts scolaires de la paroisse.  En effet, en 1936, il existait exactement sept succursales à Baie-Egmont.  La paroisse de Mont-Carmel en avait trois.3 Il s’agit du premier mouvement féminin communautaire à être organisé dans ces deux paroisses acadiennes.  Sous la devise, “Pour le foyer et le pays”, l’institut cherchait à seconder les femmes dans leur travail au foyer mais aussi à les mener à s’impliquer dans le développement communautaire.  Leurs principales activités consistaient donc à aider à l’ameublement et à l’enretien de l’école, à visiter les malades et à contribuer aux oeuvres de charité, telle la Croix-Rouge.  L’organisation était non-confessionnelle mais elle n’empêchait pas ses membres à contribuer à l’entretien de l’église de la communauté.

Quoi qu’il en soit, certaines personnes, dont plusieurs curés, voyaient dans le Women’s Institute un organisme plutôt protestant et, comme le Père F.-X. Gallant de Baie-Egmont, les curés de plusieurs paroisses catholiques ont, à un moment donné, incité leurs paroissiennes à se rencontrer en un mouvement féminin catholique où l’étude de la religion catholique trouverait sa place.  Au cours des années 30, on faisait des efforts dans le diocèse de Charlottetown dans le domaine de l’Action catholique.  Cela consistait à faire participer les laïcs dans la diffusion de la “Bonne Nouvelle”, donc dans l’étude et l’enseignement du catéchisme.  C’était aussi une période d’une certaine ferveur religieuse.  On n’a qu’à se rappeler les grands Congrès eucharistiques dont celui tenu à Baie-Egmont en 1936.

Selon l’état de nos recherches, ce serait le groupe du Women’s Institute d’Abram-Village qui se serait le premier transformé en Dames du Sanctuaire.  La première mention de l’existence de cette “succursale” que nous ayions pu trouver est le compte rendu d’une réunion tenue le 9 décembre 1936.  Ce rapport fut publié dans L’Évangéline3 qui, à l’époque, publiait régulièrement des nouvelles du village et de quelques autres communautés acadiennes de l’Île.  La rencontre avait lieu chez Mme Philibert-F. Arsenault où quatorze membres étaient présents.

Il appert que pendant quelques années Abram-Village fut le seul district à avoir une succursale des Dames du Sanctuaire.  Du moins c’est la seule succursale qui envoie de ses nouvelles à L’Évangéline entre 1936 et 1939.  Mais en 1939, de nouvelles succursales apparaîssent.  Effectivement, au début janvier on annonce dans L’Évangéline la formation d’une succursale des Dames du Sanctuaire à Saint-Chrysostome :

C’est avec plaisir que les dames de St-Chrysostome annoncent leur enrôlement dans la société des Dames du Sanctuaire.  Leur première assemblée eut lieu chez Mme Veuve Azade Arsenault.  Onze membres et quatre visiteuses étaient présentes.  La prière d’ouverture fut récitée par la maîtresse de la maison.  Mme Veuve Azade Arsenault agissait comme présidente et Mme Étienne Arsenault comme secrétaire.4

Au cours de la même année, on publie dans L’Évangéline des rapports de réunions des Dames du Sanctuaire tenues à Urbainville et à Saint-Raphaël.  Ce n’était pas tous les districts des paroisses de Mont-Carmel et de Baie-Egmont qui envoyaient de leurs nouvelles à L’Évangéline.  Il est donc possible que d’autres succursales aient été fondées vers 1939 sans que le journal acadien en fasse mention.  Une étude du Journal-Pioneer pourrait peut-être nous renseigner davantage.

Les réunions et les activités des succursales des Dames du Sanctuaire ressemblent de très près celles du Women’s Institute.  Comme l’Institute, on a le comité de l’école et celui chargé des visites auprès des malades, et l’ordre du jour des réunions comprend toujours l’appel des noms, une lecture, le rapport des comités, un jeu et enfin un goûter et à l’occasion un bingo au profit de la Société.  Ce qui est différent de l’Institute, cependant, c’est que l’on discute beaucoup plus de religion.  L’appel des noms se fait parfois par une réponse de catéchisme, la lecture traite le plus souvent d’un thème religieux (par exemple:  La passion, le mois de la Sainte-Vierge, la Liturgie, Pour comprendre la messe) et on discute davantage de l’entretien de l’église et du presbytère de sa paroisse.  Ainsi chaque succursale contribue régulièrement une somme d’argent à cette fin.  Néanmoins, l’entretien de l’école du district, l’appui aux enseignants et la motivation des élèves demeure une priorité pour les Dames du Sanctuaire comme cela l’avait été avec le Women’s Institute.  On fait aussi la charité envers les familles pauvres, on tricote des bas pour les soldats durant la guerre et on fournit un linge à l’orphelinat diocésain.

Les “Conventions”

À chaque année, les succursales des Dames du Sanctuaire se réunissent en congrès pendant toute une journée.  À Baie-Egmont ces “conventions” sont organisées au moins à partir de 1940.  Elles servent en fait d’assemblées annuelles pour le comité paroissial.  D’après L’Évangéline, le congrès de 1940 s’est déroulé au mois d’août à la salle paroissiale.  Il y eut l’élection des officières, des petits “drames”, du chant, des lectures et des discours par les abbés F.-X. Gallant et Gavin Monaghan.5

Depuis 1950, les succursales des deux paroisses se rencontrent en congrès annuel.  Il n’y a donc plus d’élections à ces rencontres.  Les élections pour le comité paroissial de Baie-Egmont ont lieu à une autre occasion.  Quant aux dames de Mont-Carmel, elles ne possèdent pas de comité paroissial pour réunir les diverses “succursales” de la paroisse.  Quand vient le tour des dames de Mont-Carmel d’organiser le congrès annuel, elles se consultent simplement et sans trop de formalités se nomment un comité organisateur.

Comme les réunions mensuelles des succursales, les “conventions” des Dames du Sanctuaire ont été calquées sur celles des Women’s Institute.  Au programme il y a, entre autres, le rapport des succursales, des lectures, un conférencier, ou une conférencière, des discours, du chant, des saynètes et une loterie.  À la fin de la rencontre on adopte une série de résolutions.

En 1953, lors de la troisième convention regroupant les succursales des deux paroisses, la présidente, Mme Lucien (Marie-Louise) Arsenault, fit un discours dans lequel elle donna sa conception du rôle de son organisme.  Son discours, qui reflète bien la mentalité de l’époque, fut rapporté, en grandes lignes, dans L’Évangéline :

… Mme Lucien Arsenault … en termes choisis expliqua l’importance d’une telle réunion, puisque la Société a pour but de travailler à placer sur un niveau plus élevé la vie de la famille chrétienne.

D’abord, dit-elle, considérant le nom de la Société, demandons-nous si un nom si noble ne mérite pas un effort de notre part afin de faire disparaître de notre milieu tout ce qui pourrait causer du tort ou de la peine à nos semblables, et que si c’est le devoir d’un père de famille de pourvoir aux besoins temporels de ses enfants, c’est à la mère surtout de voir à ce que ceux qui reçoivent une éducation chrétienne et solide, non seulement dès leurs premières années d’études, mais aussi et surtout dans les études plus avancées, car Dieu sait si nous avons besoin de chefs afin de réussir à faire face à nos problèmes qui deviennent plus nombreux chaque jour.  Il est grand temps qu’il se fasse un réveil chez-nous au sujet de nos écoles et il faudrait tâcher d’inspirer à nos élèves le désir de s’instruire afin de travailler au relèvement du petit peuple acadien sur notre belle île, car c’est par l’éducation seulement que nous parviendrons à occuper un rang égal aux autres nationalités.6

La religion, la vie familiale, l’éducation et la langue française sont les principaux thèmes que les conférenciers, les curés et les dames abordent pendant les congrès.  Ainsi on donnera des explications à propos de la messe et on fera des exposés sur la formation chrétienne des enfants, la surveillance des enfants par leurs parents, la responsabilité des mamans au foyer, l’autorité parentale, la famille et la société moderne, les programmes de télévisions, l’art ménager, le Concile oecuménique, l’importance de l’éducation et le bon parler français.  En 1967, il y a pour la première fois une discussion en groupes où tous les congressistes ont l’occasion de discuter les questions suivantes :

1.  Quels moyens faut-il prendre, nous mères de famille, pour instruire nos enfants afin de diminuer les mariages mixtes?

2.  À quel âge les fréquentations devraient-elles commencer?

3.  Est-il mal, comme passe-temps, de tricoter ou de coudre pour sa famille le dimanche après avoir assisté à la messe?7

Enfin, pendant longtemps, les congrès se terminent par l’hymne national acadien, l’Avé Maris Stella.

Les quelques pages ci-dessus sont loin de constituer une histoire exhaustive de la Société des Dames du Sanctuaire.  Il ne s’agit que d’un aperçu.  Afin d’écrire une histoire plus complète, il faudrait faire beaucoup plus de recherches afin de dépister les anciens procès-verbaux et les comptes rendus publiés dans les journaux.  Il serait important également d’interviewer les membres fondatrices qui sont toujours parmi nous afin de recueillir leurs souvenirs.  Ce serait un excellent projet d’anniversaire pour les succursales qui célébreront leur 50e anniversaire dans les prochaines années.

La Société des Dames du Sanctuaire et le Women’s Institute sont des organismes qui ont beaucoup contribué à la vie sociale des paroisses de Baie-Egmont et de Mont-Carmel.  Pour bien comprendre l’évolution de la femme dans ces deux paroisses, il importe d’étudier attentivement ces deux mouvements.  Une lecture des rapports de leurs réunions et de leurs activités pourra nous éclairer énormément sur l’évolution des mentalités, voire sur l’évolution de la société.

________________________

1.  “Annual Report of St-Jacques Egmont Bay Parish”, 1936.  Archives du Diocèse de Charlottetown.

2.  L’Évangéline, le 16 juillet 1936, p. 5.

3.  Ibid., le 23 décembre 1936.

4.  Ibid., le 19 janvier 1939.

5.  Ibid., le 15 août 1940.

6.  Ibid., le 13 août 1953.

7.  Procès-verbal de la Convention des Dames du Sanctuaire, le 5 juillet 1967.

Nous avons aussi consulté deux articles de Mme Emmanuel (Madeleine) Gallant : “Les Associations féminines”, Compte rendu.  La Convention Nationale Acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard, 1951, pp. 60-62; “Les Dames du Sanctuaire à St-Philippe et St-Jacques”, Album-Souvenir, 150e anniversaire, Paroisse St-Philippe et St-Jacques, 1962, p. 64.

Le Musée Acadien a 20 ans

1984 par La Petite Souvenance

 

Le Musée acadien de l’Île a fêté son vingtième anniversaire cet été.  C’est effectivement en 1964 que la Société historique acadienne prenait l’initiative de mettre sur pied une association qui verrait à la construction d’un musée acadien.  Grâce à une subvention reçue dans le cadre du centenaire de la première conférence des Pères de la Confédération, ainsi que d’autres contributions, le Musée a pu être construit la même année.  Parmi les fondateurs et fondatrices, l’on compte soeur Antoinette DesRoches.  Femme dynamique et déterminée, animatrice hors pair, soeur DesRoches a été l’âme du Musée.  Pendant quinze ans (1964-1978) elle a assumé la direction de l’institution avec beaucoup d’enthousiasme et d’intérêt.  En 1978, elle m’accordait gracieusement une entrevue sur la fondation du Musée.

****************

 

Georges Arsenault :  D’ou est venue l’idée de construire un musée?

Sr Antoinette DesRoches :  Le musée a été bâti en 1964.  Je dirais que pour au moins une dizaine d’années avant ça, toutes les fois que le professeur Blanchard s’en venait ici à Miscouche, il disait:  “Écoute, il faut avoir un musée à Miscouche.”  Il se mettait après moi.  “Faut avoir un musée, il faut que ce soit acadien et il faut que ça soit à Miscouche; Miscouche est central.  C’est ici que le drapeau acadien et l’hymne national ont été choisis, et c’est central.”

Alors qu’est-ce que je pouvais faire?  Alors ça tombait là.  Mais je ne sais pas combien de fois qu’il a répété ça.  Enfin, une bonne année, c’est lui qui s’est mis à la tête de ça.  Il a invité des délégués de tous les centres acadiens.  Ils se sont tous rassemblés au couvent, ici, dans ce qui est la deuxième classe.  Nous appelons ça la chambre historique du couvent parce que, en 1884, quand la deuxième Convention nationale des Acadiens a eu lieu, c’était ici à Miscouche.  Le couvent n’était pas divisé comme aujourd’hui.  Cette salle-là s’ouvrait avec des portes battantes sur la communauté qu’était une autre grande salle.  Il n’y avait pas de salle publique encore pour le monde.  Alors, quand on avait une grande assemblée, on ouvrait ces grandes portes-là puis ça mettait la deuxième classe, qu’était très grande, avec la communauté, qu’était également très grande.  Et ça faisait une belle grande salle.  Et alors quand les délégués de la Convention parlaient, c’était dans cette salle-là qu’ils allaient.  On appelait ça la chambre historique à cause de ça.  Et c’est là que nous avons eu l’assemblée pour fonder le Musée acadien.

Il y avait une vingtaine de délégués.  Leurs noms sont inscrits dans le procès-verbal.  Et puis, j’ai été nommée la présidente.  Je m’en souviens que j’étais au pupitre, j’étais présidente, parce que j’étais la présidente du comité historique.  C’est l’Association historique qu’a fondé ça, j’étais la présidente, alors j’étais assise – je m’en souviens – j’étais assise en avant, et alors ils se sont mis à discuter.  Henri Blanchard était là.  Alors tu peux penser que ç’a marché.  Puis il y avait Cyrus Gallant de Wellington (défunt), puis il y avait l’autre Cyrus Gallant et puis Théophile Blanchard, Henri Wedge; les hommes importants, tu sais, pour être les délégués.  Henri Blanchard connaissait ça, il y avait les hommes importants, puis alors, ils se sont mis à discuter, parler.  Bon, il y aura un musée puis ça sera à Miscouche.  Bon, quelle sorte?  Les Acadiens se bâtissaient des maisons en bois rond; bon, ça sera en bois rond.  (Ç’allait pas vite comme ça!)  Bon, ça va être en bois rond.  Ensuite où va-t-on prendre le bois rond?  Pareil – toute une discussion.  On pouvait l’avoir à Mont-Carmel.  Fallait l’acheter, le payer, le haler, c’était vert, toute ça…  N’importe.  Toujours, ç’a été discuté là puis quand ils ont eu fini l’assemblée, il y aurait un musée acadien bâti à Miscouche.  Et le comité avait été nommé.  Leurs portraits sont dans le musée.  J’ai cru que ça valait la peine, les fondateurs du musée, de faire un beau grand portrait.

Le président qu’ils ont choisi – un bon homme – docteur Doiron, lieutenant-gouverneur d’aujourd’hui.  On pouvait pas avoir meilleur.  Ensuite, vice-président, Eddie Gaudet, un homme de Miscouche, très important, très capable (défunt); trésorier, Ben DesRoches, il était capable de faire ce job-là; secrétaire, moi.  Ensuite, il y avait Francis Blanchard, il y avait son frère qu’est mort subitement, Henri Wedge, Hubert McNeill.

Bien je crois la chose qu’était la plus rare, c’était rare, c’était l’argent.  On n’avait pas le sou.  Ils m’ont nommée secrétaire.  Il me semble que j’étais trésorière aussi.  Je devais toujours trouver de l’argent.  On n’avant pas le sou, alors fallait trouver de l’argent.  À la fin de l’assemblée, il y avait un monsieur de Québec, je me rappelle pas de son nom, il a venu à moi puis il m’a donné $10.  Donc, j’avais $10.  Ce $10 là, fallait que je donne ça au musée.  Puis j’avais rien pour acheter.  Maintenant, j’étais secrétaire, il me fallait un livre, puis j’avais pas le sou.  J’ai demandé à ma mère – ma mère était une bonne Acadienne – j’ai dit:  “Ma mère, il me faut 50¢, je vais m’acheter un cahier pour écrire le rapport de notre assemblée et puis il me faut des timbres pour écrire à quelqu’un.”  Correct.  Ma mère m’a donné de l’argent.  “Arrange-toi.”  Alors j’ai acheté un cahier, 50¢, c’était ça notre premier cahier.  Soeur Marguerite Richard l’a encore avec tous les premiers rapports dedans.

Maintenant Cyrus Gallant était fin.  Cyrus Gallant m’a envoyé 500 adresses pour écrire.  Il connaissait tout le monde.  Alors j’ai écrit 500 lettres et sais-tu, presque tous ont répondu et on a fait $500 avec ça.  Alors, on avait quelque chose toujours pour commencer.  Bien, ils ont commencé comme ça.  Ils ont commencé la construction au mois de juin.  On a pu recevoir du monde vers le premier juillet, je pense, et l’ouverture officielle était le 25 août, la fête de Saint Louis.  Il y avait une foule.  Le gouvernement nous a donné à cette occasion un autre $500.

Georges Arsenault :  Les objets qui sont dans le musée, est-ce qu’on a fait du porte à porte pour les ramasser?

Sr Antoinette DesRoches :  C’était Cyrus à Jos Manuel encore qu’était fin.  Il a dit:  “Viens avec moi à Egmont-Baie.  Je connais des maisons qu’ils ont quelque chose.”  Correct.  Alors Cyrus à Jos Manuel m’a pris une journée puis on a visité plusieurs maisons.  Puis le monde était très généreux.  Ils avaient été avertis, je pense, d’avance.  Je me rappelle surtout une maison où j’ai été.  Je me rappelle pas le nom sur le moment.  Quand j’ai rentré, la femme a dit:  “Bien, quoi ce que tu veux?”  J’ai regardé, il y avait une belle chaise.  Ah, j’ai dit:  “Ça, que ça serait donc beau.”  Cette chaise-là, c’est soit son père ou son grand-père qui s’assisait dans cette chaise-là à tous les jours, près du feu.  “Bien, tu l’auras.”  Elle est rose.  Elle est conservée mieux que chez eux. Alors partout, aux maisons, c’était pareil:  “Qu’est-ce que tu veux?”  “Tu peux avoir ça, tu peux avoir ça.”   Alors, on avait ramassé pas mal.  Mais, une autre journée, Eddie Gaudet, qu’était le vice-président, qui restait ici, a dit:  “Correct, j’airai te mener toi aussi.  On essayera ce qu’on peut faire.”  Ça fait, on a continué puis on a été à d’autres maisons.  Le monde était très généreux.

Alors, il y a des objets là qu’on a eus puis qu’on voudrait pas que le monde viendrait chercher.  Comme des vieux objets.  Père Arsenault était un homme qui devançait son temps.  Il avait été partout alentour.  Il avait ramassé au moins une douzaine d’objets, peut-être plus.  Puis lui, il mettait ça dans son salon.  Quand il avait de la grande visite, comme des gens français de Québec, il les emmenait visiter ces objets qu’il avait dans le salon qui étaient vraiment beaux.

Georges Arsenault :  Ça c’était le Père Arsenault qui était curé à Mont-Carmel?

Sr Antoinette DesRoches :  Père P.-P. Arsenault.  Quand il est mort le monde voulait pas ces vieilles affaires-là.  Le monde dans ce temps-là connaissait toute ce vieux butin-là.  Bien le Père Buote était fin.  Il les a mis dans le clocher de l’église ou ça pourrissait.  Alors, même avant que le musée soit ouvert, le Père Buote a dit:  “Prendriez-vous ces objets-là pour mettre dans le musée plus tard, ça pourrit là.”  J’ai dit:  “Correct, apportez-les.”  Il les a apportés puis je m’en souviens, c’était dans notre auditorium en-bas.  On avait tout placé ça sur le théâtre en bas.  Ça fait qu’aussitôt que le musée a été ouvert, on avait ça de prêt pour commencer.  Je pense qu’il y avait dix ou onze objets, des objets de grande valeur, qui valent beaucoup, puis ça date de 1812, pense voir, en bois, pas de clous, des chevilles.  Alors ça, c’était pour un commencement.  Maintenant, après ça, à Egmont-Baie, tout ce qu’on avait eu.  Ensuite à Miscouche une dame qui a donné un poème qui avait été composé quand le vieux Père Boudreault était ici.  Il est enterré dans notre cimetière.  Un beau poème qui avait été composé sur lui.  Elle nous a donné l’original.  J’ai l’original de ça que je garde ici, au Couvent, j’ai pas voulu risquer de le mettre au musée parce que ça sera perdu.

Georges Arsenault :  Alors les gens ont répondu assez bien à l’appel pour conserver les objets?

Sr Antoinette DesRoches :  Tout ce que nous avons là a tout été donné.  On n’a pas payé un sou excepté le gros rouet.  Un homme d’ici a été à une vente à l’encan puis quand il a vu ça, il a dit:  “C’est certain qu’ils en trouveront pas un autre.”  Alors, il l’a eu pour $2.00.  Ça fait qu’il l’a apporté puis je lui ai rendu son $2.00.  Et il y a une table pour la salle à manger, une femme de par ici voulait vendre ça.  Je savais que c’était quelque chose de valeur, puis elle voulait me la donner pour $35.  J’ai dit:  “Je veux ça.”  Alors j’ai acheté ça pour $35, la table avec huit chaises, quelque chose de très bien.  Ç’a au moins 75 ans, si c’est pas plus.  Il me semble qu’il y a un troisième objet, comme ça, que nous avons acheté.  Tout le reste a tout été donné sans payer.

Publications récentes

1984 par Contribution anonyme

 

By The Old Mill Stream.  History of Wellington.  1833-1983.  Wellington, 1983, 576 p.

Une monoraphie volumineuse publiée par le Wellington Senior Citizens’ History Committee.  Rien n’est oublié dans cette histoire de Wellington qui est généreusement illustrée de photos intéressantes.  On y trouve quelque 240 pages de généalogies.

 

Jean-H. Doiron.  Rustico.  L’abbé Georges-Antoine Belcourt.  La Banque des fermiers.  Rustico, (1983), 56 p. (Ce livret est aussi disponible en anglais.)

Ce fascicule a été préparé dans l’espoir qu’il puisse servir dans les écoles afin d’aider aux jeunes à se familiariser avec certains aspects de l’histoire acadienne.  L’accent est placé sur l’oeuvre du Père Belcourt à Rustico, oeuvre qui est d’ailleurs bien traitée.

 

Marguerite Maillet.  Histoire de la littérature acadienne. De rêve en rêve.  Moncton, Éditions d’Acadie, 1983, 262 p.

Un excellent ouvrage qui trace les origines et l’évolution de la littérature acadienne de 1604 à nos jours.  L’Île y est représentée par l’écrivain “Paul”, auteur de Placide, l’homme mystérieux (voir La Petite Souvenance, no 7, p. 13) et par notre historien, J.-Henri Blanchard.  C’est un livre à lire.

 

Soeur Marie-Dorothée.  Une pierre de la mosaïque acadienne.  Montréal, Leméac, 1984, 189 p.

Ce livre brosse l’histoire de la communauté religieuse acadienne, la Congrégation des Soeurs du Sacré-Coeur.  Cette publication intéressera notamment les gens de la région Évangéline où des religieuses de cette congrégation ont oeuvré de 1959 à 1979.  Ce sont elles qui ont d’abord assumé la direction de l’École Régionale Évangéline.

 

Michel Poirier.  Les Acadiens aux îles Saint-Pierre et Miquelon.  1758-1828.  Moncton, Éditions d’Acadie, 1984, 528 p.

Plusieurs des familles acadiennes, qui sont venues s’établir à l’Île (surtout à Rustico) après la Déportation, ont demeuré pendant un certain temps sur l’île de Miquelon.  Voilà pourquoi cet ouvrage de Michel Poirier est d’un grand intérêt aux Acadiens de l’Île.  En appendice, l’auteur reproduit plusieurs recensements et autres documents dans lesquels on retrouve le nom de ces familles qui ont éventuellement déménagé à l’Î.-P.-É.

 

Georges Arsenault.  Initiation à l’histoire acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard.  Summerside, S.S.T.A. 1984, 110 p.

Cette plus récente publication de Georges Arsenault brosse un tableau de l’évolution historique des Acadiens de l’Île de 1720 à 1980.  On lira avec intérêt les passages intitulés, “Une transformation des valeurs culturelles”, “Le domaine politique” et “Les Acadiens et le patronage politique”.

 

Donat Robichaud, ptre.  “Les Trudel-McNally à Shippagan”, La Revue d’histoire de la Société historique Nicolas-Denys.  Vol. X, no 2 (mai-août 1982), pp. 3-27.

Mgr Donat Robichaud nous livre ici une intéressante étude sur la famille Trudel.  Cette famille d’origine québécoise a habité Baie-Egmont une vingtaine d’années (c. 1865-1885) où elle a été bien active au niveau socio-économique et culturel.  Un membre de cette famille, le Père Azade Trudel fut le premier curé résident de Baie-Egmont.  Il fut également curé de Hope River et de Palmer Road.  De Baie-Egmont, les Trudel sont allés se fixer à Shippagan, au Nouveau-Brunswick.  Philippe McNally, marié à Hortense Trudel, suivra les Trudel à Shippagan.

 

R. Labelle et L. Léger, éditeurs.  En r’montant la tradition,  Hommage au père Anselme Chiasson.  Moncton, Éditions d’Acadie, 1982, 254 p.

Ce livre a été publié afin de souligner la grande contribution du Père Anselme Chiasson à la cueillette, à l’étude et à la publication dans le domaine du folklore acadien.  Cette publication comprend plusieurs articles de la plume de folkloristes qui, dans les traces du Père Anselme, s’adonnent à l’étude du folklore acadien.  Georges Arsenault y a contribué une étude intitulée, “Le gâteau des Rois à l’Île-du-Prince-Édouard”.

C’est aux îles de la Madeleine

1983 par Georges Arsenault

par Georges Arsenault

 

La chanson que je présente ci-dessus est peu connue des folkloristes.  Je n’en connais moi-même que deux versions.  De composition locale, elle fut possiblement composée aux îles de la Madeleine vers 1855.  Elle raconte la tristesse que ressent une jeune fiancée qui devra quitter le toit paternel afin de suivre son future mari chez lui à l’île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard).  Plus précisément, il s’agit d’une demande en mariage où Eusèbe Gallant demande la main de Geneviève Briand.  Le mariage s’est déroulé aux îles de la Madeleine le 9 janvier 1855.  La mariée, née à Miquelon le 2 septembre 1835, était la fille aînée de Pierre Briand, et de Louise-Elisabeth Boudrot.  Quant au marié, Eusèbe Gallant, de Rustico, il était le fils de Marin et d’Edesse Gallant.

J’ai pris connaissance de cette chanson pour la première fois en 1974 lorsque Mme Eulalie (Arsenault) Blacquière, d’Abram-Village, me l’a chantée.  Elle en connaissait quatre couplets.  À ce moment-là, je n’ai pas pensé que cette chanson pouvait avoir un lien direct avec l’Île-du-Prince-Édouard car, comme on le verra plus loin, la version de Mme Blacquière dit bien qu’Eusèbe vient de “l’île Saint-Jacques”.  Une telle “erreur” ne doit pas nous surprendre outre mesure.  Il arrive en effet régulièrement, dans les chansons traditionnelles transmises oralement, qu’une substitution de nom de lieu se fasse pour une raison ou une autre.

La deuxième version provient de la Côte-Nord québécoise.  Je l’ai dénichée dans un cahier de chansons conservé aux Archives de folklore (C.E.L.A.T.) de l’Université Laval, et compilé en 1894 par Placide Vigneau de l’île aux Perroquets.  Monsieur Vigneau était originaire des îles de la Madeleine.  C’est grâce à une note écrite en marge du texte que j’ai découvert qu’Eusèbe était originaire de l’Île-du-Prince-Édouard et que j’ai pu par la suite trouver la date de mariage et quelques autres données généalogiques.  La note que Monsieur Vigneau a eu le soin d’écrire se lit comme suit: “Celle-ci a été composée sur une fille de Pierre Brillant du havre au bers (Aubert) et un jeune homme de l’Île-du-Prince-Édouard vers 1855.”  Cette version comprend seulement trois couplets, mais monsieur Vigneau signale bien qu’il a oublié les paroles du deuxième.

 

Version Blacquière

1. 

C’est aux îles d’la Madeleine
Il y a des belles filles,
Il y en a une surtout qui se nomme Geneviève
Et son fidèle aimant qui se nommait Eusèbe.

2. 

Par un dimanche au soir
Eusèbe s’en va la voir.
Il va prendre une chaise, va s’asseoir avec elle,
En lui disant:  Bonsoir, bonsoir mademoiselle.

 
3. 

Bonsoir bon père et mère
Et toutes vos beaux enfants,
J’ai venu la demander votre fille en mariage
J’ai venu la demander, c’est-il pas trop dommage.

4. 

Geneviève baissa la tête
Les larmes coulent des yeux.
“Ne pleurez pas la belle nous irons nous promener
Dans mon grand bâtiment c’est sur l’île de St-Jacques.”

(Coll. Georges Arsenault, enreg. 661)

 

Version Vigneau

1. 

C’est aux Îles de la Magdeleine
Qu’il y a une jolie fille
Qu’il y a une jolie fille qui se nomm Geneviève
Et son cavalier aussi qui se nomme Eusèbe

2.

___________________________________

3. 

Geneviève la tête basse
Les larmes lui coulant des yeux
Ne serait-ce pas chagrinant de quitter ses parents.
Pour s’en aller si loin rester sur l’Île Saint-Jean.

4. 

Consolez-vous Geneviève
L’Île Saint-Jean n’est pas si loin
Nous viendrons nous promener pour voir vos parents
Nous viendrons vous y mener dans un beau bâtiment.