Benoît-F. Poirier, musicien acadien

1982 par J.-Henri Gaudet

par J.-Henri Gaudet

 

Note de l’auteur :  Le matériel pour ce court article sur la vie de Benoît F. Poirier est tiré de six lettres de Poirier écrites à l’auteur, d’extraits de journaux montréalais, ainsi que deux entrevues avec l’artiste faites par l’auteur dans les années 1950.  De plus, l’auteur tient à remercier Paul Surette, auteur de la biographie de Benoît Poirier, pour l’usage d’une citation tirée de son livre.

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Deux événements marquèrent la vie artistique de Tignish, en 1882.  L’un fut la naissance de Benoît F. Poirier, le 17 octobre, et l’autre fut l’installation des orgues Louis Mitchell dans l’Église St-Simon et St-Jude, le même mois.  Ce fut, en effet, le son de ces orgues qui allait décider pour toujours la carrière de Benoît, fils aîné de Laurent S. Perry (Poirier) et d’Emilie DesRoches.  Encore très jeune enfant, il entendit les orgues de Tignish pour la première fois lorsqu’il assista, avec son père, à de grandes cérémonies qui eurent lieu à l’occasion de la bénédiction des cloches de l’église.  Il fut tellement bouleversé par le son de l’instrument qu’en arrivant chez lui il imitait le doigté de l’organiste sur un vieux poêle.

Ses parents étaient trop pauvres pour lui acheter un piano.  Cependant, vers l’âge de 10 ans, il put se procurer assez d’argent pour se payer deux années de cours de musique au couvent de Tignish, les seuls qu’il suivra pendant toute sa vie.  Son professeur fut Soeur Sainte-Julienne.

Vers l’âge de 12 ans, il reçut une bourse qui lui permit de poursuivre ses études classiques au Collège Saint-Joseph de Memramcook, Nouveau-Brunswick, pourvu qu’il assume le nom français de la famille, “Poirier”, au lieu de “Perry”.  Pendant la durée de son cours au collège, il s’exerça à la musique et même à la composition, mais toujours sans professeur.  Ses seules leçons consistaient à écouter et à observer les deux autres élèves qui jouaient aux offices du dimanche pendant qu’il pompait le petit orgue de la chapelle durant les cérémonies et même durant leurs pratiques.  Doué d’une bonne oreille et d’une ténacité inébranlable, on lui demande un jour de remplacer le pianiste de l’orchestre qui était tombé malade.  Le changement de pianiste n’a pas paru.  Ce fut le commencement de la carrière musicale publique de Poirier.

L’année suivante, Benoît Poirier, âgé de 13 ans, accompagna un cantique aux services de la chapelle et il fit tout de ses mains et de ses pieds pour bien réussir.  Comme résultat, le Père Sylvère Arsenault, professeur de musique au collège, l’autorisa de pratiquer l’orgue par lui-même à condition de se trouver un souffleur.  C’est ainsi qu’il partagea l’accompagnement aux services de la chapelle Saint-Joseph avec ses deux confrères qui le devançaient en âge et en études.  L’année suivante, à l’âge de 14 ans, Benoît fut recommandé comme organiste de l’Église Saint-Thomas de Memramcook, poste qu’il occupa pendant le reste de son cours.  Il reçut son baccalauréat ès arts du Collège Saint-Joseph en 1902.  Une trentaine d’années plus tard, en 1928, cette même institution allait lui décerner une maîtrise ès Arts “Honoris Causa”.
Lorsque Benoît atteint l’âge de 20 ans, son père, avec l’aide de Père Pierre-Paul Arsenault, trouva les moyens de lui payer un an d’études au Séminaire de Philosophie, à Montréal.  (Ce Père Arsenault, natif de l’Étang des Clous, Tignish, fut longtemps curé de Mont-Carmel; c’est lui qui fit construire la présente église de cette paroisse.)  En effet, ils voulaient savoir si Benoît Poirier avait la vocation de prêtrise.  Au Séminaire de Philosophie, Benoît s’annonça comme modeste organiste parce que la position n’intéressait guère les autres élèves gâtés, sans doute, par de meilleurs instruments.  La chapelle possédait tout simplement un harmonium sans pédalier! Benoît s’intéressait tellement à ce poste que le personnel du Séminaire décida de le garder deux autres années comme simple pensionnaire.  Ses parents, à Tignish, ne pouvaient plus l’aider et il ne gagnait pas un seul sou; mais il était bien content d’être nourri et logé en échange de ses services.

Trop pauvre pour se payer des leçons de musique, il parcourait sur semaine les églises de Montréal pour s’imbiber de toute la musique d’orgue qu’il pouvait entendre.  Il se risquait quelquefois à la tribune des orgues.  De retour au Séminaire, il épiait secrètement le jeu de chacun et se débattait avec son harmonium.  Par la suite, le Séminaire le recommanda au Collège de Montréal pour y tenir l’orgue.  Il était encore sans salaire mais il avait chambre et pension et il était fier d’avoir un orgue à pédalier.  Il continuait à pratiquer seul et, pendant deux autres années, il continua à fréquenter les églises de la ville.  Finalement, il se trouva les postes suivants dans les églises de Montréal.  En voici la liste chronologique.  Après sa nomination, en 1903, comme professeur d’orgue et de piano au Collège de Montréal, il fut nommé, en 1906, organiste à l’Église Sainte-Hélène – une ancienne patinoire convertie en église.  Il y faisait tellement froid qu’il pratiquait avec des gants.  En 1908, il est organiste à l’Église Saint-Vincent de Paul et en 1914, Poirier tient les orgues de l’Église Saint-Jacques.  Enfin, en avril 1921, il est nommé organiste à l’église la plus prestigieuse de toute la métropole, soit l’Église Notre-Dame de Montréal où il toucha les grandes orgues pendant 33 ans.

Pendant sa carrière dans les églises de Montréal, Benoît composa vingt pièces pour orgue.  Il composa également des chants liturgiques et des pièces de fanfare dont une, “Rhapsodie d’airs canadiens”, fut jouée par la fanfare du célèbre John Phillip Sousa.  Plusieurs des pièces de Poirier ont des thèmes acadiens telles que “Pièce de concert sur l’hymne national acadien ‘Ave Maris Stella’ ” et “Au Pays d’Évangéline”.  Ces deux pièces pour orgue sont vraiment des chef-d’oeuvres musicaux.  De plus, Poirier donna un grand nombre de récitals d’orgue à travers tout le Québec, mais surtout dans la métropole montréalaise.  À son grand concert inaugural de 1924, sur les orgues de Notre-Dame, près de 10,000 personnes y assistaient.  De 1904 à 1959, il forma des centaines de musiciens à Montréal.

Benoît épousa, en 1913, Irma Tremblay, de la ville de Québec.  Il eut deux enfants de ce mariage.  Le premier est mort à la naissance et l’autre, né en 1919, demeure aujourd’hui à Montréal.  Il s’agit de Joseph-Benoît-Gabriel-Henri.

Irma meurt en 1937.  Benoît se marie une seconde fois, trois ans plus tard, à Marguerite Roberge.  Sa nouvelle épouse lui attire tellement d’élèves qu’il n’a plus le temps de pratiquer.  Pendant toute sa carrière, il n’a jamais pris de vacances.  Ce fut un coup très dur pour lui quand il dût prendre sa retraite en 1954.  Pendant soixante ans, il avait rempli les fonctions d’organiste.  Il ne vivait pleinement que lorsqu’il touchait “ses orgues”.  Il continua néanmoins à donner des cours d’orgue jusqu’à ce qu’une paralysie le rende invalide.  Il mourut en 1965 à l’âge de 83 ans; il est enterré à Montréal.

Voilà un très bref compte rendu de la vie d’un grand personnage acadien qui n’oublia jamais son pays d’origine.  Fortement attaché à son église, il était, de caractère, humble et même doux à l’excès.  Il fondait dans les murs, si on peut dire ainsi, lorsqu’on l’approchait.  Benoît Poirier passa par la misère bien des fois; il le dit lui-même dans une de ses lettres.  Mais toujours il en est ressorti avec une détermination profondément chrétienne et inébranlable.  Après une si longue carrière au service de l’église, il eut, semble-t-il, une fin ignominieuse.  Citons Paul Surette:

Après une messe, quand Poirier se préparait à jouer la sortie, le père Martin s’interposa, poussa ce premier hors du banc et joua lui-même ce moment.  La nature très sensible de Poirier fut profondément blessée.  Avec un saignement de nez, il s’en revient chez lui découragé et murmurant que tout était fini.

Peu après, les journaux annoncèrent sa retraite à Notre-Dame.  Cette retraite, achevée si honteusement, mit fin à 33 ans de services à cette église ainsi qu’à une carrière d’organiste commencée soixante années auparavant, à l’âge de 14, 15 ans.

 

Épilogue

Afin de commémorer le centenaire de Benoît F. Poirier et l’installation des orgues Louis Mitchell dans l’Église St-Simon et St-Jude, nous nous proposons d’avoir, durant l’été 1982, une exposition qui nous permettra de savoir ce que fut ce grand artiste acadien.  La commémoration de ces deux événements artistiques de 1882, dans le village de Tignish, sera d’autant plus marquée par un récital l’orgue Louis Mitchell des oeuvres de Benoît F. Poirier par le grand organiste montréalais, Christopher Jackson.

Pendant tout l’été, on pourra se procurer la biographie de Benoît Poirier écrite par Paul Surette, et un livret souvenir sur les orgues de Tignish, préparé par moi-même.  Alors, chers lecteurs, soyez des nôtres cet été pour souligner ce grand événement acadien.