Registre de Port-La-Joie en l’Isle Saint-Jean (1721-1758)

1984 par Francis C. Blanchard

par Francis C. Blanchard

 

Le document communément appelé Registre de Port-La-Joie est en réalité un recueil de documents renfermant à la fois trois registres paroissiaux de l’ancienne îsle Saint-Jean.  Le premier acte est en date du 10 avril 1721 et nous y trouvons de nombreux actes semblables qui coïncident avec la période française dans l’histoire de l’Île-du-Prince-Édouard.  Ces actes couvrent les années 1721 à 1758, sauf une lacune de 1745 à 1749 lorsqu’il y eut l’occupation anglaise de l’île, durant laquelle on avait expulsé tout le clergé.  En somme, ce registre comprend les actes suivants :

1)  baptêmes, mariages, sépultures et autres actes:  île Saint-Jean, la paroisse Saint-Jean de l’Évangéliste à Port-La-Joie, (1721-1744);

2)  baptêmes, mariages, sépultures et autres actes:  île Saint-Jean, pour les paroisses Saint-Pierre-du-Nord et Saint-Jean l’Évangéliste à Port-La-Joie, (le 15 septembre 1749 au 6 décembre 1751); et,

3)  baptêmes, mariages, sépultures et autres actes:  Saint-Jean l’Évangéliste à Port-La-Joie (le 6 janvier 1752 au 30 mai 1758, quelques mois avant la Déportation des Acadiens de l’île Saint-Jean).

Avant 1752, pendant le Régime français, il n’y eut à l’îsle Saint-Jean qu’une seule paroisse, celle de Saint-Jean l’Évangéliste, à Port-La-Joie.  Cette paroisse, avec son curé résident, fut appelée à desservir toute la colonie à partir de 1720.  Le missionnaire résident parcourait toute l’île et chaque année séjournait un certain lapse de temps à Saint-Pierre-du-Nord.  C’est ainsi que nous trouvons des actes de cérémonies religieuses dans ces registres qui prirent place dans cette paroisse.  Par conséquent, les deux registres sont complémentaires.

La paroisse Sain-Jean l’Évangéliste fut établie avec l’arrivée des premiers colons français en 1720, à l’endroit où se situe Rocky Point présentement.

Le 15 avril 1720, dans le havre de Rochefort, à l’intérieur des terres, et de La Rochelle, sur l’Atlantique en France, se trouvaient trois petits navires chargés de 300 passagers, de provisions et de munitions, soit, de tout ce qui était prévu nécessaire à l’établissement d’une nouvelle colonie à l’île Saint-Jean.  Quatre mois plus tard, le 23 août, ces mêmes navires jetèrent leurs ancres à Port-La-Joie.  Ayant pris connaissance d’une nouvelle colonie française à l’île, quelques familles acadiennes de l’Acadie anglaise vinrent se joindre aux colons français

La colonie naissante avait besoin des services d’un clergé pour assurer la présence de l’Église Catholique.  Lorsque le comte de Saint-Pierre, qui avait reçu en concession ces nouvelles terres, préparait son expédition, il rencontra René-Charles de Breslay, prêtre de Saint-Sulpice.  Il le pria d’accompagner les colons.  Celui-ci n’a pas eu de difficulté à accepter, puisqu’il était déjà habitué aux rudes labeurs et aux rigueurs saisonniers du Canada.  René-Charles de Breslay avait en effet dépense 16 ans à travailler dans les missions près de Montréal.  Un jeune Sulpicien, l’abbé Marie-Anselme de Métivier, qui, lui aussi avait oeuvré dans les missions canadiennes, s’embarqua avec les colons.

Les deux pères sulpiciens étaient établis dans l’île quelques mois, quand l’abbé de Breslay écrivit le premier acte dans le registre de Port-La-Joie.  Ce premier acte, en date du 10 avril 1721, enregistre le mariage de François du Rocher, originaire de Bretagne, et d’Elizabeth Bruneau.

Selon les documents qu’on trouve aux archives à Saint-Malo et à Rennes, en France, la paroisse Saint-Pierre-du-Nord eut des registres distincts à partir de 1724, et fort probablement fut munie d’une chapelle vers la même date.  Mais de nombreux actes de cérémonies religieuses de Saint-Pierre-du-Nord figurent aussi dans les registres de Port-La-Joie.

Parmi les pièces historiques précieuses jalousement gardées par l’auteur de cet article est une photocopie de ce document.  À toutes fins pratiques, cette copie est une excellente source première d’information sur l’histoire des Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard.  C’est une source qui devrait être à la disposition des chercheurs de notre histoire.  Les archives diocésaines à Dun Glaston, le Musée Acadien à Miscouche, la Fondation du Patrimoine de l’Î.-P.-É., les Archives provinciales et le Centre de ressources historiques de l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard, si ces institutions ne l’ont pas déjà procurée, devraient se la faire parvenir.  Une copie de ce document est également conservée aux Archives nationales du Canada à Ottawa et aux archives de l’Archidiocèse de Québec.

L’origine de cette photocopie est en soit une histoire des plus intéressantes.  À la demande de Monseigneur Peter MacIntyre, le troisième évêque du diocèse de Charlottetown, Pierre Margry, copiste professionnel de Paris, fit des copies exactes des registres originaux de l’îsle Saint-Jean et de nombreux autres documents.  Ce travail monumental fut exécuté de 1876 à 77, et il comprend cinq gros registres formés de documents tirés des Archives de la Marine et des Colonies à Paris.  L’ensemble de l’oeuvre de transcription porte le titre :

“Documents pour servir à l’histoire de l’Isle Saint-Jean et des pays voisins sous la domination française.”

L’originale de cette copie, compilée par M. Pierre Margry, est conservée au Centre d’études acadiennes, à l’Université de Moncton.  Comment s’est-elle rendue là-bas?

Lorsque feu J.-Henri Blanchard faisait des recherches pendant les années 1930, il est allé visiter l’ancien évêché sur la rue Great George à Charlottetown.  L’évêque du temps était Monseigneur Joseph Anthony O’Sullivan (1931-1944).

J.-Henri Blanchard lui rendit visite et lui demanda la permission de regarder au grenier et ailleurs dans l’ancienne résidence voir s’il existait des documents d’intérêt historique.  Monseigneur reconnut immédiatement l’intérêt que portait monsieur Blanchard à la chose et il l’invita de fouiller.

Après avoir cherché longuement ici-là, il découvrit dans la cave, parmi les cendres de la fournaise, ce qui ressemblait à des registres.  Hâtivement, il les retira de l’amas, et par un examen rapide il se rendit compte qu’il avait sous les yeux les manuscrits de M. Pierre Margry.

Sans doute sa surprise fut grande à sa découverte et son empressement pour les sauver des mains destructrices du concierge s’est vite manifesté.  Henri Blanchard les sortit et les montra à Monseigneur l’évêque, qui lui dit :

“Emportez-les, vous êtes le seul qui pourrait apprécier leur juste valeur.”

Très content, il partit à la maison avec son trésor sous le bras.  Les registres sont restés en sa possession jusqu’à peu de temps avant son décès.  Le Révérend Père Anselme Chiasson, o.f.m. du Centre d’études acadiennes en visite chez Blanchard les a obtenus pour qu’ils soient conservés au Centre d’études acadiennes.

À la suite des obsèques de Henri Blanchard, à ma requête, le Révérend Père Anselme Chiasson me fit parvenir la photocopie du registre, sujet du présent article.

À la première page du registre, nous lisons la déclaration suivante, signée par l’abbé de Breslay :

“Je soussigné prêtre du Séminaire de St-Sulpice, missionnaire des sauvages Algonquins et Nipissainiens de la mission de St Louis, au dessus de l’isle de Montréal en Canada, envoyé par M. Leschassier prêtre docteur de Sorbonne et supérieur dud. séminaire de St Sulpice et par M. le comte de St Pierre premier écuier de madame la Duchesse d’orléans, de l’agrément et consentement de Monseigneur de Mornay coadjuteur Mgr l’évêque de Québec et son grand vicaire, résident pour lors à Paris, voié dis-je pariceux du consentement aussi et agrément de la Cour pour servir curé dans les iles de St Jean, la Magdalaine, Miskou Brion, la Ramée et autres isles dans le golfe de St Laurent aud Canada accordées par Sa Majesté and. M. le comte de St. Pierre certifie qu’on m’a présenté le présent livre tenant 106 feuillets pour servir de registres pour les baptêmes mariages et sépultures des habitants desd. iles et qu’on n’a pas pu envoier le dit livre à Louisbourg pour le faire signer et parapher par M. le juge de la jurisdiction royale dud. Louisbourg dont les d. isles sont dépendantes, suivant l’ordonnace, à cause de la saison de l’hyver et des glaces qui empêchent la navigation.

En foy de quoy j’ay signé, le dix septième jour du mois d’avril de l’an mil sept cent ving-un.

Signé:  de Breslay, curé.”

Cette note semble contredire les histoires qui maintiennent que l’église catholique à l’Île-du-Prince-Édouard n’eût ses débuts qu’à l’occasion de l’entrée du premier acte du registre de Port-La-Joie, le 10 avril 1721.  Si ce qu’avance certains est vrai, il est difficile à concevoir que ces deux religieux aient été résidents depuis plusieurs mois dans la colonie insulaire sans y avoir au moins célébré le Saint Sacrifice de la Messe.

 
Le registre de Port-La-Joie renferme beaucoup de renseignements très intéressants.  Il peut nous apprendre à apprécier le genre de vie que les pionniers avaient à supporter aux petites heures de notre histoire.  Cet article se propose de vous faire part des détails intéressants qui sont là pour le recherchiste.

(à suivre)