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La remarquable Dauphine Arsenault

2002 par Georges Arsenault

Georges Arsenault

 

Dauphine Arsenault
Collection Faye Pound

En grandissant à Abram-Village, j’entendais souvent mentionner le nom « Abel à Dauphine ».  Le nom Dauphine m’intriguait, car il était unique.  Effectivement, plus personne dans les alentours ne portait ce prénom lequel, d’ailleurs, n’a jamais été très répandu dans la communauté acadienne de l’Île.  Je n’ai connu ni Abel ni Dauphine, mais je me souviens bien de Manuel à Abel à Dauphine qui demeurait sur le chemin du Cannontown.  J’ai appris assez jeune que ce Manuel n’était pas le fils d’Abel, mais que son père s’appelait Jos Fidèle Arsenault.  Beaucoup plus tard, je découvrirais qu’Abel n’était même pas le fils de Dauphine, ni son époux, et plus surprenant encore qu’il n’était même pas un Arsenault ou un Gallant, comme presque tout le monde du village.  Il était un Poirier!  Comment expliquer et démêler tout ça?  En vous racontant l’histoire de la remarquable Dauphine Arsenault.

Dauphine Arsenault est née à Abram-Village le 15 janvier 1831, fille de Mélème Arsenault et Bibiane Poirier.  Elle était la soeur du premier sénateur acadien de l’Île, Joseph-Octave Arsenault.  En 1834, la famille Arsenault, qui avait vécu auparavant à Miscouche et à Cascumpèque, est allée s’établir de façon permanente à Urbainville – qu’on appelait alors Le Portage – où Dauphine a grandi avec ses quatre soeurs et ses quatre frères1.

Le 19 novembre 1850, Dauphine se marie avec Prospère Arsenault, né le 15 janvier 1826 à Abram-Village, fils de François Arsenault et d’Henriette Arsenault.  Ils se sont établis dans un coin du village peu habité qui se nomme aujourd’hui le chemin John Paul.  Ils ont eu sept filles, dont Émilienne qui fut la première religieuse acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard.  Voici dans l’ordre de naissance les sept filles en question :

(1) (Anonyme) : une fille née le 5 mars 1856 et morte deux jours après.

(2) Marie Émilienne (Sr Saint-Fulbert, c.n.d.) : née le 5 septembre 1857.  Elle entre au noviciat de la Congrégation de Notre-Dame à Montréal en 1876 et fait sa profession en 1878.  Décédée au Couvent de Miscouche le 22 avril 1896 à l’âge de 38 ans.

Émilienne Arsenault (Sr Saint-Fulbert, c.n.d., 1857-1896). Collection du Musée acadien

(3) Marie Rose : née le 21 avril 1860, mariée le 25 janvier 1881 à Prospère Gallant, fils d’Amand Gallant et Madeleine Arsenault.  Elle est morte le 24 septembre 1882, âgée de 22 ans.  Elle avait donné naissance 15 jours plus tôt à un enfant mort-né2.  Prospère s’est remarié par après avec Sophie Gallant et en troisièmes noces à Madeleine Gallant.

(4) Bibiane : née le 8 mars 1863, mariée en premières noces le 13 juillet 1885 à Manuel Arsenault, fils d’André Arsenault et de Louise Gallant, et décédé à l’âge de 27 ans, le  19 novembre 1888.  En secondes noces, Bibiane épouse le 12 mai 1891 Joseph Arsenault (Jos Bibiane), fils de Fidèle Arsenault et de Philomène Arsenault.  Bibiane meurt le 3 juin 1895.  Elle n’a que 32 ans.  Joseph se remarie avec Julie-Anne LeClair, le 24 septembre 1903, mais on continue de l’appeler « Jos Bibiane » pour le distinguer d’un autre Jos Fidèle Arsenault qui demeure dans le village.

(5) Eulalie : née le 27 juillet 1865.  Elle épouse le veuf Félix (à Jos Placide) Arsenault de Saint-Chrysostome, le 13 janvier 1914.  Vers 1920, Eulalie et son mari déménagent de Saint-Chrysostome à Abram-Village pour y passer le reste de leur vie chez Abel à Dauphine Poirier.  Eulalie est morte le 14 mars 1931.

(6) Marie-Eugénie : née le 13 août 1870, elle se marie le 17 janvier 1893 avec Jean-Pierre Gallant, de Mont-Carmel, fils de Laurent Gallant et d’Anne Richard.  Ils déménagent éventuellement à Summerside.  Marie-Eugénie meurt à Summerside le 10 février 1942.

(7) Marie-Célina (Sr Saint-Fulbert, c.n.d.) : née le 23 avril 1874.  Elle entre au noviciat de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal en 1896, quelques mois seulement après le décès de sa soeur aînée.  Elle prend d’ailleurs le nom de religion de sa défunte soeur, soeur Saint-Fulbert.  Elle fait sa première profession en 1899 et ses voeux perpétuels en 1905.  De 1902 à 1951, elle enseigne les petits à Kankakee en Illinois.  Elle meurt à Montréal le 11 septembre 1961.

Sur cette photo prise vers 1896, on aperçoit Dauphine Arsenault avec trois de ses filles. Assises : Dauphine et Eulaie. Debout : Célina (à gauche) et Eugénie. Collection du Musée acadien, Fonds Anne-Marie Arsenault.

L’impitoyable mort est souvent venue frappée chez Dauphine Arsenault.  Dans l’espace de 14 ans, elle perdait trois de ses filles âgées de 22, 32 et 38 ans; un gendre, mort à 27 ans; sa mère, morte presque centenaire; et son mari, Prospère, décédé le 20 octobre 1884 à l’âge de 58 ans après une maladie de dix mois.  Dans la nécrologie de ce dernier, publiée dans Le Moniteur acadien, on écrivait « Son dévouement, surtout pour l’éducation de ses enfants, surpasse toutes ses oeuvres3 ».  Effectivement, ses six filles ont fréquenté le pensionnat du Couvent Saint-Joseph de la Congrégation de Notre-Dame, à Miscouche4.  Lors de la mort de son mari, Dauphine avait alors 53 ans.  La notice biographique de sa plus jeune fille religieuse évoque la vie dure, mais combien intense, de Dauphine après la mort de son mari :

Mme Arsenault, vaillante et courageuse, assumera à elle seule, grâce à son métier de couturière de renom, la responsabilité de l’éducation des plus jeunes encore à la maison.  Sa tendresse maternelle ne se bornait pas à ses propres enfants.  Malgré les rudes traverses qu’elle eut à subir, elle adopta et éleva onze orphelins et orphelines qu’elle fit instruire.  Quelques-uns de ceux-ci furent rendus à des parents dès que les circonstances le permirent.  Les autres, au nombre de quatre, demeurèrent avec elle jusqu’à ce qu’ils fussent établis.  L’une de ces adoptés, qui était sa petite-fille, devint religieuse chez les Soeurs de la Sainte-Famille.  Inutile d’ajouter que cette femme de charité débordante et de bon sens pratique était estimée et considérée par toutes les personnes et l’entourage.  On l’appelait à juste titre : « La mère de la colonie5».

Sept ans après le décès de son mari, un autre malheur frappe Dauphine Arsenault.  Elle perd pratiquement tous ses biens dans un incendie, mais elle réussit miraculeusement à sauver des flammes sa vieille mère aveugle, Bibiane (Poirier) Arsenault6, qu’elle soignait depuis plusieurs années.  Voici comment les journaux rapportaient ce triste événement :

Incendie à Egmont Bay

Dame Veuve Prospère Arsenault, soeur de l’hon. Jos. O. Arsenault, a eu l’infortune de passer au feu vendredi dernier.  Le gros vent qu’il faisait éparpillait les étincelles qui a mis le feu à la maison et à la grange.  On n’a eu temps de sauver qu’un moulin à coudre et une voiture.  Tout le reste a été réduit en cendres.  Mme Arsenault a eu beaucoup de peine à arracher aux flammes sa vieille mère, âgée de près de cent ans, et en opérant ce sauvetage héroïque elle s’est brûlé la figure et les mains.  Il n’y avait pas d’assurance sur les bâtisses et les pertes de Mme Arsenault sont considérables7.

Ce drame familial est aussi rapporté dans la notice biographique de soeur Saint-Fulbert :

Une autre que madame Arsenault se serait peut-être découragée en cette journée du 21 août 1891, alors qu’un incendie se déclara soudainement à sa maison.  Son premier geste fut de se porter au secours de sa mère alitée et âgée de cent ans [sic] qu’elle gardait chez elle.  À force d’adresse, elle parvient à la faire passer par une fenêtre.  Elle réussit également à sortir le lit de la malade et, l’ayant fait coucher à une certaine distance du brasier, elle retourna au lieu du sinistre afin de pouvoir sauver quelque chose, mais ce fut en vain.  Tout son avoir fut réduit en cendre sauf sa machine à coudre.  La providence lui avait épargné l’instrument de ses innombrables charités.

Bibiane Arsenault est morte deux ans plus tard, soit le 31 août 1893 à l’âge de 99 ans.

Qui sont ces onze orphelins et orphelines que Dauphine Arsenault a accueillis chez elle?  Nous n’arrivons pas à tous les identifier, mais il y en a quelques-uns dont nous sommes certains.  Il faut aussi préciser qu’ils n’étaient pas tous orphelins, comme sa nièce, Madeleine Gallant, née le 12 septembre 1851, fille d’Hyacinthe Gallant et de Marguerite Arsenault d’Urbainville, qui fut probablement la première « élève » de Dauphine.  Elle ne s’est jamais mariée et est toujours demeurée avec sa famille adoptive.  Elle est morte au mois de septembre 1920.

L’un des premiers orphelins, sinon le premier, à être « adopté » par Dauphine fut Abel Poirier (1877-1943), petit-fils de sa soeur Barbe qui était mariée avec l’homme d’affaires de Miscouche, Joseph B. Poirier.  Né le 3 juin 1877, Abel était le fils d’Avit Poirier et de Belsamée Gaudet.  Le septième enfant de la famille, il n’avait que cinq mois lorsque sa mère est décédée8.  Il a peu connu son père qui est déménagé à Tignish après qu’il soit devenu veuf.  Bien qu’il ait conservé son nom de famille, Abel était connu dans la paroisse comme Abel à Dauphine.  Il s’est marié à deux reprises, d’abord à Madeleine Gallant, le 30 septembre 1902, duquel mariage il n’y a pas eu d’enfant.  En secondes noces, le 14 mai 1912, il épousait Emma Poirier avec qui il a eu trois filles : Marguerite, Anne-Marie et Yvonne.

C’est probablement en 1882, après la mort de sa fille Marie-Rose, que Dauphine a amené chez elle sa petite-fille Albina Gallant (1881-1964) qui n’avait qu’un an.  C’est elle qui est entrée chez les Petites Soeurs de la Sainte-Famille sous le nom de Sr Saint-Jacques.

Après la mort de sa fille Bibiane, en 1895, Dauphine aurait pris en main ses trois enfants dont Jean-Prospère (1888-1913), de son premier mariage avec Emmanuel Arsenault, et Emmanuel (1892-1981) et Cyrus (1839)9, de son second mariage à Joseph (Jos Bibiane) Arsenault.

Un autre enfant qui a vécu un certain temps chez Dauphine, sans être orphelin, est son petit-fils, Edward Gallant (1902-1992), fils de sa fille Eugénie10.  Il est décédé à Milford, au Connecticut.

Dauphine a accueilli un dernier orphelin chez elle alors qu’elle avait 75 ans!  Il s’agit d’Emmanuel Arsenault (1906-1980), fils de Joseph F. Arsenault et de Marie-Rose Poirier d’Abram-Village.  Les grands-parents paternels de l’enfant étaient Fidèle Arsenault, frère du marie de Dauphine, et Julie Arsenault, soeur de Dauphine.  Selon la tradition familiale, c’est Dauphine qui aurait insisté auprès du père pour qu’il lui confie le bébé qui n’avait que trois jours lors du décès de sa mère.  Et Emmanuel n’avait que quatre ans lorsque sa grand-tante Dauphine est morte.  Il n’est cependant pas retourné dans sa famille naturelle car la fille célibataire de Dauphine, Eulalie, et Abel Poirier, le premier « fils adoptif » de Dauphine décidaient de s’en occuper.  Voilà donc pourquoi il a toujours été connu dans le village de Manuel à Abel et non Manuel à Jos Fidèle!

Célina Arsenault (Sr Saint-Fulbert, c.n.d., 1874-1961) et son neveu, Emmanuel Arsenault (1892-1981), fils de Bibienne et Joseph Arsenault. Il demeurait à Schylerville dans l’État de New York. Collection Sr Marie L. Arsenault.

Le foyer de Dauphine constituait certainement une maisonnée singulière, surtout en 1890 lorsqu’elle comprenait trois veuves!  Il y avait Dauphine, sa vieille mère Bibiane et sa fille Bibiane.  Cette dernière avait un enfant de deux ans, Jean-Prospère.  Trois autres filles de Dauphine demeuraient encore à la maison, soit Eulalie, Eugénie et Célina.  De plus, on y retrouvait deux enfants adoptés, à savoir Madeleine Gallant, qui avait 39 ans, et Abel Poirier âgé de 13 ans11.

La valeureuse Dauphine Arsenault a quitté ce monde le 10 février 1911 à l’âge de 80.  Le Summerside Journal publiait quelques jours plus tard une courte nécrologie, mais qui évoque très bien la trempe de cette remarquable Acadienne :

A highly estimable old lady passed away at Egmont Bay on Saturday morning last when Mrs. Dauphine Arsenault,widow of Prospere Arsenault and sister of the Senator Arsenault, was called to her reward.  Mrs. Arsenault celebrated her eightieth birthday a few days before her death, and received many congratulations and good wishes.  She was widely known for her unostentatious charity and great kindness to the poor and the fatherless.  The funeral took place on Monday morning, a great many people attending the service in St. James church and at the grave12.

Aujourd’hui, on trouve des descendants de Dauphine Arsenault un peu partout au Canada et aux États-Unis.  Ceux qui vivent à l’Île-du-Prince-Édouard sont presque tous les descendants de Clarisse et Joseph Barriault de la paroisse de Baie-Egmont, Clarisse étant la fille de Jean-Prospère à Bibianne à Dauphine.

Cette courte biographie est consacrée à une Acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard qui a vécu principalement au 19e siècle.  Il n’y a aucun doute que Dauphine Arsenault a été une femme exceptionnelle, mais sa vie donne quand même un aperçu important de la structure familiale et de la condition féminine d’autrefois.  L’accueil qu’elle a réservé à ses petits-enfants, à sa nièce et à quelques petits-neveux démontre la responsabilité capitale du réseau familial en ce qui concerne le placement d’orphelins et autres enfants de la communauté.  Le nombre d’orphelins que Dauphine Arsenault a élevé reflète aussi les risques de l’accouchement à domicile.  En effet, il n’était pas rare, à cette époque, qu’une femme meure à la suite des complications qui se développaient lors de l’accouchement, laissant ainsi un nouveau-né et souvent plusieurs autres enfants.  Le taux de mortalité assez élevé dans la famille de Dauphine nous rappelle aussi que l’espérance de vie au cours du 19e siècle était loin d’être celui que nous connaissons aujourd’hui.  Sa mère, morte presque centenaire, était sans doute une exception à la règle générale.

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1 « Une branche de la famille Arsenault », document manuscrit de Placide Gaudet daté le 12 mars 1918.  Archives provinciales de l’Î.-P.-É., Fonds J. Henri Blanchard 2330 – B12. Une descendante du plus jeune frère de Dauphine habite toujours la terre familiale, soit Aldona à Sylvère à Jean-Prospère à Prospère à Mélème.

Le Moniteur acadien, 5 octobre 1882, p. 3.  Elle avait fréquenté le Couvent de Miscouche.

Le Moniteur acadien, 6 novembre 1884, p. 3.

4 « À la mémoire de notre chère Soeur Saint-Fulbert, Marie-Célina Arsenault, décédée le 11 septembre 1961 », Congrégation Notre-Dame.  Ces notices biographiques imprimées après le décès des religieuses sont basées en partie sur des notes autobiographiques que les religieuses écrivent en entrant au couvent.

5 « À la mémoire de notre chère Soeur Saint-Fulbert…», op. cit.

L’Illustration du Moniteur acadien (1892), publiait une gravure de Bibiane Arsenault, la seule femme à paraître d’ailleurs dans ce livret du 25e anniversaire du journal publié à Shédiac.  On écrivait à son sujet : « Elle est aveugle depuis 10 ans, mais sa mémoire est toujours bonne, surtout quant aux événements de l’ancien temps.  Elle reconnaît encore ses parents et amis par le son de leur voix. »

L’Évangéline, 10 septembre 1891.  Repris du Moniteur acadien.

8 Avis Poirier se remarie avec Agnès Arsenault en 1880 puis avec Marie Buote en 1885.  Après la mort de sa première femme, il déménage à Tignish où il se lance dans les affaires avec son père avant d’ouvrir son propre magasin à Saint-Louis où il est décédé en 1895.

9 Né le 16 décembre 1893 selon le recensement fédéral de 1901.  Cyrus a émigré aux États-Unis lorsqu’il était jeune et n’a jamais donné signe de vie.

10 Information obtenue d’Anne-Marie Arsenault d’Abram-Village, fille d’Abel à Dauphine.  Henry Edward Gallant est né à Summerside le 27 janvier 1902 et il est décédé le 26 septembre 1992.

11 Recensement de la paroisse Saint-Philippe-et-Saint-Jacques, archives du diocèse de Charlottetown.  Ce recensement est disponible au Musée acadien et aux Archives provinciales.

12 The Summerside Journal, le 15 février 1911, p. 5.

 

 

 

 

De Summerside à Tignish en 1884

1984 par Contribution anonyme

 

L’article ci-dessous a été publié en deux tranches dans Le Moniteur Acadien (Shédiac) à l’automne 1884, soit les 20 et 27 novembre.  Bien que l’article soit pas signé, nous savons que l’auteur n’est nul autre que Pascal Poirier (1854-1933), de Shédiac.  Rappelons-nous que ce dernier était, à l’époque, un des plus grands chefs et animateurs acadiens.  En 1885, à l’âge de 33 ans, il devenait le premier sénateur acadien.

Pascal Poirier, avec Pierre-Amand Landry, avait été le principal organisateur de la Convention nationale des Acadiens, tenue à Miscouche en 1884.  Quelques mois après le grand rassemblement, Poirier revenait à l’Île visiter les communautés acadiennes du comté de Prince, probablement dans le but d’encourager les gens à donner suite aux recommandations de la Convention, mais avant tout pour se réconcilier – au nom du comité organisateur – avec les Acadiens de Tignish qui ne s’étaient pas présentés à Miscouche.  Ils avaient boudé le grand rassemblement, à l’instigation de l’honorable Stanislas Perry, parce qu’ils auraient bien voulu que le Congrès ait eu lieu chez eux.

Cent ans plus tard, on lira avec un grand intérêt la description du voyage de Pascal Poirier à l’Île-du-Prince-Édouard.  Il nous brosse effectivement un tableau vivant des paroisses acadiennes, s’attardant parfois à des détails tout à fait colorés.  Comme on le constatera, Poirier maniait très bien la plume.  Il est d’ailleurs considéré comme l’un des meilleurs écrivains, sinon le meilleur, que l’Acadie ait connu.  Quelques notes biographiques sur Poirier ont été publiées dans le dernier numéro de La Petite Souvenance, pages 28 et 29.

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Le voyageur qui part de Shédiac par un beau soleil de novembre, et qui arrive à Summerside sous une pluie battante, au milieu de ténèbres profondes, trouve la transition bien désagréable et n’a guère envie de se louer de son sort quand, au sortir du bateau-à-vapeur, il lui faut franchir, dans la vase jusqu’au mollet, son bagage sur l’épaule, toute la distance d’un quai considérablement long déjà en temps clair, mais qui paraît interminable dans l’obscurité.

L’Île-du-Prince-Édouard est appelée à juste titre, la Perle de l’Océan.  Elle n’a qu’une tache, Summerside.  Au lieu de disparaître, cette tache s’accentue.  Cette ville m’a paru plus sale qu’il y a quatre ans, alors que j’eus, comme aujourd’hui, l’avantage de visiter une grande partie de l’Île.  Les maisons sont vieilles, les trottoirs indécents, et de loin en loin, un lampion solitaire éclaire la nuit les passants et conduit les étrangers.  Ses rues sont larges, cependant, et seraient belles si elles étaient mieux entretenues et bordées moins rarement de grands édifices.  Summerside, malgré la vase qui la couvre, est une ville riche et renferme des millionnaires.  Si elle paraît endormie ce n’est pas faute d’argent; ses habitants veulent peut-être en faire une relique du temps passé.

De Summerside en allant à l’ouest, le premier endroit qu’on rencontre est Miscouche, qui restera célèbre comme ayant été le siège de la première convention acadienne tenue sur l’Île.  Ses maisons blanches, ses bâtiments également blanchis et bien entretenus, son terrain élevé et sec, en font un village coquet et propre fort plaisant à l’oeil.

 
Aux États-Unis il y a le roi des chemins de fer, le roi du lard, le roi des mines etc.  À Miscouche on a le Roi des Huîtres.  Ce titre sied aussi bien à M. Gilbert Desroches que les titres ci-dessus à Vanderbilt ou aux autres princes du commerce américain.  La quantité d’huîtres exportées chaque année de cette localité sur les marchés de Québec, Montréal est énorme et M. Desroches en est le principal commerçant.  Les quarts vides seuls lui coûtent, cet automne, plus de $400.  MM. Honoré V. Desroches et Jean S. Gaudet, marchands, exportent aussi une grande quantité.  Le prix des huîtres est ferme cet automne, et les pêcheurs font de $4 à $5 par jour chacun.  Malheureusement, le temps n’est pas favorable et ils sont obligés de chômer souvent.

La paroisse française voisine de Miscouche est Mont-Carmel où l’on se rend en voiture en traversant un grand marécage.  Presque toute la paroisse se trouve sur un terrain bas, que les pluies d’automne détrempent à une grande profondeur et qui rendent les communications difficiles.  Les habitants, heureusement, sont énergiques et font leur possible pour rendre les chemins passables.  M. l’abbé N. C. A. Boudreault, curé de Miscouche, dessert également cette paroisse et n’épargne rien pour rendre le culte divin plus imposant.  Cet été on a donné à l’église et à ses dépendances une apparence toute neuve, et M. Landry, artiste de renom, achève d’en décorer l’intérieur de peintures magnifiques.  Les lecteurs du Moniteur auront bientôt l’avantage d’en lire une belle description due à l’une des meilleures plumes françaises de l’Île, M. Elisée Gallant.

Une distance de cinq à six milles sépare Mont-Carmel de la Roche, ainsi nommée parce que, du large en venant de Shédiac, on aperçoit une grosse pierre qui est comme le chapeau de la localité.  Cette roche énorme, plus grande qu’aucun bâtiment, servait, dit la légende, de rendez-vous aux sorciers et aux lutins du temps jadis, qui y tenaient leur sabbat.

Egmont Bay (ou la Roche) est une grande paroisse dont le rivage est parsemé de factories de homard.  La pêche de ce crustacé a été moyenne, cet été, et l’extension de temps accordé par le gouvernement a été publiée trop tard pour être bien profitable.  Ici il n’y a pas de magasin près de l’église.  Le commerce se fait aux stations du chemin de fer, qui passe loin en arrière de la paroisse.  À Wellington on trouve le magasin de l’hon. Jos. O. Arsenault et l’établissement de M. John Barlow.  Dans la même bâtisse, M. Barlow a réuni un moulin à planches et à bardeaux, un moulin à farine et un moulin à carder et à fouler.  Ce dernier département manufacture une grande quantité d’étoffe qu’on envoie de Shédiac et des environs, et jouit d’une bonne réputation pour la beauté et la bonne qualité de l’ouvrage qu’on y fait.

Le magasin de M. Arsenault a plus que doublé en longueur dans les quatre dernières années, et est un immense entrepôt où sont entassées marchandises sèches, groceries, merceries, et toutes sortes d’articles de commerce.

Il se fait, à cette maison, plus d’affaires, dit-on, que dans le plus gros magasin de Summerside.  Tous les produits agricoles de la paroisse, pour ainsi dire, sont apportés à ce magasin, d’où on les exporte à l’étranger.  M. Arsenault a aussi un autre magasin à la Roche même, dirigé par M. Sylvain E. Gallant; mais bien que ce soit l’ancienne place d’affaires, il a vu ses beaux jours et n’existe plus que pour les besoins immédiats de la localité.

La station Richemond est le débouché de la partie nord d’Egmont Bay.  M. Etienne Gallant, citoyen entreprenant, y a transporté un magasin et ne tardera pas à y ouvrir un gros commerce.

Egmont Bay est relativement une paroisse encore jeune.  M. Cyrille Gallant, vieillard encore vert et aimable causeur, raconte qu’il est l’un des trois survivants des cinq premières familles qui vinrent s’y fixer.  Elles vinrent de Summerside en bateau, et débarquèrent à la Roche où nulle habitation n’avait encore été élevée.  C’était vers 1820.  Les enfants grandirent, d’autres familles virent se joindre aux premières, et aujourd’hui c’est l’une des principales paroisses de la province.  L’église est vaste et belle, et il ne manque qu’un orgue pour en faire un temple de premier rang.  On y compte plusieurs écoles, dont la principale est sous la direction de M. Henry Cunningham, jeune homme de talent, qui parle et enseigne bien le français.  La salle Saint-Pierre est une grande bâtisse qui sert de lieu de réunion aux paroissiens, et où se trouve une bibliothèque à la disposition des familles, moyennant cinq centins par année.

Entre la Roche et Tignish, le seul établissement français d’importance est Cascampèque, dont les huîtres sont bien connues.  C’est un endroit qui ne fait que de se réveiller sous l’influence du chemin de fer, qui passe à trois milles de l’église.  Deux cantons nouveaux viennent de s’ouvrir à la culture et promettent de devenir des établissements prospères – Piusville et Mill River.

Nous passons Alberton, ville sans importance, pour arriver à Tignish, ou au Toguish dans le langage des anciens.  Tignish est à l’Île Saint-Jean ce que Memramcook est pour Westmorland, Bouctouche ou Saint-Louis pour Kent, et Caraquet pour Gloucester.  Avec cette différence, que c’est encore plus grand.  Il y a là de quoi tailler trois ou quatre paroisses.  Déjà on en a détaché une partie qui forme maintenant la cure de Kildare, dont M. l’abbé A.J. Trudelle est le premier titulaire.  Tous les monuments religieux sont vastes à Tignish, église, couvent et presbytère; l’école et la gare sont également de grandes bâtisses, les magasins sont nombreux et bien achalandés, et c’est la seule localité française de l’Île où l’on trouve des hôtelleries à la main; celle de M. le capt. France Gallant – résidence la mieux montée de l’endroit et dont la pareille ne se trouve peut-être nulle part ailleurs – est moins un hôtel qu’une grande maison hospitalière.  L’église est un immense édifice en brique, que le manque de jubé et les hautes colonnades minces font paraître encore plus grand.  Dans le fond, néanmoins s’élève l’élégante galerie des chantres où est majestueusement assis un orgue de première grandeur, l’un des plus beaux et des plus puissants du pays; il a coûté $2,500.  Le jour de la Toussaint, on y a chanté la plus belle messe qu’ont ait jamais entendue dans cette paroisse.

La pêche n’a pas été bonne, cet été, sur l’Île; en quelques endroits elle a été nulle.  Certains pêcheurs, après avoir dépensé quatre piastres en préparatifs, n’ont pu en gagner que deux dans tout leur été de pêche.  Bien rares sont ceux qui ont réussi à prendre assez de poisson pour leur permettre de toucher la prime du gouvernement.  C’est pourtant quand la pêche est mauvaise et que leur travail et leurs fatigues ne rapportent rien que ces braves pêcheurs ont plus besoin d’argent.  Ne serait-il pas équitable d’accorder la prime à tous ceux qui ont passé trois long mois à la pêche, exposés au vent et à la tempête, quand bien même leurs labeurs n’ont pas été couronnés de succès?  Ce n’est pas leur faute si le poisson ne donne pas, et n’est-ce pas alors que l’hiver s’annonce plus triste, plus redoutable!  Le député qui fera partager au gouvernement cette manière de voir, se sera assuré la reconnaissance de tous les pêcheurs.

La récolte a également été mauvaise.  Assez de blé, mais pas de foin, pas d’avoine, ni de patates.  Les cultivateurs devront puiser dans leurs tirelires pour rencontrer les dépenses courantes.  Heureusement que là, sur l’Île, il n’y a pas de taxe à payer.  Quel que extraordinaire que cela paraisse, le gouvernement de l’Île-du-Prince-Édouard gère les affaires publiques, construit et entretient les ponts et les chemins, donne $100,000 par an pour fins d’éducation, etc., sans demander ni tirer un sou de la population.  C’est une administration conservatrice qui fait tout cela!  Aussi les libéraux ne lui portent guère rancune et ne se donnent-ils ce nom que pour la forme, histoire de ne pas se rouiller.  Le gouvernement Sullivan, dont l’hon. J.O. Arsenault fait partie, est bien disposé envers les Acadiens et l’année prochaine, nous dit-on, on aura un professeur à l’École normale.  C’est l’exemple du Nouveau-Brunswick qui porte ses fruits, et l’influence de la députation acadienne qui se fait sentir.  Mais si l’on voulait m’en croire, on aurait d’abord un inspecteur français.  Cela coûte un peu plus cher, mais cela est beaucoup plus efficace, et si le titulaire est à la hauteur de sa position, les écoles ne peuvent faire autrement que d’en subir la bénigne influence.  Ce serait le moyen le plus prompt et le plus sûr de faire fleurir l’éducation française sur l’Île.

Il n’y a pas de trottoirs dans les villages de l’Île.  Dans les villes, on en trouve que sur un côté de la rue, je ne parle pas de l’artère principale.  Aussi, tout le monde est bien chaussé; je n’ai pas vu une seule personne même la plus pauvre, avec des mauvais souliers aux pieds.  Qu’il fasse beau, ou que les chemins soient des torrents de boue, chacun trottine à ses affaires comme si le sol était couvert de solides madriers.  Parlant de chaussures, il est digne de mention que celles sortant de la manufacture Harper & Webster, de Shédiac, jouissent de la meilleure réputation dans l’Île à cause de leur durabilité et leur fini.  Il fait plaisir d’entendre dire que les employés de MM. Harper & Webster sont d’habiles ouvriers.

En proportion de son étendue, l’Île-du-Prince-Édouard est la partie du Canada qui produit le plus de chevaux, et de bons.  Quelques-uns sont renommés pour leur vitesse, d’autres pour leur grosseur, et tous sont très recherchés par les acheteurs de chevaux qui viennent jusque des parties les plus reculées du pays et de la République voisine.  On achète les plus pesants – 1400 à 1700 livres la plupart – pour le halage des billots; et les plus légers, rapides à la course, font les délices des amateurs de sport américains et canadiens.  À ceux qui ont besoin d’un cheval jeune, rapide, vigoureux et sain, je leur conseille d’aller voir M. Narcisse Gallant, d’Egmont Bay, qui a dans son écurie l’une des meilleures bête de l’endroit.

Le mot “convention” dont on a appris la vraie signification dans la grande réunion acadienne de Miscouche, fait battre d’orgueil et d’espoir le coeur de tout Acadien insulaire.  Dans toutes les localités françaises où je suis passé, on en parle avec amour et vénération.  L’on s’est réchauffé aux rayons de patriotisme qui ont brillé avec tant d’éclat sur les délibérations du concile acadien, et, à l’ombre du drapeau emblématique que l’on a arboré, on marche avec plus de confiance vers l’avenir; l’on se rappelle avec émotion les mâles accents entraînants et encourageants des orateurs éminents qui ont électrisé la vaste assemblée, et qui ont été toute une révélation pour la plupart des assistants.  Une paroisse seule s’est abstenue de prendre part à la fête générale et est restée chez elle pour chômer le jour de la partie.  Ce n’est point la mauvaise volonté, mais un malentendu regrettable qui fut la cause de cette abstention.  L’hon. S.F. Perry, qui m’en parlait, déplore plus que tout autre ce qui est arrivé.  Tignish est aussi français que la plus française des paroisses acadiennes.  “Il est français jusque dans les yeux, me disait avec orgueil M. Mélême Gaudet, noble vieillard de 80 ans; et à la prochaine convention, eût-elle lieu dans le fond de la Nouvelle-Écosse, Tignish sera là.”

Je regrette de n’avoir pu me rendre jusqu’à Rustico, qui est la perle de l’île, comme l’île est la perle de l’océan.  Rustico est la paroisse française la plus riche de l’île et peut-être des trois provinces.  Cette année même, qui a été si pauvre ailleurs, on a eu là une belle récolte.

Je crains d’avoir calomnié Summerside au commencement de cet article.  En repassant, elle m’a paru presque propre et jolie:  il est vrai qu’elle prenait depuis quelques jours un bain de soleil réparateur.  Il est certain qu’on ne pouvait, comme à Ottawa ces jours derniers, y faire flotter un petit navire sur la boue de sa principale rue.