Le premier insulaire d’origine européenne enterré à St. Peters Harbour

2002 par Georges Arsenault

Georges Arsenault

 

Le 30 janvier 1757, la communauté de Havre-Saint-Pierre, sur la côte nord de l’Île Saint-Jean, se réunissait dans l’église paroissiale pour faire ses adieux à un notable de la paroisse, Sieur François Douville, décédé la veille à l’âge de 72 ans, « Le premier habitant de la dite Isle », comme le curé de Biscarret prenait soin de noter dans l’acte de sépulture1.

Lors de son décès, François Douville était l’habitant le plus prospère des environs.  Selon le recensement effectué cinq ans plus tôt2 , il était à la fois pêcheur, navigateur et fermier.  Il était propriétaire de trois terrains.  En 1752, il demeurait avec sa famille « au lieu du Nigeagant3 » (probablement près de l’église) où il avait fait un défriché et semé 60 boisseaux de blé.  Le deuxième terrain se trouvait « au fond des Étangs » (aujourd’hui Bristol) où Douville y avait un moulin à farine.  Son autre propriété était située à « la pointe au havre Saint-Pierre-du-Nord ».  Là, il avait défriché suffisamment de terre pour cultiver un jardin, le restant du terrain servant de grave pour faire sécher la morue.  C’est en ce lieu qu’il tenait son bateau et ses deux chaloupes.  Le recenseur, Joseph de la Roque, rapporte qu’un incendie avait détruit la maison qui se trouvait sur ce terrain.   François Douville possédait aussi les plus gros troupeaux de la paroisse, soit 8 boeufs, 8 vaches, 4 génisses, 8 veaux, 1 cheval, 22 brebis, 9 cochons, 4 oies, 50 poules et poulets et 20 dindes et dindonneaux.

Nous ne connaissons rien des circonstances qui ont amené Douville à l’île Saint-Jean où il est arrivé en 17194 , un an avant l’établissement officiel de la colonie par les colons recrutés en France et en Acadie par la Compagnie de l’Isle Saint-Jean.  Né le 27 juillet 1684 à Saint-Denis-le-Gatz en Normandie, fils de Mathieu Douville et de Marie Marquier5, il est possible, à l’instar de nombreux jeunes pêcheurs normands, qu’il ait fréquenté les bancs de pêche du Golfe Saint-Laurent et de la côte atlantique pendant quelques saisons avant de s’établir dans l’Île.  On peut s’imaginer qu’il connaissait les gens de la Compagnie de l’Isle Saint-Jean et qu’il leur ait même servi d’éclaireur.  D’ailleurs, le principal actionnaire de la Compagnie, le comte de Saint-Pierre, Louis-Hyacinthe de Castel, était lui aussi de Normandie.  Il se trouve que la Compagnie a choisi le Havre-Saint-Pierre pour y établir son comptoir de pêche.

Extrait d’une carte intitulée « A Sketch of the Island of St. John’s » faite par les Britanniques quelques années après la Déportation. On y aperçoit la baie Saint-Pierre avec, à l’ouest, le village de Havre-Saint-Pierre (St. Peters Village) et son église. Le pointillé représente les terres défrichées par les colons pendant le Régime français. (Archives publiques du Canada)

Vers 1722, âgé alors d’environ 38 ans, François Douville épouse une jeune fille de 13 ans, Marie-Élisabeth Roger, née le 25 septembre 1709 à La Rochelle, fille du commerçant Gabriel Roger de Havre-Saint-Pierre et d’Élisabeth Gautron6.

Le couple a eu onze enfants, mais aucun de leurs descendants n’habite aujourd’hui l’Île.  Lors de la Déportation de 1758, la veuve de François Douville et ses enfants ont été transportés en France à bord d’un navire britannique où les survivants ont débarqué à Saint-Malo le 23 janvier 1759.  Plusieurs membres de cette famille ont plus tard retraversé l’océan pour s’établir aux Îles-Saint-Pierre-et-Miquelon.  C’est d’ailleurs à Saint-Pierre qu’est décédée Marie-Élisabeth le 6 juin 1758 à l’âge de 75 ans.  L’un des fils Douville, Pierre, a émigré en Nouvelle-Angleterre où il a été lieutenant dans la marine américaine pendant la guerre d’Indépendance.  Ses restes reposent au Rhode Island7. Parmi ses descendants on compte l’acteur de cinéma américain, Charles-Douville Coburn (1877-1961) qui a joué à côté de Marilyn Munroe dans le film Gentlemen Prefer Blondes (1953).

La pierre tombale de François Douville, pionnier de l’Île Saint-Jean, a depuis très longtemps disparu de St. Peters Harbour.  Cependant, des gens de la région savent encore où se trouve l’ancien cimetière de la paroisse Saint-Pierre-du-Nord.  Il y a cent ans, l’historien John Caven a visité l’emplacement de cet ancien cimetière, situé sur la ferme d’un dénommé John Sinnott et en a publié une description dans le Prince Edward Island Magazine8.  D’après l’historien, il s’agissait d’un « lopin de terre carré, soigneusement clôturé, qui est épargné du nivellement de la charrue par le propriétaire respectueux, car, selon la tradition orale, les restes de nombreux vaillants colons y reposent.  Un bosquet de sapins projette une ombre triste sur cette terre consacrée ».

Havre Saint-Pierre, aujourd’hui St. Peters Harbour, constitue un lieu historique de grande valeur pour la province.  Établissement le plus peuplé entre 1720 et 1758, il a été le premier et le plus grand centre commercial de l’Île pendant le Régime français.

La plupart de ses habitants ont connu le malheureux sort de la Déportation, un grand nombre d’entre eux ayant comme tombeau l’océan Atlantique9 .  Cependant, les restes des tout premiers habitants de Havre-Saint-Pierre, y compris ceux de François Douville, reposent toujours près de la rive de la baie St. Peters.  Il serait juste que leur mémoire soit rappelée par un geste tangible.  C’est pour cette raison que le Comité historique Havre-Saint-Pierre vient d’être formé, sous la présidence de l’historienne Juanita Rossiter.  La mise sur pied de ce comité découle du colloque organisé à St. Peters, Î.-P.-É., au mois de mai dernier, par le Comité historique Soeur-Antoinette-DesRoches et Parcs Canada.

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1 Registre Saint-Pierre-du-Nord, copie manuscrite consultée sur microfilm aux Archives provinciales de l’Île.  Je dois préciser que Douville aurait été le premier insulaire d’origine européenne à demeurer « en permanence » dans l’Île.  De toute évidence, il y aurait eu des familles acadiennes qui se seraient installées temporairement dans l’Île avant 1719.  Notons le cas de Louis LaBauve et d’Anne La Vache qui faisaient baptiser à Beaubassin le 21 juin 1717 un fils, Jean LaBauve.  Selon le baptistaire inscrit dans le registre paroissiale de Beaubassin, cet enfant était né le 1er juillet 1716 sur l’île Saint-Jean.  Je tiens à remercier Earle Lockerby de m’avoir signalé cette information.

2 « Voyage d’inspection du Sieur de la Roque.  Recensement.  1752 ».  Publié dans le Rapport concernant les Archives canadiennes pour l’année 1905, Ottawa, Imprimerie du Roi, Volume II, pp. 137-138.

3 Nigeagan : Bourdigue, enceinte de claies aménagée au bord de la mer ou sur un cours d’eau pour prendre du poisson, notamment le hareng et le maquereau.  (Yves Cormier, Dictionnaire du français acadien, Montréal, Fides, 1999.)

4 Selon le recensement de 1728.

5 Merci à Gérard Scavennec, descendant de François Douville qui demeure à Lanester (France), de m’avoir fourni une copie du baptistaire de son ancêtre.

6 Stephen A. White, Dictionnaire généalogique des familles acadiennes, volume II, Moncton, Centre d’études acadiennes, 1999, pp. 1418-1419.

7 Gérard Scavennec, « Pierre Douville : un Acadien à la recherche de son identité », Racines et Rameaux d’Acadie, Bulletin No 11, pp. 2-8.

8 John Caven, « Settlement at St. Peter’s Harbor », The Prince Edward Island Magazine, Vol. III No. 8 (October 1901), p. 276.

9 Information donnée par le généalogiste Stephen A. White lors d’une conférence prononcée lors du minicolloque « Découvrir l’histoire et les gens de Saint-Pierre-du-Nord » à St. Peters le 12 mai 2001.