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La chanson locale et l’histoire sociale acadienne

1985 par Georges Arsenault

Georges Arsenault

 

Le présent article est le texte d’une communication présentée le 10 octobre 1984 à Edmundston (N.-B.) dans le cadre de la Conférence acadienne organisée par l’Association des Collèges communautaires du Canada.  L’auteur avait préalablement donné une communication semblable à celle-ci à Worchester, Massachusetts, le 17 mars 1984 à l’occasion du cinquième colloque annuel de l’Institut français du Collège de l’Assomption, dont le thème était, “L’Émigrant acadien vers les États-Unis:  1842-1950″.  Le texte de cette présentation, intitulée “Chanter son Acadie” a été publié dans Vie française, collection Perspectives, Québec, le Conseil de la Vie française en Amérique, 1984, pp. 101-119.

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Pour bien comprendre l’histoire d’une société, il importe d’étudier la vie sociale des gens qui la compose.  Il faut, à l’aide de documents, chercher à comprendre les us et coutumes et la mentalité des différentes couches sociales qui composent cette communauté.  L’étude du folklore d’un peuple – on le reconnaît de plus en plus – constitue un des excellents moyens qui puisse aider à bien saisir cette dimension d’une collectivité.

Dans le cas de l’histoire sociale du peuple acadien, l’étude du folklore tient une place que j’oserais qualifier d’indispensable.  Nous savons comment les conjonctures historiques ont réduit pendant longtemps ce peuple à une population grandement illettrée.  Face à cette situation, la tradition orale a dû se charger, dans une large mesure, de transmettre à la postérité les documents aptes à nous renseigner sur la vie et la mentalité des Acadiens de quelques générations passées.

Un domaine du folklore que j’affectionne tout particulièrement, c’est la chanson de composition locale.  On désigne ainsi les compositions issues du terroir Nord Américain, et ce, par opposition à la multitude de chansons traditionnelles amenées de France par les ancêtres.  Les Acadiens ont composé un grand nombre de ces chansons locales qui sont, à mon avis, parmi les documents les plus précieux de leur héritage.  Ils sont des plus précieux par le simple fait qu’ils sont issus du peuple.  Ainsi, c’est la base de la société qui prend la parole.  Ce sont des femmes de ménage, des fermiers, des pêcheurs, des ouvriers et des ouvrières qui, dans toute leur simplicité, nous brossent un tableau de leur communauté avec ses qualités et ses défauts.  Ces poètes du terroir nous font aussi voir leurs principales préoccupations et leur système de valeurs.  En somme, cette poésie populaire nous amène à mieux saisir l’âme du peuple.

Je disais que les Acadiens ont été pendant longtemps un peuple plutôt illettré.  Rares étaient les personnes munies d’une bonne instruction formelle.  Il faudra attendre la fondation de collèges et de couvents dans des paroisses acadiennes des Maritimes, à compter du milieu du siècle dernier, pour voir surgir une petite élite d’Acadiens bien instruits.  Ce sont ces gens privilégiés qui donneront naissance à une littérature écrite acadienne.  Pendant très longtemps, même jusqu’à assez récemment, cette littérature s’est faite le porte-parole d’une idéologie nationaliste acadienne dans laquelle on développait les thèmes de l’éducation, de l’histoire, de la langue, de la religion, de la colonisation et de l’agricuture1, thèmes pratiquement absents de la littérature orale.  Il est important de noter que cette littérature écrite a été presque exclusivement l’oeuvre d’hommes, voire de membres du clergé.  Effectivement, jusqu’au milieu du présent siècle, seulement quelques rares Acadiennes se sont livrées à la publication.

Si la femme demeure absente dans la littérature écrite acadienne, il en est tout autrement dans la littérature orale.  Ici, elle y trouve bien sa place, notamment dans la chanson de composition locale.  C’est du moins ce que je constate à l’Île-du-Prince-Édouard, mon terrain d’enquête, d’où j’ai tiré la matière pour le présent exposé.  Là, les chansons locales acadiennes, peu importe le genre, ont été composées dans une large mesure par des femmes.  Devant une telle constatation, l’étude de la chanson locale prend encore plus d’importance.  De fait, elle nous réserve la possibilité de faire ressortir un discours de la femme acadienne pour la période du 19e si cle et du début du 20e , discours pratiquement introuvable ailleurs et pourtant indispensable à l’interprétation de l’histoire sociale acadienne2. Examinons maintenant le contenu des oeuvres de ces poètes populaires.  Pour ce faire, nous les regroupons en trois catégories:  les complaintes, les chansons satiriques et humoristiques, et les chansons sur des événements spéciaux.  En les étudiant nous tenterons de faire ressortir un certain nombre de valeurs ou de préoccupations, reflets de la société dans laquelle vivaient ces poètes.

 

Les complaintes

Les complainte sont des chansons narratives et plaintives composées pour commémorer des événements tragiques.  Chansons très émotives, elles traitent le plus souvent de noyades mais aussi de meurtres, d’incendies, de morts accidentelles sur la route ou au travail et de mortalités causées par la maladie.  Dans l’ensemble des compositions acadiennes, les complaintes ne sont pas nécessairement les plus nombreuses.  Elles sont cependant celles qui ont le plus attiré l’attention des folkloristes.  Celles que nous connaissons nous viennent d’un peu partout en Acadie.  Certaines, telles Jérôme Maillet — le bûcheron écrasé par un arbre, Xavier Gallant — Le meurtrier de sa femme, Le frère mort de la fièvre et Les chasseurs de loups-marins ont connu une assez grande diffusion; elles comptent en effet parmi les plus connues de toutes les chansons acadiennes de composition locale.

Lorsqu’on considère les événements tragiques qui ont marqué l’histoire acadienne, notamment la Déportation, on s’attendrait à ce que la littérature orale, les complaintes surtout, en soient les témoins par excellence.  Chose surprenante, aucune des complaintes qui nous soient parvenues ne traite de ce triste événement.  Ceci fait contraste avec la littérature écrite où la thématique de la Déportation est quasi omniprésente.

C’est une préoccupation religieuse qui prédomine dans les complaintes.  Ceci est surtout dû au fait que les personnes en cause sont généralement victimes de morts subites; le tourment du poète, et par extension de la communauté qu’il représente, est de savoir que ces personnes abruptement arrachées de ce monde trouvent leurs places au Paradis.

Cette inquiétude se manifeste davantage dans le cas des noyades.  Ces accidents de la mer étaient aux yeux des gens d’autant plus tragiques que les victimes mouraient très subitement sans avoir eu le temps de se préparer spirituellement et, surtout, sans avoir eu le bonheur de recevoir le sacrement de la bonne mort.  Selon l’enseignement de l’Église catholique, une personne qui décédait en état de péché mortel était condamnée à brûler dans les feux éternels ou à expier ses fautes dans le purgatoire pendant un certain temps, selon la gravité de ses péchés.  Ce type d’angoisse ressort très clairement dans la complainte composée à la suite de la noyade du jeune pêcheur Joachim Arsenault, en 1897.

L’auteur fait dire à la victime :

O toi, cruelle mort,
Tu m’affliges bien alors.
Donnez-moi donc le temps
De recevoir les sacrements,
C’était là mon désir
Avant de mourir.
Puisque c’est ma destinée,
O de moi ayez pitié,
Faites que je puisse, grand Dieu,
De m’envoler vers les cieux.

(…)

Laissez-vous fléchir
Par votre mère chérie
Qui vous présentera
Mon âme entre vos bras.
Tout pécheur que je sois,
Je pris toute ma vie.
Maire, daigne m’assister
Au moment du danger,
Jugez-moi dans vos bontés,
Non comme j’ai mérité.3

Il arrive souvent aussi que l’auteur prenne l’initiative de demander aux gens des prières pour le repos de l’âme de l’infortuné.  Dans la complainte composée sur le décès tragique de François Richard, victime non d’une noyade mais d’une explosion dans une carrière à Rumford Falls, l’auteur demande explicitement des prières pour que l’âme du jeune accidenté soit pardonnée et sauvée:

Celle qui fit cette chanson
Engage tous pour ce jeune garçon
De dire un Pater et un Avé
Pour lui aider à se sauver.
La Saine Vierge faut tous prier
(Pour) que son âme soit pardonnée.4

Le fatalisme est un autre aspect de la mentalité religieuse qui se manifeste de façon frappante dans les chansons tragiques acadiennes.  Les Acadiens semblent croire fermement en cette doctrine.  Ordinairement, ils se résignent devant les épreuves car c’était, disaient-ils, la destinée fixée par Dieu.  Ce qui impressionne encore davantage c’est que devant de rudes épreuves, ils pensent quand même, parfois, à remercier Dieu d’avoir été bon pour eux au milieu de leur tribulation.  Cherchent-ils ainsi à apaiser un dieu imprévisible qui risque à tout moment de frapper sans merci?

Voici deux bons exemples qui illustrent éloquemment cet aspect de l’attitude religieuse acadienne.  Le premier constitue un des premiers couplets d’une complainte, composée par Emilie Bernard, sur la noyade de Pierre Arsenault, vers 1890.  Ici, la croyance dans le fatalisme est explicite :

De ses années le nombre était fini
Quoique bien jeune il doit perdre la vie,
Car le Seigneur avait marqué sa fin,
Il s’est noyé c’était là son destin.5

L’autre exemple est tiré de la complainte Joachim Arsenault.  Dans ce texte, où il est encore question de destinée, l’auteur donne la parole à la mère du noyé qui remercie Dieu que le corps de son fils a pu être retrouvé :

Sa mère qui est au cimetière
Ne fait que pleurer.
“Quelle consolation
Dans notre affliction!
Il faut en remercier
La Divine Trinité,
Nous l’avons ramené
Et on peut l’enterrer,
Car il faut bien le croire,
C’était sa destinée.6

Bien que les complaintes soient nettement imprégnées de préoccupations religieuses, elles renferment toutefois d’autres motifs importants.  Elles témoignent notamment d’un bel esprit communautaire.  C’est tous les membres de la communauté qui semble se rallier autour du poète afin d’offrir aux proches de la victime leurs condoléances et pour leur exprimer des paroles consolantes.  La complainte Pierre Arsenault renferme un beau passage qui illustre cette compassion :

Consolez-vous et séchez toutes vos larmes,
Priez Jésus et ayez confiance,
Car dans la foi tout doit se consoler
Puisque Jésus est mort pour nous sauver.

Oh! chers parents, je prends part à vos peines,
Et à vos larmes et à vos justes craintes.
Mais il ne faut qu’une bonne pensée
Pour mériter l’heureuse éternité.

Je le comprends, votre peine est cruelle,
Que son corps n’est pas dans le cimetière,
Qu’il a resté dans un pays étranger,
Sur son tombeau pas pouvoir y prier.7

D’autre part, les gens unissent leurs prières afin d’implorer le ciel d’accueillir l’âme du concitoyen trépassé.  L’auteur fait aussi ressortir la solidarité de la communauté quand il mentionne, par exemple, que les gens sont allés en grand nombre fouiller la mer dans l’espoir de retrouver le cadavre, et encore lorsqu’il prend la peine de préciser que les paroissiens sont allés nombreux aux funérailles manifester, une fois de plus, leur compassion envers la personne décédée et sa famille.  On fait même parfois appel à la communauté de venir au secours des éprouvés, tel dans la complainte Trois jeunes hommes noyés :

Dans les trois (mariniers)
Il en a un de marié.
On peut vous le nommer,
Garçon à Marie Poirier.
Ils sont bien chagrins
C’était tout son soutien.
Ils sont bien peinés,
Son mari est décédé.
Nous devons tous nous hâter
C’est pour les assister.8

L’attachement à sa paroisse natale, à son “pays” , comme le disait les anciens, est un autre élément bien explicite dans le corpus que nous étudions.  Ce thème revient surtout dans les complaintes composées sur les personnes mortes subitement ou accidentellement à l’étranger, maintes fois aux États-Unis.  Divers éléments sont sous-jacents à ce thème central.  Mentionnons en premier lieu le problème de l’exil de la jeunesse contrainte à quitter le patelin à cause de la conjoncture économique locale.  Les opportunités d’emplois étant très restreintes dans les paroisses acadiennes surpeuplées, les jeunes hommes, surtout, cherchent ailleurs un gagne-pain.  Un grand nombre d’entre eux se font travailleurs saisonniers dans les chantiers forestiers des États-Unis, du Québec et de certaines régions du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse.  Jean-François Cormier, de Baie-Egmont, était de cette génération.  En 1912, à l’âge de 22 ans, il quitte son île à destination des chantiers forestiers américains afin d’y gagner quelques biens.  Mais en route il est victime d’un accident qui le conduit à sa mort.  Une complainte composée à son sujet par Sophique Arsenault explique bien la raison de son départ :

Un jeune garçon d’une honnête famille,
Pensant qu’à l’Île il ne réussirait pas,
Il s’en va travailler par les États.9

Ce départ pour l’étranger n’était pas chose facile pour ces jeunes gens qui devaient laisser tous ceux qui leur étaient chers.  Ils avaient cependant bien l’intention et l’espoir de revenir vivre au pays, ou du moins revenir périodiquement revoir la famille et le amis.  C’est du moins ce que nous laissent entendre ceux qui ont relaté leurs histoires.  Quand François Richard quitta Mont-Carmel, en 1892, pour aller travailler à Rumford Falls, il laissait douloureusement ses bien-aimés et son village pour “l’éternité”, mais avec la résolution de s’en revenir les visiter :

Il a le coeur bien attristé
Ah! c’était pour tous les laisser.
Tout le bonsoir leur a souhaité
Ah! c’était pour l’éternité.
Mais il avait toujours dans l’idée
De revenir les rencontrer.
Ah! c’était par une belle matinée
Qu’il prend le “boat” pour traverser
C’est pour aller dans les États
Ah! c’était pour y travailler.
Il croyait pas d’y rencontrer
La mort funeste qui lui est arrivée.10

Un des plus beaux passages d’une complainte acadienne où l’on ressent l’attachement au “pays” natal se trouve dans la ballade intitulée Jérôme Maillet — le bûcheron écrasé par un arbre.  L’accident qui entraîna la mort du jeune homme s’est produit dans un chantier forestier près de Bethel, Maine, en 1892.  L’auteur, Laurent Doucet, réussit très bien à créer une atmosphère dramatique des plus touchantes.  Il met en scène le bûcheron blessé qui, évidemment ému, s’entretient avec son frère de la mort qui le guette, de ses parents qu’il aimerait revoir une dernière fois et de l’endroit où il voudrait être enterré :

Auprès de son lit son frère est assis.
Il lui dit: “Jérôme, tu crains bien de mourir.
Tout ce que je désire, cher frère, c’est avant de mourir,
Voir mon père et ma mère qui m’ont tant aimé.

Jérôme, console-toi ou bien résigne-toi,
Les ceux que tu veux voir sont éloignés de toi.
Les ceux que tu désires sont éloignés d’ici.
Aie espérance (d’les) voir un jour en Paradis.

Puisqu’il faut, cher frère, me soumettre à mourir,
Vous emmènerez mon corps, c’est en notre pays.
C’est bien là en terre sainte je veux être enterré
Parmi tous mes parents qui m’ont tant chéri. »11

Voilà pour les complaintes.  On pourrait s’y attarder beaucoup plus longuement et faire ressortir plusieurs autres préoccupations des Acadiens du temps, ce qui nous éclairerait encore davantage sur leur système de valeurs.  Mais passons tout de suite à une autre catégorie de chansons locales, celles-ci beaucoup plus gaies, mais tout aussi révélatrices de la mentalité acadienne.

 
Chansons satiriques et humoristiques

Les recherches faites jusqu’à présent sur la chanson populaire et traditionnelle acadienne semblent indiquer que les chansons du genre satirique et humoristique ont été des plus populaires chez les “composeux” de chansons.  C’est un domaine, par contre, qui n’a pas encore été beaucoup exploré pour l’ensemble de l’Acadie.  Des enquêtes systématiques promettent de nous faire découvrir un répertoire dont nous sous-estimons peut-être la richesse.  Quoi qu’il en soit, nous avons déjà à notre disposition un nombre suffisamment grand de compositions du genre pour nous permettre d’ores et déjà d’en tirer les grands thèmes.

Les chansons que nous appelons “satiriques” sont celles qui jouent un rôle de sanction populaire.  Il s’agit de compositions dont l’objet principal est d’exercer, le plus souvent par le ridicule, une pression sociale sur des individus ou des groupes d’individus coupables d’avoir outrepassé, dans leurs agissements, la limite de ce qui est jugé acceptable par l’ensemble de la communauté.  Ces chansons sont généralement fortement imprégnées d’humour au point qu’il est parfois difficile de savoir si l’objet véritable des vers est de sanctionner, ou si la chanson a été composée sans méchanceté afin de taquiner tout bonnement ses amis.

La valeur fondamentale qui se dégage de cette catégorie de chansons se situe au niveau du respect des moeurs et des traditions locales.  Cette préoccupation s’avère d’ailleurs très grande dans la société traditionnelle acadienne, comme dans toute société historique.  Au début du siècle dernier, John McGregor, un Anglais qui avait vécu un certain temps à l’Île-du-Prince-Édouard, et quelque peu familier avec les Acadiens des Maritimes, observait que le contrôle social était tellement fort dans leurs villages que personne n’osait transgresser les moeurs du groupe au risque de se faire tourner en ridicule :

The dread of being exposed to the derision of the rest, for attempting to imitate the English inhabitants, and the want of an education that would conquer prejudices, are the principal causes that prevent individuals among them, who would willingly alter their dress and habits, from doing so.12

Les filles de Jean à Hubert Arsenault, de Baie-Egmont, étaient de celles qui avaient un peu plus de culot que les autres.  Moins craintives de l’opinion publique que la plupart de leurs co-villageoises, ce sont elles, raconte-on, qui menaient la mode dans la paroisse.  Le jour qu’elles décident de faire couper courts leurs cheveux, rompant ainsi la mode des cheveux longs, plusieurs fois séculaires, elles provoquent un “grand parlement” et s’attirent les moqueries de plus d’une personne.  Même que quelques bardes locaux se sont donnés la main afin d’immortaliser en vers l’événement historique.  Les trois premiers couplets de la chanson, pour le moins moqueurs, nous donnent un bon indice de la réaction de la communauté suite à l’aventure de ces jeunes beautés :

Ah! c’est par un dimanche au soir
J’ons ‘té veiller su Jean Hubart
C’était pour aller voir les filles
Comme nous étions accoutumés.

Quand qu’les filles nous ont vus arriver
En-haut ils avont ‘té s’cacher,
Pas à cause d’notre compagnie
C’est à cause ils aviont hontes à s’montrer.

Parc’ quand la style avait passé
Les ch’veux ils s’les ont fait couper.
Ils les ont fait couper si courts
Que tout l’monde en a fait des discours.13

Si les gens venaient tranquillement à accepter sans trop de remous l’abandon de certaines traditions au niveau de l’habillement et de la coiffure, il en était bien autrement lorsque la structure sociale de la communauté était menacée par la rupture de certaines pratiques.  Rappelons que la société traditionnelle acadienne était remarquablement égalitaire, au point que tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, portaient atteinte à cet esprit d’égalitarisme, risquaient la sanction.  Plusieurs chansons évoquent de telles situations.  À titre d’exemple, prenons Les noces chez Calumet.  Dans celle-ci, une famille Gallant, de Baie-Egmont, ose faire une noce sans y convier toute la parenté, comme l’usage l’aurait exigé.  Fort insulté de ce manque de savoir-faire, un poète de la place, probablement un parent, s’engage à rimer quelques vers peu flatteurs à l’endroit des Calumet, famille qu’il trouve trop vaniteuse à son goût :

Su Calumet ont fait des noces
Les étrangers qu’ils ont demandés
La parenté ils ont laissée.14

C’était en revenant de la messe
Ils ont voulu faire le ferraud
Ils ont massacré le traîneau.

Sarah qui était dans la traîne
Elle a tombé du haut en bas
A’ s’a démanché les deux bras.

Ça t’a-t-i’ baissé les épaules?
Quand même ça t’ les aurait eu baissées
Tu les aurais encore hautes assez.15

Toujours à l’Île-du-Prince-Édouard, mais cette fois-ci du côté de Tignish, on trouve une chanson un peu du même genre.  Ici, l’occasion du festin n’est pas un mariage mais plutôt une soirée sociale où l’on y a tiré le gâteau des Rois.  Le problème qui se pose c’est que seule la soi-disante bourgeoisie de la paroisse fut invitée.  Une telle distinction sociale n’est pas acceptable pour la vieille Grêle (Isabelle Poirier) qui, fort irritée, s’aventure hardiment à fustiger les coupables.  À lui seul le premier couplet résume merveilleusement bien l’esprit fort vindicatif de la chanson :

C’est su Pierre à Maximin
Ils ont eu un gros festin.
Ils ont tiré un gâteau
Ils ont toute convié les gros;
Les cols hauts ont ‘té conviés,
Les cols bas s’en ont passé.16

Nous découvrons aussi dans les chansons de nos poètes populaires comment les Acadiens accordaient une grande importance à la probité.  En effet, ceux qui s’éloignait trop de la morale sociale risquaient tôt ou tard de se faire vivement stigmatiser par leurs voisins.  Prenons le cas de Sylvain “Pichi”, ou Caissie de son vrai nom, qui fut l’objet d’une forte sanction dans une chanson composée vers 1890 par Thomas Arsenault, de la paroisse de Baie-Egmont.  Le coupable est accusé d’avoir volé et tué Calbé, le chien de son patron.  Il est aussi dénigré parce qu’il ne pratique pas régulièrement sa religion, ce qui était dans la société acadienne et catholique du temps un comportement inacceptable.  L’auteur est direct dans ses propos quand il rappelle Sylvain Pichi sa conduite marginale :

Pichi, si t’allais plus souvent
Recevoir les sacrements,
Tu vivrais bien plus en paix
Avec ta femme et tes enfants,
Tu aurais pas toujours l’idée
De tuer tous les Calbés.

Quand tu iras au confessional
Pour réparer ton scandale,
Le bon curé te dira:
“Va-t-en payer ce chien-là,
Car tu le payeras bien chaud
Le Calbé à Jos Paneau. »17

On trouve encore à Baie-Egmont une autre de ces chansons de facture locale qui rappelle à l’ordre des personnes accusées d’avoir manqué d’esprit civique.  Il s’agit d’un texte fort éloquent composé vers 1865 par Bathilde Arsenault.  L’auteur fait la morale à Dominique à Marcel qui, sans raison apparente, avait cassé quelques vitres à sa fenêtre.  Elle s’en prend également à la mère du jeune, l’accusant de ne pas s’inquiéter de la conduite de son fils.   La chanson compte dix couplets mais les trois qui suivent suffisent à démontrer la force de la sanction :

Il a ramassé un bois
Du long la bouchure à François
Il (a) frappé dans le chassis
Parce qu’il avait pas grand esprit.
Il se sauvait au plus vite
Quand il a eu cassé deux vitres…

(…)

Allez-vous approuver cela
C’est la mère de cette personne-là
Elle dit qu’elle n’a pas été surpris’
Quand elle a su que c’était lui.
Elle l’aurait pas si bien redouté
S’il l’avait eu mieux élevé.

(…)

J’en ai composé dix versets
C’est-il bien tout ce qu’il méritait?
Si ça à le faire changer
Je crois que y en aurait assez
Si vous croyez qu’il en a pas assez
Je peux encore en composer.18

 

Chansons sur des événements spéciaux

Les chansons d’origine acadienne ne sont pas toutes plaintives et vengeresses.  Au contraire, il y en a de toutes les couleurs.  Plusieurs traitent d’événements particuliers qui ont marqué soit l’ensemble de la communauté, soit un petit groupe d’amis, soit encore une seule famille.  Dans ce genre de compositions on peut discerner facilement des attitudes et des valeurs qui sont attribuées d’ordinaire au caractère acadien.  D’une part, on dit qu’il y a définitivement un beau côté à la vie, et qu’il y a du plaisir à avoir dans ce monde.  D’autre part, on manifeste une fierté d’appartenir à sa famille et à sa communauté.

Au tournant du siècle, quelques Acadiens de Palmer Road composaient une chanson pour exalter les mérites de la vie dans leur paroisse et également dans le but de manifester leur appréciation envers le curé.  Voici deux couplets de cette composition attribuée à John Chiasson et John Gaudet :

Nous venons de vous dire
Les places que l’on peut rire
Palmer Road et Saint-Louis
Sont nos lieux favoris.
Depuis notre arrivée
Dans ces belles contrées
Nous récoltons tellement
Et nous chantons journallement.

(…)

C’est aussi au presbytère
C’est là qu’on fait bonne chaire
Avec le père Gauthier
On vit comme des entiers.
C’est un excellent père
Tout(e) le monde est fier(ère)
À vous tous je le dis
Que le collège est triste sans lui.19

Si nous demeurons quelques instants de plus dans la région de Palmer Road, nous découvrons une autre chanson où le goût de vivre des gens est bien évident.  Attribué à Isaie Bernard, ce refrain raconte les aventures de quelques amis se promenant en automobile, en pleine nuit, sur une chaussée dangereusement glissante.  Ils retournaient au logis après une belle veillée chez des amis.  Malgré quelques dérapages, les aventuriers se sont rendus chez eux sain et sauf.  Suite à ce dénouement heureux, Isaie a pu rire avec ses amis de leur expérience, comme en fait foi quelques couplets de la chanson :

C’est quand qu’ils avons arrivé su Jean Xavier
C’est quand l’canal qu’i’ s’avont j’tés.
Ils avons r’venu su’ leur côté,
Et vous bien,
Les femmes ont débarqué
Et vous m’entendez bien.

Adèle embrassa Marianne
En se recommandant à Saint Anne.
J’avons pas attrapé de mal,
Et vous bien,
Ramassions nos médalles
Et vous m’entendez bien.

C’est su Mokler qu’il’ ont été
C’est pour se faire arracher.
Dans toute son travail,
Et vous bien,
Calliste a perdu sa blague
Et vous m’entendez bien.

Quand qu’il’avont arrivé su Céleste
Les voilà encore dans la tristesse,
Il’ avont venu sur leur côté,
Et vous bien,
Les femmes ont bostchulé,
Et vous m’entendez bien.20

Le prétexte d’une autre chanson composée à l’Île-du-Prince-Édouard est un “frolic à hooker” chez Aldona Gallant, reconnue pour son excellente cuisine.  À cette occasion, plusieurs femmes de Saint-Gilbert se donnent la main pour confectionner un tapis.  La rencontre est autant une occasion de distraction que de travail.  La chanson composée sur le sujet par Léah Maddix raconte avec beaucoup d’humour les plaisirs de la soirée et la joie de vivre des gens de son village.  Les trois premières strophes nous le prouvent bien :

Ah! c’était par une belle journée
Qu’Aldona faisait un frolic à hooker.
On voulait toutes y aller,
Oh! oui bien,
Pour avoir une bonne bouchée
Et vous m’entendez bien.

C’est Kate à Fidèle qu’a parti la première,
Toute le reste v’nait en arrière.
En disant: “Fidèle, si tu v’nais veiller,
Oh! oui bien,
Peut-être t’aurais à manger,
Et vous m’entendez bien.

Oh! c’était la femme à Willy,
Elle avait jamais ‘té si lively,
Si c’était à continuer
Oh! oui bien,
Elle s’aurait bétôt ruinée,
Et vous m’entendez bien.21

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Au cours de notre exposé nous avons essayé de démontrer l’importance que revêt la chanson locale dans l’étude de la mentalité traditionnelle acadienne.  À l’aide d’un certain nombre de chansons, nous avons illustré une série de valeurs inhérentes à la culture acadienne, telles que la religion, la solidarité communautaire, l’attachement au milieu, l’égalité sociale, la probité et la fête.  Ce sont les valeurs qui ressortent le plus clairement de ce volet de la littérature orale acadienne.

À part de nous renseigner sur les valeurs des gens, ces chansons nous fournissent aussi quantité de renseignements sur les activités et les traditions d’une communauté précise et sur des événements marquants survenus au niveau local.  À vrai dire, on trouve de tout dans ces compositions: tragédies locales, moeurs électorales, vie économique, divertissements communautaires, pratiques entourant le mariage, croyances religieuses, et quoi encore!  La connaissance de l’histoire peut évidemment être fortement enrichie par l’étude de tels documents.

De plus en plus de ces chansons locales sont incluses dans des recueils de chansons folkloriques acadiennes, et parfois même dans des travaux en histoire locale.  Ce qui est regrettable, cependant, c’est que trop souvent ces textes sont publiés avec peu de recherche, donc sans expliquer au lecteur le contexte socio-historique entourant les faits relatés et sans donner de notes sur l’auteur.  Pourtant, tous ces renseignements sont indispensables à une juste et bonne interprétation du document.

L’initié à ce genre de matière sait bien que le contenu et le message des chansons de composition locale sont souvent difficiles à saisir au premier abord, surtout si les textes ont été sujets à de nombreuses années de transmission orale.  Effectivement, ils peuvent nous arriver un peu déformés ou dans une forme modifiée de la version originale, celle-ci rarement disponible car, il faut le rappeler, nous traitons ici d’une tradition avant tout orale.  Le folkloriste devra alors étudier attentivement ces chansons, faisant, s’il y a lieu, l’étude comparée des différentes versions.  Enfin, il devra s’improviser historien, généalogiste, sociologue et parfois même psychologue dans une tentative de reconstituer, ou du moins d’élucider, le contexte dans lequel vivait l’auteur de la chanson et celui entourant le contenu de la chanson elle-même.

L’étude de la chanson locale est une activité passionnante.  C’est un domaine très vaste et relativement peu exploré en Acadie, même dans tout le Canada français.  C’est à souhaiter que la recherche va s’intensifier pour que bientôt l’on puisse envisager la publication d’une anthologie bien documentée de la chanson de composition locale en Acadie.  Un tel ouvrage aurait plusieurs avantages dont celui de mettre à la portée d’un public intéressé une mine de documents originaux aptes à faire approfondir nos connaissances dans le domaine de l’histoire sociale acadienne.

 

Notes et références

1.  Marguerite Maillet, “Littérature d’Acadie.  Bibliographie”, dans Jean Daigle (éditeur), Les Acadiens des Maritimes, Moncton, Centre d’études acadiennes, 1980, p. 565.

2.  Pour un peu plus de discussion sur le sujet, voir Georges Arsenault, “L’Acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard et la chanson traditionnelle”, Revue de musique folklorique canadienne, volume 11, 1983, pp. 12-17.

3.  Georges Arsenault, Complaintes acadiennes de l’Île-du-Prince-Édouard, Montréal, Leméac, 1980, pp. 211-212.

4.  Ibid., p. 198.

5.  Ibid., p. 186.

6.  Ibid., p. 214.

7.  Ibid., pp. 187-188.

8.  Ibid., p. 175.

9.  Ibid., p. 219.

10.  Ibid., p. 197.

11.  Ibid., p. 202.

12.  John McGregor, British America, volume II, London, 1832, p. 199.

13.  Centre d’études acadiennes (C.E.A.), coll. Georges Arsenault, enreg. 894.

14.  Coll. Georges Arsenault, informatrice:  Florence Bernard. Manuscrit non classé.

15.  C.E.A., coll. Georges Arsenault, enreg. 1276.

16.  Ibid., enreg. 1011.

17.  C.E.A., coll. S. Antoinette DesRoches, ms. no 46.

18.  C.E.A., coll. Joseph-Thomas LeBlanc.  Informateur:  Norbert Bastarache, Saint-Paul-de-Kent.  Manuscrit non classé.

19.  C.E.A., coll. Georges Arsenault, enreg. 367.

20.  Ibid., enreg. 347.

21.  Ibid., enreg. 50.

C’est aux îles de la Madeleine

1983 par Georges Arsenault

par Georges Arsenault

 

La chanson que je présente ci-dessus est peu connue des folkloristes.  Je n’en connais moi-même que deux versions.  De composition locale, elle fut possiblement composée aux îles de la Madeleine vers 1855.  Elle raconte la tristesse que ressent une jeune fiancée qui devra quitter le toit paternel afin de suivre son future mari chez lui à l’île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard).  Plus précisément, il s’agit d’une demande en mariage où Eusèbe Gallant demande la main de Geneviève Briand.  Le mariage s’est déroulé aux îles de la Madeleine le 9 janvier 1855.  La mariée, née à Miquelon le 2 septembre 1835, était la fille aînée de Pierre Briand, et de Louise-Elisabeth Boudrot.  Quant au marié, Eusèbe Gallant, de Rustico, il était le fils de Marin et d’Edesse Gallant.

J’ai pris connaissance de cette chanson pour la première fois en 1974 lorsque Mme Eulalie (Arsenault) Blacquière, d’Abram-Village, me l’a chantée.  Elle en connaissait quatre couplets.  À ce moment-là, je n’ai pas pensé que cette chanson pouvait avoir un lien direct avec l’Île-du-Prince-Édouard car, comme on le verra plus loin, la version de Mme Blacquière dit bien qu’Eusèbe vient de “l’île Saint-Jacques”.  Une telle “erreur” ne doit pas nous surprendre outre mesure.  Il arrive en effet régulièrement, dans les chansons traditionnelles transmises oralement, qu’une substitution de nom de lieu se fasse pour une raison ou une autre.

La deuxième version provient de la Côte-Nord québécoise.  Je l’ai dénichée dans un cahier de chansons conservé aux Archives de folklore (C.E.L.A.T.) de l’Université Laval, et compilé en 1894 par Placide Vigneau de l’île aux Perroquets.  Monsieur Vigneau était originaire des îles de la Madeleine.  C’est grâce à une note écrite en marge du texte que j’ai découvert qu’Eusèbe était originaire de l’Île-du-Prince-Édouard et que j’ai pu par la suite trouver la date de mariage et quelques autres données généalogiques.  La note que Monsieur Vigneau a eu le soin d’écrire se lit comme suit: “Celle-ci a été composée sur une fille de Pierre Brillant du havre au bers (Aubert) et un jeune homme de l’Île-du-Prince-Édouard vers 1855.”  Cette version comprend seulement trois couplets, mais monsieur Vigneau signale bien qu’il a oublié les paroles du deuxième.

 

Version Blacquière

1. 

C’est aux îles d’la Madeleine
Il y a des belles filles,
Il y en a une surtout qui se nomme Geneviève
Et son fidèle aimant qui se nommait Eusèbe.

2. 

Par un dimanche au soir
Eusèbe s’en va la voir.
Il va prendre une chaise, va s’asseoir avec elle,
En lui disant:  Bonsoir, bonsoir mademoiselle.

 
3. 

Bonsoir bon père et mère
Et toutes vos beaux enfants,
J’ai venu la demander votre fille en mariage
J’ai venu la demander, c’est-il pas trop dommage.

4. 

Geneviève baissa la tête
Les larmes coulent des yeux.
“Ne pleurez pas la belle nous irons nous promener
Dans mon grand bâtiment c’est sur l’île de St-Jacques.”

(Coll. Georges Arsenault, enreg. 661)

 

Version Vigneau

1. 

C’est aux Îles de la Magdeleine
Qu’il y a une jolie fille
Qu’il y a une jolie fille qui se nomm Geneviève
Et son cavalier aussi qui se nomme Eusèbe

2.

___________________________________

3. 

Geneviève la tête basse
Les larmes lui coulant des yeux
Ne serait-ce pas chagrinant de quitter ses parents.
Pour s’en aller si loin rester sur l’Île Saint-Jean.

4. 

Consolez-vous Geneviève
L’Île Saint-Jean n’est pas si loin
Nous viendrons nous promener pour voir vos parents
Nous viendrons vous y mener dans un beau bâtiment.

Croyances populaires

1982 par Sœur Saint-Hildebert

par Soeur Saint-Hildebert, c.n.d.

 

Cet article est tiré du manuscrit L’Âme acadienne rédigé vers 1940 par Soeur Saint-Hildebert (Ann Elizabeth White), 1886-1967, religieuse de la Congrégation de Notre-Dame.  Née à Rollo Bay, Île-du-Prince-Édouard, elle entra en religion en 1908 après avoir décroché un certificat d’enseignante du collège Prince of Wales.  Elle obtint ensuite un B.A. de l’Université de Montréal, un M.A. du Boston College et elle accumula de nombreux crédits en vue d’un doctorat.  Enseignante de profession, elle fit la classe pendant de nombreuses années à Montréal, à Rustico, à Summerside et à Miscouche.  Elle occupa aussi le poste de “Dean of Women” au Mount St. Bernard College, à Antigonish.

La Société Saint-Thomas d’Aquin possède une copie de son manuscrit et le Centre d’études acadiennes de l’Université de Moncton en a une copie microfilmée.

****************

 

Les anciens Acadiens croyaient que la lune influait beaucoup sur la nature.  Afin d’avoir une bonne récolte, ils plantaient les pommes de terre et semaient les graines pendant son premier quartier.1 Quelquefois, à cause du mauvais temps, il arrivait que la saison était très avancée avant que la terre fût préparée pour les semences; si la lune n’était pas favorable alors, il fallait planter les pommes de terre pendant que la marée descendait.

Les femmes acadiennes plantaient les graines de concombres après la Fête-Dieu et dans le déclin de la lune; elles croyaient que, si elles n’observaient pas cette règle, il n’y aurait que des fleurs stériles sur les plantes.  Elles regardaient aussi la lune avant de planter les boutures ou de transplanter des fleurs, lorsqu’elles mettaient les poules à couver et quand elles faisaient du savon.  Pour avoir une belle chevelure, les jeunes filles se coupaient un petit bout de cheveux chaque mois pendant le croissant de la lune.

C’était pendant le déclin de la lune que les Acadiens coupaient le bois pour les poteaux et pour les fondations des maisons.  Ils regardaient la nouvelle lune avant d’aller à la chasse.  Si les deux extrémités du croissant étaient en ligne verticale, la chasse serait favorable.  Mais si les extrémités étaient en ligne oblique, le chasseur devait accrocher sa corne à poudre et rester à la maison.

Avant d’aller à la chasse les Acadiens de Terre-Neuve faisaient bouillir les balles, car ils croyaient que, s’ils ne prenaient pas cette précaution, ils risqueraient de tuer un homme.Ainsi, deux hommes allèrent à la chasse dans les bois de Terre-Neuve.  Ils prirent soin de faire bouillir leurs balles avant de partir. Arrivés dans la forêt, ils virent quelque chose qui se remuait parmi le feuillage, l’un d’eux visa; son compagnon l’avertit:  “Prends garde, c’est peut-être un homme;” – il avait raison, et les bons chasseurs se disent:  “On a bien fait de faire bouillir les balles”.

 
Pour savoir si l’hiver serait long et rigoureux, on regardait la fourrure des animaux, l’écorce des arbres, ou la quantité de noix que les écureuils avaient comme provisions pour la saison.  Si la fourrure et l’écorce étaient épaisses ou les provisions des écureuils abondantes, on pouvait s’attendre à un hiver long et froid.  Si les nids des écureuils étaient placés à une distance considérable de la terre, il y aurait beaucoup de neige;  si, au contraire, les nids étaient près de la terre, on s’attendait à avoir peu de neige, car l’instinct de ce petit animal le pousse à agir de telle sorte que sa provision de noix soit toujours au-dessus du niveau de la neige.

Un autre moyen de savoir si l’hiver serait long, c’était de regarder la rate des cochons quand on les tuait à l’automne.  Si elle était grosse, on s’attendait à un long et rude hiver; au contraire, si elle était petite, l’hiver serait court.  La température pendant les douze jours commençant le 25 décembre donne la température des douze mois de l’année.  S’il fait beau le 25 décembre, il fera beau pendant le mois de janvier et ainsi de suite.  Les Acadiens disent aussi que le plus fort de l’hiver est entre les deux chaires, c’est-à-dire entre la fête de la Chaire de Saint-Pierre à Rome et la fête de la Chaire de Saint-Pierre à Antioche.

S’il pleut le premier dimanche du mois, il pleuvra tous les autres dimanches de ce mois.  S’il pleut le 3 du mois, il y aura beaucoup de pluie pendant le mois:  “Le trois fait le mois”.

La température pendant la lecture de l’Évangile le Vendredi Saint sera la température pendant quarante jours; s’il vente beaucoup ce jour-là, il y aura beaucoup de vent pendant quarante jours.

Il y avait chez les Acadiens une foule de choses qu’ils regardaient comme signes de malchance.  Ces superstitions tendent à disparaître.  Mais un certain nombre persistent parmi le peuple.  On n’y croit guère, mais on les remarque.  Parmi ces signes ou événements de mauvais augure, mentionnons les suivants :

Oublier quelque chose à la maison et y retourner pour la chercher.
Voir à terre une croix faite de morceaux de paille ou de bois sans la défaire.
Faire tourner une chaise.
Tuer un crapaud sans dire:  “Je me défends de ton “levain”“. (venin)
Tuer un criquet.
Ouvrir un parapluie dans la maison.
Commencer un ouvrage important le vendredi.
Déménager le vendredi, — en ce cas, on ne restera pas longtemps dans la nouvelle maison.
Avoir des peupliers près de la maison.
En marchant avec quelqu’un, se laisser séparer par un objet.
Rencontrer un bossu du même sexe que soi.
Ne pas étrenner quelque chose le jour de l’An.  En ce cas, on aurait la gale pendant l’année.
Se couper les ongles le dimanche, — on aurait des humiliations pendant la semaine.
Passer sous une échelle.
Enter dans une maison par une porte et en sortir par une autre.
Chanter avant le déjeuner.
Danser sur la terre nue.
S’asseoir sur une table.
Balayer la cuisine après le souper.  On croyait qu’une personne qui faisait cela resterait toujours pauvre.3

Mettre en mouvement une chaise berceuse vide.  La personne qui s’en sert mourra.
Mettre en mouvement un berceau vide.  L’enfant mourra.

Parmi les choses qui portent bonheur, le fer à cheval est au premier rang.  Si un homme venait à en trouver un, il le clouait à la porte de sa grange.  Si la personne chanceuse était une femme, elle couvrait le fer de soie ou de velours, et lui donnait une place d’honneur dans la maison.  On le voyait quelquefois au-dessus de la porte du petit salon, ou de la salle à manger.  La légende qui suit explique la raison de cette coutume.

Vers la fin du 10e siècle, Saint Dunstan était évêque de Cantorbery.  Avant de devenir homme d’église, il avait été forgeron.  Le diable savait cela et, pour embarrasser le saint évêque, il se présenta devant lui avec ses pieds renforcés de cornes et lui demanda s‘il ne pourrait pas lui placer des fers comme il faisait autrefois pour les chevaux.

L’évêque le reconnut, “C’est bien facile, lui dit-il.  Seulement, il faut vous laisser attacher solidement; l’opération sera longue et demande autant d’endurance que de patience.”  Le diable consentit.

Le prélat l’attacha auprès d’un poteau et, avec son grand marteau, l’ancien forgeron le cogna au point que Satan, hurlant de douleur ne faisait que crier:  “Grâce!  Grâce!”

Saint Dunstan, n’en pouvant plus lui-même, mit de côté son marteau.  “Je t’accorde ta grâce, lui dit-il, mais à une condition:  Jamais, jamais plus, tu entends, tu ne passeras par un endroit où se trouvera un fer à cheval”.

Le trèfle à quatre feuilles portait bonheur tout comme le fer à cheval.  La raison pour cette dernière croyance était que l’on remarquait que le trèfle à quatre feuilles était aussi rare que le bonheur lui-même.

Si, en rencontrant un cheval blanc, on se frappait les deux poings l’un contre l’autre, on pouvait faire un souhait qui serait certainement réalisé.

 

LA MER

Les pêcheurs acadiens disaient:  “Celui qui jure n’attrape pas de poissons, car les poissons ont le blasphème en honneur et ils s’éloignent des parages où on se permet de le proférer”.

De chaque côté, la morue (merluche) a une tache noire.  C’est le poisson qui a eu l’honneur de fournir le denier aux apôtres pour payer l’impôt.  Les taches noires sont les marques qu’ont laissées les doigts de Saint-Pierre lorsqu’il ouvrit la gueule du poisson pour prendre la pièce d’argent.

Le Jour des Morts, les Acadiens n’aimaient pas aller au large.  Ils craignaient de trouver des ossements des morts dans leurs filets s’ils les retiraient de l’eau ce jour-là.

 
VISITES

Si on se frappe le coude droit, on aura une visite qui fera plaisir; si c’est le coude gauche, la visite sera déplaisante.

Prendre un morceau de pain dans le plat avant qu’on ait fini celui qu’on a dans son assiette annonce la visite d’une personne qui aura faim.

Si un couteau, ciseau ou autre objet reste planté debout en tombant, on aura la visite d’un étranger, et la direction vers laquelle l’objet se penche indique la direction d’où viendra la visite.

Oublier et laisser un couteau sur le fourneau indique la visite d’un parent.

Laisser tomber le linge à vaisselle annonce la visite d’un malpropre.

Mettre le balai la tête en bas fera partir une visite importune.

Si une petite feuille de thé flotte sur la surface du liquide, il y aura une visite, surtout si, en la tapant avec le gros de la main, on peut la faire coller et ainsi l’enlever.

 

SUPERSTITIONS DIVERSES

Le soleil danse le jour de Pâques.

Si un enfant meurt et qu’on donne son nom à l’autre qui naîtra après lui, ce dernier mourra aussi.

Si deux personnes s’essuient les mains en même temps sur la même serviette, elle se chicaneront.

Si on jette la première fraise qu’on cueille dans la saison sans regarder où elle tombe, on pourra faire un souhait qui sera certainement réalisé.

Si, en allant à la messe de minuit ou en revenant, on voit la lune à travers la grange, il y aura une récolte maigre en l’année qui va commencer, ou, s’il fait clair dans la grange la nuit de Noël, la grange sera vide l’hiver suivant.

Si une jeune fille marche sur la queue d’un chat, on lui dit:  “Pas cette année, ma fille!”  Cela veut dire qu’elle ne se mariera pas pendant l’année.  Elle se fait dire la même chose si elle vient de renverser une chaise ou si l’allumette qu’elle allume s’éteint dans sa main avant qu’elle puisse s’en servir.

Les hirondelles reviennent chaque année à la même place pour bâtir leur nid; après avoir occupé le même local pendant sept ans l’oiseau laisse une petite pierre dans le nid.  Celui qui trouve cette pierre se croit bien chanceux, car elle a le pouvoir de guérir ou de prévenir diverses maladies.
On doit prendre le contraire des rêves; c’est-à-dire, pour avoir le sens des rêves, il faut prendre le contraire des scènes qu’ils nous font voir.  Par exemple, rêver qu’une personne est morte signifie qu’elle va se marier.

Briser un miroir porte malheur.  Si le miroir se casse par le milieu en deux morceaux, on sera malchanceux pendant sept ans.

Lorsque deux personnes veulent savoir laquelle survivra à l’autre, elles doivent prendre une clavicule de volaille, en saisir chacun une des branches, puis tirer en sens inverse.  La personne tenant la branche qui se brise est celle qui précédera l’autre.

Si la paupière droite cille, ou si l’oreille droite bourdonne, on parle mal de nous; en ce cas, si nous nous mordons le pouce, le parleur se mordra la langue.  Si c’est à l’oeil gauche ou à l’oreille gauche qu’on sent le malaise, on parle bien de nous.

Si un corbeau vole au-dessus de la maison, c’est un signe qu’on aura de mauvaises nouvelles, — deux corbeaux, bonnes nouvelles, — trois, embarras.

La foudre ne frappe pas deux fois à la même place.  Si l’on porte sur soi, ou si l’on place dans la maison un éclat de bois d’un arbre foudroyé, cela préserve de la foudre.

Si un corps reste sur les planches le dimanche, il y aura une autre mortalité dans la famille avant la fin de l’année.

Si l’on remue la terre dans le cimetière le vendredi, on creusera une autre fosse avant que la semaine soit écoulée.

Sous l’influence de la religion et de la science, ces superstitions tendent à disparaître.  Mais elles sont assez nombreuses encore chez les gens de la campagne.

________________

1  Les Acadiens disent “le croissant de la lune”.

2  On a vu dans un journal anglais (décembre 1940) “Before driving a nail into plaster, boil it for a few minutes and the plaster will not break around it.”

3  Les paysans français disent: “Quand on est trop propre, on n’est jamais riche; l’argent est dans la crasse.”

L’Abbé Pierre-Paul Arsenault : un prêtre dynamique

1981 par J.-Edmond Arsenault

par J.-Edmond Arsenault

Originaire de Tignish où il naquit le 8 mai 1866, Pierre-Paul Arsenault était le fils de Sylvain Arsenault et de Tharsile Bernard.  Ses ascendants se situaient parmi les Acadiens pionniers de la Rivière Platte, qui, en 1799, vinrent s’établir dans la région de Tignish.

Jeune encore, Pierre-Paul fréquenta l’école de son village pour ensuite s’inscrire au Collège Saint-Joseph de Memramcook où il entreprit ses études classiques et acquit son degré de bachelier en arts.  Répondant, après mûre réflexion, à l’appel divin de la vocation sacerdotale, il décide de poursuivre les études théologiques qui le conduiront à son but ultime, l’ordination à la prêtrise.  À la fin de ses études au Grand Séminaire de l’endroit, il reçut l’onction sacerdotale à Québec, le 5 novembre 1893.

Le dimanche 25 novembre de la même année, le jeune abbé Pierre-Paul Arsenault célébrait sa première grande messe en l’église de sa paroisse natale dont l’autel était, pour l’occasion, orné de ses plus belles parures.  Un grand nombre de parents et d’amis étaient privilégiés d’assister à cette messe célébrée par le troisième prêtre acadien natif de la paroisse de Tignish.

La première tâche du nouvel ordonné fut celle de vicaire auprès du curé de Tignish qui était alors le Père Dougald MacDonald.  L’abbé Arsenault occupa ce poste jusqu’au début du mois d’octobre 1894.  À l’occasion de son départ, les paroissiens lui présentèrent deux compliments, l’un en français de la part des Acadiens, l’autre en anglais de la part des anglophones.  En cette occasion, ses ouailles faisaient l’éloge de son zèle, de son dévouement, de son assiduité; elles notaient son véritable amitié pour le pauvre, sa sagesse, sa douceur, sa franchise et son amabilité.  Elles ne manquaient pas de noter sa parole éloquente et son grand intérêt à l’éducation de la jeunesse.

À l’automne de 1894 il devenait vicaire auprès du curé de la Cathédrale Saint-Dunstan à Charlottetown et, au mois d’octobre 1896, son évêque le nommait curé de la paroisse de Notre-Dame de Mont-Carmel.  Au cours de son bref séjour dans la ville capitale il s’occupait d’une façon toute particulière des jeunes gens qui participa activement à la fondation de l’Association de la Jeunesse Catholique.  Traitons alors de l’abbé Pierre-Paul Arsenault, conférencier, animateur, promoteur, éducateur, bâtisseur.

Des témoignages inédits, des rapportages dans les journaux de son époque, des compliments de la part des paroissiens de Tignish et de Mont-Carmel, nous indiquent que l’abbé Pierre-Paul Arsenault était conférencier, animateur, promoteur, éducateur et bâtisseur.  L’Impartial du 21 mai 1896 rapporte que le Père Pierre-Paul Arsenault, alors vicaire à Charlottetown, prononçait une conférence sur la tempérance à Mont-Carmel.  Selon ce même journal:  “c’était une lecture très éloquente dictée dans un style ferme et énergique et très propre à toucher les coeurs”.  Le 15 février 1900, il prononce une conférence en la salle Ste-Marie, à Tignish, sous les auspices de la Ligue de la Croix.  L’Impartial du 1er mars rapporte:  “Le Révérend conférencier avait pris pour sujet:  Pie IX, et la manière habile dont il le traita, le beau langage dont il fit usage, du commencement à la fin de sa lecture, lui gagnèrent l’attention soutenue de l’auditoire, qui ne fut interrompue que par les fréquents applaudissements qui dénotaient les vrais mouvements du coeur.”  Ces témoignages sont la preuve évidente de ses qualités d’orateur et de conférencier.

L’une des premières manifestations concrètes de son intérêt à l’éducation et, en l’occurrence, peut-être à l’éducation adulte, se reporte au mois de février 1900 alors que “le zélé et énergique curé de Mont-Carmel” dotait sa paroisse d’une bibliothèque comptant quelques cents volumes de littérature française.

En cette même année, 1900, alors qu’il participait au congrès pédagogique de l’Association des instituteurs et institutrices acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard, il incitait les instituteurs et institutrices à donner beaucoup d’emphase à l’art oratoire et à la composition littéraire.  À titre de récompense, il offrait un prix de $10.00 à l’instituteur ou à l’institutrice qui prononcerait le meilleur discours lors du prochain congrès.  En la même occasion, M. Placide Gaudet offrait $5.00 pour la meilleure étude en histoire canadienne.  M. l’abbé Pierre-Célestin Gauthier, professeur de français et de philosophie au Collège Saint-Dunstan offrait un prix de $5.00 à l’élève qui se placerait au premier rang dans un tournoi de déclamation.  C’était une première!  Peut-être le premier concours organisé chez les enseignants et les élèves acadiens.  Dans une lettre en date du six novembre, l’abbé Arsenault rappelait le concours aux instituteurs et institutrices et proposait les sujets ou les thèmes qui pourraient être ou bien “L’Avenir du Canada” ou un discours pour ou contre “La Confédération”.  Pour l’écrit sur un chapitre de l’histoire du Canada, le sujet est le suivant: “Le Canada depuis la Confédération jusqu’à nos jours sous ses aspects matériels, intellectuels et religieux.”  Le travail sera jugé en tenant compte du fond et de la forme.  Pour le discours 50 points seront accordés pour le fond et la forme et 50 points pour le débit.

Il appert que l’éducation supérieure de la jeunesse acadienne était un problème que l’abbé Pierre-Paul Arsenault tenait toujours en esprit; un problème qui peut-être le hantait.  En général, les Acadiens n’avaient pas les moyens de pourvoir à l’éducation postscolaire de leurs enfants.  Voilà donc qu’en 1906 l’abbé Arsenault lance une grande loterie dans le but de fournir de l’aide financière à la jeunesse acadienne désireuse de poursuivre des études post-scolaires.  Le tirage aura lieu en janvier 1907.  Le but visé est de fonder une bourse écolière destinée à des étudiants acadiens choisis dans les différentes paroisses de l’Île.  Les prix offerts en loterie sont onze pièces d’or.  On pourrait dire une loterie dorée!  Il est évident que les efforts de l’abbé Arsenault sont secondés par les curés des autres paroisses acadiennes.  C’est peut-être alors que germait chez ce vaillant patriote, apôtre des causes acadiennes et francophones, le concept d’une société d’aide financière aux étudiants, organisme qui grâce à son instigation fut fondé en 1919.  Il est fort bien reconnu que l’abbé Pierre-Paul Arsenault fut le maître instigateur de la création de Société Saint-Thomas d’Aquin dont il fut l’un des fondateurs.  Il en fut le premier vice-président (1919-1920) et le deuxième président (1920-1925).  Il en fut d’ailleurs l’un des plus ardents promoteur et animateur.  En 1921, au moyen d’une lettre de sollicitation, il lançait une campagne financière à l’extérieur de la Province en s’adressant “À nos Frères et Cousins Acadiens et Canadiens-Français des Provinces Maritimes, de Québec et des États-Unis.”  Au cours des années 20 il obtint aussi des bourses d’études dans quelques collèges classiques de la Province de Québec.  Ceux et celles qui ont bénéficié ou qui aujourd’hui jouissent des bienfaits financiers, culturels, sociaux et éducatifs de la Société Saint-Thomas d’Aquin ne peuvent qu’exprimer de vifs sentiments de reconnaissance au “Père Arsenault” et rendre hommage à son initiative, sa clairvoyance, son dévouement et son patriotisme acadien indéfectible.  Il a certes mis en place des balises qui ont servi de guides aux Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard au cours des huit premières décennies du vingtième siècle.

L’abbé Pierre-Paul Arsenault était un agriculteur avisé.  À l’époque où il a vécu et exercé son ministère sacerdotal, la presque totalité des paroisses situées en milieu rural étaient nanties de terre en culture ou de fermes exploitées aux bénéfices des fabriques.  La paroisse de Mont-Carmel possédait donc une ferme dont le curé Pierre-Paul Arsenault était à la fois régisseur et directeur.  Il souhaitait de tout coeur que cette ferme et son exploitation servent de modèle aux cultivateurs de sa paroisse.  C’est pourquoi il y mettait en pratique les meilleures méthodes de culture et d’élevage.  Il y maintenait un cheptel de toute première qualité.  Dans la mesure du possible, il utilisait des géniteurs de race pure et ne manquait jamais l’occasion de vanter la qualité de ses volailles, de ses porcs et de son bétail laitier.  Fervent du rôle bénéfique des organismes agricoles au sein d’une population terrienne il ne manquait jamais d’assister au “Farmers’ Week” et à l’assemblée générale des Instituts des Fermiers (Farmers’ Institutes), organisme qui, à l’époque, jouait un rôle à peu près analogue à celui de la Fédération des Cultivateurs (Federation of Agriculture).  Il participait activement à tous les congrès agricoles et en rapportait des informations et des conseils qu’il se plaisait à transmettre à ses paroissiens.

Il faisait la promotion de l’utilisation de la bonne semence chez les cultivateurs de la région.  Il se chargeait même d’aider à en faire la procuration.  En effet, au moi de mai 1911, L’Impartial rapporte:  “Le père Pierre-Paul Arsenault, curé de Mont-Carmel, vient d’importer une grande quantité de graines de toutes sortes, ainsi que cent plantes de fraises qu’il distribue gratuitement à ses paroissiens pour les encourager et leur donner le goût de la culture de jardins potagers.  Le bon père Arsenault se dévoue d’une manière toute particulière pour l’avancement de ses paroissiens.  Pour voir le succès de ses efforts, il faut aller dans cette belle paroisse pour y voir le progrès qui se montre partout.”  Beau témoignage à un homme qui portait le plus vif intérêt à l’agriculture, à son développement et à son succès dans sa paroisse.  Les qualités de chef qui l’animaient et son entregent lui permettaient de s’attirer la collaboration de tous et d’assurer la réussite de tous ses projets.

Un conservateur du patrimoine acadien

1981 par Georges Arsenault

par Georges Arsenault

 

Elle fut très active et fructueuse la vie du Père Pierre-Paul Arsenault.  Ses intérêts, ses aptitudes et son dynamisme l’ont mené à oeuvrer dans plus d’un domaine.  Il a été, en fait, un curé bâtisseur remarquable, un promoteur de l’agriculture et de la coopération, un éducateur zélé, un propagandiste des oeuvres acadiennes et, enfin, un conservateur du patrimoine acadien.

Le Père Arsenault était, en effet, beaucoup intéressé par l’histoire acadienne.  Plus que cela, il avait développé une certaine sensibilité envers l’importance de conserver pour les générations futures des témoignages oraux et matériels de l’histoire et de la vie traditionnelle de son peuple.

On se sait trop d’où lui est venu cette préoccupation qui l’a mené à se lancer dans des activités pour le moins surprenantes chez un curé de campagne du début du siècle.  Je pense surtout et avant tout à cette cueillette de chansons folkloriques qu’il a faite, la première collection du genre à être compilée en Acadie.  L’originale de cette collection d’environ 130 chansons, qui est conservée au Musée de l’Homme, à Ottawa, fut confiée, au cours des années vingt, à Marius Barbeau, renommé folkloriste et ethnologue canadien.  Barbeau raconte l’origine des recherches folkloriques du Père Arsenault dans sa publication Romancero du Canada, publiée en 1937:

M. le sénateur Pascal Poirier prit le premier connaissance des recherches de l’abbé Arsenault, et il me communiqua un rouleau de manuscrits, en 1924, avec les mots:  “Je crois que ces chansons de l’Acadie, recueillies par des curés de l’Île-du-Prince-Édouard, à moi adressées pour vous être remises, vous intéresseront…”  Plus tard, j’obtins de l’abbé Arsenault en supplément, les couplets de ces chansons, ainsi que des pièces additionnelles.  La mort prématurée de ce folkloriste interrompit son oeuvre qui allait bientôt comprendre les contes et les dictons de son pays.

Dans sa première lettre, adressée au sénateur Poirier, M. l’abbé Arsenault remarque:  “Il va sans dire que plusieurs de ces chansons feraient peut-être mieux de mourir dans l’oubli.  Elles portent, cependant, un cachet sombre, caractéristique de nos malheurs.  Telles qu’elles sont, je vous les envoies…”

Il m’expliqua plus tard l’origine de sa collection:  “C’est M. l’abbé Théodore Gallant, curé de Sturgeon (Île-du-Prince-Édouard) qui a recueilli la musique.  Nous allions ensemble où nous savions rencontrer de ces personnes connaissant les vieilles chansons.  Alors j’écrivais les mots tels que chantés et M. Gallant notait la musique.  Je ne puis vous dire qui nous a fourni toutes ces chansons.  Un grand nombre proviennent de Mme Sylvain Arsenault, ma mère.  Elle ne savait ni écrire ni lire, et cependant elle connaissait le plus grand nombre des chansons que je vous ai envoyées.  Elle demeure avec moi et, à l’âge de 80 ans, elle me demandait de lui enseigner à lire…  Elle est morte à 87 ans…  Toutes ces chansons nous ont été fournies par des Acadiens de l’Île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard).  Au fur et à mesure que j’en trouverai d’autres, je vous les enverrai.”  (pp. 184-185)

Marius Barbeau ne mentionne pas quand le Père Arsenault avait commencé ses enquêtes folkloriques.  Selon des témoignages recueillis quelques années passées auprès de vieillards de la paroisse de Baie-Egmont, il s’adonnait déjà à ce genre de recherches avant 1909, date du décès d’une de ses informatrices, Mme Agnès Arsenault, de Saint-Chrysostome.

La collection du Père Arsenault est très intéressante, et ce, sous plusieurs aspects, entre autres pour les diverses chansons de composition locale qu’elle contient.  Elle compte quelques belles complaintes peu connues et un certain nombre de chansons satiriques que le Père Arsenault est peut-être le seul à avoir relevées.

Marius Barbeau à écrit: “La mort prématurée de ce folkloriste interrompit son oeuvre qui allait bientôt comprendre les contes et les dictons de son pays.”  Il est probable que dans sa correspondance avec le Père Arsenault, Marius Barbeau lui ait lui-même suggéré ce projet, car c’était un domaine, comme bien d’autres, qui passionnait ce père des folkloristes canadiens.  Si le Père Arsenault n’a pas pu s’adonner à la cueillette des contes, il a quand même touché un peu le domaine en écrivant un essai intitulé, “Le baptême d’Émile”, lequel nous publions ailleurs dans ce numéro.  Dans ce conte, l’auteur, de toute évidence, cherche à conserver par l’écriture une foule de détails des us et coutumes des gens de sa paroisse acadienne, ainsi qu’à relever des expressions typiques au parler local.  Cet essai a peu de valeur littéraire, mais, en revanche, il constitue un important document ethnographique du genre que l’on trouve peu souvent.

Toujours dans le domaine de l’écriture et de la recherche, le Père Arsenault a le grand mérite d’avoir publié une brochure historique et généalogique de la paroisse de Mont-Carmel, en 1912, à l’occasion de son premier centenaire.  Cette publication contient un bref historique de la paroisse, la généalogie de toutes les familles qu’il fait remonter jusqu’aux pionniers de la paroisse, et plusieurs photos dont quelques-unes présentent des hommes et des femmes, vêtus du costume acadien, en train d’effectuer des démonstrations des métiers traditionnels.

Dans le but de souligner avec éclat le centenaire de la paroisse, le Père Arsenault, avec le concours de ses paroissiens, organisa un grand pique-nique.  Pour l’occasion il avait rassemblé toutes sortes de vieux ustensiles et d’anciens instruments aratoires en vue de rappeler le genre de vie des anciens.  Des paroissiens firent au cours de la journée des démonstrations avec certains de ces vieux objets.  Les annonces publiées dans les journaux mettaient de l’emphase sur cette partie du programme des festivités.  Voici le texte de l’annonce parue dans L’Évangéline le 7 août 1912:

Grande célébration à Mt.-Carmel, Î.-P.-É.

Le 28 août 1912, Mont-Carmel célébrera le centenaire de sa fondation.  Dans la première partie de la journée, il y aura grande Messe et sermon par le Rév. A .D. Cormier, c.s.c.

Le reste de la journée il y aura grand Pique-Nique.
À 3 heures de l’après-midi les amusements cesseront pour recommencer à 4 heures.  Dans l’intervalle il y aura une répétition des différents métiers en usage au commencement du 18e siècle à savoir, la Braie, le Cocher, le peigne pour le lin-tisser et fouler l’étoffe – on moudra le grain à la main, on pilera l’orge, on fendra le bardeau au froe, etc., etc.  Des dames de la paroisse vêtues à l’ancien costume se chargent de la préparation des différents métiers.

Nous serons heureux de serrer la main de nos amis de la Grand’ Terre.

Le Secrétaire.

Les fêtes du centenaire terminées, le Père Arsenault conserva précieusement ces vieux objets qu’il avait ramassés pour l’occasion.  Cette collection existe toujours; elle a heureusement été confiée pour sauvegarde au Musée Acadien de l’Île, en 1964, par la paroisse de Mont-Carmel.  Elle constitue une des plus vieilles, sinon la plus ancienne collection d’ustensiles et d’instruments aratoires acadiens.

En somme, nous pouvons dire que le Père Pierre-Paul Arsenault fut véritablement un conservateur du patrimoine acadien.  Grâce à son esprit avant-gardiste, il nous a conservé de l’oubli plusieurs documents de la tradition orale et de nombreuses notes historiques et généalogiques.  Il a aussi épargné de la destruction des vieux objets, témoignages visuels et concrets de la vie matérielle des anciens acadiens.

Hommages au Père Arsenault

1981 par Contribution anonyme

Hommages au Père Arsenault

“Son talent naturel pour les choses grandes, son tact et sa sollicitude gagnèrent du premier coup la confiance et les coeurs de tous ses paroissiens, et sa sage et bienveillante administration des affaires paroissiales restera ineffaçable dans la paroisse de Mont-Carmel.

À l’église, à la sacristie, au presbytère, le Père Arsenault fut toujours le prêtre digne et l’apôtre zélé et infatigable de toutes les bonnes causes et de tous les bons combats.  Il se dévoua à l’avancement matériel et religieux de ses paroissiens avec un zèle et un dévouement au-dessus de tout éloge, et les Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard n’ont pas encore possédé d’enfant plus dévoué à leurs intérêts, de défenseur plus habile et plus intrépide de leurs droits et d’apôtre plus infatigable.  En un mot, c’était un homme aux idées larges et élevées, qui étaient d’ailleurs en rapport avec son grand et généreux coeur”.

L’Évangéline
le 1er décembre 1927

Le baptême d’Émile

1981 par Père Pierre-Paul Arsenault

par Père Pierre-Paul Arsenault

 

Présentation

Ce récit de la plume du Père Pierre-Paul Arsenault a heureusement été conservé grâce aux soins du Père Théodore Gallant qui succéda le Père Arsenault à la charge de la paroisse de Mont-Carmel.  Le Père Gallant, qui trouva ce manuscrit dans les effets personnels de son prédécesseur, l’envoya à Marius Barbeau au Musée de l’Homme à Ottawa.  À son tour, Barbeau envoya copie, le 17 août 1939, à Hector Carbonneau, traducteur de la fonction publique canadienne, et originaire des îles de la Madeleine.  Ce dernier s’intéressait de près à l’étude de la langue acadienne.  La note suivante accompagnait l’envoi de Barbeau:  “Ceci vous intéressera probablement, surtout à cause de la couleur du langage.”

Hector Carbonneau conserva heureusement sa copie laquelle se trouve aujourd’hui dans ses papiers déposés au Centre d’études acadiennes de l’Université de Moncton.  N’ayant pu retrouver le manuscrit original dans la collection Barbeau au Musée national de l’Homme, je publie la copie de Carbonneau avec l’aimable permission du Centre d’études acadiennes.  Je reproduis ici ce texte après y avoir apporté quelques petites corrections, surtout du côté de l’orthographe et de la ponctuation.  Et, pour faciliter la lecture à ces personnes non familières avec toutes les expressions acadiennes utilisées par le Père Arsenault, je présente à la fin de l’article un petit glossaire.

L’essai du Père Arsenault est un excellent document ethnographique.  En le lisant on a l’impression qu’il voulait, dans quelques pages, tout dire de la vie traditionnelle des gens de sa paroisse.  Ainsi, il parle des rites de voisinage, de la vie quotidienne en hiver, de la distribution des travaux domestiques entre les membres d’une famille, de l’artisanat, de mets acadiens, de divertissements, de techniques agricoles, de traditions de Noël, et quoi encore!  Et tout cela, il cherche à le présenter avec le plus grand nombre d’expressions acadiennes.  Nous sommes redevables au Père Arsenault d’avoir consigné par écrit tout ce bagage d’informations sur les traditions acadiennes de l’Île.

Georges Arsenault

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Joseph, va atteler Dingley.  Il faut aller faire baptiser Émile, cette après-midi.  Le vent est cru, mais ça se gâte au nord-roi.  Il pourrait faire laid demain. Tu prendras la traîne neuve.  Mets de la paille dans la fonçure, de la paille d’avoine, ça sera plus chaud.  La bride est accrochée derrière les veaux.

Joseph, qui pour la première fois porte des culottes longues, s’encapote d’un pardessus lourd et fouille sous le poêle pour deux mitaines blanches de la même main, puis pour deux autres qu’il enfonce l’une dans l’autre, et se dirigeant vers la grange il allonge ses pas pour paraître plus grand.

La porte de l’écurie s’ouvre et racle du coin sur la glace mal béchée.  “Woa, Dingley, back up!”  Et les petites cloches “gliguent” (tintent) gaiement et s’ajustent sur le dos du coursier.

“Dépêchez-vous!” crie Joseph, à la porte du tambour!  “Le cheval a frette”.  Marie sort, emportant dans ses bras un gros maillot tout enveloppé d’une couverture de laine blanche.  “Prends garde de couler près du puits.  Il faudrait que ça serait béché, c’est dangereux!  Baptiste, emporte ces deux couvertes icitte, vous n’aurez pas trop chaud – ça poudre dans le désert.”

Le traîneau crie de joie en glissant rapidement sur une roué de neige dure et profonde.  La porte se referme et Pacifique, une larme de joie aux yeux et une prière sur les lèvres, regarde par la fenêtre l’objet de ses inquiétudes s’éloigner vers l’église dans l’allée qui descend au village d’en bas.  “Tu vas bientôt revenir, chéri, et alors tu seras un petit ange du ciel.  J’étais anxieux, je suis heureux.  Apportez le berceau près du poêle.  Ils ne seront pas longtemps avant de revenir.”

Le vent siffle au dehors, le feu pétille, frères et soeurs s’amusent sur le plancher en découpant des portraits dans un vieux journal reçu aux dernières élections.  Le père remplit de nouveau la boîte à bois et range sur la grille le bois sec pour demain matin.  Madeleine lave et épouste plancher et fourniment, refaisant à plusieurs fois la toilette du berceau.  À toute minute quelqu’un regarde à la fenêtre dans la direction du village.  “Les voila!” s’écrient à la fois père et enfants!  Au son des petites cloches joyeuses se mêle celui des rires bruyants de Marie et de Baptiste.  “Avais-tu peur de casser le bébé quand le curé t’a dit de le mettre sur ton autre bras,” disait Baptiste.  “Tu n’as pas besoin de te moquer, tu étais pas mal excité toi aussi,” répondait Marie, “tu as manqué la moitié de ton Crois en Dieu.”

La porte grande ouverte, Pacifique nu-tête et nu-bas s’avance sur le véranda glacé et embrasse en le baisant son nouveau trésor, puis à peine rentré, le dégageant de sa couverture de laine, le dépose dans les bras de sa mère fiévreuse qui le couvre de baisers et de caresses.

“Il a faim le cher petit ange!” murmure tout bas Julitte.  “Venez par icitte, vous autres”, commande Pacifique, et une demi-douzaine de petites faces rouges se hâtent vers la cuisine.

“Tenez, voilà Zabelle qui arrive, ouvrez la porte, Madeleine.”

“Qu’i-en a de la neige!  j’ai manqué m’embourber au petit cléan; quand même ça modure.  Où est le bébé?  Regarde-moi donc ça!  Il est noiraud!  Quelle grimace!  Bai oui, il ressemble à son père. Vous l’avez appelé Émile, un beau petit nom court.  Comment est Julitte?  Qu’elle ne se lève pas trop vite.”

“Tiens, Madeleine, mets ça dans l’armoire, c’est un morceau de voisin; Albert a tué un porc pour Noël.  Il était gros comme un cochon, il faut ben que je le dise, trois pouces de lard, sous la couanne.  Assurément il a sauvé la vessie pour Alfred, puis c’est la chamaille; une vessie pour une pareille grande famille, ça n’en va quasiment pas la peine.”

“Jean, va-t-il venir veiller?” demande le père.  “Il parlait de venir mais il a promis à Léon de finir ses bottes pour demain matin.  Les chevilles ça vole.  Des platines!  Il fait ça bien trop grand, peut-être que non.  Il a des pieds de grand Zidore, cet homme-là.”

“Faites-vous encore des pelles, Pacifique?” demande Zabelle qui regarde par la fenêtre pour voir si Jean a allumé la lampe, signe de retourner.  “Oui,” répond le bonhomme, “je viens de finir ma sixième douzaine.  J’ai trouvé trois beaux merisiers jaunes et deux trembles chez les Yeo.  Ils sont devant la porte, couverts de neige.  Je vas les gober demain.  C’en prendra des coups d’erminettes.”

Durant cette conversation, Marie passe et repasse d’un pas léger, sourire sur les lèvres, portant couverts, coupes et sous-coupes, couteaux et fourchettes qu’elle range mathématiquement sur une table aux pattes carrées, couverte d’une nappe blanche trouée.  Madeleine, assise près du poêle, cadence du pied le vieux berceau et son bébé, et pousse et repousse sa chaise et le berceau afin de trouver un plancher uni et sans noeuds.  De temps en temps, elle remue le coin du châle supporté par une moitié de cercle de quart qui couronne Émile, pour admirer le plus beau bébé du monde.  Elle chante avec âme.

“Dors, dors le petit garçon à nous autres,
“Dors, dors le petit garçon à nous autres,
“Il va aller dormir mon petit garçon
“Il va aller dormir etc. »

Dans cet humble foyer la paix et le bonheur familial règnent suprême.  Plusieurs bambins de tout âge et de tout accoutrement s’amusent et rient sur le plancher avec une toupie qui tourne, tricole et court se cacher sous une chaise.  Singo, le meilleur chien du village, étendu sous le poêle, les deux mâchoires reposant sur une mitaine à carreau, ronfle bruissement.  Deux chats gris et noir assis sous le foyer, se lavent et se défrippent.  Le coquemar fume.  Le poêlon fricasse sous des tailles de lard qui se gonflent et se tordent.  La porte du four s’ouvre de temps en temps et Marie avec une fourchette sonde une armée de patates qui grâlent.

Baptiste, qui boit ardemment la conversation de la bonne voisine, se lève pour partir, mais son oncle Pacifique le fait se rasseoir sur son banc.  “Reste à souper,” dit-il, en se croisant la jambe pour tenir en place une pièce sur le genoux, à moitié décousue.

“Tout est prêt,” annonce Marie, “Joseph a fini son train!”  “Allons, assisez-vous à la table,” commande le père.  “Quelle déshonneur,” repartit Zabelle.  “Mais le petit Émile ne vient pas au monde à tous les jours.”

“Aimez-vous de la viande?  Prenez de la graisse.  Tenez, de la mélasse.  Il n’y a pas une graine de sucre dans la maison.  J’étais pour aller vendre une couple de pelles pour du sucre, du thé et de la chaîne de coton, mais les chemins sont si laids.  Tant que la mélasse durera, nous ne serons pas trop mal.”

“Du torteau au gru, bien oui, j’aime ça. C’est mon plus grand régal.  Prenez une galette blanche.  Il y a de l’ânis dedans, il y en a qui aime ça, moi j’aime mieux le banêque comme dit mon oncle Moïse Magitte.”

“Prends d’autre thé Baptiste,” dit Marie, “bien je t’ai t’y ben donné une tasse avec l’anse cassée?”  La porte s’ouvre.  “Bouffre de chien, j’ai fini mes bottes.”  “Juste en temps, assis-toi à la table, Jean”.  “Merci, j’ai parti en achevant.”  “Prends une tasse de thé,” insiste le père, qui regarde le berceau, “en honneur du petit Émile,” repartit Jean.  “Oh, pour ça je ne peux pas refuser.”  Et pour quelques minutes tous parlent en même temps sans être entendu, et dans la mêlée de rires et de distraction, François et André ont dérobé de la table deux couannes de lard qu’ils emportent dans l’escalier, et là, rongent et tirent sans rien dire.

Les chats ont quitté leur place habituelle, et maintenant, se frottent contre les jambes des visiteurs en regardant, le coup allongé, les bords de la table.

“Poussie, poussie, poussie,” appelle Madeleine, en vidant une chopine de lait dans un petit bassin de fer blanc à moitié rempli de croutes de pain.

“Va te coucher, Singo, ce n’est pas pour toi, je vas te donner ton tchaque de patates machées dans une minute.”

“Bon là! voilà Arsène et sa femme qui entrent.  C’est le stèque.  Il nous faudra avoir une partie de Politaine, ou trûque, comme vous voudrez.  Débarassez la table, Marie.  Les cartes sont sur la planche de l’horloge.”

En un instant tout est mis!  “Apporte-nous donc une couverte de défeusures, ça joue mieux, et Arsène aime à frapper la table avec ses bonnes atouts, ça sera moins dur.  Lève la lampe, Baptiste.  Diable Latin! c’en est une belle.  Les femmes vont jouer elles aussi.”  “Oh non!” dit Marguerite, “j’ai apporté ma brochure, Arsène a tous les talons à l’air.”

“Brasse, Baptiste, donne-moi de l’atout.  La truie est-elle là?  Attends pour mon Jack!  Ah le chien Rubis!  Moi j’allume ma pipe.  Donne-moi donc une paille de balai, Joseph.”

Pour une heure et plus ces bons voisins s’amusent et s’entretiennent.  Pas un seul fait du voisinage n’est oublié.  Arsène voit tout et sait tout.  “Je vois que vous coupez des lisses sur la terre des Barry.  Avez-vous commencé à hâler votre bois d’été?”  “On a commencé,” répond Pacifique, “mais ces jours ici, Joseph hale de l’herbe-boutarde.  Il en avait appiloté une centaine de charges à la Points-des-Ormes, l’automne passé.  Il coupe à travers les jardins.  Il fait trois ou quatre voyages par jour.  Les jours sont si courts.  Il épare ça de l’autre côté du rosignon.  Il fait si froid que ça hale pésant.”  “Moi”, repartit Arsène, “je hâle de la vase de là-bas de la Grande Rivière, c’en est de la bonne aussi.  J’ai peur d’en mettre trop.  J’épars ça par petites gimpés.  Je veux mettre du blé dans ce morceau-là. Il faut ben faire quelque chose.  La farine ça passe en arbalète.  Un baril nous fait deux semaines.  Pas de viande avec ça, ça y fait aussi.  Des patates et du harang, on vient à se tanner.  Mais il ne faudrait pas se plaindre, il y a tant de pauvres mondes.”

“Salagoinne! j’ai perdu mon Jack.  Ça vous fait gagner.  Maintenant pour le réveillant.”  Et tous reçoivent une tranche de pain et de mélasse avec un verre de gingembre adouci.

“Ben, Zabelle, t’en viens-tu, moi je parte,” dit Jean.  “L’horloge a sonné dix.”  “Nous autres aussi, Marguerite, si je peux trouver ma calotte.  La voilà, elle était tombée derrière le coffre.”  “Bonsoir tous, bonsoir.”

“Allons vous autres,” commande Pacifique, “mettez-vous à genoux pour la prière.  Réveille François couché sous le poêle.  À son âge, quatre ans passés, il est grand assez pour prier en famille avec les autres.  Avez-vous tous vos chapelets?”

“Joseph, mets-toi sur tes grands genoux.  Je t’ai vu planter des clous hier soir.  C’est honteux ne pas pouvoir se tenir réveiller pour une demi-heure pour prier.”

Et, tous tournés du côté du portrait de la Sainte Famille, le père commence, “Au Nom du Père et du Fils et du Saint Esprit.”

La prière terminée, le père annonce que le lendemain matin il faudra se lever de bonne heure.  “Il faut, dit-il, que j’aille porter une griste au moulin.  La farine baisse, et on me dit que les McNally ont commencé à virer.  En partant au petit jour, j’arriverai là le premier et je pourrai rapporter ma farine.  Ça sauvera un voyage.”

“Joseph, tu vas tenir les sacs, je vais empocher le blé que j’ai mis à sécher autour du tuyau du poêle dans le grenier de la cuisine.  Emporte le fanal et tout sera prêt pour demain matin.”  Si tôt dit si tôt fait.  “Marie, mets une de ces grosses nuasses dans le gros poêle dans l’autre bord.  Ça devrait brûler une partie de la nuit.  C’est du franc bois.  Jette un vieux capot sous la porte, ça empêchera le vent de rentrer.  As-tu monté l’horloge?  Il y a du machequoi sous le poêle pour demain matin.  À la couche, avez-vous dit votre bonsoir?”

La nuit se passe dans un sommeil paisible et profond pour cette heureuse famille.  Seul Pacifique dort inquiet sur un sofa près du gros poêle qu’il ravitaille une ou deux fois pendant la nuit pour tenir mère et bébé chauds.

“Joseph et Marie, crie le père, levez-vous, il va bétôt faire jour.  Joseph, donne une bonne fourchée de foin à Dingley, et toi, Marie, fais-mois une bollée de thé et une couple de crêpes de buck-wheat.  L’eau est gelée dure dans le bassin.  Trouve-moi un autre plat.  Je voudrais me laver pour aller parmi les étrangers.  Joseph apporte deux sacs à sel pour le san.  Il pourra amarrer un sac en deux pour le gru.  Mets une bonne brassée de bon foin dans la traîne.  N’oublie pas le licou.”

“Madeleine, emporte-moi une couverte piquée pour mettre sur mes genoux.  As-tu vu mes mitaines?  Bon là! tout est prêt.  Je n’oublie rien.”

“Coupez un bon pilot de bois devant la porte.  Noël, c’est fête demain.”

De bonne heure l’après-midi le père retourne, emportant plusieurs pochées de farine qu’il range contre le mur, sur le plancher du grenier de la cuisine.

“Papa, disait André, j’y vas à la messe de minuit.”  “Moi aussi,” disait François qui cirait ses vieilles bottines en brûlant du papier qu’il détrempe dans du lait.  “Préparez-vous, mes enfants.  Il n’y a-t-il plus du fond de pot de reste, mes bottes en auraient pourtant grandement besoin.”
“Il faudra aller vous coucher de bonne heure, et dormir jusqu’à dix heures.”  “Moi, je ne veux pas aller me coucher,” disait François.  “N’aie pas peur, je te réveillerai,” leur assurait Marie, et dans quelques minutes, une demi douzaine d’enfants de tout âge et de toute longueur dormaient étendus près du poêle, la tête reposant sur un vieux capot plié en quatre.

Soudain la porte s’ouvre, une forme étrange revêtue d’un pardessus en envers, cravate blanche autour du cou, chapeau de paille enfoncé sur les yeux, entre en chantant.  “C’est Saint Nicolas”, crient de joie nos bambins qui se réveillent en sursaut.  Et notre bon Saint, après avoir demandé plusieurs questions aux plus grands sur leur conduite et progrès à l’école, ouvre une soucie d’oreiller gonflée, et distribue à chacun une galette douce.

Après avoir promis de revenir le Noël suivant, s’ils étaient de bons petits garçons, Saint Nicolas disparaît.  Les galettes douces disparaissent aussi, mais André a mis la sienne dans sa poche.  “Quoi, tu vas sauver ta galette?” demande le père.  “Oui, répond André, je la garde pour le petit Enfant Jésus.”  Cet enfant a une vocation, se dit en lui-même le père pensif, mais… peut-être… je vas prier pour ça durant ma Communion ce soir.

“Hâtez-vous, il faut partir, vous allez à confesse ce soir,” et disant ces mots, il ouvre un vieux porte-feuille de cuir usé, et en retire plusieurs cents qu’il distribue à chacun en leur enjoignant de les mettre soigneusement dans leurs mitaines.

Nos jeunes bambins bondissent de joie, et tous habillés chaudement, s’entassent dans une traîne à bois bourrée de paille.

“Assisez-vous le dos de ce côté-ci.  Vous aurez le vent en arrière.  Attoquez-vous comme il faut.  Les chemins sont driveux.  Mettez cette couverte sur vos genoux.  Vous pourrez vous couvrir la tête si vous avez froid.”

Pacifique et Joseph, assis sur une large planche solidement attachée aux deux bouts sur les bords de la boîte, se recouvrent les genoux de plusieurs couvertures en laine d’âges et de nuances différentes.

“Joseph, tu vas toucher le cheval ce soir,” dit le père.  “Je ne vois pas très clair la nuit.  Fais attention de manquer le chemin.  La neige est profonde.  On va passer par le petit mocôque et traverser chez les Bernard.  J’entends les cloches à ton oncle Jean.  Laisse-le prendre en avant.  Il n’a pas une grosse charge lui.”

Après une demi-heure de marche, la procession de traîneaux tournent dans un bois épais.  À peine l’ouverture semble suffisamment large pour admettre cheval et traîneau, les bouts des branches se tordent et balayent les planches de la boîte-à-traîne, en émiettant plusieurs mottes de neige qui retombent sur la tête de nos bambins, et même dans leur cou.  Des cris et des rires se répercutent de traîneaux en traîneaux.  “On sort au désert,” dit le père.  “Tiens! la lune est pas mal grande.  Il fera beau à s’en revenir.  Prends garde, nous voilà sur la chaussée à Jos Jôsset.  Ils vont commencer à essayer à passer en avant!”  “Marche, Dingley, la glace est belle.”  En un instant une course de chevaux s’engendre, mais notre coursier fait pleuvoir sur leurs visages les étincelles de glace que détachent ses fers rapides.  Pas un seul ne le dépasse, et plusieurs restent en arrière. Pacifique rit dans sa barbe.
Après avoir monté la butte à la Grande-Maison, la vieille Église s’annonce avec ses deux rangées de fenêtres illuminées.  La cloche sonne!  Nous avons encore vingt minutes, se disent les paroissiens en se donnant la main et se souhaitant une heureuse Noël.

“Entrons,” dit Pacifique, et suivi de sa nombreuse famille, il marche lentement et respectueusement jusqu’à la crèche.  Tous s’agenouillent et prient avec ardeur le Petit Jésus.  Les enfants ont déposé leur cents dans la main du Divin Messie, et retournent dans leurs bancs.

Après quelques minutes de silence, l’orgue sous les doigts agiles du petit Arsène, frisonne, tremblotte et gronde, et, le jeune Aubin, le soliste de la paroisse, entonne de sa voix claire et pure, “Minuit Chrétien, C’est l’heure solennelle où l’homme Dieu descendit jusqu’à nous!”  “Noël! Noël!” chantent vingt poitrines sonores tandis que Lafleur, monté sur une estrade, bat la mesure en hâtant ou retardant les vibrations de gestes significatifs.

M. le Curé a fini de confesser.  Une armée de tout petits garçons revêtus de surplis blancs, portant chandelles allumées, défilent en cadence, puis deux acolytes suivis du prêtre, paré des plus beaux vêtements. Ils montent les degrés de l’autel.  Les paroissiens s’inclinent respectueusement et le choeur entonne avec ardeur, “Kyrie Eleison.”

Les lèvres se remuent en silence!  Flambeaux et chandelles sautillent d’allégresse, et au parfum des fleurs se mèle celui de l’encens qui brûle en faisant monter sur le tabernacle un nuage de fumée blanche odoriférante.  L’humilité et la grandeur se reflètent partout dans ce temple divin.

“Sursum Corda,” dit le prêtre, d’une voix tremblante, et les vieillards regardent leurs demeure future.

“Agnus Dei,” annonce l’orgue, et l’espérance renaît dans tous les coeurs.  Plusieurs se sont agenouillés au banquet sacré et maintenant, la tête inclinée sur la poitrine, prient sans distraction.

La messe terminée, le bon Curé monte en chaire et explique aux fidèles les beautés du mystère de cette nuit, et conclut ses exhortations en leur souhaitant “une heureuse Noël” dans le Seigneur et une “Bonne et Sainte Nouvelle Année.”

Alors les paroissiens quittent à regret les bonheurs de cette fête et retournent mieux disposés dans leurs demeures.

Après avoir dormi tard ce jour-là, la paroisse se réveille gaie.  Fils et petits-fils se rassemblent sous le vieux toit paternel où l’aïeul aux cheveux blancs préside à un banquet somptueux où les pots-en-pots, les pâtés aux lapins, râpures, taffé à la mélasse et autres mets délicieux et rares se rangent sur une table bien mise.

 
G L O S S A I R E

assurément :  d’ailleurs, même

banêque :  torteau.  De l’anglais, bannock

bollée :  une tasse

brochure :  tricot

cléan :  barrière

couverte de défeusures :  couverture faite de tissus usagés et défilés

driveux :  glissant

encapoter (s’) :  se vêtir d’un capot (manteau)

fonçure :  le fond

gimbé (ou djimbé) :  portion, tas

gober :  faire des entailles avec une hache ordinaire sur un arbre abattu, avant de l’équarrir

griste :  blé à moudre

gru :  grosse farine

herbe-boutarde :  de “herbe à outarde”, une algue marine

machequoi :  écorce de bouleau

mecôque :  savanne

modurer :  ralentir

nuasses :  buche noueuse

passer en arbalète :  passer, disparaître rapidement

reveillant :  réveillon

roué :  banc de neige

san :   son de blé

soucie d’oreiller :  taie d’oreiller

stèque :  le dernier

tchaque :  tas

virer :  moudre