Résultats: ‘André LeClair’

Chez nous à Mont-Carmel

1986 par Clara Gallant

Clara Gallant

 

Je suis née dans une famille de quatorze enfants.  De plus ma mère a eu quelques pertes.  Elle était toujours enceinte.  Elle nourrissait tous ses bébés, c’était un moyen de ne pas tomber enceinte avant quelques mois.  Il y avait effectivement de 15 mois à 2 ans entre chaque bébé.  Ma mère sortait rarement.  Une de ses sorties était à la fête des Rois.  À cette occasion tout le monde amenait les enfants à l’église pour les faire bénir par le bon Père Pierre-Paul Arsenault.  Il donnait une image sainte à chaque enfant.

Ma mère ne manquait pas non plus la grande procession à la Fête-Dieu.  C’était une si belle procession avec des beaux reposoirs bien préparés la veille.  Quatre hommes, souvent les marguilliers, portaient le dais sous lequel le Père Arsenault portait le saint sacrement.  Père Arsenault demandait aux enfants de cueillir des fleurs qu’on mettait dans deux paniers.  Deux jeunes filles coiffées de voiles blancs parsemaient ces fleurs devant le dais avant que le Bon Dieu passe.  Le choeur de chant était toujours bien préparé.

À l’automne, le Père Arsenault passait les maisons pour ramasser de chaque famille une paire de bas de laine et une poule qu’il vendait pour faire de l’argent pour payer son église.  Les hommes lui donnaient un boisseau de grain.

Afin de faire vivre sa grande famille, mon père faisait la pêche au hareng et au homard, et il essayait de cultiver sa terre basse et vaseuse.  On avait sur notre petite ferme deux chevaux, deux vaches, un ou deux cochons et des poules.  On était assez pauvre.  À Noël, saint Nicolas n’était pas riche lui non plus.  Il nous amenait quelques bonbons et une pomme.  On fabriquait nos propres poupée avec du coton usagé.  Deux boutons représentaient les yeux.  J’ai reçu ma première poupée achetée au magasin de ma tante Marie-Rose Poirier lorsque j’avais 11 ans.  Elle me l’a donnée lorsque j’étais à l’hôpital souffrant des fièvres typhoïdes.  Pour s’amuser, on se faisait aussi des petites roues munies d’un bâton.  La roue était une taille de bouleau sur laquelle le bâton était attaché avec un clou.

L’hiver on avait bien du plaisir à se faire glisser sur la glace dans les champs.  À l’arrière d’une petite traîne on attachait deux poteaux entre lesquels on fixait un sac à patate qui servait de voile.  On s’assoyait dans la traîne et le vent nous poussait.  Parfois, quand on était assez nombreux pour la pousser, on prenait même une grosse traîne à bois pour se faire glisser.

À l’automne on faisait un frolic pour remplir la vieille cuisine d’été de bois, pour nous chauffer l’hiver.  Qu’il faisait donc froid dans la maison les matins d’hiver, mais les enfants n’étaient pas plus malades qu’ils ne le sont de nos jours.

Je me souviens de nos bons voisins, M. et Mme Bruno Cormier.  On les a amenés à la messe de minuit une année (vers 1937).  Ils ont entré à la maison pour voir notre arbre de Noël car ils n’en avaient jamais vu.  Avant de mourir, Monsieur Cormier a demandé pardon à tous ses voisins, même aux enfants qui allaient le visiter.

Vers l’âge de 13, 14 ou 15 ans, les filles quittaient souvent l’école pour aller travailler comme servante chez les Anglais de Summerside pour $12 à $15 par mois.  Ils nous logeaient et nourrissaient en plus.  J’ai moi-même travaillé comme servante pendant dix ans.  La première famille où j’ai travaillé, il fallait que je trais la vache le soir et le matin pour 50¢ par semaine.  De plus on me payait $12 par mois.  On allait aussi travailler à la “facterie” à homard pendant la saison de pêche.

Lorsque j’avais 18 ans, l’hôpital de Summerside cherchait une française intéressée à étudier pour devenir garde-malade.  André LeClair qui enseignait à l’école de Mont-Carmel est venu me voir chez mes parents pour me demander si j’étais intéressée.  Je suis allée à Summerside avec le docteur Delaney voir la supérieure de l’hôpital et le président, Harry Holman.  Ils ne m’ont pas acceptée car j’avais seulement une 8e année d’école alors qu’ils exigeaient une 10e année ou une année de collège.  J’ai été bien désappointée car ç’avait toujours été mon rêve de devenir garde-malade.

Le 28 juillet 1936, je me suis mariée à Tilmon Gallant.  On a toujours demeuré à Mont-Carmel dans le district de Saint-Timothée sur la ferme ancestrale.  Tilmon est la cinquième génération à exploiter cette ferme (Tilmon à Benoît à Firmin à Grégoire à Pierre Gallant).  Nous avons élevé cinq enfants, soit trois garçons et deux filles.