Résultats: ‘Charlottetown’

L’éducation en français – Un nouveau millénaire – un nouvel essor

2002 par Tilmon Gallant

Tilmon Gallant

 

Depuis la disparition des quelque deux cent petits districts scolaires locaux et l’arrivée des cinq unités scolaires régionales en 1972, la communauté francophone et acadienne de l’Île déplorait le fait que cet événement était responsable, plus que d’autre chose, de la fermeture des écoles acadiennes dans la province (autre que l’école Évangéline).  Les régions de Prince-Ouest, Summerside et Rustico ont été englobées par les nouveaux districts régionaux anglophones qui ont été établis sur ces territoires et conséquemment, les Acadiens et francophones vivant dans ces régions ont perdu le contrôle de leurs petites écoles.

Pendant les prochains vingt ans, l’éducation en français fut limitée au programme offert au Centre d’éducation Évangéline avec une tentative de programmation offerte au premier cycle de l’élémentaire à Summerside, tentative qui a eu lieu au moment de la fermeture de la base militaire et des classes installées dans le sous-sol d’une église à Charlottetown.  Ce fut le début de l’école François-Buote.

Quelques faits saillants ont marqué le tournant des décisions qui ont, depuis ces dernières années, permis un regain de vie scolaire dans plusieurs régions de la province.

L’arrivée du ministère fédéral des Anciens combattants à Charlottetown pendant les années 1980 a influencé en grande mesure l’établissement du Carrefour de l’Isle Saint-Jean et l’école François-Buote qui a ouvert ses portes en 1991, offrant ainsi un enseignement aux niveaux élémentaire et secondaire en français dans la région de Charlottetown et des environs.

En 1990, la commission scolaire régionale Évangéline (Unité scolaire no 5) a relevé le défi d’élargir son mandat et son territoire en devenant une commission scolaire provinciale avec représentation de toutes les régions de la province.  Le leadership exercé par cet organisme mérite d’être noté puisqu’elle a travaillé d’arrache-pied afin de gagner la confiance d’un grand nombre d’ayants droit à l’éducation en français.  Elle récolte aujourd’hui les fruits de son travail en ouvrant les portes d’une nouvelle école à Summerside en plus de celles de Prince-Ouest et Rustico.

Suite au rapatriement de la Constitution canadienne et de l’adoption de la Charte canadienne des droits et libertés, la province a amendé la loi scolaire afin qu’elle respecte et reflète les clauses de l’article 23 de la Charte donnant ainsi droit aux citoyens ayant le droit de recevoir leur éducation en français là où le nombre le justifie et ce, financé par les fonds publics.  Appuyé par la Charte et la loi scolaire, un groupe de parents de la région de Summerside, après plusieurs refus de la commission scolaire de l’Unité no 2 (Summerside et ses environs) et du ministère de l’Éducation, a mené une lutte jusqu’à la Cour suprême du Canada afin de finalement recevoir une décision favorable en janvier 2000, permettant ainsi aux Acadiens et francophones de la région de Summerside de recevoir l’éducation en français dans leur région.

La province entérine la décision de la Cour suprême et a immédiatement mis en marche le processus de planification menant à la construction de cette nouvelle école qui ouvre ses portes au début du mois de février 2002.

La Commission scolaire de langue française en collaboration avec le ministère de l’Éducation a, du même coup, ouvert des écoles à Prince-Ouest et à Rustico avec l’appui financier du ministère de l’Éducation et du ministère fédéral du Patrimoine canadien.

Ce nouvel élan en éducation en français est dû à un ensemble de facteurs qui comprend les éléments mentionnés ci-dessus ainsi qu’un éveil dans la communauté acadienne et francophone créé par les nombreux organismes locaux, régionaux et provinciaux qui n’ont jamais abandonné l’espoir qu’un jour on aurait accès à des écoles françaises partout où il y a une demande justifiée dans la province.

Les prochains défis à relever surtout en situation minoritaire telle la nôtre seront de pouvoir offrir une programmation et un enseignement de qualité équivalente à celle offerte en anglais dans les écoles voisines et de promouvoir continuellement les avantages d’une formation en français auprès des ayants droit.  Ceux-ci devront fournir une clientèle étudiante suffisante afin d’assurer que les portes qui viennent d’ouvrir sur un réseau d’écoles françaises dans les régions acadiennes restent ouvertes pour les générations à venir.

Ces deux défis sont étroitement liés l’un à l’autre, mais l’infrastructure tant regrettée et absente par les années passées est maintenant en place afin de permettre que les progrès de ces quelques dernières années continuent et augmentent d’année en année.

Plan architectural du nouveau centre scolaire-communautaire de Summerside.

L’Oeuvre de J.-Henri Blanchard

1986 par Cécile Gallant

Cécile Gallant

 

Le présent article est le texte d’une conférence présentée à Moncton le 26 octobre 1985 lors du colloque qui soulignait le 25e anniversaire de la Société Historique Acadienne de Moncton.

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La Société Historique acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard a entrepris depuis quelques années une recherche sur la vie et l’oeuvre de J.-Henri Blanchard en vue d’une publication. Né à Rustico, le 16 juin 1881, l’année de la première Convention Nationale des Acadiens, et décédé en 1968, J.-Henri Blanchard est l’un de nos plus grands patriotes acadiens.  Professeur, historien et animateur des plus dynamiques pendant plus d’un demi-siècle, Blanchard a contribué de façon significative à la survivance acadienne dans l’Île.  La Société désire, par le biais d’une biographie du genre populaire, faire connaître au grand public l’importance historique de cette contribution.  Cette biographie se vent aussi scientifique que possible tout en était écrit dans un style à portée de tous.

Des projets de recherche subventionnés par le Secrétariat d’État ont permis de recueillir une vaste documentation ayant trait aux multiples aspects de la vie et de l’oeuvre de Blanchard.  L’histoire orale a été l’approche privilégiée dans un premier projet.  Une cinquantaine d’entrevues ont ainsi été réalisées avec des gens qui ont bien connu Blanchard.  Dans un deuxième projet, une bibliographie de ses écrits (ouvrages, articles de revues et de journaux, discours, correspondances) a été établie.  Tous les extraits de ses discours tels que rapportés dans les procès-verbaux de diverses associations acadiennes dans lesquelles il a oeuvré ont aussi été relevés.

Nous connaissions peu de détails de l’enfance et de la jeunesse de J.-Henri Blanchard.  Nous avons alors tenté de cerner ce qui aurait pu marqué cette période de sa vie.  Fils de Jérémie Blanchard et de Domithilde Gallant, Henri est né à Rustico en 1881.  L’année suivante, ses grands-parents paternels, ses parents et lui-même, âgé d’onze mois, quittent Rustico où le surpeuplement et le manque de terres avaient entraîné depuis les années 1860 une émigration importante de familles acadiennes de cet endroit.  La famille Blanchard déménage à Duvar dans la paroisse de Bloomfield où elle achète une ferme de 100 acres.  Les Acadiens constituent la majorité de la paroisse de Bloomfield, mais l’élément anglophone est très fort dans la région de sorte que l’anglicisation des Acadiens est déjà une réalité dans les années 1880.  Toutefois, Jérémie et Domithilde réussissent à transmettre à leurs enfants leur attachement à la langue française.

La maisonnée Blanchard comprend les grands-parents, les parents et onze enfants dont Henri est l’aîné.  La plupart des membres de la famille participent aux travaux de la ferme.  Et pour suppléer au revenu familial, le père et le grand-père, bons charpentiers, s’adonnent parfois à ce métier.

En 1890, alors qu’Henri avait neuf ans, son père se présente candidat aux élections provinciales.  Il est défait. Il réussit cependant à se faire élire membre de l’Assemblée législative de l’Île aux élections de 1893.  Comme politicien, Jérémie Blanchard était très bon orateur.  Ses discours politiques ont été qualifiés de “fantastiques”.  C’était un homme qui n’avait pas été au collège mais qui s’était instruit par la lecture.  Henri a sans doute été influencé dans son enfance par les discussions politiques qu’il entendait chez-lui, et il a probablement appris certaines techniques de l’art oratoire en observant son père.

Ses grands-parents ont aussi joué un rôle important dans sa formation.  Virginie Blanchard, née Doucet, la grand-mère, semble avoir eu une influence particulière sur son petit-fils.  Malgré son peu d’éducation formelle, Mémé Blanchard possédait tout un bagage d’histoires qu’elle aimait raconter le soir à ses petits-enfants, surtout à Henri.  Elle connaissait des histoires de la Bible, des histoires à propos de Napoléon, enfin, semble-t-il, des histoires de toutes sortes.  Elle encouragea Henri, dès son jeune âge, d’étudier et puis de lire tous les livres qu’il pourrait.  De sa grand-mère, il a hérité ainsi ce goût qu’elle avait pour l’histoire, la lecture et pour s’instruire, ce goût qu’il ne cessera de cultiver tout au long de sa vie.

Une relation étroite existait également entre Henri et son grand-père Sylvestre Blanchard, un habile charpentier et charron.  Plus tard, Henri se plaisait de raconter une expérience qui l’avait beaucoup touché.  Une journée, son grand-père fabriquait méticuleusement les roues d’un wagon, un service qu’il rendait à un certain individu qui ne payait pas toujours ses comptes.  Il aurait dit à Henri:  “Je fais ce wagon ici pour un monsieur.  Je ne me ferai jamais payer pour ceci.”  “Ah, mais, lui dit Henri, pourquoi alors êtes-vous si minutieux?”  Son grand-père lui a répondu:  “S’il ne veut pas me payer, ça c’est ses affaires.  Moi, j’ai à faire un wagon et puis je le fais le mieux possible.”

Henri Blanchard a commencé son éducation dans la petite école de Duvar.  À l’âge de douze ans, il se rendait étudier à l’école secondaire de Tignish où il eut Gilbert Buote comme professeur de 1893 à 1894.  C’était l’année de la fondation de L’Impartial, le premier journal de langue française publié dans l’Île.  Gilbert Buote en était le propriétaire et le rédacteur.  C’était un homme qui avait aussi une grande passion pour l’histoire et la généalogie.  Quoique peu méthodique, Buote était, comme l’écrira plus tard Blanchard, “un splendide écrudit,” “un homme très renseigné qui souvent parlait au-dessus de la tête des élèves.”  Cet éminent maître a été pour Blanchard une autre source d’inspiration.  Ses études primaires terminées, le jeune Henri devint élève au Collège Prince de Galles de Charlottetown, où il obtint son brevet d’instituteur à l’âge de 19 ans.  Il enseigna par la suite pendant neuf ans dans les écoles acadiennes de l’Île.

Outre son éducation formelle, Blanchard s’est instruit par la lecture.  Jeune adolescent, il préférait de beaucoup la lecture aux travaux de la ferme.  Il lisait à chaque occasion qu’il avait.  Et, plus tard, pendant les longues veillées d’hiver lorsqu’il était professeur de campagne, il lisait souvent jusqu’à une heure avancée de la nuit.  C’est le cas de son séjour à l’école de Saint-Chrysostome à partir de 1903.  Âgé de 22 ans, il pensionnait chez un dénommé Jos Pacifique Gallant.  Ce dernier possédait une assez bonne bibliothèque héritée, semble-t-il, d’un curé de la paroisse.  La famille Gallant servait Henri comme s’il était un grand visiteur, et elle faisait tout dans son possible pour qu’il soit confortable.  Installé dans une grande chambre au deuxième étage avec un poêle à bois, Henri passait ses soirées à lire.  À tous les soirs après le souper, Jos Pacifique montait avec une brassée de bois pour le poêle.  “J’ai passé ici,” Blanchard a-t-il dit plus tard, “les deux plus belles années de ma vie.”  Il aimait particulièrement lire des romans historiques qui lui donnaient le sens de l’histoire.  La poésie était une autre de ses lectures favorites.

À part ses lectures, il étudiait une grammaire française que Jean-O. Arsenault, son confrère à l’école de Saint-Chrysostome, lui avait passée.  Jusque-là, Blanchard comme de nombreux Acadiens de l’Île, n’avait pas eu l’opportunité de suivre aucun véritable cours de français.  Grâce à Jean-O. Arsenault et à sa grammaire française, Henri approfondit alors pour la première fois la langue française.  Dans le cadre de ses fameux concours de français qu’il organisera à partir de 1930 dans les écoles acadiennes de l’Île, Blanchard visera à partager avec ses compatriotes l’importance de l’apprentissage de la grammaire française.

Après neuf années d’enseignement dans les petites écoles de campagne, il redevint élève et obtint son baccalauréat-ès-arts de l’Université St-Dunstan en 1911.  Il poursuivit plus tard des études de perfectionnement professionnel pendant ses vacances d’été à Mount Allison, au Collège d’Agriculture de Guelph et jusqu’à la Sorbonne à Paris.  Dès 1910, et jusqu’à sa retraite en 1948, l’on retrouve Blanchard comme professeur de français au Collège Prince de Galles.  Cinquante années de sa vie ont donc été consacrées à l’enseignement dont trente-huit au Collège Prince de Galles.

En 1912, Henri épousait Ursule Gallant, une institutrice de Duvar.  Installés au 114 rue Upper Prince, à Charlottetown, les Blanchard élèveront une famille de huit enfants.  Ursule assumait autant que possible la responsabilité de la maison et des enfants afin de permettre à son mari l’opportunité de s’impliquer dans la communauté acadienne.  Dans la dédicace de son dernier livre, Henri a rendu un hommage à son épouse pour tout l’appui qu’elle lui avait donné dans la réalisation de ses oeuvres.

Blanchard s’est d’abord grandement impliqué dans l’Association des Instituteurs et Institutrices Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard.  Membre de l’Association à partir de l’âge de 18 ans, il se distingua très tôt aux Congrès annuels par l’intelligence de ses interventions en ce qui avait trait au domaine de l’enseignement.  Dès 1903, il est élu directeur du regroupement.  À partir de 1906 et jusqu’en 1919, soit une période de 14 années consécutives, il fut secrétaire-trésorier de l’organisation.  On le nomma en 1912 à un comité responsable de formuler un programme d’étude française pour les écoles acadiennes de l’Île.  Il s’agissait surtout de choisir et de faire adopter par le Bureau d’Éducation une série de livres de lectures française et une grammaire française.  La participation de Blanchard au sein de ce comité l’a sans doute sensibilisé davantage à la question de l’enseignement du français dans les écoles acadiennes.

C’est en 1916, au Congrès de l’Association tenu à Baie-Egmont, que Blanchard présente pour la première fois une étude concernant la situation des Acadiens dans l’Île-du-Prince-Édouard.  Il est alors âgé de 35 ans.  Ainsi débute l’engagement extraordinaire de cet homme pour la survivance acadienne dans la province.  Bon orateur, il saura à de nombreuses reprises captiver l’attention d’importants auditoires par des discours traitant de divers aspects de la vie acadienne.  Outre ses nombreuses interventions orales à ce sujet, Blanchard se servira aussi de l’écriture pour transmettre à un plus vaste auditoire ses préoccupations au sujet de son peuple.

En mai 1918, Le Petit Canadien, une revue québécoise, publie un premier article de Blanchard intitulé “Les écoles acadiennes de l’Île-du-Prince-Édouard.” À l’âge de 37 ans, Blanchard entreprend ainsi une carrière d’écrivain, surtout d’historien.  En effet, il se distingue surtout par ses publications historiques dont Les Acadiens de l’Île Saint-Jean (1921), Histoire des Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard (1927), Rustico, une paroisse acadienne (1938), Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard (1956) et enfin The Acadians of Prince Edward Island (1964).  Blanchard a aussi écrit au cours de sa carrière divers articles de revues et de nombreux articles de journaux.

La participation de Blanchard a diverses associations tels la Société Saint Thomas-d’Aquin, la Société Nationale de l’Assomption et le Conseil de la Vie Française est un autre aspect important de sa contribution à la société acadienne.  Un des fondateurs en 1919 de la S.S.T.A., il remplit les fonctions de secrétaire-trésorier de cet organisme pendant dix-neuf ans et celles de président pendant huit ans.  L’objectif immédiat de la Société est de recueillir des fonds destinés à l’éducation de la jeunesse acadienne.  Grâce à des collectes et des soirées récréatives organisées par ses dirigeants, la Société réussit à amasser suffisamment d’argent pour parrainer annuellement quelques boursiers.  Les dirigeants, notamment le professeur Blanchard, étaient conscients cependant que leurs efforts ne réussissaient pas à assurer la formation d’une classe dirigeante acadienne suffisamment nombreuse pour répondre aux besoins de la population.  Un appui de la communauté francophone de l’extérieur de l’Île viendra au moment opportun les aider à atteindre leurs objectifs.

Nous sommes en 1937.  C’est l’année où a lieu, à Québec, le deuxième Congrès de la langue française au Canada.  Cet événement important est destiné à avoir une très grande répercussion sur la Société Saint Thomas-d’Aquin et ses oeuvres.  Le professeur Blanchard est invité à y exposer la situation du français dans sa province.  Dans une conférence très bien détaillée, il décrit de façon réaliste la situation précaire de la vie française et de l’éducation chez les siens.  Voici un extrait de son discours:

“Nous souffrons d’une pénurie extrême de chefs et de dirigeants avec toutes les conséquences qui en découlent.  Si nous avions ces chefs si nécessaires aujourd’hui, il ne serait pas encore trop tard pour endiguer les flots envahisseurs qui menacent de plus en plus de nous engloutir.  Nous avons bien la Société Saint Thomas-d’Aquin qui recueille quelques fonds et qui paie les études secondaires de deux élèves.  Mais c’est si peu en présence des dangers qui nous assaillent de tous côtés.  Si nous voulons préparer ces chefs si nécessaires et sans lesquels nous allons infailliblement disparaître comme groupe de langue française, il nous faudra marcher bien plus rondement et bien plus vite que cela; autrement il sera bientôt trop tard.”

Suite à son exposé, ses auditeurs québécois l’encouragent à aller frapper aux portes des maisons d’enseignement du Québec afin d’y solliciter des bourses d’études pour les Acadiens de son Île.  C’est ce qu’il fait en 1937 et 1939.  Les institutions québécoises accueillent à bras ouverts cet homme plutôt court, au torse solide, qui vient d’avoir 56 ans.  En 1937, Blanchard réussit à obtenir des bourses pour sept jeunes acadiens qui s’expatrient de l’Île pour entreprendre leurs cours classiques au Québec.  En 1939, ils sont au nombre de vingt-deux.  Les quelques collèges acadiens contribuent également leur part.  L’appui généreux de ces maisons d’enseignement de l’extérieur de l’Île se continuera pendant trois décennies.

 
Le professeur Blanchard a été reçu partout avec la plus grande sympathie.  Sa personnalité engageante, son dynamisme irrésistible, l’aident grandement dans ses démarches.  Selon l’abbé Paul Gosselin, du Conseil de la vie française, Blanchard présentait ses demandes “avec tant de chaleur et de désintéressement” que “nous n’avons jamais le courage de lui refuser quoi que ce soit.”  C’est d’ailleurs ce qu’exprimait aussi le Père Clément Cormier, de l’Université Saint-Joseph, de Memramcook, dans une lettre qu’il écrivait à Blanchard le 15 septembre 1944.  En voici un bref extrait:

“Mon cher monsieur Blanchard,

Nous refusions des élèves depuis un mois quand votre télégramme m’est arrivé.  Le R. Père Supérieur était absent, et j’ai pris sur moi de vous faire envoyer une réponse affirmative, me disant: “On ne peut rien refuser à M. Blanchard”.

Vos élèves de l’Île nous sont donc arrivés, quatre anciens et sept nouveaux, et vous pouvez être assuré que nous allons les entourer d’une sollicitude toute particulière.”

Cette initiative de Blanchard, soit de trouver des bourses pour la jeunesse acadienne, est, sans doute, la plus grande contribution qu’il a fait à la survivance acadienne dans l’Île.  En effet, jusque la fin des années 1960, des élèves acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard ont pu bénéficier de bourses accordées par des maisons d’enseignement de langue française du Québec et des Provinces Maritimes, la distribution de ces bourses étant coordonnée par la Société Saint Thomas-d’Aquin.  De retour dans l’Île, de nombreux boursiers ont été en mesure de contribuer au développement de la vie acadienne.

La Société historique entreprendra sous peu la rédaction et la publication de la biographie de cet important leader acadien que fut J.-Henri Blanchard.  Ce sera sa façon de mieux faire connaître la vie et l’oeuvre de cet homme dont la contribution à la communauté acadienne se fait toujours sentir.

Nouvelles de partout

1984 par Contribution anonyme

 

Décès de Jean-H. Doiron - La mort nous enlevait soudainement, le 5 octobre dernier, Jean-H. Doiron, de Rustico, à l’âge de 65 ans.  Sa grande contribution à la promotion de l’histoire acadienne de l’Île fut au niveau du Musée Belcourt, de Rustico.  Il a effectivement été le président-fondateur de cet excellent petit musée consacré à l’oeuvre du dynamique Père Georges-Antoine Belcourt et à l’histoire générale de Rustico.  En 1983, il publiait, en français et en anglais, un livret intitulé Rustico – l’abbé Georges-Antoine Belcourt – La Banque de Rustico.  En juin dernier, il méritait pour cette publication un prix de mérite du Musée provincial.

 

Le Prix France-Acadie - La secrétaire de notre Société a été l’heureuse gagnante du Prix France-Acadie (catégorie “oeuvres didactiques”) pour son livre Le Mouvement coopératif chez les Acadiens de la région Évangéline 1862-1982.  Elle s’est rendue à Paris où on lui a officiellement remis le prix lors de l’assemblée annuelle des Amitiés acadiennes, le 29 septembre dernier.  Rappelons-nous que Cécile fut la première à mériter le Prix Gilbert Buote, pour le même ouvrage.

 

Wellington - En juin dernier, le “Wellington Senior Citizens’ History Committee” a reçu le prix de mérite du Musée provincial, pour son livre By The Old Mill Stream.  History of Wellington 1833-1983.

 

Tignish - Le Club Ti-Pa a eu l’heureuse idée de souligner le 450e anniversaire de la visite de Jacques Cartier à l’Île, en 1534, par un char allégorique.  On a pu voir ce très beau char qui a participé à plusieurs parades tout au long de l’été.  Le travail du Club Ti-Pa a été récompensé par de nombreux prix.  De plus, le 30 juin, dans le cadre des manifestations de la Fête du Canada, on reconstituait le débarquement de Jacques Cartier près d’Alberton.  Quelque 300 personnes assistaient à ce pageant historique.

 

Le Musée Acadien - Le Musée acadien, sous la direction de soeur Marguerite Richard, a connu un été très mouvementé.  On y a monté une excellente exposition intitulée Miscouche – 1884 dans la salle du Couvent de Miscouche où fut dévoilé, en 1884, le drapeau acadien.  La Société Nationale des Acadiens a fait ériger sur le terrain du Musée un monument commémoratif à l’occasion du 100e anniversaire du drapeau acadien.  Ce monument, construit par le regretté Édouard Arsenault, a été dévoilé le 15 août dernier par le président d’honneur des fêtes, Monsieur Roch Gaudet.  Le nombre de visiteurs a sensiblement augmenté au Musée cet été.

 

Mont-Carmel - Le Club d’Âge d’Or de la paroisse de Mont-Carmel se prépare à ouvrir un petit musée religieux.  Celui-ci sera situé dans une ancienne maison, située en face de l’église, qui servira également de centre pour le Club.  Cette maison a servi comme couvent pendant une vingtaine d’années aux soeurs de la Congrégation Notre-Dame du Sacré-Coeur.

 

Charlottetown - L’Université de l’Île-du-Prince-Édouard a maintenant dans son programme trois cours qui ont trait aux Acadiens, dont l’un est exclusivement un cours d’histoire intitulé, “La Renaissance et le nationalisme chez les Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard 1860-1900″.  Ce cours se donnera alternativement en français et en anglais.

 

La Marée de l’Île - C’est le titre d’une émission de Radio-Canada préparée à l’intention des francophones insulaires et diffusée tous les jours de la semaine de 16 h à 17 h 30.  À tous les vendredis on peut y entendre une petite chronique en histoire animée par plusieurs de nos membres, à savoir:  Henri Gaudet, Avéline Peters, Edmond Gallant, Francis Blanchard et Georges Arsenault.

 

Légion de Wellington - Le club des anciens combattants de la Légion royale canadienne de Wellington prépare actuellement un livre dans lequel on donnera le nom et quelques notes biographiques sur tous les vétérans, originaires de la région, qui se sont enrôlés dans les guerres de ce siècle.  On sait que les Acadiens ont répondu nombreux à l’appel durant ces conflits internationaux.

La deuxième Convention nationale acadienne

1984 par Contribution anonyme

 

 

Miscouche, Île-du-Prince-Édouard
les 14 et 15 août 1884

Au terme de la Convention de Memramcook, en 1881, il fut décidé que la deuxième Convention nationale aurait lieu à l’Île-du-Prince-Édouard.  Un tel choix fut sans doute motivé par la bonne et impressionnante participation des insulaires à l’événement de Memramcook.

La paroisse de Miscouche fut choisie comme site de la Convention surtout parce qu’elle n’était située qu’à une courte distance de Summerside et qu’elle était facilement accessible par train.  Summerside était en ce temps-là reliée à la terre ferme par un bateau à vapeur qui faisait régulièrement la traversée depuis Pointe-du-Chêne, près de Shédiac.  C’est donc en cette ville, sise sur la baie de Bédèque, que débarqueraient la plupart des délégués en provenance de l’extérieur de l’Île.

Miscouche était à l’époque une paroisse acadienne assez prospère.  D’abord connue sous le nom de la Belle-Alliance, cette paroisse avait été fondée en 1817 par un groupe d’Acadiens de la Rivière-Platte, située à peu de distance de Miscouche sur le littoral de la baie de Malpèque.  À cet endroit, ils étaient locataires du Colonel Harry Compton, le propriétaire du Lot 17.  Des relations difficiles se développèrent entre les Acadiens et leur propriétaire, ainsi qu’avec leurs voisins anglais, de sorte que la plupart quittèrent la Rivière-Platte à compter de 1812 pour aller s’établir ailleurs dans le comté de Prince.  Les derniers à quitter l’endroit profitèrent d’une offre du Colonel Compton et achetèrent, en 1816, 6,000 acres de terres non défrichées pour la somme de 625 livres.  Ils nommèrent d’abord ce site Belle-Alliance et ce possiblement afin de souligner l’heureuse entente conclue avec le propriétaire Compton par laquelle ils étaient devenus propriétaires fonciers.

En 1823, les pionniers de l’endroit construisent une église qu’ils dédient à Saint-Jean Baptiste.  Ils construisent aussi une école.  L’éducation s’améliora beaucoup lorsque l’abbé Joseph Quevillon fit bâtir, en 1864, un couvent qu’il plaça sous la direction des religieuses enseignantes de la Congrégation Notre-Dame de Montréal.  Cette maison d’éducation bilingue contribua grandement à l’avancement et à la prospérité de la région.  Cette institution devint en quelque sorte un symbole du réveil acadien qui commençait à se faire sentir au cours des années 1860.  Enfin, l’ouverture d’une gare de chemin de fer, vers 1872, signala une ère nouvelle pour la localité.

En se basant sur le recensement du diocèse de Charlottetown pour l’année 1890, il est possible d’établir, dans une certaine mesure, ce que pouvait être la population de cette paroisse six ans auparavant.  En 1890, la population catholique de la paroisse comprenait 820 habitants dont 83% étaient d’origine acadienne et 17% d’origine britannique.  Parmi les familles acadiennes, il y avait 43 Gaudet, 32 DesRoches, 26 Poirier, 10 Arsenault, 6 Gallant, 4 LeClerc, 2 Richard, 1 Doucette, 1 LeBlanc, 1 Bourque et 1 Boudreault.  Chez les familles anglophones, la plupart d’origine écossaise, il y avait les MacNeill, Gillis, Steele, Cunningham, Woods, Beairsto et Heckman.

Les Acadiens de Miscouche s’adonnaient surtout à l’agriculture.  Le recensement dénombrait 82 fermiers.  On trouvait également chez la population acadienne toute une variété d’occupations à savoir:  30 ouvriers, 5 marchands, 4 servantes, 4 commis, 3 enseignants, 3 mécaniciens, 2 enseignants de musique, 2 couturières, 2 cordonniers, 1 meunier, 1 tailleur, 1 plâtrier, 1 maître de gare, 1 garde-malade, 1 fabriquant de cure-dents, 1 connétable, 1 locataire et 1 cuisinière.

Cette communauté acadienne semble avoir été assez dynamique à l’époque selon un article intitulé “Le progrès de Miscouche” paru dans le Moniteur Acadien, le 1er juin 1876.  Entre autres, on y mentionne une société de discussion mise sur pied par le Père Ronald McDonald, curé de la paroisse.  Composés presqu’exclusivement de cultivateurs, les membres de cette société se rencontraient régulièrement afin de discuter de l’avancement de l’agriculture et “des moyens les plus propres à relever le niveau de cette noble profession.”  Cette association avait aussi à sa disposition une salle spacieuse, une bibliothèque, une chambre de lecture où ses membres pouvaient aller tous les jours lire les journaux de l’Île, les meilleurs journaux du Canada et des États-Unis, etc.  De temps à autre, on y tenait des séances où on discutait de sujets d’actualité.

En 1884, année de la Convention nationale acadienne, les principaux chefs de file acadiens de l’endroit étaient Gilbert Desroches, H.-V. Desroches, Jean-S. Gaudet et Joseph Poirier (“Joe Bellone”), tous marchands et exportateurs d’huîtres; Prosper Desroches, tailleur; et l’abbé Nazaire Boudreault, curé de la paroisse.  Ce dernier était originaire des îles de la Madeleine.

À l’époque de la Convention, selon plusieurs témoignages, l’anglais se parlait déjà dans certaines familles acadiennes de Miscouche.  La minorité anglophone dans la paroisse avait beaucoup d’influence car les activités publiques se déroulaient surtout en anglais.  Ce courant d’anglicisation se faisait aussi sentir à l’époque dans plusieurs autres communautés acadiennes de l’Île et des Provinces Maritimes.  Réunis à Miscouche, une paroisse acadienne si visiblement menacée par l’assimilation, les chefs acadiens d’alors adoptèrent diverses résolutions visant à enrayer cette marée anglicisante et à assurer ainsi la survie culturelle de leur peuple.

Voici comment le Summerside Journal décrivait le village de Miscouche en 1884: “Ce beau village de campagne est présentement dans un état prospère et florissant.  Nos marchands ont été excessivement occupés au cours de l’automne.  Quelques-uns ont été impliqués dans le commerce des produits agricoles, payant comptant les plus hauts prix pour les pommes de terre, l’avoine, etc.  D’autres marchands ont fait le commerce des huîtres, et certains autres le commerce des oeufs.  À part des commerçants, nous avons toute une gamme de mécaniciens, de carrossiers, de forgerons, de tailleurs, de cordonniers, de charpentiers, de menuisiers, de tonneliers, de bouchers, etc.”

 

 

Manifeste du Président

Messieurs,-

Tout indique notre 2me convention nationale, convoquée à Miscouche pour le 15 du présent mois, doit être couronnée de succès.  Nos compatriotes partout s’empressent de répondre à l’appel qui leur est fait.

Nous espérons qu’à cette réunion de famille nous pourrons resserrer les liens qui nous unissent, aviser aux moyens à prendre pour avancer avec plus de succès encore dans la voie du progrès, apprendre à nous mieux connaître et à mieux apprécier la mission à laquelle nous a destinés la Providence.

Nous avons à coeur, en convoquant cette réunion, de travailler à l’amélioration de notre condition sociale et politique et à tout ce qui peut rendre meilleur notre état comme peuple.  Les questions d’éducation, de colonisation, de commerce, etc., y seront traitées.

Nous vous invitons donc à vous rendre à Miscouche pour le 15 en aussi grand nombre que possible.

Efforçons-nous, surtout, par notre bonne conduite, notre assiduité au travail qui nous y attend, notre déférence pour les opinions d’autrui, et par notre union patriotique, de mériter l’approbation de nos supérieurs ecclésiastiques, l’estime de nos semblables, le respect de nos concitoyens d’origine différente, et la bénédiction du ciel.

Que nous nous amuserons, j’en suis certain, que nos labeurs auront pour résultat l’avancement de notre intérêt général, j’ose l’espérer et offrir des voeux pour la réalisation de cette attente et pour notre plus grand bien.
Veuillez me croire votre serviteur dévoué,

5 août 1884                                                                                                                                                                           P.A. Landry, Président.

(Le Moniteur Acadien, le 7 août 1884)

 

 

Programme

Les officiers de la seconde convention générale, choisis à Memramcook à la Convention générale de 1881, sont :

Hon. P.A. Landry, Président, G.A. Girouard, Secrétaire, Hon. Jos. O. Arsenault, Hon. S.F. Poirier, Urbain Johnson, Pascal Poirier, J.C. Doiron, J.J. Arsenault, M. Robichaud, Urbain Doucet, M. Benoit, F.X. Vautour, Dr E.T. Gaudet, Dr J.A. Léger, N.A. Landry, A.D. Richard, Dr L.N. Bourque, Dr F. Gaudet, Dr A.P. Landry, Onés. Turgeon, Evariste LeBlanc, Dr Gallant, Ferdinand Robidoux, Gilbert Buote.

La convention sera tenue à Miscouche, Île-du-Prince-Édouard, le 15 août 1884.  Tous les Acadiens et descendants d’Acadiens, nommément ceux de l’Île-du-Prince-Édouard, de la Nouvelle-Écosse et du Cap Breton, du Nouveau-Brunswick, des Îles de la Madeleine, de la province de Québec et de l’État du Maine, sont de droit membres de la convention.

Les travaux préparatoires sont confiés à cinq commissions, lesquelles feront rapport à la convention générale.

Sont de droit membres de ces commissions, tous les prêtes acadiens et canadiens des provinces maritimes et des Îles de la Madeleine, tout prêtre, à quelque nationalité qu’il appartienne, desservant dans les provinces maritimes, l’État du Maine, et la province de Québec, une paroisse composée en tout ou en partie d’Acadiens; tout sénateur et conseiller législatif acadien; tout député et ex-député acadien aux Chambres des Communes ou à la législature de sa province; cinq délégués nommés à cette fin par chaque paroisse acadienne des provinces maritimes, des îles de la Madeleine, de l’État du Maine, de la province de Québec, et toute personne spécialement invitée par le conseil des officiers généraux.

Les commissions, sous la présidence de leurs rapporteurs, se réuniront à Miscouche mercredi après-midi et jeudi, les 13 et 14 d’août, afin d’être prêtes à faire leur rapport le 15.

1e COMMISSION
LA COLONISATION

M. l’abbé Joseph Ouellet, Saint-Marie, N.B., rapporteur; l’Hon. S.F. Perry, Tignish, Î.P.É., secrétaire.

2e COMMISSION
LANGUE ET ÉDUCATION FRANÇAISE

M. Palcal Poirier, Ottawa, rapporteur; M. Blanchard, avocat, Î.P.É., secrétaire.

3e COMMISSION
DRAPEAU ET CHANT NATIONAL

M. l’abbé S. Doucet, Tracadie, N.B., rapporteur; le Révd. Père André Cormier, Memramcook, N.B., secrétaire.

4e COMMISSION
AGRICULTURE

M. l’abbé M.F. Richard, N.B., rapporteur; l’hon. J.O. Arsenault, Î.P.É., secrétaire.
5e COMMISSION
COMMERCE ET INDUSTRIE

M. Robicheau, M.P.P., N.E., rapporteur; M. Gilbert Desroches, Î.P.É., secrétaire.

Toute paroisse ou mission acadienne des provinces maritimes, de l’État du Maine et des îles de la Madeleine, devra élire cinq délégués, lesquels sont priés de se réunir à l’Île du Prince-Édouard le 13 du mois d’août dans l’après-midi.  Cette élection des cinq délégués se fera, s’il est possible, le troisième dimanche du mois de juin, à l’issue de l’office divin – messe ou vêpres.  M. le curé, ou, à son défaut, messieurs les marguilliers et syndics, sont priés de prendre l’initiative de l’élection des délégués de leur paroisse ou mission.

Les délégués devront sans retard faire un rapport écrit de leur élection signé par M. le curé ou par trois syndics ou marguilliers, adressé à M.G.A. Girouard, Bouctouche, Kent, secrétaire général de la convention.

(Le Moniteur acadien, le 31 juillet 1884)

 

 

Les préparatifs

“De Miscouche nous apprenons de source autorisée que la paroisse se prépare avec un élan magnifique et une harmonie parfaite à faire les frais de la cérémonie et de la réception.

Il y aura tea party le 14 et et 15 et comme les dames de Miscouche et leurs maris ont déjà fait leurs preuves en pareilles occasions, les visiteurs assisteront à un pique-nique digne du nom.

M. le curé Boudreau préside aux préparatifs, c’est dire que tout sera fait à point.

M. le curé a bien voulu se charger aussi d’organiser la cérémonie religieuse par laquelle s’ouvrira la Convention dans la matinée du 15 août.  Il y aura messe solennelle et sermon de circonstance.  La religion occupe toujours la première place dans nos jours de fête, aujourd’hui comme aux premiers temps de l’Acadie.”

(Le Moniteur Acadien, le 31 juillet 1884)

 

Le transport des participants

“L’endroit choisi pour tenir la convention (Miscouche) est l’un des plus pittoresques et des plus agréablement situés de l’Île Saint-Jean; il n’est qu’à cinq milles à l’ouest de Summerside et l’on s’y rend en chemin de fer, des deux extrémités de l’Île.  De Shédiac la traversée à Summerside dure à peine trois heures.

Enfin les conditions avantageuses obtenues, par l’honorable M. Landry, président de la convention, des voies ferrées et des bateaux traversiers pour le passage de ceux qui assisteront à la convention, mettent le voyage à la portée de toutes les bourses, et nous serons bien déçus si nos nationaux de la grand’terre ne vont en grand nombre rendre à leurs frères insulaires la visite qu’ils en ont reçue en 1881.”

(Le Moniteur Acadien, le 31 juillet 1884)

 

“Tous ceux qui peuvent le faire doivent se rendre à Miscouche pour le 15 août.  C’est un devoir sacré que tout Acadien se doit à lui même et à sa patrie.  Grâce aux favorables conditions de passage obtenues par le président de la convention en faveur de ceux qui s’y rendront, on n’a pas d’excuse pour rester en arrière.

Des rives du comté de Kent, des paroisses du Barachois et du Cap Pelé, et du Petit Cap, on peut facilement se rendre à Miscouche dans les embarcations que presque chacun de nos habitants possède. Un grand nombre s’y rendront sans doute par ce moyen.”

(Le Moniteur Acadien, le 7 août 1884)

 

Excursion à bon marché

“Ainsi que nous l’avons dit la semaine dernière, il y a, à l’occasion de la convention de Miscouche, excursion sur le chemin de fer de l’Île, l’Intercolonial et les bateaux à vapeur.

L’Intercolonial et le chemin de fer de l’Île émettront à toutes leurs stations des billets d’excursion à bon marché à partir du 13 août, lesquels seront bons pour le retour jusqu’au 18.

La compagnie des vapeurs de l’Île donnera pour $1.00 des billets de retour à tous ceux qui iront à la convention, et qui seront munis d’un certificat constatant la chose.  Ce certificat sera donné à bord du bateau soit par M. le président de la convention soit par son délégué, pendant la traversée, le 13 et le 14.

Les excursionnistes qui s’embarqueront aux stations de l’Intercolonial devront demander à l’agent des billets d’excursion en spécifiant qu’ils se rendent à la convention de Miscouche.  Ces billets toutefois ne comprendront que le passage de la station de départ à la station de la Pointe-du-Chêne, attendu qu’il faudra acheter ses billets de traversée à bord des bateaux à vapeur qui nous transportent à Summerside.”

(Le Moniteur Acadien, le 7 août 1884)

 

Fanfare

“Ainsi que nous l’anticipions, un bon nombre de délégués et autres se sont rendus ou vont se rendre à Miscouche en goëlette.  Il en est parti quarante de Richibouctou, mardi, par cette voie, et de Bouctouche on s’est organisé pareillement.

Hier, un bon nombre de nos compatriotes ont traversé par le vapeur.

Grâce à l’énergie de M. Sylvère Arsenault, qui a pu rassembler une dizaine de membres du corps de musique du Collège Saint-Joseph, on aura le plaisir d’entendre cette fanfare à la convention.  Les musiciens, ayant à leur tête le R.P. Bourque, leur directeur, se sont embarqués hier.”

(Le Moniteur Acadien, le 14 août 1884)

 

L’arrivée des délégués

“Les délégués à la Convention des Acadiens-français qui débute à Miscouche aujourd’hui et qui se termine demain sont arrivés à Summerside hier soir accompagnés d’une fanfare.  Le surintendant Coleman qui se trouvait à ce moment-là à Summerside a mis un train spécial à leur disposition et ils furent ainsi capables de se rendre à Miscouche dans la soirée.  Les délégués viennent de toutes les régions du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse et du Cap-Breton.”

(The Examiner, le 14 août 1884, Traduction)

 

 

Compte rendu des activités

“Plus de la moitié des délégués s’étaient rendus à Miscouche pour le 14 afin de prendre part aux travaux des commissions, lesquelles, toutefois, n’ont pu, excepté celle de la langue et de l’éducation françaises, accomplir leur oeuvre que dans la soirée.  Les commissions ont siégé dans les salles du couvent de Miscouche, généreusement mises à la disposition de la convention par les Religieuses de la Congrégation de Notre-Dame.

Disons de suite que les mesures prises par M. le curé de Miscouche et ses paroissiens pour recevoir les gens ne laissaient rien à désirer.  Franche hospitalité, accueil cordial, prévenance empressée, on se sentait à l’aise partout.

À l’arrivée du vapeur à Summerside mercredi et jeudi, des convois spéciaux transportaient les passagers à Miscouche, où l’on arrivait à temps pour prendre le souper sous les tentes érigées à peu près à mi-chemin entre la gare et l’église; le service des tables était très bien organisé, et les dames méritent des éloges pour le succès avec lequel elles ont rempli leur tâche.

De fréquentes averses ont interrompu le pique-nique qui a eu lieu le 14, et l’on avait lieu de craindre pour le succès du lendemain.  Ces craintes ne se réalisèrent point, car jamais soleil plus radieux n’a lui sur un jour de fête.

Aussi, dès sept heures du matin, les abords de l’église étaient-ils déjà remplis d’une foule immense, en habits de fête, le sourire sur les lèvres, la figure rayonnante, le regard animé.  Le temple de la paroisse allait être trop petit pour contenir la dixième partie de la multitude.  Un autel fut érigé à la porte de l’église sous un dais de verdure, et les Religieuses du couvent se chargèrent d’exécuter les décors.

Un espace suffisant fut réservé en face de l’autel pour les membres du clergé présents, les membres du comité exécutif et les délégués, les membres du corps de musique et le choeur paroissial.

(…)

De quatre à cinq mille personnes se pressaient sur le carré de l’église lorsque commença, à neuf heures et demi, le Saint Sacrifice de la messe, offert par le doyen des prêtres acadiens, M. l’abbé Charles Boudreault, des Îles Madeleine…
Le choeur de Miscouche, composé d’environ vingt voix – hommes et femmes – exécuta à perfection une messe en musique celle de Peters – sous la direction d’une Religieuse du couvent, aidée de Mlle Léonore Bourque, qui présidait à l’orgue.  À l’offertoire, le choeur chanta l’Ave Marie de Lambillotte.  Le corps de musique du collège St-Joseph fit entendre plusieurs morceaux appropriés à la circonstance.

Après la messe, le Révd Père A.-D. Cormier, du Collège Saint-Joseph, prononça le sermon de circonstance.  Prenant pour texte ces paroles:  Beatus populus cujus Dominus Deus ejus, le prédicateur – invité à la dernière heure – n’eut qu’à laisser parler son coeur pour être éloquent.

(…)

Après la messe on se sépara pour le dîner.  À une heure, du haut d’une estrade préparée spécialement à cette fin, le président ouvrit les travaux de la convention dans un admirable discours qui frappa tous les esprits par la justesse de ses observations.

La convention à dû siéger le soir, dans la salle du couvent, pour élire les officiers du prochain congrès, qu’il a été décidé de tenir à la Nouvelle-Écosse.  L’hon. M. Landry a été réélu président à l’unanimité; l’hon. Isidore LeBlanc, d’Arichat, et M. Urbain Doucet, de la Rivière Météghan, ont été choisis pour vice-présidents, et M. Pascal Poirier pour secrétaire.”

(Le Moniteur Acadien, le 21 août 1884)

 

 

Les résolutions de la Convention

Les délégués réunis en sessions d’études à Miscouche, en 1884, ont tenté de trouver des solutions aux nombreux obstacles qui entravaient la survie et le développement de leur peuple en tant qu’entité culturelle.  Ils se sont d’abord rencontrés en divers ateliers pendant la soirée du 13 août et au cours de la journée et de la soirée du 14.  Leurs résolutions furent ensuite présentées en plénière au cours de l’après-midi du 15 où elles furent adoptées par l’ensemble des membres de la Convention.

Les premières résolutions étudiées et adoptées concernaient la colonisation et le problème de l’émigration des Acadiens vers les centres urbains et industriels des États-Unis.  Résoudre cette question était la principale préoccupation des chefs acadiens.  En effet, ceux-ci considéraient cette migration comme une menace sérieuse à la survivance de leur peuple.  Elle mettait en cause le maintien de la langue française, des traditions acadiennes et même, croyait-on, de leur foi catholique.  Des résolutions furent donc formulées afin d’enrayer le mouvement d’émigration vers les États-Unis en encourageant les jeunes Acadiens à aller s’établir du côté des terres vacantes du Nouveau-Brunswick.  Ainsi, on donna un nouvel élan à la Société de Colonisation, fondée lors de la première Convention, en élisant le dynamique Père Marcel-François Richard à la présidence.

 
Le second groupe de résolution se rattachaient à la langue et à l’éducation française.  Celles-ci concernaient surtout les Acadiens de l’Île.  On adopta en effet des recommandations adressées au gouvernement insulaire.  Elles demandaient que l’enseignement de la langue française, dans les districts scolaires acadiens, soit mis sur le même pied que l’enseignement de la langue anglaise; que les professeurs reçoivent pour l’enseignement du français les mêmes rémunérations pécuniaires et les mêmes chances d’avancements que pour l’enseignement de l’anglais; et que l’inspection des écoles se fasse en français comme en anglais dans les localités françaises.  Afin d’aider à promouvoir la langue, l’éducation et la culture française chez les Acadiens, La Ligue française fut mise sur pied.  On formula le voeu que celle-ci soit affiliée à une société du même nom, récemment formée en France, et dont le but était la promotion de la langue et de la civilisation françaises dans le monde.

La Convention de Miscouche est surtout connue comme celle où les Acadiens se sont choisis un drapeau et un hymne national.  Le choix de ces symboles fut effectivement l’objet des délibérations de la troisième commission.  En plénière, toute l’assemblée ratifia sa principale résolution voulant que le tricolore français, avec une étoile jaune dans la partie bleue, soit adopté  comme drapeau acadien.  Les délégués ont aussi adopté l’air de l’Ave Maris Stella comme hymne national.  Ils se sont également choisis à Miscouche un insigne et une devise, “l’Union fait la force.”

Les délégués ont accordé une grande importance à l’agriculture.  Ils s’entendaient sur le fait que l’agriculture avait été et continuerait d’être la sauvegarde de la culture acadienne.  Des résolutions demandaient donc aux Acadiens de porter une plus grande attention à améliorer leur mode de culture et d’éviter de diviser et de subdiviser leurs petites fermes.  On conseillait aussi fortement à ceux obligés d’abandonner leurs terres, par la force des circonstances, de vendre à leurs compatriotes.  Enfin, on proposait que des sociétés agricoles soient établies dans chaque paroisse acadienne.

Des résolutions qui visaient le commerce et l’industrie ont aussi été adoptées par les délégués.  Nous ne connaissons toutefois pas la nature de ces dernières car elles n’ont pas été rapportées par la presse et tous les documents officiels de la Convention ont été perdus.

Une visite à Rustico

1980 par Louis Tesson

 

par Louis Tesson

Louis Tesson est né en 1856 à Saintes (Charente inférieure) en France.  En 1875 il passe aux Etats-Unis où il se lance dans le journalisme.  Il écrit également des romans dont Sang Noir, Un amour sous les frimas, Céleste.  En 1881 il est installé à Charlottetown.  Cette année-là il rédige quelques articles sur les Acadiens de Rustico qu’il publie dans le Messager de Lewiston (Maine).  Ces articles, dont celui ci-dessous, ont été reproduits dans Le Moniteur Acadien et L’Évangéline.

 

EN ACADIE

Rustico, comme tous les établissements acadiens, a un bon fonds de légendes et d’histoires, où le chroniqueur, le poète et le romancier peuvent puiser à loisir.  Il n’y a rien cependant ici qui rappelle les histoires de revenants, de sorciers, les maisons hantées, les vieilles superstitions qui faisaient en France la terreur de nos grands-pères et surtout de nos grand’mères.  Tout au plus mentionne-t-on, et M. Faucher de Saint Maurice, je crois, dans son charmant livre De tribord à bâbord, rapporte qu’autrefois les gens de Rustico, comme ceux de Gaspé, avaient cru entendre dans leur église des bruits étranges, comme des voix plaintives de trépassés demandant la sépulture.

À Souris, par exemple, on trouve du merveilleux.  Souris, une petite ville située sur la côte de l’île, doit son nom au fait que, sous l’occupation française, les souris infestaient cette partie du pays et y dévoraient sur pied toutes les récoltes, réduisant ainsi les gens à la famine.  On fit des prières publiques et on vit, paraît-il, les souris courir à la mer comme une armée en désordre et s’y précipiter jusqu’à la dernière.  Depuis, on n’en a plus entendu parler.  Le même fait se serait passé à Tignish, à l’extrémité nord-ouest de l’île.  Mais là, ce seraient des sauterelles à la place de souris.  Ce serait un peu plus croyable.  N’importe, acceptons la légende pour ce qu’elle est, plutôt que d’aller y voir.

Ces faits et d’autres sont consignés dans des relations de voyage fort intéressantes sur lesquelles j’ai pu jeter un coup d’oeil, grâce à l’obligeance du juge Alley, de Charlottetown, qui a rapporté de France une foule de copies de documents précieux pour la première période de l’Île-du-Prince-Édouard sous l’occupation française.  J’y ai lu des lettres autographes du Père de Calonne, frère du ministre de Louis XVI, et alors de Rustico.  Ce prêtre n’est pas le seul haut personnage que Rustico ait eu l’avantage de posséder.  On m’a conté qu’un jeune homme d’une très grande famille de France était venu à Rustico probablement à l’époque de la Révolution et s’était marié avec une native du pays.  À la Restauration, sans doute, il était retourné en France, où il vivait en grand seigneur.  Lui et sa femme moururent sans héritiers directs.  Les collatéraux qui auraient dû hériter sont encore à Rustico; ils ont fait des démarches mais trop tard.  On cite encore le cas d’un Français mort dans le Mississippi, laissant une fortune considérable que ses héritiers pauvres à Rustico n’ont pas su recueillir.  C’est un peu l’histoire de toutes les parties de  l’Amérique.  Que d’héritages ont été ainsi perdus à cause de la distance, des difficultés de communications, ou par l’ignorance ou l’incurie d’intéressés!

Pour en revenir au chapitre des superstitions populaires, j’ai été surpris d’en trouver si peu ici.  J’en citerai une en passant qui est fort innocente.  Avant d’aller se coucher, les jeunes filles mangent du hareng salé, avec l’espoir que la soif leur fera rêver que le jeune homme qu’elles doivent épouser leur offrira un verre d’eau.  Comme ailleurs, on se garde de renverser la salière ou de marcher sur la queue du chat; mais au fond, on y attache peu d’importance.

En ma qualité de Français, je n’ai pu m’empêcher de faire quelques observations que je vais souligner :

L’Acadien n’est pas chasseur.  Dans beaucoup de maisons, il n’y a pas de fusils.  Pourtant, en automne le bon gibier ne manque pas:  les canards, les oies sauvages, les crevans (brants) et tout l’hiver, de délicieuses perdrix.  Il y a ici, je crois, plusieurs espèces de champignons comestibles.  Tout au moins, j’ai vu sur le talus des routes et dans les prés de belles brunettes auxquelles personne touche et qui pourrissent sur pied.  Les chancres, ou crabes, les moules, peuvent croître et prospérer en paix :  c’est un trop maigre régal, paraît-il.  Les palourdes ou les “clams”, sont, au contraire, très recherchées.  On les retire, à marée basse, du sable de la grève où elles sont enfouies, à l’aide d’une pelle.  Je ne parlerai pas des grenouilles.  Ce mets si bien apprécié des fines bouches des grandes villes américaines, fait sourire de méfiance ou d’incrédulité.

Puisque nous en sommes sur la cuisine, j’ajouterai que l’Acadie est d’une grande frugalité.  Le pain de ménage qui ne se cuit pas par grandes fournées, mais par petites quantité presque journellement dans un petit four adapté au poêle de cuisine est d’une grande blancheur.  Le beurre fait par les ménagères est excellent et, comme chez les Anglais, compose une grande partie de l’alimentation.  Les femmes excellent à faire de la pâtisserie, des tourteaux de toutes sortes.  Les fruits sont assez rares, hors les fraises, les framboises sauvages et les “blueberries”.

Vous parlerai-je de la langue acadienne?  Elle est excessivement douce en général, surtout dans la bouche des femmes, et contraste singulièrement avec l’accent un peu rude et parfois bredouillant de certains Canadiens que j’ai entendus.  Remarquez bien que je ne suis pas de ceux qui prétendent ou veulent laisser croire qu’au Canada on parle le français mieux qu’en France, prenant le pays dans son ensemble, en ce sens qu’un Français peut voyager dans tout le Canada et comprendre partout la langue qu’on y parle, tandis qu’en France il n’entend rien à certains patois ou langues presque mortes, comme le provençal, le gascon, le basque, le basbreton, etc., bien que ces idiomes tendent à disparaître complètement bientôt, par suite du développement considérable de l’instruction publique en France depuis quelques années.  Voici un autre fait qui prouvera mon assertion.  Des Acadiens avec qui j’ai causé m’ont fait cette remarque :

- Nous vous comprenons bien mieux que d’autres Français qui sont venus ici.  Comment cela se fait-il?

- C’est bien simple, leur dis-je ; ces gens-là vous parlaient sans doute auvergnat, tandis que moi je prétends parler français, et je suis heureux que vous me compreniez.

Il ne faudrait pas croire cependant qu’on parle ici le français aussi purement que sur le boulevard des Italiens.  Il est même étonnant qu’une poignée de familles enclavée dans une population anglaise, ait pu conserver si longtemps sa langue.  L’anglais s’impose forcément et tous les Acadiens de l’île le parlent couramment; il est la langue du dehors, la langue des affaires, le français est la langue du foyer, de la famille et de l’intimité.  Elles se mêlent parfois d’une manière étrange.  Certains mots français se sont perdus et ont été remplacés par leurs équivalents en anglais.  D’autres, exprimant une idée ou une chose essentiellement anglaise, sont passés dans le français; enfin, une foule de verbes anglais se retrouvent en français avec une terminaison française.

Dans le vieux français ou le patois qui émaille le parler acadien, j’ai retrouvé une foule de mots qui me sont familiers et que j’ai entendus dans le patois saintongeais.  Une chose m’a frappé tout d’abord:  la prononciation aspirée du “g”, tout comme en Saintonge.  J’ai reconnu tout de suite comme de vieilles connaissances; l’égail pour la rosée, la “goule” pour la bouche, la “mare” pour la mer, la “bouillée”, le “mitant”.  Quand on m’a dit:  I s’avant émoyé de vous, j’ai compris qu’on s’était informé de moi.  Quand on m’a dit:  Huchez donc, j’ai gueulé de toute la force de mes poumons.  Les enfants braillent, ils ne pleurent pas, mais ce n’est pas plus agréable.  Il ne pleut jamais ici, mais il mouille parfois, ce qui fait compensation.  On ne porte ni vêtements, ni habits, mais des hardes.  Les pêcheurs deviennent pêcheux, sans qu’ils prennent plus de poisson pour cela, et les “drôles” font un bec à leur drôlesses, au lieu de les embrasser purement et simplement.

C’est tout; il n’y a pas dans l’acadien ces corruptions de français si fréquentes dans nos patois; par exemple, “dau” pour “du”; “â” pour “au”.  L’Acadien dit bien purement du pain et non dau pain; un oiseau et non in osia.  Les troisièmes personnes plurielles des verbes sonnent “ant”; le pronom “je” remplace “nous” fréquemment; “j’avons” pour “nous avons”.  Les passés définis des quatre conjugaisons sont en “is” indistinctement:  je mangis, je finis, je recevis, je rendis.  Avec cela, beaucoup de termes de marines; on amarre un cheval ou son soulier; on embarque dans une voiture; Mlle Eudoxie se grée, tout comme une corvette, pour aller au bal; son drôle (bon ami) ne démarre pas d’à côté d’elle de toute la soirée; il la pilote au bal, et les hommes tirent parfois une bordée.  On hale du bois à la maison, etc.

Quand je parle de patois saintongeais retrouvé dans le parler acadien, il n’y a pas lieu de s’étonner; car l’histoire de l’Acadie est là pour nous prouver qu’un bon nombre de Français partis pour l’Acadie étaient originaires de la Saintonge ou de la Rochelle et de l’île de Ré.  Citons au hasard des souvenirs de Champlain, né à Brouage, qui, je crois, passa nombre d’années en Acadie avant d’aller au Canada.  Les marchands et armateurs de la Rochelle ont été lontemps les fournisseurs de l’Acadie, et l’un d’eux organisa plusieurs expéditions et définitivement gouverna ce pays.  Rameau dit dans son histoire d’Acadie que les aboiteaux de la vallée du Port-Royal et de la Grand’Pré ont été faits à la suggestion des natifs de l’île de Ré qui avaient appris dans leur pays à disputer ainsi à la mer de fertiles terrains.  Il y a des noms acadiens qui se retrouvent fréquemment en Saintonge.  Sans aller plus loin, le nom de Poirier, par exemple, qui est celui de ma mère, est commun en Saintonge, mon pays natal, et je ne serais pas étonné d’avoir, de ce côté de l’Atlantique des parents – un peu éloignés, il est vrai.

Quoi qu’il en soit, mes chers cousins plus ou moins proches, je suis enchanté d’avoir fait votre connaissance, et nous recauserons de vous et de l’Acadie1.

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Le Moniteur Acadien, le 13 novembre 1891.