Douces souvenirs du beau pays de mon enfance

1980 par Sœur Bella Arsenault

par Soeur Bella Arsenault

 

C’est “Douces Souvenances” qui revient de Marlboro dans la personne de la petite Soeur Bella Arsenault, heureuse d’une seconde invitation par le personnel de la Société Historique de notre Île.

Ma vieille mémoire de 80 ans se fait toujours jeune quand il s’agit de relater les épisodes d’enfance au pays le plus beau du monde:  le jardin du Golfe, jadis Île St-Jean.

Toutefois, je ne commencerai pas comme le faisait toujours grand-mère Pélagie.  “Il était une fois…” puisque je continue… avec délice.  Cette fois, je relate des incidents de notre grande famille de 9 filles et de 6 garçons.

François, le bras droit de papa, était surtout chargé du “train” à la grange :  chevaux et vaches, petits et gros boeufs étaient ses amis.  Après la traite des vaches, il attelait la jeune jument à une petite voiture de sa fabrication, rangeait les bidons de lait destinés à la fromagerie, et pour ne pas qu’ils s’entrechoquent, il posait sa rondelette petite soeur Bella au centre; c’est ainsi que grand frère François payait à sa petite soeur une belle promenade jusqu’au “chemin du roi”.

Wilfred, nommé ainsi en l’honneur de Sir Wilfred Laurier, était le commissionnaire de ses grandes soeurs, à cause de sa docilité et de sa complaisance.

Un jour, où chez un voisin il y avait danses et quadrilles, les quatre demoiselles Arsenault furent invitées.  Oui! mais fallait-il encore permission expresse de la maman approuvée formellement par celle du père.  Ce jour là, papa fauchait dans le pré le plus éloigné de la maison.  Habituellement, maman disait:  “Allez demander à votre père”.

De nouveau, les grandes soeurs eurent recours au petit frère si complaisant.  Cette fois, comme Wilfred jugea à propos du refus de papa, et comme la route était longue il s’assied pour prendre souffle, réfléchit, et prenant en personne les responsabilités paternelles, il lut le message, le déchira, retourna à la maison et, aux grandes soeurs qui attendaient avec hâte, il répondit avec autorité:  Papa a dit:  “Non”.  Allons, quelles larmes! quelle catastrophe!  On s’était déjà frisé les cheveux et mis son plus beau cotillon!  En larmes, toutes quatre vont supplier maman, mais que pouvait-elle faire!  Le maître avait dit:  Non.  Au retour du père, et derrière porte close, père et mère se consultent.  La conséquence?  À un âge avancé, le pauvre Wilfred s’en souvenait encore avec un peu d’amertume.

Notre bon voisin de l’Île, Pépère Natole (Anatole Gallant) était un bien brave homme et un admirateur de la belle nature.  Sa longue barbe nous rappelait Saint-Nicholas, et quand il ouvrait la bouche, une dent manquait à sa jolie rangée dentaire.  Par cette ouverture, il y passait un bout de sa langue et en sifflant il pouvait ainsi imiter le chant de tous les oiseaux de nos bois; non seulement leur chant mais même leurs noms respectifs.  Quand Pépère Natole nous arrivait, c’était qui des plus jeunes prendrait place sur ses genoux pour entendre le concert de nos forêts.  Quand, rendus aux États-Unis, Pépère Natole nous suivit avec sa famille, nous l’avons toujours considéré comme membre intime de notre famille, et un frère et une soeur Arsenault contractèrent mariage avec une soeur et un frère Gallant.

Je crois déjà avoir mentionné une des aînées de la famille, Jacqueline, qui aujourd’hui même, le 2 avril, fête ses 94 ans.  Jacqueline devient Madame Thibodeau en contractant mariage à Jacques Thibodeau natif de Tignish.  Jacqueline et les autres grandes soeurs apprirent de bonne heure, pendant les veillées d’hiver à raccommoder les filets de pêche de papa.  Un jour, bien des années après, et rendus au pays voisin, j’admirais un magnifique devant d’autel fait au filet très fin, cadeau que Jacqueline voulait offrir à l’église paroissiale, je lui demandai:  “Mais, où as-tu appris à faire ce filet si fin et si délicat?” “Oh!” dit-elle “c’est en raccommodant les filets de pêche de papa à l’Île”.  C’est ainsi que nos mamans en faisant au métier, les “hardes” de leur mari, et au rouet, la laine pour les habits de leurs enfants ont formé leurs filles à devenir d’habiles ouvrières et de fines couturières.

En vous entretenant de Marguerite ou Maggie, devenue Mme Pierre Gautreau natif de Rogersville, et l’aide préféré de papa, je vous rappellerai probablement des personnages de jadis que les anciens surtout ont connus:  a-t-on déjà entendu parler de Sam Labaume, l’Indien peu joli mais très sympathique qui, à chaque saison, régulièrement allait vendre les paniers fabriqués “au foin doux” sur l’Île voisine habitée par nos amis, les Micmacs.  En arrivant chez-nous, comme sans doute, il le faisait ailleurs, il lui fallait chanter et danser pour vendre sa marchandise, Maggie, le bouffon de la famille, s’enfilait derrière le poêle afin d’imiter chaque mouvement de notre visiteur.  On invitait alors notre Monsieur Labaume à nous chanter, préférablement le Gloria (de Angelis) qu’il entonnait si pieusement chaque dimanche à la “grand’mince”.  Toute la famille alors faisait cercle autour du cantateur, qui debout, entonnait avec vénération le chant des anges; et comme il bégayait chaque syllable, Maggie, derrière le fourneau, imitait chant et geste de notre pieux Indien, chant qu’il faisait suivre d’une petite gigue, genre acadien.  Il était sûr alors de laisser un panier pour, parfois, une douzaine d’oeufs ou un bon repas. Après son départ, Maggie sortait de sa cachette, et imitait, au plaisir des plus jeunes, chant et danse de Sam Labaume.  Quand plus tard, aux fêtes de famille, l’on invitait Maggie à nous amuser, Sam Labaume nous arrivait, et même à l’âge de 88, Marguerite, qui reste toujours jeune, savait encore vous entonner le Gloria de Sam Labaume, ou encore l’arrivée du légendaire (onque Usèbe) homme très original, qui, chaque printemps, nous arrivait en route pour aller voir sa belle-soeur Feurlac.  Mais surtout ne me demandez pas qui était cette “Feurlac”!  Était-ce grand-mère Pélagie ou un autre personnage?  Je n’en sais rien.  En tous cas, c’était l’oncle de tout le monde et qui s’installait comme tel chez tous ses prétendus neveux ou nièces.  Maggie, aux fêtes de famille, s’habillait à “l’oncle Eusèbe” ou encore faisait Sam Labaume, et tous revenaient, en esprit, et de coeur, aux jours heureux de la Petite Allée à Higgins Road.

D’autres souvenirs heureux ou semi tragiques s’accumulent dans mon esprit, jeune de 88 ans, et mon plaisir serait d’en jouir avec vous tous, chers cousins et cousines de notre chère Île.  En terminant, laissez-moi chanter ce doux refrain:

O Acadie!  Mon pays, mes amours!