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Souvenirs d’autrefois

2007 par Abbé J.-N. Poirier

Mes souvenirs d’autrefois sont-ce des papillons gris, bleus ou blancs ? En tous cas, comme tous les chrétiens baptisés en bas âge, je ne peux me rappeler le jour même de mon baptême. Mais je crois que ma marraine n’a pas eu trop de misère ce jour-là, car elle vit encore et se porte assez bien malgré ses quatre-vingt-dix ans et plus.

J’ai souvent dit à ma mère que je me rappelais un étranger du nom Paradis qui était venu dans notre village avec un certain appareil, dans lequel on pouvait voir des portraits de personnages se succédant les uns aux autres lorsqu’on tournait une courte manivelle à côté. Je soutenais que je me rappelais cet étranger quasi-mystérieux que l’on nommait Paradis : qu’il m’avait un jour pris sur ses genoux pour me faire regarder dans la boîte magique; que j’y avais vu passer et j’y avais distingué vaguement des personnages que je ne comprenais pas sinon qu’ils étaient des personnes humaines. Est-ce un rêve ou une imagination vive? Était-ce un véritable souvenir? J’avais beau me cantonner dans ce souvenir fort lointain, ma mère n’a jamais voulu me croire, car, disait-elle, j’étais trop petit. J’avais deux ans !

J’ai un vague mais réel souvenir d’un événement dont parle l’histoire de l’Acadie et dont on parlera cet été aux fêtes qui se dérouleront pour commémorer le deuxième centenaire de la Dispersion des Acadiens de Grand-Pré et de Port-Royal, je veux dire le congrès organisé par la Société nationale des Acadiens à Miscouche en 1884. J’avais quatre ans. Tout ce dont je puis me rappeler c’est qu’il faisait beau, qu’il y avait foule de monde et que mon père me tenant par la main me conduisit aux tables pour le dîner. J’ai dû y manger du poulet, des pommes de terre, des légumes, du pain et des « galettes douces ». Il y eut des discours et des démonstrations, mais j’étais trop jeune pour les écouter et les apprécier.

L’âge scolaire venu, je pris le chemin de l’école. Nous nous trouvions six ou sept nouveaux-venus ou commençants. Un bon jour, lorsque notre classe fut appelée, le vieil instituteur se mit à nous faire épeler des mots imprimés sur une carte ou écrits au tableau noir. Il demande au premier d’épeler le mot qu’il indiquait de sa règle. Cet écolier commence, puis hésite, s’embête, fait fausse route et naturellement n’arrive à rien. Le deuxième, le troisième et le quatrième sont appelés. Ils essaient mais s’empêtrent et s’embourbent et eux aussi, n’arrivent pas au but. Enfin, c’est mon tour. Résolument je dis à haute voix et en regardant le mot indiqué, c-h-i-e-n chien. Alors le vieux maître d’école me fait « passer à la tête ». Ma foi, ne sachant pas ce que cela voulait dire, je ne pouvais m’enorgueillir de ma belle réussite. Arrivé à mon pupitre quelques minutes plus tard, un compagnon me tape l’épaule et me félicite « d’être passé à la tête » mais une fois de plus je ne pouvais saisir la différence qu’il y avait entre la tête et la queue de la classe.

Plus tard il fallait se préparer à la première communion. Pour cette classe de catéchisme, nous allions le matin et le soir au couvent des religieuses. Un jour, après la classe de l’après-midi, la supérieure me rencontre et me dit : « Nazaire, voudrais-tu descendre à la cave et nous monter un panier de navets? » Ah ! Oh ! Navets ? Tout ébahi, je me gratte un peu la tête et je finis par demander : « Mère (pour nous toutes les religieuses s’appelaient mères) c’est-y des navots que vous voulez? » Et la bonne supérieure de s’esclaffer et de répondre : « Mon enfant, c’est la même chose ».

En ces jours-là, notre curé desservait deux paroisses. À tous les troisièmes dimanches, il se rendait à la paroisse voisine. Nous étions donc, ce jour-là, privés de la messe. Mais les paroissiens se rendaient tous à l’église, et là avaient lieu les dévotions dominicales. D’abord, le chœur chantait l’Introït, le Kyrie et le Gloria. Alors le vieux maître-chantre, à barbe et cheveux gris, se levant majestueusement, lisait d’un ton solennel l’épître de dimanche. La lecture faite, il laissait tomber sa voix de deux ou trois tons et d’une voix grave et profonde qui avait l’air de racler le fond de la mer, il disait : Réflexions et continuait à lire un court commentaire. Après cette lecture, venait le chant du graduel et de l’alléluia, puis le vieillard se levant de nouveau, lisait l’Évangile suivi des réflexions. Le Credo se chantait ensuite, et ma foi, les bons chantres, jeunes et vieux, ne pouvaient aller plus loin. Le tout se terminait par la récitation du chapelet. En ces temps-là, la foi était robuste.

Si le curé n’arrivait pas l’après-midi, les gens retournaient à l’église tout de même où l’on chantait les vêpres. Ici, tout se chantait in extenso, excepté que le maître-chantre ne devait pas chanter « Dominus vobiscum ». On racontait que ce vieillard, après les oraisons du temps et les commémorations, avait chanté, par distraction sans doute, « Dominus vobiscum » et le chœur avait répondu tout bonnement : « Et cum spiritu tuo ». L’incident s’était passé pour ainsi dire inaperçu, mais un paroissien à l’oreille « prime » avait remarqué le chant extraordinaire pour des vêpres sans prêtre, et s’approchant du maître-chantre à la sortie de l’église lui demanda d’un air malin : « Depuis quand, toi, as-tu été ordonné prêtre? ». Et le bon vieux maître-chantre tout confondu ne put que lui répondre : « Ah ! toi, tu t’aperçois de tout! ».

abbé J.- N. Poirier**

 

* Tirée de l’Album Souvenir des Fêtes du bicentenaire chez les Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard, Rustico, 1955, p. 34-35

** Mgr J. Nazaire Poirier, Acadien de Miscouche, fut ordonné prêtre à Rome en 1912 et fut curé à Mont-Carmel (1937-1946) et à Baie-Egmont (1946-1965). C’est en 1958 qu’il fut investi à titre personnel de la « prélature domestique » d’où la distinction honorifique de « Mgr » (Monseigneur).

Mgr J. Nazaire Poirier, natif de Miscouche, curé de Mont-Carmel et de Baie-Egmont.

Mgr J. Nazaire Poirier, natif de Miscouche, curé de Mont-Carmel
et de Baie-Egmont

Reflection on our Acadian identity

2004 par James Perry

James Perry1

 The Acadian James Perry is an industrial electrician at Cavendish Farms, a frozen French fry manufacturer in New Annan, Prince Edward Island. In his spare time, he is an amateur historian and genealogist. He has previously written articles for The Ancestral Home Newsletter (www.acadian-home.org) and The Louisiana Genealogical Register. He lives in Summerside with his wife, Dianne, daughters Melanie and Carolyn and son Christopher.

 

It is hard to put one’s finger on just when or where I became interested about my Acadian history and heritage. Some of those feelings go back to when I was a young boy. Most of the feelings I have are of a personal nature, a sense of where I belong, who I am, why I do things the way I do. I know I am not unique in this interest, many people the world over search out their ancestors for many different reasons. Someone told me once that genealogy is the world’s second most popular hobby, next to stamp collecting and ahead of coin collecting. I personally like the Latter-Day Saints’ wording; they call it «Family History Research», for without the history, all we have are names, dates and places. There is  so so much more to the story.

One thing that was a direct influence was that I was from a French-Acadian family, but nobody could speak French. My family would visit my grandparents in Summerside where French was spoken; we would visit my mom’s Uncle Georges in Mont-Carmel, bringing my grandmother along. They all spoke French there. My father’s parents also spoke French. In fact, my paternal grandfather John B., as he was called, spoke and wrote both English and French fluently despite only finishing Grade 2 or 3. My maternal grandfather only learned English in the late 1930’s and early 1940’s. His young daughters would read to him from their schoolbooks. I did not find this lack of French language skills unique or strange. We were «French» but spoke English. We were like the relatives whom Georges Arsenault spoke about : «we were French but did not speak the language». Where we lived at the time of my youth, it would have been better to speak Ukrainian or Inuit. There was no French language training in the schools I went to. There was no opportunity to learn even the basics of grammar and pronunciation. There was no one with whom to practise conversational French.

Our family were Acadian Islanders, and my parents somehow sought out other misplaced Islanders and had them for friends, the Bernards, the Gaudets and Gradys. They sat around in living rooms in military married quarters in out of the way places such as Yorkton, Saskatchewan, and Moosenee, Ontario, and talked about the Island, who married whom, who had babies, who got divorced. When we came «home» the scene was the same; only the people were different. Mom and Dad sat around at night with Granny and Granddad and with the  other relatives who were there and talked again  about people, who married whom, who had children, etc. We ate unusual foods like lobster, râpure, chicken fricot, chowder, yellow-eyed beans, bannock and French biscuits. I swear that if there were a fire at our house, my parents would have saved the grinder and râpure pans before my brother and me. When I was dating my future wife, I invited her over for a râpure supper. She’s from Nova Scotia English and Upper Canada Loyalist heritage, so I explained to her that if we had any future, she would have to learn to like râpure. Turned out, she loved it! She has even mastered how to make it. In a catastrophe, I wonder if she would not save the pans before the children, or maybe before the husband.

Another influence was that because my father joined the Canadian Air Force shortly after my birth, we lived in several areas across Canada. Despite where we lived, Summerside was referred to as «home». Sometime in February or March, the topic of «Are we going home this summer?» would come up.  Now we lived in comfortable accommodations, we had furniture and clothes wherever we lived. We had a roof over our heads, heat and water and four walls. But it was just where we lived. Home was Summerside! We did not own a building here or even land, but it was home !

As a youth, I remember lingering on the deck of the «Abegweit», the original one, not the modern plastic and fiberglass copy, and also on the «SS Prince Edward Island», just savoring the view of the coast of the Island. It is har d to explain the thrill or the excitement it gave me as the shoreline came into focus. You could smell it, you could see it, and you could feel it. Very, very few of my classmates and friends in Yorkton or Moosonee were from here. They did not take a ferry to go home. The ground of their homeland was not red. They did not know the colour of the Island clay, how it tastes when the wind blows it off the newly ploughed fields, the feel of it being wet and mushed between your toes. I was from a very unique and special place. I knew it then and I still know it now.

We once came very close to living here on the Island. My father was transferred to a place where there were no married quarters available. My mother, brother and I came home to live with my grand-mother on East Street. My cousin Darrell gave me some schoolbooks I would need in the classroom here in Summerside. Among them was a history book entitled The Story of Prince Edward Island by P. Blakely and M. Vernon. It was in 1965 and I was almost eleven. I read the book during my summer vacation. When we very quickly left to join my father as he had found a house for us to live in, I kept that book. I still have it. It has been read several times.

Another book that made an impact on my life was one my grandmother had on her bookshelf, The title was Cent Cinquantième Anniversaire de la paroisse N. D. du Mont-Carmel, 1812 – 1962. She showed me her parents’ names in it, and how she was descended from Paul Arsenault, one of the pioneer settlers of Mont-Carmel. I was hooked. I had to know more.

After my graduating from College in 1975 and beginning my career, I seriously started to research my Acadian heritage. With my English Loyalist wife in tow, we visited the parishes of Baie-Egmont, Miscouche, Mont-Carmel, Wellington, Tignish, and Cascumpec. We visited «Le Village» and the Acadian Museum in Miscouche. I dragged her all over the Island, visiting graveyards and bookstores and historic sites. I started to acquire books, pamphlets, magazines and parish histories of the area. My family tree started to come together. I found out that my surname had not always been Perry, but Poirier. My grandfather changed it in the late 1920’s. I found out that all of my father’s brothers are named Joseph, every one of them used their second or even their third name, except the youngest; he got to use Joseph. My mother’s sisters are all christened Mary, be it Mary Bertha, Mary Edna, etc. They all use their second name as their common name. My mother, luckily the youngest of the girls, didn’t like her second name so she can use Mary, however she goes by Marie. The more I dug into this family history thing, the more passionate I became about it. The people in history became real and fascinating to me. Paul Arsenault, Germain Poirier, Xavier Gallant, and Jean Aucoin. The path led further back in time to Pierre Arsenault, Jehan Poirier and Jacob Bourgeois. And back to France, with side paths by way of the Melansons to England, the Caissies to Ireland, and Noiles to Holland. Who were all these people? Why did they come here? What were they like? How did they live?

At the time we were living in Truro, Nova Scotia, there was a lot to explore on that side of the Strait too : Beaubassin, Grand-Pré and Port-Royal. I remember my first visit to Grand-Pré. A feeling came over me that something terrible had happened there, despite its pastoral setting, I could feel the loneliness and the starkness of the place. I could see the expulsion, families torn apart, never to see each other again. On my office wall at home is a print of a famous painting depicting the scene of the expulsion. It serves as a reminder not to forget. A beautiful and scenic area forever marked by a tragic chain of events. The blood of innocent people, men, women, and children, speak from the grave «we should not be forgotten»,  and they are not forgotten.

Later in 1978, we moved to Mississauga, Ontario, and I took advantage of some of Canada’s largest libraries and bookstores to add to my information and collection. I was devouring reading material on the subject, both in a genealogical and a historical sense. Authors such as Bona Arsenault, Naomi Griffiths, Yvon Leger, Henri Blanchard, Michel Poirier and Ste-phen White. One day I found a copy of Georges Arsenault’s Complaintes acadiennes2. I signed it out from the library and kept renewing it for months. The librarian commented on my constant renewing and, because it was not really in great demand, she bent some of the library’s rules and allowed me to keep it longer. I read most of it with a French-English dictionary in one hand and the book in the other. It was my first attempt to read more than «born», «married», and «died» in French. The chapter in the Complaintes on Xavier Gallant enthralled me, as he was one of  my ancestors. I had to know more.  I had my parents, who live in Summerside, pick up locally published books that I couldn’t find in Ontario. Christmas, birthdays, and other holidays were exciting times, as I knew there were Acadian books coming.

The story of my people became alive, how a few families left France  for a new life in a faraway country.  How generation after generation moved from one place to another.  How the ravages of nature, weather and mice, only made them more intent to survive. How the tyranny of man only slowed them down, but they survived. How success came and went, and they survived. I remember researching one particular family, and within a few months, five of their children passed away, then the mother died. A little while later, the father remarried, and a whole new family started to arrive. How from tragedy he found some happiness in life.

I was reading recently about the journeyings of Father MacEachern. How he would travel from Malpèque  to St. Andrews, then back to Malpèque. Taking days and weeks, travelling by canoe, or snowshoe, horseback, and foot. Now we think nothing of jumping in the car and driving to Charlottetown for supper. One summer day we drove to Montague, then to Souris, up to East Point, over to Three Rivers, St. Peter’s, and Rustico, back to Charlottetown and then home to Summerside by way of Borden. The next day we drove up to Tignish and back through Baie-Egmont and Mont-Carmel. And finally to Miscouche before returning home. I thought how it took my ancestors several generations to go from Port-LaJoye to Summerside. I can do it now in a few hours.

Every day, I scan through The Journal-Pioneer for Acadian articles. I check out the obituaries and funerals. I compare any new information with the records in my database and add or correct them as required. I regularly check out the books available at the Centre J.-Henri-Blanchard, the Acadian Museum, the used-book stores in the area. In the past little while, we have been fortunate to see several excellent new books published. With great local historians and authors such as Georges Arsenault, Cecile Gallant, David Le Gallant, Jacinthe LaForest, and the late J. Henri Gaudet, we are regularly blessed with new and exciting publications. I thank them for their work and encourage them to continue to publish their research.

Sad to say, I have relatives and friends who mock the Acadian flag and shun their Acadian heritage as an embarrassment. I take pride in the fact that as a people we have a national flag, a national anthem, a national day. I take my young son with me to places such as the Acadian Museum, and the Centre J.-Henri-Blanchard. He looks up to me with his big brown eyes : «This is the Acadian place, dad?», he asks. He watches for flags and can identify our Canadian flag, the Summerside Flag, the Prince Edward Island flag, and our Acadian Flag. One day I bought one of those tricolor ties at the Acadian Museum. When I got it home, he claimed it as his own; it is his Acadian tie. I hope and pray he and our children throughout all the land will be proud of their Acadian heritage as I am.

As I continued my research, I was not and still am not satisfied with only knowing names and dates of my ancestors. I need to know more. I need to know how they lived, what they ate, what kind of clothes they wore, what they did for a living, etc. Were they farmers or fishermen? Did they have a trade? Were they merchants, or did they earn their wages working for someone else? Was their house a log home or a framed building? Did they have glass windows? Did they love lobster as a food or use it only as fertilizer? Did they eat biscuits or bannock? Did they love râpure as much as I do? Were they military men? Or were they opposed to war and fighting? Were they active in their religion? Or just going through the motions? Were their children their pride and joy? What was la Mi-Carême, or la Chandeleur? Did they have the same feelings I have, about the birth of a child, the death of a loved one? Do I have their nose shape, their eye or hair colour? How tall were they? Were they as passionate about where they lived as I am? I know some of these questions will never be answered, until I can ask them for myself in the next life. But I never tire of looking for the answers here and now.

There was a popular beer commercial a few months back, a young man extolling the virtues of being Canadian. I sometimes feel like that, but rather as an Acadian! We are not Québécois; our national day is August 15th, not June 24th. Our flag is the French Tricolor with the golden star in the blue representing our national patron saint, Our Lady of the Assumption. I personally do not speak French, but Acadians the world over speak many different languages, for we are a people without a homeland, banished in the 1750’s and dispersed all over the world.

We Island Acadians are the lucky ones, for we still occupy some of the lands where our ancestors first came. Many left for only a few years, some not at all, with proud names such as Arsenault, Poirier, Gallant, Gaudet, Bernard, Caissie, DesRoches and a couple of a dozen more. At one time I thought that Canadian history was boring, not at all like our neighbours to the south. But my studies of the pioneers of the Acadian parishes of Prince County have brought to life the exciting times they lived in. Hard times. happy times, sad times, good times. Many others and I are their legacy. The DNA in their bodies will match ours.

I remember reading somewhere about a young man who had a dream about going to heaven where he met his grandfather. They had so much to talk about, but all that the old man would ask was : «What have you done with my name?» Finally the young man answered, that he had done nothing that his grandfather would be ashamed of, that he was proud to bear the name of his grandfather and he would make him proud also. The grandfather thanked him and walked away. And the young man woke up, back in the world. We need to be proud of our ancestors. They lived and died in a harsh environment different from ours, so that we might have a better life, that we might enjoy freedom, in a great country. There are hundreds of thousands of Acadians throughout North America, from the Gulf of Mexico to Nunavut, from the Pacific Ocean to right here at home on the Atlantic coast. There are Acadians in France, and England, Spain and Italy, indeed all over the world. We are all cousins, related through the centuries.

With my interest came a desire to record on paper events from my grandparents’ lives. I rewrote a short biography an aunt had previously written on my paternal grandparents, had it printed and now make it available for aunts and uncles and cousins to have. It was so well received that I went back another generation, and then another. I have now started to do the same for my maternal grandparents. With the advent of computers I began entering my lineage into a database, in time it expanded to include brothers and sisters of my ancestors and their children. It now has almost 23,0003 names in it. Almost totally Acadian and mostly from the Prince County area of Prince Edward Island.

I really want to thank the people who are responsible for my being here in Miscouche today at this forum on «Acadian history and genealogy». First, an interesting lady from Maryland, Lucie Consentino, who has a very large and fantastic website on Acadia (www.acadian-home.org). She asked me via the Internet to write an article on Island Acadians for her Internet newsletter. Because of that article, Georges Arsenault contacted me and through emails, he asked me to participate here today. A couple of weeks ago, I met them both here at the museum. So I also wish to thank him for the opportunity to express my ideas in a public forum. Lastly, I would like to thank the members of the Sister Antoinette DesRoches Historical Committee. I think Sister Antoinette would have been very happy with what you are accomplishing here. I found the topics and articles regarding the forum last spring very interesting and informative, and this forum is the same. My paternal grandfather John B. Perry and Sister Antoinette were first cousins. Sister Antoinette told me many things about my grandfather and his family, which I had not known. She was a great woman and an Acadian patriot. I am not sure she would have approved of the name of the committee though, for she was a very humble servant of the Lord. But she is not here, physically, only in spirit, and I think it is very fitting that you would honor her memory by using her name in the committee’s designation.

I would like to close now with a quote that I find very suitable. It is from Antonine Maillet’s classic novel Pélagie-La-Charrette. The sea captain Beausoleil counsels Celina:

From here on it’s in the future one must look for roots.

And it’s my thinking that to count them all will need

lengthy journeyings far north and far south.

 

1        Talk delivered at the second «Forum on Acadian History and Heritage»
held at the Acadian Museum in Miscouche on November 4th, 2000 and
sponsored by the Comité historique Soeur-Antoinette-DesRoches.

La rédaction : cet article est le 2e sous la rubrique touchant à l’identité et
à la nationalité acadiennes :  voir Gordon Lavoie, Réflexion sur notre identité
acadienne, La Petite Souvenance, no 17,  p. 37.)

2          Georges Arsenault, Complaintes acadiennes de l’Île-du-Prince-Édouard, Les
Éditions Leméac, Ottawa, 1980.

3          Now in 2004, there are over 30,000 names in the database.

 

The Saint-Philippe-et-Saint-Jacques Cemetery (Baie-Egmont), an example of a parish cemetery where one finds much precious information for genealogical research. (Photos : archives James Perry)

Nouvelles de l’empremier

1986 par Contribution anonyme

 

1868 – Baie-Egmont :  “A petition of Thomas Mowbray and others, inhabitants of Egmont Bay Settlement and its vicinity, was presented to the House by Mr. Arsenault, and the same was received and read, praying for the establishment of a Small Debt Court at some convenient part of the said Settlement of Egmont Bay.”  (Journal of the House of Assembly of P.E.I., 1868, p. 34.)

 

1888 – Miscouche :  “In North Miscouche there are three sugar factories at work this spring.  The flow of sap has been small owing to the continuance of stormy weather and lack of frost and sunshine.  The production of maple sugar is consequently much below the average.  The manufacturers find no difficulty in disposing of the quantity on hand at very good prices, most of it never leaving the factories where it is produced.  (…)  It is worthy of note that the majority of those taffy-seekers were not ladies but belonged to the male portion of the community.”  (The Prince Edward Island Agriculturist, April 30, 1888)

 

1892 – Bloomfield :  “Les habitants de Bloomfield apprennent avec joie que la station de Mill River doit être transférée de Haywood, où elle profitait au petit nombre et incommodait le grand nombre, et localisée à la traverse de Howlan Road, le centre de la région, où se trouvent nos marchands locaux, MM. F. Pitre et Joseph Gaudet.  Comme le chemin que nous devons à son énergie lorsqu’il était dans le gouvernement local, la nouvelle gare, qui sera ouverte le 1er juillet, portera le nom “Howland Station”, en l’honneur du sénateur dont le nom est sur les lèvres de tout le monde de l’Île.”  (L’Évangéline, le 19 mai 1892).

 

1894 – Palmer Road:  “Jeudi et vendredi de la semaine dernière le Revd. Père Chiasson, Pasteur de la paroisse de Palmer Road, a établi la société du Sacré Coeur dans sa paroisse.  Les cérémonies ont été très imposantes et faites avec solennité.  Les Revd. D. MacDonald curé de Tignish, A.E. Burke, curé d’Alberton et F.X. Gallant, curé de St. Antoine de Bloomfield assistaient pour les confessions.”  (L’Impartial, le 14 juin 1894)

Nouvelles de l’empremier

1985 par Contribution anonyme

 

1883 – Baie-Egmont :  “Le vénérable vieillard, le Rév. M. Poirier, que tous nos lecteurs connaissent, est encore assez frais, malgré son grand âge et ses nombreuses infirmités.  Il a changé dernièrement de demeure en laissant Mont-Carmel pour venir sous le toit hospitalier de M. Felix Poirier, près de l’église d’Egmont Bay.”  (Le Moniteur Acadien, le 2 août 1883)

 

1887 – Tignish :  “M. J. S. Gaudet, cultivateur de Tignish, a eu une drôle d’aventure.  En ouvrant sa cave de dehors, il y a de cela quelques jours, il y trouva deux moutons.  Ils étaient dans la cave depuis le mois de décembre dernier à l’insu de M. Gaudet.  L’un deux pesait 200 livres, et avait une toison de laine de cinq pouces de long.  Les provisions que M. Gaudet avait dans sa cave étaient un tant soit peu diminuées.”  (Le Moniteur Acadien, le 22 avril 1887.)

 

1890 – Palmer Road :  “M. l’abbé Picotte, curé de Palmer Road, Î.-P.-É., vient de faire l’acquisition d’un magnifique étalon de pur sang canadien.  M. François Gendron, de Sainte Anne de la Pocatière, P.Q., qui a vendu ce beau cheval, est arrivé, vendredi soir à Shédiac, avec l’animal qu’il a délivré à M. Hubert Arsenault, d’Egmont Bay, qui était délégué par M. l’abbé Picotte pour en prendre charge.  Le prix de l’étalon est de $600.  C’est un cheval de sept ans, qui quoique n’ayant jamais été exercé pour la course trotte un mille en moins de trois minutes.”  (Le Moniteur Acadien, le 6 mai 1890.)

 

1897 – “The drawing of prizes in connection with the Lefebvre Memorial Hall took place at Memramcook, N.B., on Thursday last.  The first prize, a three year’s course at St. Joseph’s, was won by Stephen Arsenault, of Prince Edward Island.”  (The Examiner, 15 February 1897.)

 

1907 – Miscouche :  “Au nombre de ceux qui ont obtenu le titre de B.A. au collège St. Joseph, Memramcook, cette année était M. Nazaire Poirier de Miscouche.  De plus M. Poirier a gagné le prix Beaulieu, $10 en or pour excellence dans la composition française et le prix LeBlanc pour excellence dans l’élocution française.”  (L’Impartial, le 27 juin 1907.)

La Vénération des gens à l’égard des prêtres

1985 par Père Emmanuel Gallant

Père Emmanuel Gallant, c.j.m.

 

Même si je ne suis pas encore très âgé, il y a des souvenirs de ma jeunesse que je n’oublierai jamais; et l’un d’entre eux est la vénération de nos gens à l’égard des prêtres.  Le prêtre était vraiment reconnu comme l’envoyé de Dieu pour les instruire sur ce qui regardait leur salut, car il faut bien l’admettre, une assez grande proportion d’entre eux ne savait ni lire ni écrire.  Or, comme dit l’Écriture Sainte:  “la foi vient de l’audition de la Parole de Dieu”, l’homélie du curé, qu’on appelait ordinairement “le sermon”, était très suivie.  Tout le monde y était attentif.

À Mont-Carmel, nous avons été vraiment favorisés.  Nous avons eu de très bons prêtres; mais je crois que c’est le Père Pierre P. Arsenault, natif de Tignish, qui a laissé le plus beau des souvenirs.  C’était un homme d’une grande intelligence, un véritable organisateur et qui était aimé de tous, même des protestants qu’il se permettait assez souvent de taquiner.  Par exemple, un jour, un protestant lui demanda ce que voulait dire “P.P.” qu’on plaçait ordinairement avant son nom.  Il répondit avec humour:  “Protestant persecutor”.

Ce prêtre avait le don particulier de rendre l’Évangile si simple et si pratique par des exemples qu’on se rappelait longtemps ses sermons.  Je me rappelle très bien un passage de l’un de ses sermons alors que je n’avais que douze ans.  “Je suis envoyé par Dieu dans cette paroisse, nous disait-il, pour vous prêcher l’Évangile et vous rappeler les commandements de Dieu et de l’Église.  Je représente le Christ auprès de vous; mais n’oubliez pas que je ne suis qu’un homme avec mes faiblesses et mes défauts, alors que le Christ, Lui, était Dieu.  Il n’avait aucun défaut.  Alors si je n’imite pas toujours le Christ, si je manque parfois à la charité, c’est souvent à cause de mon caractère.  C’est pourquoi je vous demande de faire ce que je vous dis de faire; mais de ne pas toujours faire ce que parfois je fais moi-même à cause de mes faiblesses.”  J’étais resté dans l’admiration en entendant un tel acte d’humilité devant tous les paroissiens.

En général, les gens pardonnaient facilement aux prêtres ses petits défauts, surtout s’ils remarquaient qu’ils étaient vraiment aimés par l’Envoyé de Dieu.  Cependant ils savaient très bien distinguer quand un prêtre exagérait ou se montrait trop sévère.  Dieu leur avait donné un bon jugement et une conscience éclairée en ce qui regardait la morale.

Un automne, le curé avait fait venir deux prédicateurs pour une retraite paroissiale.  Malheureusement, au lieu de parler de la bonté et de la miséricorde de Dieu, toute la retraite avait porté sur le péché et l’enfer.  Les prédicateurs avaient condamné la danse comme quelque chose d’épouvantable, disant que ceux et celles qui avaient permis ces danses dans leur maison pourraient se voir refuser l’absolution.  Une dizaine de femmes furent vraiment troublées dans leur conscience.  Tout le monde parlait de cela, et je me rappelle les réflexions de mon père à ce sujet: “Le Saint Roi David a bien dansé devant l’Arche d’alliance”, et il ajoutait:  “Quant à moi, je ne fais certainement pas de mal dans ces danses carrées ou quadrille, car la seule chose à laquelle je pense, c’est de ne pas me tromper.”  Plusieurs hommes sont allés voir le curé qui était alors le Père Théodore Gallant, natif de Baie-Egmont.  Le dimanche suivant, le curé annonça en chaire:  “À l’occasion de certaines noces j’ai vu moi-même les danses qui ont lieu dans la paroisse, et comme prêtre, je ne vois aucun mal dans ces danses.  C’est un moyen pour vous d’exprimer votre joie, et vous divertir.  Alors vous pouvez continuer à danser comme cela.”

Je me rappelle aussi un fait qui s’est passé à Baie-Egmont alors que le curé était d’une sévérité exagérée au sujet des vêtements chez les hommes comme chez les femmes.  Il défendait aux femmes de se faire couper les cheveux.  Les robes des femmes devaient descendre jusqu’à trois ou quatre pouces au-dessus du talon, couvrir tout le bras jusqu’au poignet et n’avoir aucun décoltage au cou.  Or, il arriva qu’une jeune dame, parce qu’elle perdait tous ses cheveux, reçut le conseil de se faire couper les cheveux afin de leur donner plus de force.  Un jour, comme elle devait marcher plus de deux milles pour aller visiter une malade, elle mit une robe dont les manches terminaient au coudre.  Malheureusement, le curé, qui venait juste de s’acheter une belle automobile, une MacCauklin-Buick, s’il vous plaît, passa devant elle, et s’arrêta.  Il commença aussitôt à réprimander la dame d’une manière vraiment insolente.  Il termina par ces mots:  “Pensez-vous que la Sainte Vierge aurait manqué de pudeur comme cela en se promenant dans le chemin comme vous le faîtes?”  La femme perdit alors le contrôle d’elle-même, et s’adressant à son insulteur, elle dit:  “Monsieur le Curé, pensez-vous que Saint Joseph se serait promené dans le chemin avec une grosse automobile comme la vôtre?”  Le curé partit aussitôt sans dire un mot.

Un jour, racontait souvent mon père, de la maison paternelle, on vit passer quelqu’un en traîneau.  On ne reconnut ni le voyageur ni le cheval.  Alors chacun disait que c’était telle ou telle personne.  Quelques minutes plus tard, un voisin arriva à la maison.  On lui demanda qui était celui qu’il venait de rencontrer.  “Mais, dit-il, c’est le Père Boudreault de Baie-Egmont.”  Il y avait à la maison une vieille tante qui s’écria:  “Ah, ma tante savait bien que ce n’était pas du monde, mais un prêtre.”

J’ai souvent réfléchi à ces paroles de ma grande tante.  Cela montre bien qu’elle ne plaçait pas les prêtres sur le même pied que les autres hommes.  Je crois qu’elle avait bien compris le vrai sens des paroles de Notre Seigneur en parlant de ses apôtres à son Père:  “Ils ne sont pas du monde” (Jean 17, 14) que certaines éditions récentes, pour que ce soit encore plus claire, traduisent par “ils n’appartiennent pas au monde”, (c’est-à-dire, à ce monde).

 

(Le Père Gallant, originaire de Mont-Carmel, est retraité.  Il demeure présentement à Charlesbourg, Québec.)

Sages-femmes et guérisseuses

1985 par Cécile Gallant

par Cécile Gallant

 

Cet article est un extrait d’un manuscrit préparé par Cécile Gallant pour l’Association des femmes acadiennes de l’Île-du-Prince-Édouard. Il s’agit d’un ouvrage qui traite de la contribution et de la situation de la femme acadienne dans la société insulaire.  Nous remercions l’Association de nous avoir accordé la permission de publier cet extrait.

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Les sages-femmes

Jusque dans les années 1950, la majorité des femmes acadiennes accouchent dans l’intimité de leur foyer.  La naissance d’un bébé, événement bien important dans la vie de la femme, se passe presque toujours à la maison.  C’est une pratique traditionnelle qui est seulement abandonnée graduellement à partir du moment où les hôpitaux deviennent accessibles à la majorité des gens grâce aux plans d’hospitalisation du gouvernement.

À l’époque où les services de médecins étaient totalement absents, il y a toujours eu dans les communautés acadiennes des sages-femmes qui assistaient les femmes enceintes lors de l’accouchement.  À la fois une science et un art, la profession de sage-femme était transmise de génération en génération entre femmes.  Et même après l’arrivée des premiers médecins, les sages-femmes ont continué à jouer un rôle important dans leur milieu.  En effet, malgré le fait qu’elles pouvaient désormais obtenir les services d’un médecin, un grand nombre de femmes ont continué à donner naissance à la maison avec l’aide de la sage-femme de l’endroit.  Pourquoi?  C’était d’abord une tradition, une habitude de vie.  Les femmes se sentaient à l’aise avec la sage-femme et elles se trouvaient bien de ses services.  De plus, dans les communautés rurales acadiennes d’avant les années 1960, les moyens de transport et les conditions des routes, surtout en hiver, ne favorisaient pas toujours une visite du médecin à la maison au moment des accouchements.  Il n’y avait souvent qu’un seul médecin appelé à desservir toute une population dispersée dans un immense territoire.  Le médecin n’était donc pas toujours disponible pour tous les accouchements dans une région donnée.  Enfin, la population appauvrie avait plutôt recours aux sages-femmes qui demandaient peu, et même parfois rien du tout, pour leurs services tandis que les honoraire des médecins constituaient une somme assez élevée pour bien des gens.

Les sages-femmes acadiennes ont ainsi comblé les lacunes qui existaient dans les services de santé disponibles aux femmes enceintes dans leur communauté.  Appelées le jour ou la nuit, elles se faisaient un devoir de se rendre auprès d’une femme enceinte par toutes sortes de moyens de transport, peu importe la température et la condition des routes.  Même si la plupart du temps elles ne demandaient aucune paye pour leurs services, les gens leur donnaient ce qu’ils pouvaient soit $5, soit $10, selon leurs moyens financiers.  Cependant, la plupart du temps, ils donnaient une rémunération en nature telle du hareng, des patates, de la farine et autres produits.  Une femme de Tignish nous renseigne à ce sujet :

Ces femmes icitte ne chargeaient pas trop.  Souvent elles n’étiont pas payées.  Elles étiont peut-être données un panier de patates ou une douzaine d’épis de blé d’Inde ou quelque chose comme ça.  Elles n’étiont pas payées.  Le docteur, faudrait qu’il aurait été payé, mais je crois bien que le monde n’avait pas l’argent.

En plus d’assister la maman lors de l’accouchement, les sages-femmes prêtaient souvent main-forte dans les travaux ménagers.  En effet, il n’était pas rare que ces femmes restent avec la mère et l’enfant pendant plusieurs jours et même jusqu’à une semaine afin de leur donner tous les soins post-nataux nécessaires.  Et, dans bien des cas, elles s’occupaient aussi des repas et du ménage de la maison pour toute la famille.

Qui étaient ces sages-femmes qui ont fourni un service si indispensable dans les communautés acadiennes jusqu’aux années 1960?  Il serait impossible de toutes les nommer ici.  Qu’il suffise de donner les noms de quelques-unes en guise de témoignage de leur grande contribution.

 

TIGNISH

Lucie Martin (née LeClair)

“Ça c’était une maître, tellement merveilleuse, elle était recherchée”, de dire une informatrice de Tignish.

Isabelle Poirier (née Gaudet)

Cette femme était surnommée la “Grêle” à cause de son tempérament.  C’était une femme qui fumait la pipe et aimait beaucoup jouer aux cartes.  Elle était reconnue comme composeuse de chansons.  En tant que sage-femme, elle a mis au monde plus de cent bébés.  La tradition orale rapporte que le Père Dougall MacDonald, curé de Tignish, lui avait béni la main droite afin d’assurer que tout aille bien aux accouchements.

Il y a eu aussi, à Tignish, les sages-femmes suivantes:  Catherine Gallant, Marguerite Martin, Marie-Rose Poirier et Marie-Rose Richard.

 

BLOOMFIELD

Zella Gaudet

Cette garde-malade retirée, “une bonne femme”, s’est dévouée au service de la communauté en tant que sage-femme.

 
RÉGION ÉVANGÉLINE

Jane (Geneviève) Barriault

“C’était une bonne personne, elle était pas mal capable,” de dire nos informatrices qui l’ont bien connue.  Elle avait appris son métier en assistant le Dr. Delaney à des accouchements.  Une de nos informatrices qui a souvent eu besoin de ses services la décrit ainsi :

Elle était très gentille et bonne dans des cas difficiles.  Mes filles ont eu des cas comme ça avec leurs enfants dans les hôpitaux et ils n’ont pas sauvé leurs enfants.  Mais elle, à la maison, elle a tourné les enfants et puis elle les a sauvés.  Je crois qu’elle était très très capable.  Elle rassurait, mais ce que je n’aimais pas dans ça, c’est que parfois elle y mêlait la religion.  Quand elle allumait la chandelle, je croyais que j’étais en danger, là j’avais peur.

Elle restait toujours huit jours avec moi après (l’accouchement), avec la servante.  J’ai été bien soignée.  Elle prenait soin de la mère et du bébé.  Elle était bien charitable.

Sophique Arsenault

“La vieille Sophique” de Saint-Hubert est une autre de ces sages-femmes.  Elle était veuve et très pauvre.  Pour son travail, elle recevait parfois qu’une pelote de laine :

Mes quinze enfants sont tous venus au monde à la maison.  Les premiers je n’avais pas de docteur, c’était Mme Sophique Arsenault qui venait m’aider.  Elle ne demandait pas de paye pour ses services, on lui donnait ce qu’on pouvait.  J’ai entendu dire qu’une famille lui avait donné une douzaine de harengs pour sa paye.

Léah Maddix

Âgée de 83 ans, elle raconte ses souvenirs de sage-femme :

J’étais une mid-wife et j’ai mis passé 30 bébés dans le monde; 4 toute seule, le reste avec le docteur…  Je m’ai appris moi-même avec les docteurs et puis après ça j’en ai délivré 4 moi-même que le docteur n’était pas là…  Ça ne m’a jamais énervée, moi, de quoi de même…  C’était plus une charité, j’aimais ça.

Annie Dérasp (née Arsenault)

Née le premier juillet 1897 à Saint-Raphaël (Mont-Carmel), elle a suivi un cours de garde-malade à la Prince County Hospital de Summerside.  Elle accepte une position de garde-malade avec la Croix Rouge aux îles de la Madeleine au début des années 1930.  Elle est la seule garde-malade aux îles à une époque où il n’y a ni médecins ni hôpitaux.  Suite à son mariage en 1934, elle retourne dans sa paroisse natale de Mont-Carmel.  Étant devenue mère de famille, elle ne travaillera plus comme garde-malade à salaire.  Cependant, elle sera toujours prête à desservir les femmes enceintes et les malades de sa paroisse.  Pendant de nombreuses années, elle assiste souvent aux accouchements avec ou sans le médecin.  Elle reçoit $10, même $5, ou rien du tout lorsqu’il s’agit d’une famille pauvre.

 
MISCOUCHE

Balthilde Desroches

Quand on voyait ma tante Balthilde venir avec le grand tablier blanc, on savait qu’on aurait un bébé le lendemain matin.  On croyait que c’était ma tante Balthilde qui nous apportait le bébé…  Elle était âgée et elle venait pour délivrer le bébé.

Elle était vaillante. Ça prend une femme avec du courage pour faire de quoi de même.  Elle encourageait les femmes.

 

Cette liste est loin d’être exhaustive.  Elle sert seulement à illustrer la grande contribution des sages-femmes acadiennes dans leur milieu.

Outre les sages-femmes, il y a eu un nombre incalculable de femmes qui ont assisté le médecin aux accouchements à domicile.  En aidant au médecin, ces personnes remplissaient en quelque sort le rôle de garde-malade.  En particulier, elles rassuraient et encourageaient les futures mamans et les préparaient pour le docteur.  Après l’accouchement, elles lavaient et habillaient le nouveau-né. “On était là pour servir le docteur,” de dire une informatrice de Mont-Carmel, qui a souvent aidé ses voisines lors de leurs accouchements.  La plupart du temps, ces femmes ne demandaient aucun paiement pour leurs services; elles recevaient parfois une somme minime d’un dollar.  Une femme de Tignish explique ainsi son rôle aux accouchements.

Je ne chargeais rien, j’allais justement là pour leur aider.  Tout ce que je faisais moi c’est laver l’enfant et l’habiller, parler à la femme pour lui donner un petit brin de courage quand je voyais qu’elle pâtissait trop… lui dire de prendre courage, et puis quand ses mals veniont fallit qu’elle forcit pour lui aider…  J’y parlais, je les encourageais.

Dans toutes les communautés acadiennes, nombreuses sont celles qui étaient toujours prêtes à offrir ce service.  À Rustico, à titre d’exemple, il y avait entre autres Eugénie Gallant, Eulalie Gallant et Marie Martin.  Le témoignage suivant reflète le grand dévouement de ces femmes:

Ma belle-mère en était une.  Elle s’appelait Marie Martin (née Doiron).  Elle aimait ça.  Tous les enfants qu’ont été nés que je me rappelle, moi, c’était elle qui était là. Ah! oui, elle était bonne avec ces femmes-là.  Elle était aussi bonne comme le docteur.  Il y en a que je connais bien moi qui l’ont eue et, après qu’elle est morte, elles l’ont manquée beaucoup.  Elle faisait bien son ouvrage.  Elle en a beaucoup délivré avec le docteur.  Elle aidait au docteur.  Elle chargeait une piastre par jour dans ce temps-là.  Il y a des temps qu’elle n’était pas payée du tout.  Le monde n’était pas capable de payer.  Elle faisait ça par charité.

 

Les guérisseuses

Dans les communautés acadiennes d’autrefois, on trouvait toujours des femmes-guérisseuses au service des malades de leur milieu.  Ce service bénévole était bien apprécié par les gens car dans le temps les soins de santé étaient peu organisés.  Ces femmes étaient les riches héritières d’une médecine populaire transmise de génération en génération.

“La mère à ma mère, ça c’était une vraie docteure; je me souviens qu’elle m’a sauvé la vie.  J’avais 14 ans et j’étais malade depuis deux mois, j’étais assez faible je ne pouvais pas me lever.   Alors ma grand-mère est venue chez nous et elle allait dans les champs chercher du tansie; elle le mettait dans une cuve et vidait de l’eau bouillante dessus.  Quand c’était un peu refroidi elle me mettait les pieds à tremper dans ça et ensuite elle me couchait sur un lit de plumes et me couvrait avec des couvertes de laine, pour me faire suer.  Elle a fait cela pour neuf jours de suite, après cela j’étais guérie.”      (Baie-Egmont)

“J’ai soigné beaucoup de malades.  J’allais parmi les maisons ici et là…  Je mettais des portesses avec de la moutarde et du saindoux (pour guérir des inflammations)”.       (Baie-Egmont)

“(En plus d’assister souvent le médecin lors des accouchements,) Eugénie Gallant (née Blanchard) soignait des malades aussi.  Du monde qui était malade à la maison parce qu’on courait pas à l’hôpital tout le temps.  Ça coûterait à l’hôpital, c’était pas Medicare.  Je crois que c’était une piastre par jour qu’on lui donnait.  Elle savait quoi faire.  Elle ne refusait jamais d’aller.  Elle aimait ça.  On aurait dit que c’était sa vocation.    (Rustico)

“On faisait ça nous autres mêmes, des portesses de moutarde pour une grosse toux.  On n’allait pas au docteur, jamais!  Du thé sauvage, c’était pour les reins.  Des portesses de gomme, pour des mals dans le dos.  Pour du mal, c’était des feuilles de plantain.  Pour de quoi qui était infecté, c’était des feuilles de plantain.

Il y en avait (une) qui faisait des portesses de gomme (de bois).  Elle est morte asteur.  C’était une Madame Ben Poirier;.  Elle s’appelait Léonore.  Il y avait un homme, il avait été là, il avait un gros mal sur sa jambe.  Elle lui a fait une portesse avec de la gomme.  Il a mis ça et puis ça l’a guéri.” (Miscouche)

Il y a aussi eu des garde-malades qui ont appliqué leurs connaissances scientifiques de la médecine en soignant bénévolement les malades dans leur milieu.  Une fois mariées, ces femmes abandonnaient leur carrière de garde-malade mais pas pour autant leur vocation d’infirmière.  Annie Dérasp (née Arsenault), de Mont-Carmel, était une de ces femmes.  Comme nous l’avons déjà vu, elle assistait souvent aux accouchements dans sa paroisse.  Elle opère aussi bénévolement un poste de Croix-Rouge à Mont-Carmel entre 1948 et 1975.  Elle est ainsi souvent appelée à administrer les premiers soins ou à visiter des malades.

Les services de guérisseuses communautaires ont graduellement diminué.  En effet, à partir de 1970, grâce au plan d’assurance-santé du gouvernement provincial, les gens ont commencé à se rendre de plus en plus voir des médecins.  Ces femmes ont donc fait leur plus grande contribution avant l’organisation des soins de santé alors que les gens étaient encore trop pauvres pour se payer les services d’un médecin.  Elles ont ainsi comblé un besoin social dans leur communauté à une époque où les gouvernements ne pouvaient pas y répondre.

Nouvelles de l’empremier

1984 par Contribution anonyme

 

1871 – Exportation :  “On écrit à l’Île-du-Prince-Édouard que l’année dernière plus de 1,800,000 minots d’avoine ont été exportés en Europe, outre 300,000 minots aux États, faisant une valeur total de $750,000.  On exporte aussi des patates, mais la plus grande partie est convertie en porc, dont l’exportation s’est montée à $280,000 l’année dernière.  On y récolte aussi beaucoup d’orge, mais elle est presque tout consommée dans les brasseries qui sont en nombre de sept à Charlottetown et les environs.”  (Le Moniteur Acadien, le 16 juin 1871.)

 

1885 – Kildare Station (Saint-Louis) :  “On nous apprend de Kildare Station, Î.-P.-É., que le 29 mars M. Patrice Pitre et quelques amis ont tué un ours pesant 385 livres.  Il y en a d’autres, dit-on, dans le voisinage, et l’on se propose de leur faire bonne garde.”  (Le Moniteur Acadien, le 9 avril 1885.)

 

1887 – Fifteen Point (Mont-Carmel) :  “M. Amand Richard, de Fifteen Point, dont le Moniteur a enregistré les succès horticoles l’année dernière, est encore cette année à la tête des propriétaires de beaux jardins.  À la fin d’août on voyait dans son jardin un chou de 47 pouces d’un bout d’une feuille à l’autre; une citrouille de 40 pouces de circonférence; un navet de 25 pouces de longueur; une betterave de 18 1/2 pouces; un mangel-beet de 11 1/2 pouces; un oignon de 11 1/2 pouces; une cosse de fève de 11 1/2 pouces; et une tige d’avoine qui avait 65 pouces de hauteur.  M. Richard a l’intention de porter ces divers produits à l’exposition de Summerside, où le succès l’attend.”  (Le Moniteur Acadien, le 13 septembre 1887.)

 

1891 – Baie-Egmont :  “Mme Veuve Prospère Arsenault, d’Egmont Bay, soeur de l’hon. Jos. O. Arsenault, a eu l’infortune de passer au feu vendredi dernier.  Le gros vent qu’il faisait, éparpillait les étincelles d’un feu de terre neuve, à une distance de l’habitation, et c’est une de ces étincelles qui a mis le feu à la maison et à la grange.  On n’a eu que le temps de sauver un moulin à coudre et une voiture.  Tout le reste a été réduit en cendres.  Mme Arsenault a eu beaucoup de peine à arracher aux flammes sa vieille mère, âgée de près de cent ans, et en opérant ce sauvetage héroïque elle s’est brûlée la figure et les mains.  Il n’y avait pas d’assurance sur les bâtisses et les pertes de Mme Arsenault sont considérables.”  (Le Courrier des Provinces Maritimes, le 3 septembre 1891.)

Mère Évangéline Gallant

1982 par Marguerite Michaud

par Marguerite Michaud

 

Cet article fut publié dans L’Évangéline vers 1950.  Nous remercions Mme Sylvère Gaudet, de Miscouche, de nous en avoir fait prendre connaissance.

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Certains personnages de l’Acadie renommés soit dans le domaine religieux, pédagogique, commercial ou autres sont très bien connus de notre population parce que l’on y réfère constamment.  Ceux-ci ont leur grand mérite et notre pensée est loin de vouloir les déprécier.  Mais, par contre, il y a de grandes figures inconnues qui se sont dévouées inlassablement et dont nous ignorons presque le nom; tel est le cas de Mère Évangéline Gallant, ancienne supérieure générale des Soeurs Grises de Montréal.

Le nom témoigne bien son origine de l’Île-du-Prince-Édouard; de cette hérédité Mère Gallant est très fière.  Née à Egmont Bay, fille de Sylvain Gallant et d’Eulalie Arsenault (soeur de feu l’abbé Théodore Gallant, curé de Mont-Carmel), Mère Gallant suivit tout d’abord ses cours primaires à la petite école du village.  Très jeune, elle entra chez les Religieuses de la Congrégation de Notre-Dame, mais la Providence la destinait ailleurs puisque le 30 décembre 1901 elle faisait profession chez les Soeurs Grises de Montréal.  Voulant se dévouer aux malheureux, aux infortunés et aux infirmes, elle paracheva son cours de garde-malade et servit jusqu’en 1926 dans les diverses missions des États-Unis et de l’Ouest canadien.  Ses qualités d’administration et sa noblesse d’âme la destinaient aux hauts postes de sa communauté.  Supérieure provinciale de l’Alberta en 1926, assistante générale en 1930, elle devait régir les grandes oeuvres de sa communauté à titre de supérieure générale de 1935 à 1946.  Rome ne lui permettant pas d’après le code religieux de servir plus longuement dans ce rôle, elle accepta son poste actuel, celui de supérieure provinciale à l’Hôtel-Dieu de Nicolet, P.Q.

Pour comprendre l’influence bienfaitrice de Mère Gallant et l’étendue de ses responsabilités, écoutons l’historienne de la communauté, Albertine Ferland-Angers:  “En 1738, Mère d’Youville forma une coalition de Charité et fit de son Institut un havre de la souffrance indigente.  Et depuis deux siècles, les vieilles gens sont recueillis et soignés chez les Soeurs Grises dans de confortables hospices.  Nouveaux-nés sans familles, enfants abandonnés ou aveugles ou orphelins, jeunesse étudiante des écoles ménagères, tous grandissent sous la protection et les soins maternels des Filles de Mère d’Youville.”  Les Soeurs Grises de Montréal sont les premières canadiennes missionnaires.  Dès 1844, elle suivirent les Évangélisateurs sur les bords de la Rivière-Rouge et ont, depuis traversé le continent du sud au nord.  À la Baie d’Hudson, au Keewatin et au MacKenzie, leur zèle se dépense avec amour auprès des Indiens et des Esquimaux.  Aujourd’hui, il y a au-delà de cinq mille Soeurs Grises disséminées sur trois continents; elles sont devenues gardes-malades universitaires, institutrices, bachelières, missionnaires au MacKenzie, à la Baie d’Hudson, en Chine, en Afrique.

Dans le domaine de la Charité au Canada la primauté des Soeurs Grises paraît incontestable.  En plus de leur oeuvre d’apostolat chez les indigènes, ces Religieuses sont les premières à ouvrir une école de gardes-malades laïques canadiennes-françaises, l’Hôpital Notre-Dame de Montréal; elles ont aussi ouvert à Régina, Saskatchewan, la première Clinique du Cancer du pays.  “Puis voici la Soeur Julianna Panet qui conçut l’idée de l’Adoption légale des enfants trouvés ou orphelins.  Ridiculisée au début, elle persiste et élabore un projet de loi que les législateurs, ébahis, édictèrent en 1909.  Les bienfaits de cette Loi sont inappréciables.  Enfin voici Soeur Bonneau dont le nom est éternellement associé à l’Oeuvre des Sans-Abri et à celle, combien touchante, des Pâques des Queux.  Vraiment ces Humbles projettent l’ombre de leur bienfaisance sur toute notre vie sociale.”  Et c’est une des nôtres, une Acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard, qui administre toutes ces organisations, qui mène à bonne fin tous ces projets.  Quelle gloire pour notre peuple!  Quelle émulation pour notre jeunesse!

Dans l’accomplissement de ses devoirs, Mère Générale, Évangéline Gallant effectua deux grands voyages dans ses missions les plus lointaines.  À l’été de 1937 elle se rendit jusqu’à Aklavik dans le Cercle Polaire.  Partie de Montréal le 30 mai, où elle se rendit à Edmonton, Alberta – 2,159 milles – en soixante heures.  (Les missionnaires fondatrices de 1844 voyagèrent 59 jours en canot d’écorce — à travers lacs et portages — pour atteindre Rivière-Rouge, aujourd’hui Saint Boniface.)  De là, vers le nord, la rivière MacKenzie, le cercle arctique où Aklavik est réellement bâti sur la glace, où le sol est couvert de neige huit ou neuf mois par an, où le soleil de minuit ne disparaît pas de l’horizon de la mi-juin à la mi-juillet, où il y a deux mois d’obscurité complète durant l’hiver, où la viande renne est la seule au pays, mais où les Soeurs Grises continuent leur oeuvre de charité et de conversion chez les Indiens et Esquimaux tout comme le font les RR. PP. Oblats.

En 1944, Mère Gallant se rendait cette fois à la Baie d’Hudson.  “En 1844 elles étaient venues, quatre Soeurs Grises, pour ouvrir le premier sillon, et maintenant, elles étaient des centaines à chanter leur action de grâces.  En 1844, une maison d’emprunt avait accueilli les fondatrices; aujourd’hui, trente-neuf institutions de charité groupées en trois provinces canoniques, s’échelonnaient dans l’Ouest canadien et jusqu’à l’océan Arctique.  Songeant à cette expansion apostolique, Mère Gallant revoyait en pensée chacune de ses missions d’elle si bien connues, puisqu’à toutes elle avait personnellement et plus d’une fois, porté le réconfort de son affection”.  La lecture des voyages de la Mère Gallant rappelle l’odyssée des grands aventuriers et explorateurs d’autrefois avec cette différence:  elle a la soif du bien corporel et spirituel des âmes et non la soif de la richesse temporelle.

Notre compatriote reçut plusieurs décorations, comme elle le méritait bien.  En 1938, elle eut l’insigne honneur de recevoir de Sa Sainteté, Pie XI, la plus haute décoration accordée aux femmes par le Pape, la médaille d’or Bene Merenti.  En 1940, elle était admise Chevalier de la Société du Bon Parler français; en 1947, le département de l’Instruction publique de la province de Québec lui décernait la grande médaille du Mérite Scolaire.  Dans son allocution, M. le surintendant référa aux travaux scolaires de notre distinguée Mère Gallant:  fondation de l’École Normale scolasticat de sa communauté, encouragement du programme des écoles ménagères régionales, établissement du camp de vacances pour la “Société des Enfants Infirmes”, promotion de l’éducation des aveugles.  Grâce à son dévouement, un jeune aveugle, anxieux de devenir prêtre, put compléter son éducation philosophique; elle fit transcrire en “Braille” tous les volumes nécessaires lesquels constituèrent une vraie bibliothèque.  Ajoutons discrètement, que les Soeurs Grises donnèrent généreusement à la campagne de la Bonne Presse acadienne organisée dans la province de Québec en 1943.

 
Nos amis de l’Île-du-Prince-Édouard doivent être heureux de l’héroïsme, du zèle apostolique, de l’ardeur missionnaire de leur soeur et voisine, Mère Évangéline Gallant.  Et nous, femmes acadiennes, rendons hommage à l’une des nôtres qui n’a cessé par un dévouement infatigable à faire rayonner la gloire de son pays d’origine et qui nous dit avec son sourire magnanime tout resplendissant de bonté: “Je suis contente de me dire Acadienne”.

Nouvelles de l’empremier

1982 par Contribution anonyme

 

1888 – Bloomfield :  “A few neighbors were agreeably surprised the other evening to hear the delightful music from the organ by a four years and five months old little miss of Mr. Joachim Gaudet of this place, who played four pieces on the organ with great accuracy, viz.  “Pleasure Dream”, “Les anges dans nos campagnes” and two others.  We believe this precacious maiden is the Mozart of the present day.  Mr. Gallant and his family of six children can all perform on the organ, and four of them are good violinists.”  (The Prince Edward Island Agriculturist, May 7, 1888.)

1888 – “Mr. Jos. Arsenault, Egmont Bay, familiarly known as “Joe the Post,” was in town one day last week, looking hale and hearty for his years.  He was for many years a mail carrier, and was always noted for his promptness, good nature and strict integrity.  “Split the track for Joe the Post”, will continue to be a bye-word long after its author – one of the few survivors of a generation that is rapidly passing away – undertakes his final journey.”  (The Prince Edward Island Agriculturist, November 12, 1888.)

1889 -  “La pêche à l’éperlan sur l’Île est une nouvelle industrie qui, (paraît-il) se développe assez rapidement, et promet assez bien.  Qui aurait dit, il y a un quart de siècle, que le homard, les huîtres et les éperlans seraient pour une grande partie de nos ressources financières?  (Le Moniteur Acadien, le 27 décembre 1889.)

1899 - Baie-Egmont :  “M. Édilbert Poirier d’Egmont-Bay qui habite Klondyke depuis une couple d’années et qui n’avait pas écrit depuis six mois, vient de donner de ses nouvelles.  Sa femme vient de recevoir de lui une lettre qui portait un chèque de $500.  M. Poirier a écrit de Dawson City et dit qu’il est en bonne santé et réussit bien.  (L’Impartial, le 17 août, 1899.)

1901 – Rustico-Nord :  “Les contribuables du district de St. André se sont assemblés, mercredi soir, le 23 janvier, dans leur maison d’école, pour se consulter au sujet de bâtir un appartement à leur école déjà graduée.  Tous se déclarèrent favorables à ce projet.  On espère que le nouvel appartement sera prêt à l’ouverture des classes de la prochaine année scolaire.  (L’Impartial, le 7 février, 1901.)

Nouvelles de l’empremier

1981 par Contribution anonyme

 

1889 – Baie-Egmont :  “La fièvre matrimoniale a encore fait son apparition parmi nous cet automne.  Si le temps de l’Avent ne fut venu mettre un frein à sa marche, le nombre de ses victimes aurait été assez considérable; espérons que ceux qui se sont laissés prendre dans ces filets sauront faire mentir le proverbe qui dit “Il y en a plus de mariés que d’heureux.”  (Le Moniteur Acadien, le 27 décembre 1889.)

1899 – Wellington :  “Notre compatriote et jeune député M. J. F. Arsenault de Wellington a droit aux plus chaleureuses félicitations pour son esprit d’entreprise.  M. Arsenault fait un commerce sur une grande échelle et s’est acquis par ses bonnes qualités et son esprit d’intégrité une position qui le place au premier rang dans le monde commercial.  Dans quelques semaines, il occupera son nouveau magasin, magnifique établissement de 85 pieds de longueur, fini dans tous les goûts de l’art moderne.  Succès à notre vaillant et énergique compatriote.”  (L’Impartial, le 17 août 1899.)

1894 – Palmer Road :  “M. l’inspecteur Arsenault en nous parlant des écoles qu’il vient de visiter dit que l’école de Palmer Road (à l’église) est maintenant trop nombreuse pour un seul maître et que pour donner justice à l’instituteur aussi bien qu’aux élèves, il faut absolument qu’il y ait un autre département.  Là où il y a 70 élèves dans le même appartement avec un seul maître, on ne doit pas s’attendre à des progrès satisfaisants.  C’est aux contribuables à y voir et ils ne devraient pas l’oublier.  La loi des écoles est tout à fait en leur faveur sous ce rapport.”  (L’Impartial, le 2 août 1894.)

1905 – Abram-Village :  “Le travail sur le Pont “Haldimand” n’avance pas vite, le monde en souffre.  Au dire des connaisseurs le travail est très mal fait et ne peut durer que très peu de temps, autant d’argent de gaspiller.  C’est bien dommage pourtant car ce pont est d’une utilité indispensable.”  (L’Impartial, le 10 août 1905.)

Un grand homme chez les Flûtes!… Biographie de Philibert Arsenault

1980 par Sœur Jeanne Arsenault

par Soeur Jeanne Arsenault

 

“Un grand homme”    

“He was a great man!…” C’est l’hommage rendu à mon père moribond par un de ses meilleurs amis, médecin protestant, qui traduisait ainsi tout ce que l’amitié et l’admiration pouvaient exprimer en cet instant solennel.

“Chez les Flûtes!”    

Ce “sobriquet” attaché à notre lignée, est un rappel probable de nos origines françaises, où chaque famille arborait un symbole de ses titres de noblesse.

Les motifs du choix d’une flûte, je les ignore.  Un fait certain, cependant c’est que Papa avait le don de se faire entendre dans les assemblées publiques.  Autre fait certain:  mon père n’avait pas de termes plus sévères ni plus doux pour gronder ou pour taquiner ses plus jeunes que ces mots: “Ma p’tite flûte!”

Toute la différence était dans le ton, naturellement!..

 

Un Acadien

Mon père était un “Acadien”.  Tel que je l’ai connu, et telle que je connais l’Histoire des Acadiens, je puis conclure que mon père avait le véritable type Acadien.

Mais qu’est-ce, au juste, qu’un Acadien?  Voilà le point!  L’Île-du-Prince-Édouard faisant partie du Dominion du Canada, ses habitants ne sont-ils pas tous des “Canadiens”?…  Sans doute; mon père était un “Canadien”, mais descendant des “Acadiens”.

Aujourd’hui, un peu partout, un véritable Acadien se fait reconnaître à son parler:  son accent et les expressions proprement acadiennes ne permettent pas de s’y tromper.  Ce phénomène a son explication historique qu’il est peut-être bon de signaler pour rassurer tous les Acadiens d’aujourd’hui qu’ils n’ont rien à regretter de ce qui les distingue de leurs compatriotes.  Ils n’ont pas à rougir d’avoir gardé si fidèlement l’héritage du passé!

“… La colonisation de l’Acadie s’est faite avant la formation définitive de la langue française.  Toute émigration de France a cessé à partir du jour où l’Acadie est passée sous la couronne de l’Angleterre (1713).  Les colons qui, avant comme après la conquête de leur pays, n’ont guère eu la chance de s’instruire, eux qui ont toujours vécu dans l’isolement, ils ont nécessairement gardé le vieux parler de leurs pères:  la langue du seizième siècle.

L’adoucissement des finales:  onne, omme, en ounne et oumme; l’emploi du pronom singulier avec le pluriel du verbe: j’avions, j’étions… etc., …”… étaient d’usage courant à l’époque d’Henri II et d’Henri IV,” lit-on dans l’Histoire.  Et l’auteur de ces citations conclut:  “La conservation de la langue française chez les Acadiens, dans les conditions que l’on connaît, est un fait aussi surprenant que celui de leur renaissance”.

Le “parler” n’est pas la seule caractéristique du peuple.  Pour bien saisir ce que l’attribut “d’Acadien” ajoute à la personnalité d’un individu, il faudrait remonter un peu dans l’histoire, revoir la merveilleuse épopée qui a marqué nos ancêtres, les Exilés de Grand-Pré.  Les belles pages d’un Abbé Casgrain, ou le “Récit du voyage” d’un Abbé Dubois, nous parlent de l’héroïsme de nos aïeux en termes dignes des chrétiens de l’âge apostolique.

A l’héroïsme, ces premiers colons alliaient encore une simplicité de vie qui frappait même leurs ennemis.  Les vers de Longfellow n’étaient pas que poésie; ils décrivaient la vérité toute simple:

“Ni verroux, ni loquets
Ne fermaient dans la nuit, leur modeste demeure.
Et la porte s’ouvrait, comme l’âme, à toute heure.
Là, le riche était pauvre en son honnêteté,
Et le pauvre ignorait ce qu’est la pauvreté.

La tragédie des Acadiens fut une véritable “chasse aux Français” qui s’échelonne sur une vingtaine d’années.  Quoique sur un mode tempéré, cette haine et cette jalousie contre les habitants français des Maritimes, seront à l’origine de la fondation de la paroisse, en 1812.  Assez dire sur la répercussion de ce drame!

De ce passé historique, un Français d’Acadie a hérité les belles vertus de patience, de ténacité!…  d’optimisme en face des adversités.  Qui dit “Acadien”, dit “Canadien” descendant de ces valeureux chrétiens qui illustrèrent notre passé de leur foi et de leur vaillance.

Mon père était un ACADIEN.

 

Acadien de Baie-Egmont

Philibert à Fidèle, à Maurice, à Jean Abrams…  Le dernier nommé de ces ancêtres figurait probablement parmi les fondateurs de notre paroisse.

En 1812, arrivaient comme des évadés de prison, quelques immigrants en quête d’un coin tranquille où vivre enfin au grand soleil.  Rien n’existait alors à Baie-Egmont.  Le récit d’Henri Blanchard nous raconte la misère “noire” de ces malheureux qui faillirent périr en hiver, faute de nourriture.

Ces braves défrichaient pour la cinquième fois!

Le rapport de la première visite épiscopale sur l’Île, qui date de 1812, nous donne un aperçu incroyable de la pauvreté des paroisses et des églises françaises à cette époque.  Pauvreté radicale!  “Mais”, d’ajouter Mgr Plessis, “pour la chaleur de l’accueil, rien n’est aussi impressionnant!”  Et encore:  “On n’a pas idée, en Canada, de la foi impressionnante de ces bonnes gens!…”
Que penser alors de Baie-Egmont à ses débuts, si la situation est telle ailleurs?  Il n’est pas étonnant, que ce peuple acadien de l’Île ait une mentalité à part.  Race de braves colons entêtés à vivre en Acadie malgré tout!

Papa est un descendant de ces Acadiens.

Dans cette paroisse nouvellement constituée, à une époque où la pauvreté et le dur labeur prennent toute leur signification, à une époque où la fermeté de la foi s’allie à la pureté des moeurs, et la piété solide aux relations familiales empreintes de sacré, la Providence suscite en 1881, une nouvelle existence humaine qui hérite de tout ce beau passé.

 

L’enfance

De l’enfance de mon père, malheureusement, je ne puis retracer grand’chose, si ce n’est qu’un beau jour d’août, M. et Mme Fidèle Arsenault du bout du village, accueillaient avec bonheur la naissance d’un septième enfant, un joli poupon blond aux yeux bleus.

Au baptême, comme il était de tradition, l’on suivait le calendrier liturgique:  on le nomma donc:  Philibert.  (Les 20 et 22 août, fête de Saint Philibert).

Ce petit bout d’homme devait, à mon avis, être un bambin turbulent, plein de vie et d’ardeur!… lui qui se révélera un chef de file aux jeux, aux fêtes, en politique et en création mécanique.

À la maison, la première éducation suivait l’ordre prévu par la Providence:  la mère s’employait aux travaux domestiques et elle élevait ses enfants; elle ne faisait que cela.  Anathème à celle qui aurait déserté le foyer pour se dépenser ailleurs, laissant le ménage aux mains d’une servante, sauf le cas de nécessité absolue, comme ce fut cas pour une pauvre veuve, mère de nombreux enfants et sans aucune ressource de revenus, comme ma tante Julie d’héroïque mémoire!

 

L’écolier

L’exemple des parents constituait l’essentielle leçon que l’enfant apprenait à la sortie du berceau.  La “sagesse” de la vie, tout ce qui fait la valeur humaine et chrétienne, on l’apprenait “de visu”, à regarder vivre Papa et Maman.  À l’école, on allait chercher le complément des connaissances théoriques utiles:  lecture, calcul, écriture, géographie et histoire générale, probablement.

Le stage scolaire de son père sera donc à la mode du temps et durera de trois à cinq ans.  Des professeurs qualifiés ou improvisés y donnaient de leur mieux les principes de la science et de la religion.  L’objectif visé n’était pas de former des “professionnels”, mais bien plutôt de donner à la paroisse d’honnêtes gens et de véritables chrétiens.

On y apprenait encore que Dieu existe et qu’Il est le grand Maître, tant de la nature que des événements.  Il valait mieux se mettre en conformité avec la volonté de ce Maître, Principe et Fin de toutes choses, que de vouloir braver et passer outre aux lois établies par la Sagesse.

Les faits nous apprennent que le souci de faire progresser la cause de l’éducation était bien vivant à l’époque où Papa fit ses études:  il y est fait mention de réunions “parents-maîtres” au village, dès 1984!  Avant-gardisme, vraiment!  Rien d’étonnant que mon père ait grandi avec l’ambition d’une “instruction plus poussée”, sinon pour lui-même, du moins pour les siens.

En classe, qui nous dira de quel caractère fut cet écolier?  Certes pas les registres.  Fut-il un enfant sage et studieux?…  Remuant et curieux?…  Léger, boudeur, timide ou indépendant?…

Force nous est de conclure par déduction, faute de renseignements.  Dans sa maturité, d’un tempérament autoritaire et ferme, prudent autant qu’audacieux, débrouillard en toutes circonstances, habile en maints métiers, on peut supposer que notre écolier était un enfant intelligent et bien appliqué, sachant profiter de ses expériences, aussi préoccupé, aux heures de loisirs, à scruter le mécanisme d’une vieille montre qu’à étudier les divisions en classe.

Nous savons toutefois, qu’il y apprit suffisamment pour être un “lettré” de son temps!…  un passé-maître dans l’art de se tirer d’affaire dans les tâches à venir, sans oublier la fermeté qu’il acquit dans la pratique des commandements de Dieu et de l’Église, lois saintes qui lui serviront de ligne de conduite comme son équerre lui servira de mesure dans sa boutique de forgeron.

De brevet?  Point.  Un grand événement marquait alors la fin du stage scolaire:  la Première Communion.  Sans avoir eu à marcher au Catéchisme préparatoire, vers l’âge de douze ans, l’élu se présentait à la table sainte accompagné de ses parents.  De célébration officielle, point non plus.  Si le fait passait presqu’inaperçu, c’est sans doute que le Seigneur n’aime pas le bruit et que ses grandes oeuvres, il les accomplit souvent dans le silence.

Nous ne tenons aucun souvenir personnel de Papa sur ce grand jour.  Mais nous pouvons croire qu’il y apporta tout le sérieux désiré et que cette première rencontre avec son Dieu eut sa répercussion profonde sur l’orientation de toute sa vie.  Ceux qui l’ont connu de près, ont pu constater l’entière fidélité de cet homme de bonne volonté; une fois la parole donnée, il laissa Dieu mettre la main au gouvernail et Lui fit confiance tout au long de la traversée.

Ainsi armé d’un mince bagage de sciences, mais marqué de la trempe la plus pure du type acadien, mon père passait de l’école à la ferme de son père comme apprenti-ouvrier.

 

Cultivateur

Cultivateur avant tout!  Toutes ses autres occupations n’étaient qu’accessoires.  Oui, la terre a vraiment eu ses amours!  Chez-nous, tous savent ce que signifie le mot “cultivateur”, ce qu’est le métier et ses exigences. Cultivateur:  cela implique se lever tôt, travailler tout le jour au soleil ou à la pluie, et, le soir, rentrer des champs non pour se reposer, mais pour vaquer à  l’entretien des dépendances de la ferme, faire le “train”.  Les animaux, fidèles collaborateurs du fermier réclament leur part de soins et de subsistance quotidienne.

Cela recommence chaque jour!  Éternel recommencement!…  Pour le cultivateur comme pour aucun autre, cela signifie:  éternel rejaillissement de vie et de fécondité.  Cela se voit à l’oeil nu, tous les ans!

Je ne m’arrête pas à décrire en détail la vie d’un fermier de mon coin de pays.  Ceux qui me liront sont à même d’être renseignés à bonne source.  Rappelons-nous seulement qu’au début de sa carrière, mon père a connu les instruments de travail fort rudimentaires.  Les plus vieux de la paroisse se souviennent des semailles et de l’art de “métiver” à la main.  (couper le grain)

Je veux simplement évoquer l’une des plus belles images de Papa qui restent gravées dans ma mémoire.  C’est celle de Papa “endimanché”, se promenant dans les champs de blé ou de patates, après le dîner dominical, tel un grand seigneur visitant son domaine pour voir si tout y est à l’ordre:  pour voir si les jeunes pousses répondent à l’attente, pour voir enfin si quelqu’ennemi effronté ose menacer l’avenir des récoltes.

Qu’est-ce qu’on entend, un beau matin, avant le départ pour l’école, ou un samedi:  “Les enfants, il y a de la moutarde dans tel coin du jardin”; ou bien:  “Les patates ont besoin d’être arrousées” et les “navets esharbés”…  Esharber n’est pas au dictionnaire.  Vestige savoureux du vieux parler français:  de exherber, sarcler.

Vive sollicitude du jardinier pour la qualité de ses récoltes et grand désarroi des jeunes dont les projets de loisir s’estempent!  Oui, mon père était cultivateur de toute son âme.  Il rêvait bons et beaux les légumes de son jardin.  Et c’était deux et trois fois qu’il nous fallait “esherber” les interminables sillons de blé d’inde, de navets, de “mangols”, (sorte de betteraves à vache) etc…  Et nous qui rêvions de bains de mer ou de cueillette de fruits sauvages, passe-temps délicieux malgré les maringouins!

“Chaque chose en son temps”, semblait croire mon père.  “Il y aura du temps pour s’escarrer après”.  Et certes, il n’avait pas tort.  Nos beaux jours sacrifiés si durement, recevaient plein récompense tout au long des mois d’hiver, où la table bien garnie de légumes frais conservés dans l’immense cave du sous-sol de la maison, ravitaillait la mangeaille et la maintenait en bonne santé.  À preuve:  tous ont suivi régulièrement leurs années scolaires, hiver comme été, en parcourant ordinairement à pied les deux milles qu’il fallait franchir.

Papa oubliait tous les long et durs travaux de l’année, quand, à l’Exposition agricole, il contemplait avec une fierté légitime, les prémices de ses bêtes ou de ses légumes portant les premiers prix.  Et cela arrivait assez souvent.  Comme il partageait alors la joie des enfants qui croyaient avoir beaucoup de mérite parce qu’ils avaient eu l’honneur de faire le choix des exhibits; mais le jardinier en avait-il moins?

 

Pêcheur

Dans la vie d’un cultivateur, il y a des ralentis d’activités après les grandes corvées.  Ce qui permet à plus d’un qui a bonne santé de mener de front deux métiers.  Ainsi, mon père est-il devenu pêcheur, et bon pêcheur s’il en fut un!  Un vieux marin! qui gardera une profonde nostalgie de la mer quand l’âge ou l’usure ne lui permettront plus de s’aventurer au large.

Ici se révèlent deux des traits caractéristiques de la personnalité de mon père:  sa ténacité acadienne et sa hardiesse!  Aujourd’hui, il ne nous viendrait pas à la pensée qu’un homme qui ne sait pas nager, qui est seul dans sa barque, qui n’a pas de moteur pour “haler” ses filets ou ses attrapes à homards, qu’un tel homme ose s’aventurer en haute mer!  Et pourtant, Papa qui était prudent, on sait comment, fut, durant douze ans! cet individu courageux et audacieux au-delà de toute croyance!

Solitaire dans sa barque, durant douze ans! dans sa vieille barque noire, moins sûre et moins jolie que le beau bateau blanc qui sortira de sa forge, un jour.  Qu’il a dû en avoir des idées de toutes les couleurs, le pauvre!…  Tout seul, beau temps, mauvais temps!…  Aussi, quand il se bâtira un bateau, il le voudra tout blanc:  cela se comprend.

Il était seul dans son bateau parce que l’argent était trop rare pour permettre un employé à gages; tout juste arrivait-on à boucler le budget familial.  Les nombreux enfants épuisaient vite les maigres revenus de la ferme et de la pêche.  Les recettes ne couvraient pas toutes les dépenses, malheureusement.

De toute évidence, mon père misait sur la bonne Providence.  Puisque Dieu a ordonné de gagner son pain à la sueur de son front, refuserait-il de secourir celui qui s’acquitte si courageusement de son devoir sur mer comme sur terre?  Peut-être lui revenait-il en mémoire ces versets de psaume de son vieux missel jauni, qu’il relisait les dimanches:

“Puissant plus que la houle des mers,
Puissant là-haut est le Seigneur!
Le Seigneur est mon rempart, mon refuge.
Heureux l’homme qui se confie en Lui!”

En pensant au pêcheur que fut Papa, je pense aussi au “prophète”!….  Oui, prophète des saisons et des tempêtes prochaines.  Un bon marin qu’il était, mon père avait appris à observer.  La mer, la lune, les oiseaux, et je ne sais quoi encore, lui permettaient de prédire, parfois longtemps à l’avance, la température ou le genre de saison à venir.  Plusieurs ne manquaient pas de taquiner le “prophète”, ce qui l’accusait beaucoup.  Mais il s’en trouvait aussi qui croyaient dur à ses prophéties.

Un beau jour, un petit neveu arrive, en courant, demander très sérieusement à son oncle:

“Mon oncle, est-ce qu’il va mouiller, demain?”

C’était son grand frère qui l’envoyait demander cela avant de se préparer à arroser ses patates.  Et mon père de répondre:

“Ce n’est pas moi qui décide ça; ce n’est pas moi le Bon Dieu.”  La confiance naïve de ce neveu l’avait fort amusé.

Quand arrive l’automne, le pêcheur doit se hâter de rentrer au port; la mer devient furieuse sous les “nordais”.  C’est le temps de remettre à l’ordre tous les agrès de pêche, de terminer les labours, de serrer les instruments aratoires, et déjà, la neige tombe sur l’Île.  Papa ne s’installe pas dans un fauteuil en attendant la prochaine corvée.  De nombreuses besognes sollicitent ses bras et son temps.  Une fin de semaine ou une vacance sont des “gâteries” inconnues dans son temps, comme encore aujourd’hui pour bon nombre de ses pareils.

 
Bûcheron

Au début de la saison froide, Papa, comme tous ses voisins, prend sa hache et devient bûcheron.  L’électricité et l’huile de chauffage seront pour la génération future.  En attendant, il faut aller couper du bois sur nos terres.

La vie d’un bûcheron d’occasion, au Village, n’a rien de bien poétique, il va sans dire.  Dans un grand chantier organisé où l’on travaille en équipe, avec des scies mécaniques, et où l’on rentre le soir, pour la détente avec les copains. Ça, c’est la poésie!  Mais, seul, enfoncé au bois silencieux et glacial, pour couper du bois à la hache des heures interminables, ce n’est pas très gai, je présume.  Il arrive qu’on s’entende avec un voisin pour travailler ensemble et se rendre la charité réciproquement.

À certains jours, il y aura la compagnie d’un pauvre “lapin” (lièvre sauvage) pris au collet, et qui vous regarde de ses grands yeux noirs figés dans l’angoisse… A quoi devait rêver Papa durant ces heures?…

Au milieu des beautés sauvages et parfois cruelles de la nature, dans le grand silence tant aimé des contemplatifs, il avait tout le temps voulu pour ruminer ses petits et grands soucis, personnels et paroissiaux.

S’il est vrai que: “…nous aussi, nous prions souvent par nos soumissions presque aveugles aux événements qui nous arrivent, “et que c’est souvent notre meilleure prière”, (R.P. Henri Samson, S.J.), alors mon père a pu connaître de longues heures de prières….

En tout cas, il expérimentait que si le bois réchauffe la maison, le dévouement obscur réchauffe le coeur à la pensée des êtres chers que l’on aime et que l’on veut servir.  À la faveur de la neige, on transporte le bois coupé à la ferme où l’attend un “frolic” (corvée).  Ici, la belle vie en équipe retrouve ses droits.  Beaux souvenirs de mon enfance!

Des voisins sont invités, un jour, à venir passer les gros billots dans la scierie “patentée” avec tant d’ingéniosité.  Chacun aura son tour, ensuite.  Après le souper, (un gala acadien:  une râpure ou un fricot), la veillée!  Le tempérament jovial, plein d’entrain de mon père s’y révélait!  Maître chez lui, il lui revenait sans doute d’animer la conversation, par tempérament aussi.  Alors, on rappelait les souvenirs d’autrefois:  les vilains tours joués à la maîtresse d’école ou à la pauvre petite Henriette!….  Et les éclats de rire retentissaient à faire craquer les murs!  Aventures de jeunesse qui nous paraissaient aussi comiques qu’incroyables!  C’était à se demander comment aurait réagi mon père si nous nous étions permis de semblables espiègleries?…

La scierie terminée, il reste à couper le bois en morceaux pour le poêle, ça, c’est l’affaire des grands garçons qui, les samedis, trouvent à passer le temps…  Heureusement, Papa eut la chance de bénéficier de ces apprentis-bûcherons dans la personne des quatre solides gaillards que Dieu lui avait donnés; autrement, il aurait eu à le faire lui-même.

 
Jack of all trades

C’est ainsi que Papa aimait se nommer avec humour.  Souvent en effet, il passait d’un métier à un autre.  Oh! il ne savait pas tout, mon père; mais c’était un homme débrouillard!

Dès sa jeunesse initié à toutes les activités que réclame la marche des travaux agricoles, il avait appris d’un bon connaisseur comment irriguer les terres basses.  Les anciens Acadiens n’avaient pas leurs pareils pour ce genre de travaux; au point que les Anglais qui les avaient délogés de leurs belles terres, allaient les chercher pour effectuer ou réparer les systèmes d’irrigation.  À plusieurs reprises, il devra pratiquer ce moyen pour faire fructifier davantage certaines parties de sa ferme mal situées.  Ordinairement, il pouvait se féliciter des résultats.

Quant au travail de défrichement, il y a surtout goûté durant sa jeunesse.  Lui-même fera peu “de terres neuves”.

Nous savons que vers 1900, bon nombre de travaux s’effectuaient à la main.  Or, mon père, homme débrouillard s’improvisa fabriquant d’instruments aratoires.  Il lui suffisait d’en avoir vu un exemplaire, paraît-il, pour en faire un semblable.  De sa forge au gros soufflet, qu’il s’était lui-même construite, sortira une quantité de merveilles d’utilité pratique:  des brouettes, des herses (en bois), des rouleaux, des râteaux, des “Bob’s sleigh”, l’ingénieux “digger”1 à patates, la grande “traîne” rouge (traîneau), une table de famille hors mesure et son beau bateau blanc!

Combien d’autres inventions mi-achetées, mi-fabriquées, n’a-t-il pas à son crédit?…  Il faut avouer que Papa avait de qui tenir en ce domaine:  un musée d’antiquités récemment ouvert à Miscouche expose les objets les plus incroyables, fabriqués par les ancêtres les plus proches.  Ces spécimens sont d’une ingéniosité qui ne le cède en rien aux inventions modernes – (spécimens presque tous en bois ou en fer, grossièrement forgés).

Quand Papa travaillait le bois, il y mettait tout son coeur et toute sa patience.  Après avoir fait sa maison, sa grange et sa forge, il a fini l’intérieur de la maison avec un grand souci du beau, et “à la moderne”, pour le temps.  Peintre à l’occasion, il devra recourir à un homme de profession pour appliquer le plâtre.  Il était normal qu’il eût ses limites, mon père, comme les autres.

Tout le reste était de sa main, y compris la plomberie.  En quoi consistait la plomberie d’avant l’ère moderne?  Tout simplement à trouver une source d’eau potable; et cela a son importance et sa difficulté!  Avant de construire sa maison, Papa eut la chance de trouver, à vingt pieds de profondeur, la source du miracle:  une eau pure en tout temps et qui ne gèlera pas en hiver, grâce à la cave profonde et chaude où se trouve la pompe.  Des voisins, moins heureux que Papa dans leur trouvaille, viendront parfois emprunter de la “bonne eau” pour leurs visiteurs.  Ce qui prouve que le tour n’était pas si facile à réussir.

Mon père avait, je pense, l’intuition d’un bon mécanicien.  Avec l’intuition et un peu d’expérience, tout réussissait.  En électricité, ses connaissances étaient plus limitées; mais c’était quand même merveilleux de voir cet homme qui n’avait rien étudié, jouer avec les fils ou les piles de la radio, ou d’un engin.

En hiver, c’est surtout dans sa forge qu’il passera les heures!  Dans cette boutique, il en a vu de toutes sortes, depuis le cheval à ferrer jusqu’au chaudron de cuisine à souder, en passant par les patins “home-made” pour les enfants!  Le “Jack of all trades” y trouvait de quoi déployer ses capacités.  Cette forge s’averrait un véritable atelier d’arts et métiers, d’où ses fils sortiront bien initiés à la menuiserie et à la mécanique, bien que non licenciés.

S’il peut paraître mal à propos de vanter les qualités des siens, il est bon de se rappeler que Papa, lui, ne se vantait pas.

 

Médecin

Comme tous les papas, mon père savait l’art de soigner tous les bobos des enfants.  Les mamans aussi savent le secret.  Peut-être que la demi-cécité de ma mère explique que chez nous, ce fut souvent Papa le praticien.  Toujours est-il que j’ai pu admirer maintes fois avec quelle patience et quelle délicatesse, il a, durant des semaines, fait et refait les pansements d’une fillette ébouillantée à la cheville.

Les infirmières ne doivent pas avoir la main plus douce que celle de mon père pour appliquer un traitement douloureux:  le coeur d’un père souffre lui aussi du mal de sa fille.  Papa s’y prenait merveilleusement bien.  Des ablutions “assaisonnées” de créoline avaient raison du pansement collé à la plaie, en épargnant à la patiente douleur et infection.

Pour les maux d’oreilles, le traitement ne manquait ni d’originalité ni d’efficacité.  Mon père prenait sa pipe, même la nuit, et il envoyait dans l’oreille malade la fumée, ayant eu soin de filtrer celle-ci au travers d’un linge propre.  Il lui est même arrivé, à ma connaissance, d’enlever adroitement, sans anesthésie, ou quasi, un morceau de vitre resté dans une plaie refermée, au talon de sa plus jeune.  Ce qu’il fit avec autant d’adresse que de hardiesse!  Soulagement et prompt rétablissement…

Comme médecin, Papa était assez autoritaire.  Quand il avait prescrit tant de jour de convalescence à la maison après une rougeole ou une coqueluche, il n’en retranchait pas une seule journée, même si l’intéressé en pleurait son saoûl pour aller patiner avec les autres.  Il lui fallait se contenter de les regarder.

Sa réputation de bon vétérinaire se répandit aussi; on venait le consulter ou le chercher pour soigner les animaux malades.  Si un agneau nouveau-né semblait en danger de mort, la sollicitude du pasteur s’ingéniait à le sauver.  Il le mettait dans un panier et lui prodiguait des soins empressés jusqu’au rétablissement.  Ce qui était un amusement pas ordinaire pour les enfants!  Et les jolis poussins, donc!…  Et gare au chat!

Quand une fois l’on a vu un fermier revenir du bois avec un agnelet sur les épaules et la brebis-mère trottinant par derrière, l’on saisit plus facilement tout ce que le Sauveur de monde a voulu mettre de persuasion dans l’expression de “Bon Pasteur”, pour nous faire comprendre toute la sollicitude qu’il apporte à nous guérir et à nous sauver.  Jésus s’adressait à des connaisseurs en bergerie.

Pour lui-même, par contre, il ne faisait pas grand cas de ses propre maladies.  Il a souffert toute sa vie de ce qu’il appelait son eczéma.  Il ne put jamais s’astreindre à régime alimentaire qu’il l’eût probablement soulagé.  Qui l’en blâmerait?  Devant la diète, mon père regardait autant la besogne à abattre que les démangeaisons à soulager.  D’ailleurs, il acceptait sans se plaindre les ennuis de sa maladie.

Au tombeau de Mère Marguerite d’Yvouville, un jour, on lui suggéra de demander sa guérison à cette bonne Mère.  Il se contenta de remercier Dieu “de n’avoir pas pire que cela”.

 

Ses hobbies

Durant les longues soirées d’hiver, à moins d’aller à une assemblée, mon père passait le temps à quelque chose d’utile.  À quoi s’occupait-il?  A cinquante-six métiers!  Pas une minute perdue: filets à remailler, souliers et caoutchoucs à réparer, (et de ceux-ci, il y en avait toujours), montres et vieilles horloges à régler pour lui-même ou pour des voisins, harnais à tanner, bas et sous-vêtements de laine à “brocher” à la machine, etc….

Une chose que les enfants de la ville ignorent probablement, c’est que chez-nous il y avait toute l’histoire de “la laine de moutons” comme dit la chanson.  Ce n’est pas une petite corvée que celle de tondre les brebis et de laver la laine au bord du ruisseau.  Et la corvée que nous, nous aimions encore moins, c’était celle de “l’écharpir”:  la nettoyer à la main avant de l’envoyer au moulin pour la faire carder.  Quand les “écardes” soyeux arrivent du moulin, il reste à les filer au rouet, ce que maman faisait en fredonnant les airs de la messe:  Gloria, Credo, Pater….  C’est ainsi que les bambines les apprenaient avant même d’être allées à l’église.

Une autre chose que les citadins ne savent peut-être pas encore, c’est que mon père faisait des petits “miracles”!  Moi, je les ai vus de mes deux yeux quand j’étais jeune.  C’était grâce à la machine à tricoter.  Avec ses lunettes sur le bout du nez, (lunettes achetées du Rawley Man), Papa installait avec beaucoup de patience toute une série d’aiguilles compliquées au “mitan” (milieu) d’un gros cylindre; il y faisait passer la laine juste au bon endroit, puis, en un tour de main magique, le miracle commençait:  les verges et les verges de tricot nous arrivaient par enchantement!  Formidable à voir quand on est jeune.

Il n’est pas jusqu’à la cuisine qui ne vit les prouesses de mon père.  À certains jours où maman se sentait plus fatiguée (et il y avait de quoi), Papa endossait le tablier de boulanger.  Il fallait cuire le pain, les boulangers de la ville demeurant trop loin.  Du bon pain de campagne, fait avec de la farine de nos blés, et pétri avec toute l’énergie des grosses mains de Papa, ça y gagne en souplesse et en saveur!

Quelle saveur ressort d’un si bel acte de charité de la part de cet homme; il rentre au foyer, harassé, par une lourde journée de labeurs, mais il trouve moyen de venir en aide à son épouse, fatiguée, elle aussi d’avoir “trépigné” (piétiné) toute la journée dans sa cuisine pour nourrir la douzaine de ventre affamés qui s’attablent trois ou quatre fois par jour.

À l’occasion de la Saint Catherine (25 novembre), autant pour se distraire que pour égayer les enfants, Papa se mettait parfois à faire du “taffy” (de la tire).  C’était tout à fait charmant de le voir si amusé et si condescendant!  Cela faisait contraste avec cet homme habituellement sérieux et accaparé par ses occupations.  Ce jour-là, c’était l’heure de la détente pour lui, après les lourds travaux d’automne, en attendant ceux de l’hiver tout proche; si proche, que souvent il y avait de la neige pour déposer la tire.

Autre hobby dont je me rappelle, c’était le don de raconter une histoire.  Nous, les “bouts d’choux”, nous ne songions guère à l’épuisement que devait ressentir mon père à la rentrée de journées aussi remplies.  C’était surtout en hiver ou les dimanches que Papa acquiesçait de bonne grâce à notre désir et nous nous installions autour de sa chaise.  Il fallait être bien installés!  Les histoires étaient toujours longues!…  mais longues!… si longues, que les pauvres petits que nous étions, nous avions beau, le soir, écarquiller les yeux avec effort, le sommeil s’emparait de nous avant la fin, immanquablement!  Mais elles étaient intéressantes, ses histoires!…  Il les composait à mesure!

D’un ton grave, parfois mystérieux, parfois très enthousiaste, il racontait de façon si captivante que les auditeurs entraient dans le jeu et devinaient les réactions des personnages.  Nous lui posions parfois des questions:  ce qu’il aimait:  question d’allonger l’histoire indéfiniment.  Quand finalement, il fallait se rendre à l’évidence:  les enfants s’endormaient; il fallait nous assurer avant de partir:  “Papa, vous finirez demain?…”

“Quand j’aura rêvé le reste, je vous le raconterai!”

Et le plus beau, c’est qu’il s’en trouvait d’assez naïfs pour croire cela!…  Qui sait lequel dormait le mieux après une telle détente:  le conteur ou les bouts-d’choux?…

En hiver, quelque fois, Papa jouait aux cartes.  Au jeu, c’était l’homme le plus charmant du monde.  Simple comme un enfant, il aimait gagner; mais de se faire battre par un de ses enfants, l’amusait bien.  À moins qu’il le fit exprès pour perdre…?

Entêté en “Acadien”, il le fut un jour où il voulait retracer dans sa mémoire un jeu mystérieux, oublié.  Il recommencera je ne sais combien de fois son jeu solitaire, jusqu’à ce que, enfin!…  Il l’eut retrouvé.  Puis avec une naïve satisfaction, il nous prenait à la magie.  Car magie, il y avait:  “Misai, Talto, Remor, Vusul”.  Jeu dont j’ai encore bonne souvenance.

En travaillant, Papa était habituellement silencieux.  Il aimait la musique, mais en son temps.  La radio, comme les journaux, lui serviront pour les nouvelles, ou les informations diverses, pas plus.  De rares fois, je l’ai entendu fredonner de vieux refrains français que je n’ai pu identifier.  Le plus souvent, il murmurait la mélodie seulement ou il sifflait doucement.  Quand il lui arrivait de prendre sa “mouth organ” (harmonica), là, l’ardeur bouillonnante de son âme débordait et c’était fête dans la maison!

 
Éducateur

La mère est ordinairement la première à imprimer sa marque sur l’être humain en éveil.  Chez-nous aussi naturellement, les enfants ont subi cette profonde influence maternelle.  Mais ce qui est vrai aussi, c’est que ce fut sous le regard, à la fois proche, lointain de Papa.

Au souvenir de l’éducation quelque peu “sévère” reçue dans l’enfance, plusieurs de mes soeurs m’ont fait les commentaires suivants:  “C’était sans doute bien” ou encore:  “L’expérience prouve que ce n’est pas mieux de pousser comme des champignons!…”

Étant jeunes, nous jugions avec les courtes vues de l’enfance.  Adultes, nous constatons la sagesse de nos parents.  Non pas que ce fut parfait:  mais quelle génération peut se vanter d’avoir eu une éducation parfaite?

Homme de son temps, Papa fut zélé promoteur de l’oeuvre éducationnelle.  Il y a là de quoi nous émerveiller quand nous songeons que, pour lui, le temps des études se limita à quatre ou cinq ans.  C’est pourquoi, précisément, il eut tant à coeur de pourvoir à l’instruction des siens.  Il a souffert de ses propres déficiences, dues à une instruction élémentaire, alors que des études techniques en eurent fait un professionnel dépareillé.  Car, il en avait l’étoffe!

Ses méthodes pédagogiques, puisées dans la tradition familiale, aidées des leçons apprises des maîtres d’école et enrichies des ordonnances qui émanaient de la chaire, les dimanches, s’avérèrent assez fructueuses tout de même.  Très occupé tout le jour à de nombreuses besognes, mon père n’en a pas pour autant démissionné de sa responsabilité d’éducateur au foyer.

Les courts moments qu’il passait à la maison lui suffisaient pour vérifier notre sagesse et, au besoin, porter remède à nos lacunes.  À table, notamment, il exigeait les bienséances:  la tenue, la modération d’un appétit trop vorace; il ne tolérait pas davantage qu’un enfant s’amusât à jouer dans son assiette.  Et on ne racontait pas n’importe quoi à table, surtout pas de “rapports” de l’école!  Les rires trop exubérants devaient parfois se modérer…  Et le “bénédicité” et les “grâces”, il ne fallait pas les oublier ni les expédier trop en étourdis!

Code de politesse qui se transmettait de père en fils depuis des générations!  Les repas ne sont-ils pas le lieu de rencontre par excellence de toute la famille!  Alors, il y faut un climat de détente de joie et de paix sereine.  Quant aux caprices, il y voyait:  “Mange ta soupe; tu auras d’autre chose après!…”

Le système correctionnel était plutôt du domaine psychologique.  C’était très rare qu’il était obligé de se servir de la “colée”.  L’autorité de sa parole, avec ses petits yeux bleus sévères, suffisait ordinairement.  Passer cinq minutes à genoux, brisait davantage un caractère rebelle qu’il ne faisait mal aux genoux…

Avec les plus grands, Papa usait une méthode tout à fait à la page et efficace.  Quelques exemples: si, un matin, un tel doit manger son pain sec, seul l’intéressé sait que c’est par puntiion qu’il se prive de beurre ce matin-là.  Et ce petit jeûne de graisse ne nuit en rien à la santé, bien au contraire, occasionnellement, il est même très recommandable.  Un autre qui prend le chemin de l’église, un matin, pour la messe et la confession éventuelle?…  Beau geste de réconciliation avec Dieu d’abord, qu’une désobéissance consciente aurait blessé.  Les messes étant assez matinales autrefois, cela aussi pouvait passer inaperçu.

L’effet correctionnel de certaines appréciations comme celle-ci:  “Tu n’as pas honte d’agir ainsi, une grande fille comme toi?”, était définitif quand c’était Papa qui l’avait dit!

Laissez-moi vous raconter un fait authentique, amusant autant que révélateur de la méthode pédagogique de mon père.

Un jour qu’un de mes frères aidait Papa à sortir un gros instrument, l’enfant eut le malheur de laisser échapper un petit mot “inaccoutumé”… parce qu’il s’était fait mal dans la manoeuvre.  Mon père garda silence et finit son installation.  Après quoi, il interrogea son fiston:  “Le mot que tu as prononcé tantôt, est-ce moi qui t’apprends ça?” — Non.  “Est-ce ta mère?” — Non.  “Est-ce ton frère qui laboure?” — Non.  “Où donc apprends-tu cela?” – À l’école.  Et l’intéressé d’ajouter: “Je n’ai jamais oublié cela!”

En fait, Papa avait à coeur de procurer l’instruction à tous ses enfants.  Que de sacrifices il a dû s’imposer, le temps venu, pour réaliser son idéal!  N’ira-t-il pas jusqu’à hypothéquer sa maison, bâtie de ses mains, pour permettre des études au niveau collégial?

Si l’on veut savoir où mon père avait trouvé cette audace, il m’en a confié le secret lors d’une visite, en août 1960.  “Un bon vieux paroissien m’avait dit:  “Écoute, mon garçon, n’aie pas peur de tout sacrifier pour l’éducation de tes enfants!  La Providence ne te laissera pas dans la misère parce que tu auras tout donné pour l’éducation de tes enfants.  C’est sacré, l’éducation!”

Voilà la consigne des cheveux blancs!  Papa savait tenir compte de cette sagesse, et Dieu sait que ce vieux ne se trompait pas.  Là était le mobile secret qui orienta les gestes de mon père, face aux problèmes des siens.

Il fallait voir quelle vigilance il exerçait sur l’heure de nos études, le soir.  Le phonographe ou la radio n’eurent jamais le pas.  Mais quelle encourageante récompense pour nous stimuler que de penser au charme de la musique qui nous attend!

Mon père, paraît-il, censurait les lectures de ses grandes filles.  On ne lisait pas n’importe quel roman, sauf en cachette!…

À ma connaissance et à mon grand regret, il y eut une chose qui déçut mon père en ce domaine:  il ne pouvait concevoir qu’on puisse suivre des cours réguliers dans un collège de Montréal, et écrire si mal!…  Je l’appris le jour où je lui servis de secrétaire bénévole.

Ici, je veux souligner l’un des traits marquants de l’éducation familiale acadienne:  ce respect, empreint d’estime et de haute vénération, que l’on nous inculquait pour le prêtre et la religieuse.  Le prêtre, “autre Christ”, était aux yeux de Papa comme le Bon Dieu parmi nous.  Et vraiment, l’incarnation du Verbe dans l’humanité n’est-elle pas cela au regard de la foi?  “Qui vous écoute, m’écoute.”
L’estime que Papa avait pour les religieuses, la joie de les recevoir et de remplir leur voiture de légumes frais ou de homards contribua aussi à éveiller l’attention de ses filles à qui Dieu faisait signe déjà…

“Ce qui me touchait et m’humiliait, c’était, à la fois, “m’avouait une de mes soeurs religieuses”, ce respect qu’il avait pour nous, ses filles religieuses.  Je n’en reviens pas comme il jasait avec moi… presque comme si j’avait été quelqu’un de son âge, ou quelqu’un de qui il pouvait en apprendre!”

C’était bien l’impression qu’il créait chez-moi lors de mes visites.  Il se sentait une certaine affinité d’âme avec nous, tant il est vrai que les vocations religieuses naissent d’abord dans le coeur des parents.

Les relations sociales des jeunes adolescents tiraient profit, elles aussi, de la vigilance paternelle.  Bien que, dans les réunions familiales de son jeune temps, Papa n’avait pas d’égal pour mener la fête, me dit-on, nous l’avons connu assez sévère pour accorder des permissions d’aller danser.  Mais, entendons-nous:  il y a danse et danse!  Ce qu’il défendait, en réalité, en autant que je puisse juger, ce n’était pas d’aller veiller chez des amis de la ville où il y avait “danse”, mais bien d’aller à des salles de danse….

À la maison, Papa était content d’arriver, un soir, et d’y trouver “une ramée de petits mousses” avec orchestre, et d’y surveiller les ébats joyeux des jeunes dans un salon bien éclairé.  Son regard scrutateur eût tôt fait d’y apercevoir les inconvenances occasionnelles…  Même s’il n’oubliait pas de monter son horloge vers dix ou onze heures, l’on s’amusait bien chez-nous dans le bon vieux temps!

Aussi, nous l’aimions ce cher Papa!  Et quelle confiance il avait su se gagner!  Un témoignage entre autres: “Il était si solide, si raisonnable, que je n’avais jamais peur, soit du tonnerre, soit en bateau, pourvu que Papa y fut.”

L’une de ses fillettes, raconte-on, avait grande peur du tonnerre.  Quand l’orage claquait très fort, la petite suivait son père partout.  Elle avait toujours des raisons d’aller là où il allait.  Et elle suivait son chemin malgré les taquineries… qui ne manquaient pas.

 

Honnête citoyen et bon voisin

Plein de courage et d’esprit pratique, mon père était, semble-t-il, le bon voisin que l’on aime venir consulter.  L’on était sûr de l’accueil empreint de cordialité.  Je me souviens de l’expression de joie qui éclairait son visage à l’arrivée d’un parent ou d’un voisin mal pris, qui venait faire appel à ses talents de forgeron, de vétérinaire ou de mécanicien.

Mais avant de parler d’affaires, il s’informait de la santé de toute la famille, y compris le vieux ou la vieille.  Chez-nous, en effet, “l’hospice” des vieillards est dans chaque foyer:  c’est la place normale et incontestée.  À l’expression de sa physionomie et à tous ses gestes, l’on voyait que Papa partageait profondément les joies et les peines de ses visiteurs.  Et c’était le premier service qu’il leur rendait….  On s’émoignait (s’informait) de la famille, les affaires après.
Le salaire?….  Papa ne parlait pas d’argent devant les enfants; au point que je croyais mon père “riche”! du moins, assez pour n’être pas préoccupé par ce problème.  Je suis revenue de mes illusions trop tard!  Car, j’aurais été plus sympathique et moins exigeante si j’avais su la vérité.  C’est que Papa ne voulait pas laisser peser sur l’atmosphère de son foyer ses soucies financiers.  Aujourd’hui, je l’admire d’autant plus.  Cette sérénité de mon père était le fruit d’un extrême détachement de soi pour laisser vivre les siens en paix et de sa confiance en la divine Providence!….

À l’occasion, sa charité savait même le muer en “avocat” improvisé.  Par exemple, pour sauver une de ses parentes d’une impasse financière, Papa prit l’affaire en main et de concert avec d’autres membres généreux de la famille, sauva la situation de justesse!  La Providence était venue à son secours.  Il n’avait pas été sans compter sur Elle, puisqu’il n’avait rien de prévu pour régler une telle situation.

Quant à sa boutique de forgeron, elle était ouverte à tous; je dirais même, qu’elle était au service de la paroisse:  que de machine ou de pièces brisées appartenant à la fromagerie, à la homarderie, à l’église ou au terrain de l’Exposition, ont bénéficié de réparations gratuites.  De même, il y allait toujours de sa large part dans les corvées d’entretien du cimetière ou de la coupe du bois de chauffage pour l’église.

De sa contribution aux organisations paroissiales, un cousin “son bras droit” de toujours, atteste que Papa fut président ou conseiller dans les associations suivantes:

Fromagerie du Village; Construction de l’église; Farmer’s Institute; Club des 4 H (fédéral); pour l’élevage des moutons; des poulets, des veaux, des porcs, Farm Planning.

Ses diplômes ne l’avaient pas préparé à prendre en charge la promotion économique et sociale de la paroisse, mais sa largeur de vue et son optimisme en firent un énergique propagateur des “Unions” et “Coopératives” diverses qui firent évoluer la génération actuelle vers le progrès.

En chrétien consciencieux, mon père assuma pleinement son devoir de patriote.  Il se souciait beaucoup de son rôle en politique, même si, à la maison, il ne fallait pas parler “politique” sur n’importe quel ton.  Aux temps des élections, des “débats” s’organisaient où mon père ne le cédait à personne en éloquence.  Son cousin Charles en sait quelque chose, lui qui me disait:  “Ton père et moi différions souvent d’avis:  ce qui rendait les discussions encore plus intéressantes!”  Papa avait le don de convaincre puisque souvent il gagnait la cause de ses idées, sinon toujours celle de son candidat de comté.

Chacun était libre d’opter pour les idées politiques de son choix; mais, chacun devait aussi respecter les idées des autres.  Un garçonnet l’apprit sans ambage le jour où il avait eu l’audace enfantine d’afficher au mur la photo d’un chef politique fort suspect de son temps…  “Tu garderas pour toi-même tes idées politiques, à ྭl’avenir”, dit mon père, en lui enjoignant de descendre l’affiche.
Dans le compte de l’hospitalité, on sait de quel riche partrimoine avait hérité mon père.  Aussi bien, ouvrait-il larges ses portes à tout venant.  Si quelqu’un arrivait à l’heure des repas, il les invitait chaleureusement à partager:  “Tel que c’est, ce n’est pas fameux!  Mais il y en a en masse!”  Et plus d’un, qui se disait gêné d’arriver à pareille heure, finissait par se mettre à table.

La joie qu’il avait de recevoir toute la parenté des États-Unis, l’été, n’échappait à personne.  Il se sentait honoré par ces visiteurs, et s’enrichissait dans les conversations avec ses hôtes.  Il recevait de même en pension, les employés du “Drudge” qui venaient creuser le chenal; il les traitait avec grand respect et fraternité même s’il ne partageait pas les mêmes croyances religieuses qu’eux.

En parlant de sa générosité de coeur, je ne puis passer sous silence le rôle que Papa a assumé auprès d’un neveu qui eut la douleur de perdre son père très jeune.  Il ne se contenta pas de donner de bons conseils à ce neveu et de lui montrer à se débrouiller sur la ferme, mais il prenait sur ses charges d’effectuer lui-même certains travaux qu’il jugeait trop durs pour un jeune de son âge:  couper le grain, arracher les patates, dompter les chevaux, etc.

Jeune, ce neveu trouvera en son oncle un père attentif à tous ses besoins; et toujours, il gardera le même titre aux attentions de mon père.  Cette affection filiale pour son oncle, s’exprimera ouvertement au matin des funérailles de mon cher Papa, “son deuxième père”.

 

Serviteur de Yahweh

Mon père fut par-dessus tout un bon chrétien!  C’est en Dieu que Papa trouvait la force morale d’être ce qu’il fut.

L’air pur, le soleil, la mer et la modération en toutes choses sont les facteurs d’une bonne santé physique.  Mais l’optimisme du coeur puise sa vitalité à d’autres sources.  Seul un christianisme vigoureux peut soulever un coeur humain à longueur de vie et lui permettre de maintenir son élan de joyeux service de Dieu et du prochain, malgré vents et tempêtes.  Mon père a su vivre dans une perspective de foi et d’amour de Dieu.  Cet idéal surnaturel sera son point d’appui dans les épreuves de toute sorte qui viendront le visiter.

 

Dans l’épreuve

Dès le début de sa vie d’homme, Papa connut de grandes épreuves.  À l’âge de trente-quatre ans, père de trois jeunes enfants, il eut la douleur de voir mourir sa première femme.  Coup brutal capable d’ébranler une existence, si la vision ne se porte au-delà du raisonnement humain.

Notre jeune veuf sut accepter en bon chrétien ce douloureux événement, comme venant de la main de Dieu.  Et dans l’angoisse que créait ce grand vide au foyer, devant l’anxiété des trois petits, voici qu’une voix autorisée se fit entendre:  celle du vénéré Pasteur, qui ordonnait, au nom de Dieu:  “Six mois de deuil seulement, à cause des enfants; après, voyez à vous “amieller” (gagner) une autre épouse”.  Consigne qui résonna durement au coeur de mon père!  (D’après le ton de la confidence qu’il me fit en 1960, deux mois avant sa mort.)

C’est ainsi qu’après onze mois d’orphelinat, nos trois éprouvés auront le bonheur de retrouver la chaleur d’un amour maternel, qui s’efforcera d’adoucir par une ingéniosité toute féminine, l’acuité de la blessure au coeur de ces petits.  Et Dieu sait si cette nouvelle maman réussit!  Pour Papa, quel réconfort de voir ses enfants reçus à bras ouverts et choyés comme avant!  Une fois de plus, la bonne Providence n’avait pas fait défaut.

C’est au chapitre des grandes épreuves (celles dont j’eus connaissance), que mon père me parut grand dans sa soumission au bon vouloir divin.  J’ai fidèle souvenance de la veillée où nous arrivait un télégramme “endeuillé” annonçant la disparition, au champ de bataille, (le 5 décembre 1941), de mon frère Toussaint.  À cette nouvelle, Papa resta calme, immobile, ne trouvant pas une parole ni un geste à faire.  Pour moi qui n’entendais rien à l’affaire mystérieuse qui circulait “siliencement”, je trouvais bien long le temps que Papa mettait à nous annoncer la nouvelle.  Enfin, de façon saccadée, très bas, il répéta le mot anglais du texte:  “Missing”.  Et puis, silence!  Toute la famille fut à genoux pour réciter un chapelet; et un autre chapelet…  Dans ce temps d’abandon crucial au Maître de nos destinées, le chrétien trouve sa force à genoux.  Dans la suite, le choc émotionnel contrôlé, jamais je n’ai entendu un mot de plainte ou de critique sur les lèvres de mon père.  Que le sien soit tombé outre-mer, et que d’autres européens viennent séjourner longuement sur l’Île, était un fait que devait porter mon père (comme bien d’autres), à se poser des “pourquoi”?…  Mais, intérieurement, seulement; sa foi ne lui permettait pas de discuter avec les causes secondes qui lui plantaient le glaive en plein coeur:  c’était Dieu qui lui redemandait un fils, un fils à lui prêter.

De même, à l’heure des grandes séparations, lorsqu’un enfant partait définitivement de la maison:  même sacrifice consenti dans la joie, joie austère du fait chrétien.  La douleur de voir partir pour toujours un de ses enfants qui a coûté si cher est profonde au coeur des parents.  À voir couler des larmes sur les joues de Papa, je mesurais mieux sa peine, lui qui, habituellement, était si maître de ses émotions.  Après le départ, il se réfugiait dans le silence:  “Citadelle des forts”, a-t-on dit.  Quelque prière secrète devait monter vers la bonne Providence pour le bonheur et la protection de cet “oiseau” envolé du nid.

 

Sa prière

Comment priait mon père?  Avait-il un secret pour retirer une efficacité si tangible de ses moments de prière proprement dits?  À l’église, rien ne le distinguait des autres paroissiens, si ce n’est peut-être, avec sa haute stature, la concentration d’esprit où manifestement, il paraissait plongé, les yeux rivés sur son gros missel… aux feuillets minces et jaunis, au caractère minuscule, amputé d’une de ses couvertures, et en latin, bien sûr!

À voir Papa, durant les interminables “Lamentations” des Jours Saints de jadis, suivre dans son gros missel, des heures durant, attentif comme un moine! tout au long de l’Office, on aurait pu croire que Papa entendait le “latin”.

Vu la distance qui nous séparait de l’église, c’était ensemble seulement qu’il nous était possible de suivre les exercices liturgiques et de recevoir les sacrements de Pénitence et d’Eucharistie.  Ce qui me frappait, quand j’étais jeune, c’était l’esprit de suavité qui planait au foyer ces jours-là.  Mon père participait lui aussi, à l’épanouissement de toute la famille:  c’était une atmosphère toute renouvelée de joie sereine, d’échanges fraternels plus spontanés.  Probablement que les rencontres de parents et d’amis, sur le perron de l’église, contribuaient à la détente psychologique de tous.  Quand quelque parent s’invitait à dîner, la joie était à son comble!  Surtout quand une charmante cousine échappait à l’attention de mon père pour une partie notable du repas… jusqu’au moment où il était frappé par “une fille plus belle que les siennes”!…  Il s’en excusait avec confusion, au grand amusement de l’intéressée et des convives.

Je ne saurais dire que mon père avait quelque chose d’un mystique, mais je puis affirmer qu’il avait le sens du sérieux de la conversation avec Dieu.  C’est pourquoi, dans son foyer, le ton et la tenue durant les prières devaient être empreints du respect dû à Dieu.  Il laissait bien les plus jeunes s’asseoir ou jouer durant le chapelet, la prière du soir ou l’Angélus, mais les plus raisonnables étaient vite rendus responsables.

Un soir, Maman demanda à Papa de faire la prière à sa place; à mon grand émerveillement, mon père sait tout ça par coeur, lui aussi!…  Il n’en fallait pas plus pour me convaincre de l’importance de la prière dans ma vie.  De sa voix solide, il proclamait au nom de sa famille:  “Je vous adore, ô mon Dieu, avec la soumission que m’inspire la présence de votre souveraine grandeur; je crois en vous… j’espère en vous…  Je vous aime de tout mon coeur,… etc.

À l’école, j’ai appris la théorie des grandes vérités de la religion, mais c’est à la maison que j’ai appris à prier.  Chez-nous, un enfant ne s’approchait pas de la table, le matin, sans s’être agenouillé aux genoux de maman ou d’une grande soeur pour lui réciter “sa” prière enfantine.  Avec les années, cela se continuait “tout bas” mais toujours en public.  Il fallait témoigner..  Je crois même que Papa aurait refusé le morceau de pain à l’un des siens, au lieu d’accepter qu’un enfant ne fasse plus sa prière.

Quant aux exercices publics du culte, mon père y était des plus fidèles.  Les Vêpres des dimanches après-midi d’été, en grosse “express” (voiture à deux sièges tirés par un cheval), et les Lamentations de Jérémie… sont encore dans nos mémoires.  Aucune ballade des beaux jours d’été ne pouvait nous dispenser des Vêpres de trois heures.

Dans ses premières années de ménage, Papa a connu la prière perpétuelle, organisée au plan paroissial.  À toute heure du jour, il y avait une famille en prière!  Aucune visite impromptue ne dérangeait cet exercice.  Comme Dieu devait sourire à une paroisse toujours “en oraison”!  Chacun des paroissiens devait se sentir visiblement secouru par les faveurs divines à cette merveilleuse “communion des saints”!

Le commerce intime avec Dieu dans la prière devait produire un fruit authentique de charité chrétienne.  “S’aimer entre frères et soeurs” avait un sens concret chez-nous.  Mon père qui semblait parfois absorbé par ses affaires, ne manquait cependant pas de saisir à l’occasion les mots un peu piquants que se lancent, parfois, des enfants mécontents ou trop primesautiers.  “Mon p’tit coco”… peut, très bien, être un petit mot de chériment, s’il est accompagné de l’onction qui le rend cher!…  Et mon père avait l’oreille claire!  Tout ce qui sentait la dispute, la vengeance ou la jalousie, provoquait instantanément sa réaction il y coupait court.
Parler en mal de qui que ce soit, il ne le tolérait pas davantage.

Et si, d’aventure, une personne en visite avait le malheur de glisser sur le terrain de la médisance, on voyait, à l’expression de son visage, qu’il n’approuvait pas de tels propos.

“Une famille qui prie est une famille unie”.  De même en est-il pour la paroisse.  Car “Dieu opère l’unité des esprits dans la vérité et l’union des coeurs dans la charité”.  Quand Papa récitait “… pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés”, il savait clairement ce que cela signifiait.  Dès lors, il n’avait qu’à s’exécuter.  C’était un autre beau fruit qu’il recueillait de sa prière chrétienne:  la magnanimité.  Dans l’adversité, il laissait à Dieu la “vengeance”, comme dit l’Écriture, et s’abandonnait à la divine Providence en cela comme en tout le reste.

Que d’occasions de compter sur cette bonne Providence dans son dur métier de pêcheur et de cultivateur.  Pour ce qui est de l’avenir des récoltes, sa sérénité ne s’est jamais démentie.  Et pour cause:  n’avait-il pas fait distribuer dans tous les coins de ses champs les “grains bénis” au jour de la saint Marc?  Pour un croyant, c’est fort que ces grains bénis!  Ils communiquent, comme par osmose, la bénédiction du ciel à tout le champ.

Le sens du sacré chez mon père, s’appliquait d’une façon particulière au pain.  Le bon pain pétri à la maison, de la farine de nos blés, pain qui contient en lui le symbole de tout le travail humain, pain qui rappelle celui de l’hostie sainte, fabriqué de la même farine.  Papa n’aurait jamais permis le gaspillage d’un seul morceau de pain par un enfant.  Pour un autre mets, dont un capricieux ne veut plus, on pourra permettre de le jeter; jamais un morceau de pain.

Exagération ou scrupule?  Je ne pense pas.  Tous les dimanches, à la consécration de la messe, l’assemblée paroissiale toute entière ne s’incline-t-elle pas pour adorer ce qui auparavant n’était que du pain?…  Et puis, tous les soirs, Papa demandait à Dieu:  “donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien…”

En somme, mon père était pieux.  Il considérait Dieu comme son Maître, oui, mais aussi comme son Père à qui il devait une obéissance toute empressée.  Comment expliquer autrement la fidélité qu’il apportait à remplir les ordonnances qui lui venaient du prône dominical?  Je ne sais s’il faut s’étonner davantage de l’excès de modestie ou de la parfaite obéissance à un curé de sainte mémoire, influencé par le Jansénisme qui défendait aux fillettes d’aller à l’école en bas courts et en robes à manches courtes, l’été!  Mais mon père obéissait… de son mieux.

Il fera preuve, cependant, d’une belle souplesse de jugement qui ne s’est pas fixé sur des principes pour ne plus en démontre.  Étant sauf son devoir d’obéissance, il saura s’adapter aux nouvelles conditions de vie et permettre à ses plus jeunes ce qu’il défendait aux aînés.  Par exemple:  monter à bicyclette, pour une fille, faisait scandale trente ans passés.  Pour se payer le plaisir d’un tour de “bicycle” dans la cour, les plus vieilles de mes soeurs profitaient de l’absence de Papa.  La plus jeune, elle, ira à l’école en bicyclette.

 
Ses pénitences

“Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous.”  Cette voix qui criait au désert de Judée, retentit toujours dans l’Église.  Mon père qui avait les oreilles ouvertes aux inspirations de l’Esprit, sut accueillir cette voix.  Sans doute, les conditions de vie familiales et sociales l’y avait-il entraîné.  On pourrait presqu’affirmer que Papa a mené une vie “pénitente”, et l’on ne se tromperait guère.  Sa vie entière eut sa part convenable de pénitences.  En Carême, s’il faut redoubler de générosité pour se priver des “petites douceurs de la vie”, que dire lorsque celles-ci sont déjà réduites au minimum?  On réduira donc sur l’utile, le commode, voire même le nécessaire.

Pénitence dit privations.

Dans son jeune temps, la coutume était de jeûner le Carême entier.  Le matin donc, après avoir jeûné au pain et à l’eau, Papa accompagnait son père au chantier.  “Bûcher du bois tout l’avant-midi avec un estomac creux, je n’en ai pas été capable longtemps”, me disait-il tout simplement lors de ma visite en 1960.  (Quelques mois avant sa mort.)  “J’ai demandé à mon père de manger des faillots” (fèves au lard) et la permission lui fut accordée.

De ses autres mortifications, petites ou grandes, il a gardé le secret, sauf pour celui trop évident de sa pipe.  Le Carême entier, Papa serrait sa pipe, compagne fidèle de ses heures de travail solitaire.  Oh! là il jeûnait… d’un jeûne non dommageable à la santé et combien méritoire devant Dieu qui mesure l’effort!  Puis, avec quelle ardeur l’on “espérait Pâques!”

Il va de soi que les friandises étaient supprimées, même le jeu de cartes et la musique sur disque; pas complètement, bien sûr, pour les enfants; mais l’on sentait que c’était le Carême.  C’était toute une ascèse que ce saint temps propice à la réflexion et à la conversion du coeur.  Quant aux boissons alcooliques, mon père en prenait très peu.

L’aumône aussi avait sa place dans le coeur de Papa.  Le pauvre et le malheureux de tout genre avaient sa sympathie.  À l’occasion, il usait de ce moyen de diminuer ses propres dettes en donnant à un plus pauvre que lui.  Il donnait selon ses moyens, mais il donnait de bon coeur.  Et je suis certaine qu’il était plus heureux après avoir donné du blé ou une poche de patates à une famille pauvre, qu’un gala de homards à l’un de ses amis de la ville qui le lui rendait en services professionnels.

Souvent aussi, c’était l’aumône de son temps qu’il faisait à un voisin mal pris; ou encore, il offrait domicile à un orphelin ou à une grande malade chronique de la parenté qui se trouvait si bien qu’elle restait toujours longtemps!…  Parfois, c’était un de ses “originaux et détraqués” dont s’enrichissent la plupart des paroisses, qui venait s’installer et dont il ne fallait jamais rire…  (Les plus maussades s’en souviennent…)

Et les Indiens “bohémiens” d’autrefois!  Quel cauchemar pour l’enfant timide que j’étais!  Je trouvais qu’il fallait de la bravoure (!) pour admettre à table et à coucher ces nomades dont on ne comprenait même pas le langage.  Fait certain, au dire d’un témoin, c’est que ces visiteurs partaient toujours le coeur réchauffé et les paniers pleins.

Une forme plus commune et très spéciale de pénitence à laquelle a dû goûter souvent mon père, c’est bien la PAUVRETÉ effective.  Vivre de privations pour soi et les siens:  devoir refuser telle satisfaction bien légitime à sa famille faute d’argent, se priver de vêtements ou de mets qui ne seraient pas un luxe, mais qui coûtent trop cher, ou encore et surtout, ne pas pouvoir se permettre la joie de donner de petits cadeaux au gré des événements familiaux, alors que la tendresse du coeur les réclame et les justifie:  voilà de quoi exercer la vertu chrétienne de pauvreté pour celui qui accepte de bon coeur les conditions d’une telle existence “voulue par Dieu”.

C’est dans l’acceptation profonde de son sort que Papa trouvait la sérénité.  Il n’était pas accoutumé aux plaintes inutiles; il savait avec humour faire voir le beau côté des choses:  au lieu d’envier les citadins qui se promènent en automobile, l’hiver, il acceptait ses bons chevaux qui “se rendaient au bout du chemin”, alors que les autos s’enlisaient dans la boue ou restaient prises dans les bancs de neige.  Je pense aussi que mon père préférait sa liberté de paysan aux congés réguliers et aux fins de semaines des citadins.  Papa s’estimait heureux d’être ce qu’il était et de vivre là où la Providence l’avait mis:  non par mépris des facilités de la vie, mais parce que son regard de vrai chrétien savait l’en détacher.

On se souvient qu’autrefois, les parents moins fortunés payaient les pensions des étudiants avec des denrées alimentaires:  tant de poches de patates, ou de blé, ou je ne sais quoi, était le contrat convenu avec le Couvent ou le Collège.  Cela réglait très bien les comptes de l’économat…  Mais quand la demoiselle pensionnaire réclamait un chapeau ou une robe neuve?…

Chez-nous, heureusement, il y avait toujours, au grenier une quantité “de hardes” reçues de la parenté des États-Unis.  Il n’y avait que l’embarras du choix…  Hélas! ce n’était pas toujours au goût de l’intéressée, au dire de quelques-unes….  Mon père devait souffrir de priver ainsi ses enfants du nécessaire, surtout de l’agréable; avec soumission, il acceptait le réel de son existence, et ne se permettait pas pour autant de murmurer contre la bonne Providence.

Après de longues années de ce régime plutôt austère, Papa a vu enfin une certaine aisance entrer dans son foyer.  Les enfants ont grandi et les emplois ne manquent pas; petit à petit le budget familial s’enrichit de salaires généreusement partagés.  C’est ainsi que je fis, à mes dépens, une expérience plutôt comique, dans ma tendre enfance.  Un beau matin de Noël, une étincelle de bonheur inaccoutumée brillait dans les yeux de mon père, et la porte du salon était fermée à clef…  Mystère…  On me disait qu’il y avait une “chèvre” emprisonnée là.  Bien sûr, je n’y croyais guère, mais…  Je m’attendais à une formidable surprise.  Devinez donc!…

Après avoir laissé tout le temps voulu pour être hors de nous-même d’impatience, Papa ouvrit avec beaucoup de précaution la porte du salon…  Une fée, sans doute, avait transformé la chèvre en un magnifique arbre de Noël, sous lequel reposaient une avalanche de cadeaux riants.  Au nombre que nous étions!…  Si les années passées, il n’avait pu remplir nos bas à souhait, la joie de nous voir satisfaits, cette fois, le remplissait de bonheur.  Grâce à ses grands enfants, il savourait une fête de Noël à la mode.  Un arbre de Noël géant et si bien garni!…  Il en avait bien coupé des sapins sur ses terres.  Mais celui-ci avait dû provoquer une émotion pas ordinaire.  Et désormais, Papa connaîtra des Noëls plus joyeux!

Ici, j’ouvre une parenthèse pour relater un fait qu’une de mes soeurs m’a raconté.  Longtemps après son mariage, un soir, Papa s’en vint veiller chez-elle, pour lui payer “ses dettes”.  Elle-même ne s’en souvenait plus.  Il y avait eu tant de joie à donner…  Papa craignant un refus, avait commandé une série d’articles ménagers pour lui témoigner sa reconnaissance et la fidélité de sa parole données:  “Je te le remettrai plus tard, quand je le pourrai”, avait-il dit.  Le fait, comme les émotions, restaient frais dans sa mémoire.

 

Trésor caché

Les conditions de vie austère n’avaient pas endurci le coeur de mon père.  Au contraire, les sacrifices consentis de bon coeur n’en avaient que fortifié sa tendresse paternelle, véritable “trésor caché” dans les profondeurs de son âme, mais qui, à l’occasion, éclatait au grand jour.  En voici deux exemples:  Lors de mes études au Collège de Lachine, je n’allais pas chez-nous pour les deux premiers Noëls.  La dernière année, ayant averti mes parents que j’irais visiter mes soeurs des États-Unis, j’arrivai à l’improviste à la messe paroissiale, le dimanche précédant Noël.  Au sortir de la messe, Papa me salua sur le perron de l’église d’un de ces gestes qu’il esquissait dans les grandes circonstances, et avec un tel accent dans ses paroles qu’elles m’allèrent droit au coeur.  “T’as donc bien fait de t’en venir!”  Rien d’autres!  Son sourire disait tout le reste….  Pas de: “Comment?  tu n’es pas allée aux États”.  Rien.  Avait-il le pressentiment d’un adieu prochain?…  Je ne lui avais jamais soufflé mot de mon intention d’entrer au Couvent.  Mais, à l’accent mystérieux et à la fois si convaincu de ses paroles, moi, j’eus le pressentiment de mon entrée prochaine…  (Ce qui se vérifia six mois plus tard, malgré mes prévisions.)

J’hésite à dire si le bonheur que je goûtais d’être chez-nous était plus grand que la joie profonde que je devinais au coeur de Papa, de revoir l’une de ses “petites filles” si éloignées.

La tendresse du “grand-père” exerçait aussi son pouvoir sur le coeur de mon père.  À la grande surprise de tous, Papa n’a-t-il pas rompu avec sa prudence accoutumée pour faire “grimper” sur une charge de foin un bambin de cinq ans, le premier de ses descendants américains?  Le bonheur qu’il avait de faire faire un voyage inimaginable à cet enfant de la ville!  Pour nous, c’eût été différent; et au nombre que nous étions, c’eût été un éternel recommencement.

 

Le jour baisse

Depuis l’hiver 1960, les forces déclinantes avertissent Papa que la vieillesse approche… avec son cortège d’entraves.  De plus en plus modéré dans ses activités, mon père profitait de ses temps libres pour prier, réfléchir et converser avec son cousin, ami de toujours, Charles.  Il lisait encore son journal, écoutait volontiers la radio ou la T.V., fumait sa pipe…  Il s’étudiait surtout à ne pas alerter son entourage au sujet de sa santé; peut-être même essayait-il de se convaincre lui-même que tout allait bien?  Au printemps, il avait, à force d’instances, obtenu qu’on lui aidât à monter sur le râteau pour faire les foins:  “Quand je serai assis, je serai capable!”  Malgré ses efforts, ses forces le trahissaient: des chutes, sans conséquences graves, avaient déjà alerté l’entourage.  Mais mon père continuait de dire:  “Je ne suis pas malade”.  Cet homme robuste devenait peu à peu dépendant et doux, objet “d’attentions”.

 

Jubilé

Parmi les derniers beaux jours qu’il passa sur la terre, il nous est permis de croire que la fête improvisée du quarante-cinquième anniversaire de mariage fut l’un des plus marquants, en août 1960.  Pour cette dernière réunion familiale, la bonne Providence avait pris l’initiative de rassembler le plus grand nombre possible des membres de sa famille.

Le défilé des visiteurs de l’été apportait toujours joie et bonheur au foyer de M. Arsenault.  Mais cette fois, la joie est au comble!  Pour la première fois, depuis vingt ans, dix de ses enfants, une quarantaine de petits-enfants, un vieux frère octogénaire et une soeur cadette se voient réunis sous son toit.  Quelle chaude atmosphère pour fêter la fin d’un beau jour!

Je ne veux pas m’attarder à rappeler le souvenir de ces agapes familiales qui est resté très vivace dans toutes les mémoires sauf celle des plus jeunes.  Ceux-ci pourront se dédommager en regardant le film de l’oncle Arthur.  Je veux souligner ce qui, à mon sens, fut le plus sensible au coeur de mon père, et ce qui, pour nous, fut son testament.

À l’issue du banquet familial préparé avec grand soin malgré “la cachette”, s’avança en rangs irréguliers, la foule des petits-enfants, venant offrir sa tige de fleur.  La corbeille une fois remplie, le spectacle le plus touchant était à coup sûr, la couronne formée par tous ces “bijoux” à la mine enjouée!…

Et l’on vit de grosses larmes perler sur les joues des jubilaires…  Compréhensibles!…  Ils vivaient l’une des plus pures joies réservées ici-bas à la vie conjugale:  voir les enfants de ses enfants, pleins de vie, d’entrain et de promesse pour l’avenir.

La surprise mêlée au spectacle si émouvant de voir réunis presque toute sa descendance, ajoutée aux émotions d’une longue adresse avait contribué, sans doute, à toucher la corde sensible.  Ce que je trouvai merveilleux, c’est que Papa sut maîtriser ses émotions, redevenir l’homme grave, à l’air patriarcal qu’il était parfois, et debout, servir à sa famille une courte allocution de circonstances qui émut chacun des témoins.

 

Testament suprême

Papa avait-il le pressentiment qu’il célébrait pour la dernière fois, alors que le Jubilé d’Or était si proche?  On l’aurait dit, au ton solennel et à l’allure testamentaire, il formula de vive voix son ultime désir de bonheur pour tous les couples qui étaient là devant lui.  En résumé:

“Mes enfants, conservez à tous prix le lien sacré de l’amour!  Il pourra y avoir des heures sombres, voir des tempêtes au foyer, mais tenez ferme!  Quoi qu’il arrive, ne laissez pas se briser le lien sacré de l’amour!”

La sagesse expérimentée d’un vieux combattant à des plus jeunes.  Oui, la vie chrétienne est un combat, une “bataille d’amour”; au vainqueur, la couronne!

Profondément remués, plusieurs des “grands” essuyèrent, à la dérobée, une larme…  Le Cardinal Suenens aurait approuvé ce testament, lui qui écrivait:

“La christianisation du monde est conditionnée pour une large part, par la santé morale des foyers, par la manière dont ils vivent, pour leur compte, l’amour chrétien…

… On a parlé à bon droit de la mission prophétique des chrétiens dans le monde; il leur appartient d’être les témoins de l’Amour parmi les hommes et de leur apprendre comment aimer.”

Dans la soirée, mon père revoyait par la pensée tout son passé.  Avec lucidité et simplicité, il me confessait ingénument:

“Quand je regarde en arrière, je vois tout le bien qu’on aurait voulu faire, mais que l’on n’a pas fait; je vois aussi tout le mal qu’on aurait pas voulu faire mais que l’on a fait…”

Et il s’appuyait sur la divine Providence qui a vu tous les efforts de la bonne volonté et qui pardonne les faiblesses.

 

Dernier témoignage

“De la mort subite et improvisée, délivre-nous Seigneur”.

“Subite”, elle le fut pour lui, la faucheuse impitoyable!  Mais non pas “improvisée”.  Par toute sa vie, Papa s’était préparé en quelque sorte à la rencontre avec son Dieu.  Quand survint la crise mortelle, il n’en fit pas un drame, pas même un problème!  C’est la bonne Providence qui a toujours conduit les événements majeurs de sa vie, pourquoi lui tenir rigueur de vouloir venir chercher son fidèle serviteur pour le récompenser?…

“La vie n’est pas enlevée, mais transformée”, chantons-nous à la messe.  Avec cette conviction profonde, mon père accueillit la mort avec cette sérénité qui l’avait caractérisé au cours de sa vie.  Il s’est dit heureux “de mourir pour faire la sainte volonté de Dieu”, en ajoutant que rien n’inquiétait sa conscience!  “J’ai toujours réglé mes comptes au fur et à mesure…”

Et Papa s’est dit heureux d’aller voir la Sainte Vierge!  Il avait récité tant de fois, en famille ou dans son bateau en s’en allant pêcher, ou dans tous moments difficiles de la vie:  “priez pour nous pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort!”  Il avait toujours cru que cette bonne Mère s’intéressait à lui et à ses problèmes:  sa confiance n’allait pas être déçue!

Il nous est bien permis de supposer que Marie se fit toute maternelle, toute prévenante, pour un enfant aussi fidèle à la loi d’amour de son Fils.  Quelle autre explication trouver aux déclarations d’un moribond:  “Elle est bien belle, la Sainte Vierge!”….

La chère Providence aussi répondra à la confiance de mon père, en multipliant les délicatesses qui semblent arrangées tout exprès.  Ainsi, défiant les prévisions des médecins, Papa pourra dire un dernier adieu à tous les siens, venus de Montréal et des États-Unis.

“Je suis donc content de vous avoir tous ici!”

Et lui qui avait tant d’estime pour les prêtres et les religieuses, voit, pour la première fois, ses trois filles religieuses réunies à son chevet.  Plusieurs prêtres viendront multiplier les absolutions et les bénédictions pour cette âme avide du “Pain” du ciel.  Établie dans l’amitié divine et fortifiée par le Saint-Viatique, l’âme chrétienne s’endort dans la paix!

Celle qui eut le bonheur d’assister mon père lors de la réception du sacrement des malades me dit avoir été frappée par tant de calme et de joie en face de la mort.  Ayant demandé à son fils aîné de mettre “ses affaires à l’ordre”, il n’y eut plus un mot d’affaires ni d’inquiétude.  Et il s’unissait de bon coeur aux prières que l’on récitait:  “Mon Dieu, je Vous aime et j’accepte votre sainte volonté”.  Les dernières paroles que je pus recueillir sur ses lèvres furent celles-ci:

“Oui, oui, oui! qu’on sera ‘ti bien en Paradis!” (ou “qu’on est…”) la faiblesse ne lui permettant pas de s’exprimer plus clairement.  Avant d’entrer dans le sommeil comateux de la fin, mon père nous réservait une surprise aussi inattendue que délicieuse!  Vers le soir, il fixa les yeux sur sa plus jeune et fit entendre une déclaration tellement étrangère à son langage habituel, qu’elle fit choc: “T’es bien belle, toi!”

Pour ma part, je revoyais mon père taquinant sa benjamine, lui tirant gentiment les cheveux ou lui mettant ses grosses mains devant les yeux…  Dernière caresse d’un père à son “bébé”.

Au cours de la longue journée d’agonie, mercredi, des faiblesses répétées nous firent croire à l’issue fatale à plusieurs reprises.  La prière au Seigneur redoublait alors de ferveur:  “Mon Dieu, viens à mon aide.  Hâte-toi de me secourir!”

La prière, seul refuge des âmes affligées au chevet d’un être cher, seule façon de secourir encore celui pour qui restent inutiles tous les secrets de la science humaine.  Tandis que le corps affaissé abandonne la lutte, l’âme, elle, livre un dernier combat que vient soutenir l’efficacité d’une prière confiante.

Avec la fin de la journée, le “duel entre la mort et la vie” prendra fin, et Papa arrivera au terme de son voyage terrestre.  Des hémorragies continuelles et incontrôlables, dues à la cirrhose du foie, auront eu raison d’une énergie remarquable.  Jeudi, 6 octobre, à une heure du matin, Papa nous devançait dans la famille là-haut retrouvée.  Il a rejoint, nous l’espérons, tous nos parents enallés, et son cher fils.  Il nous attend dans la joie, dans la radieuse lumière de Vie à laquelle nous croyons ici-bas, et où il baigne maintenant, et pour toujours!

La belle assistance paroissiale aux funérailles, célébrées par le vénérable curé octogénaire, Louis-Nazaire Poirier, les nombreux prêtres et religieuses, les témoignages de sympathies offerts à la famille ont témoigné de l’estime et de l’affection que Papa s’était acquises.  Quant aux neveux et nièces, ils s’accordent à dire comme il était bon ce grand-père qui ne sortait pas en ville sans leur apporter quelques gâteries.
Une infirmière qui voit souvent mourir des personnes de tous âges et de toute religion m’écrivait que l’attitude de Papa en face de la mort lui avait paru exceptionnelle, “par sa lucidité et son acceptation joyeuse”.

“Puissions-nous tous avoir une aussi belle mort!”, souhaite une autre.

“Il nous avait donné l’exemple en tout:  il nous a appris à mourir”.

“Quand nous allions à l’Île, il était toujours le premier à nous accueillir dans la cour”, disent les promeneurs.

“Maintenant, il est parti…”

 

P A R T I……..

“Quand nous reviendrons
Il n’y aura plus…
Ces énormes mains
Si saintes et si caleuses
Qui ont tant béni!
Qui ont tant donné!

Il n’y aura plus
Ces yeux de sagesse
Qui ont vu, revu,
Et tout regardé
Et tout admiré.

Il n’y aura plus
Cette bouche si blanche
Qui a éduqué
Qui a pardonné
Et qui a prêché.

Il n’y aura plus
Ce cerveau attentif
Qui fit son devoir
De penser, prier,
Méditer, aimer.

Il n’y aura plus
Plus jamais, cet homme,
Qui a bien cherché
À très bien comprendre
Les autres hommes…

Il n’y aura plus
Celui qu’on voyait
Et qu’on vénérait
Et qu’on admirait
Et qu’on aimait!…”

(Composition d’un adolescent après la mort de son père.)

On lisait dans L’IMPARTIAL…

1979 par Contribution anonyme

le 5 octobre 1893 :

“Depuis huit jours nous avons eu un temps très orageux.  On ne constate cependant aucun dommage au havre de Tignish, on compte au delà de 150 embarcations de Caraquet qui sont venues se mettre à l’abri au commencement de la tempête.”

le 23 avril 1896 :

“Les fermiers d’Egmont Bay et des villages avoisinants sont à ériger une bâtisse à Abrams Village en vue de partir une fromagerie.  L’intérêt qu’ils ont manifesté en entendant les leçons que leur a données le Professeur Robertson les a portés à s’engager dans cette branche d’industrie devenue indispensable au bien du pays.”

le 13 janvier 1898 :

“Pendant l’année 1897 il y a eu à l’église de l’Immaculée Conception, Palmer Road, 81 baptêmes, 10 mariages et 25 sépultures dont 14 adultes.”

le 17 août 1899 :

“Les gens d’Urbainville viennent de former un cercle agricole dont M. Laurent A. Arsenault est le président.  L’Association comprend maintenant 70 membres au nombre desquels sont plusieurs des fermiers les plus en vue dans la belle paroisse d’Egmont Bay.  Les assemblées régulières sont tenues tous les quinze jours, où l’on y traite des principales questions qui ont rapport aux améliorations de la culture du sol.”