Extraits de lettres du père Georges-Antoine Belcourt

2009 par Georges Arsenault

 
« Je devrais me trouver content de faire ici le bien que j’y fais. »

 

 L’année 2009 marque le 150e anniversaire de l’arrivée à l’Île-du-Prince-Édouard du célèbre père Georges-Antoine Belcourt, curé de la paroisse de Rustico de 1859 à 1869 et fondateur de l’historique Banque des fermiers de Rustico. Afin de souligner cet anniversaire, nous publions des extraits de quelques-unes des premières lettres qu’il a écrites de l’Île à son ami de longue date, l’abbé Charles-Félix Cazeau (1807- 1881), vicaire général de l’Archidiocèse de Québec. Il lui a écrit sa première lettre le 9 décembre 1859, la journée même qu’il est arrivé à Charlottetown où l’attendait au collège St. Dunstan’s l’évêque Bernard D. MacDonald. Ce dernier avait été curé de Rustico à compter de 1822 et était demeuré à la tête de cette paroisse acadienne après avoir été sacré évêque du diocèse de Charlottetown en 1837. Très malade, il s’était retiré à Charlottetown en octobre 1859 où il est décédé le 30 décembre suivant.

Dans cette première lettre, Belcourt raconte son long périple qui l’a conduit de Montréal à Charlottetown en passant par Portland, Bangor et Calais (Maine), Saint-Jean, Moncton, Shédiac et Cap-Tourmentin (Nouveau-Brunswick), voyageant par train, par diligence et par bateau. Il confie à son ami que son voyage a été dispendieux et fatiguant : « Tu as sans doute peine à en croire à tes yeux qu’il m’eut fallu plus de 16 jours pour arriver ici et qui plus est plus de £ 60.00 sans compter les privations et la fatigue que je me suis imposés pour hâter la route et économiser… ». Belcourt décrit aussi sa rencontre avec l’évêque MacDonald :

Enfin j’arrive, je vois à 5 milles le clocher du collège, maison en bois à 4 étages d’environ 200 pieds sur cinquante. J’y trouve Mgr étendu sur son soffa; d’où il se lève en souriant et avec peine, il me bénit avec bonté et excuse ma lenteur avec bienveillance.

Le pauvre évêque ne peut espérer d’en revenir; il s’éteint peu à peu; j’ai peine à l’entendre, malgré moi il me faut le faire répéter, ce qui le fatigue beaucoup. C’est dommage, c’est un brave homme, on ne peut s’y méprendre. Il parait aussi content de me voir que si j’en vallais la peine. Je pars demain pour Rustico. (AAQ, Série 310, II : 50, Belcourt à Cazeau, 9 décembre 1859)

C’est donc le 10 décembre 1859 que le père Belcourt serait arrivé à Rustico où le lendemain il baptise un premier enfant, Modeste Doucet, fille de Josué Doucet et de Charlotte Gallant.

Des lettres du père Belcourt, nous avons choisi de publier ici des extraits pour la plupart inédits. Il y est question notamment du manque de prêtres de langue française à l’Île, de la mort de l’évêque MacDonald, de la population de Rustico et de Hope River ainsi que du manque de terre pour la nouvelle génération acadienne de sa paroisse. Il y est aussi question du père Sylvain-Éphrem Perrey que Belcourt et Cazeau avaient bien connu au collège de Nicolet dans les années 1820. Nous reproduisons intégralement ces extraits de lettres sans apporter aucune correction à l’orthographe. Les documents originaux sont conservés aux Archives de l’Archidiocèse de Québec (AAQ). Nous les avons consultés sur microfilm au Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson de l’Université de Moncton.

Bureau des archives et des documents publics
de l’Î.-P.-É. 2330 – H-31

Lettre du 18 décembre 1859,
AAQ Série 310, II : 51.


« Mgr McDonald, qui me parait fort attaché déjà, et que je regrette beaucoup de n’avoir pas vu plutôt, est toujours s’affaiblissant. Il m’a donné des marques d’une grande confiance. Il m’a prié d’aller le voir souvent et pour cela a mis un de ses meilleurs chevaux à ma disposition. Je suis à 14 milles de lui. Les pauvres Français qui sont ici sont heureux me dit-on d’entendre des sermons en leur langue. Mgr depuis deux ans ne pouvait plus faire les offices. Une foule d’absolutions ont été données à tout hazard depuis quelques années. »

 

Lettre du 20 janvier 1860,
AAQ Série 310, II : 52


« Si je pouvais goûter aucune consolation sur la terre, je devrais me trouver content de faire ici le bien que j’y fais. Déjà plus de cent fois j’ai vu des personnes fondant en larmes me remercier d’être venu à leur secours. Mgr en mourant me disais je voudrais bien avoir encore deux prêtres comme vous; en retranchant les deux derniers mots de sa phrase, il avait bien raison. Les pauvres gens reçoivent ce que je leur dis par les oreilles, par la bouche et par les yeux. Le 2e Dim[anche] [a]p[rès] Ep[iphanie] je les instruisis sur l’instit[ion] du sacr[ement] de mariage. Tous, filles, garçons, hommes, femmes, chacun à son article paya son tribu d’attendrissement d’une manière si sincère, que les deux P.P. McIntire et McDonald qui étaient présent me dirent nous ne vous laisserons pas partir, voyez le besoin que ces pauvres gens ont de vous; vous prendrez tout ce qu’il vous plaira à l’ancan sans vous gêner, et nous vous attendrons pour le payement. J’ai bien peur qu’il me soit difficile d’en partir. »
« P.S. Je n’ai pas encore vu Sylvain[Perrey] qui dit-on est vieu et infirme, il ne s’est pas trouvé aux obsèques de l’Evêque, lesquelles se sont fait avec grande pompe. Toutes les maisons d’affaires ont été closes ainsi que la cour de justice et une foule de protestans ont assisté à la cérémonie; le sermon sans être brillant a énuméré d’une manière bien naïve et bien naturelle les travaux et les vertus du Prélat et a été bien goûté. Treize prêtres assistaient à l’office où on m’a prié de faire diacre. J’étais le seul prêtre français représentant cette partie de la population de l’île; trois ou 4 prêtres Irlandais représentaient leur nation, tous les autres écossais représentaient l’autre partie de la pop[ulation] cath[olique] qui est la moins nombreuse. Je regrette de voir dans la grande majorité une ignorance absolue de la langue française, et tous ont des français à desservir. Toutes ces pauvres gens me disent qu’ils ont eu deux sermons français depuis six ans! »

 

Lettre du 9 février 1860,
AAQ Série 310, II : 53


« J’arrive d’une visite à Sylvain, le cher Sylvain qui est à l’état de votre bon Mr Roy de l’Archevêché, d’une sensibilité de cerveau telle que quand il lui vient à l’idée qu’il pourrait tomber, la tête lui tourne, selon l’expression, et il faut qu’il s’asseye. Aujourd’hui je l’ai ramené à notre beau tems de collège et il a été enfant et badin comme alors; je lui ai dit avec quelle sollicitude tu désirais avoir de ses nouvelles, et il t’en est reconnaissant et me prie de t’assurer ses respects affectionnés. Il m’a aussi prié de te demander s’il ne lui serait pas possible d’avoir avec lui Benjamin Durocher qui je crois est à St Croix; il pense qu’il pourrait lui être d’un grand secours pour la confession et la prédication. Il y a déjà plusieurs années qu’il ne peut plus prêcher; et c’est le souverain mal de ce qu’il y a de meilleur dans l’Ile, la population française. »

« Je suis, à proprement parler, le seul qui puisse prêcher en langue française dans toute l’Ile car Mr McIntyre est aussi malade des bronches d’une manière si grave qu’on a été obligé de lui couper l’alluette et ne peut prêcher qu’avec l’assurance d’avoir ensuite plusieurs jours de souffrances. Prends donc la peine, pour la cause de Dieu, de voir si Benj. Durocher pourrait venir, et laisse-le moi savoir. Cela ne veut pas dire que si tu en avais un autre de bon pied bon oeil, il ne serait pas bien reçu; car il faudrait deux à part de moi; l’un pour Sylvain qui n’étant pas capable de bien desservir une seule église, en a cependant trois sous ses soins; et l’autre pour Mr McIntyre qui malgré son afflic- tion a néanmoins 4 églises à desservir. Je me suis engagé à aller donner une semaine à Sylvain de tems à autre et j’en ferai autant pour McIntyre quand j’aurai quelque relâche; car pour moi je n’ai que deux églises, l’une Irlandaise, environ 80 familles et l’autre française, Rustico, environ 300 familles. »

 
Lettre du 4 mars 1860,
AAQ Série 310, II : 55


« Je viens de recevoir ta lettre du 8 Févr. J’arrivais de ma visite paroissiale des Irlandais [Hope River] où il ne me reste plus que quelques maisons à visiter. J’y ai dit la messe toute la semaine et y ai donné des instructions à chaque messe. Il a toujours été de règle de ne les visiter que deux fois par an, et en conséquence ils sont eux aussi affamés de la parole de Dieu; ils ont écouté avec leur foi ordinaire tout ce que je leur ai dit. Peu d’entre eux vont à la messe à Rustico, et pour les y attirer comme aussi pour m’acquitter d’un devoir, j’avais annoncé, un dimanche à l’avant, que l’instruction du dim[anche] suivant serait en anglais; à ma grande surprise, le dim[anche] suivant l’église était remplie excessivement d’une population venue de Charlotte Town, et de Protestans, des représentans, etc. C’était à m’intimider, si je n’avais été accoutumé à faire face à des auditoires d’aspect plus redoutable encore. Le croirais-tu, on a osé dire, m’a-t-on dit, qu’un notable après la messe avait dit qu’il n’avait jamais entendu rien de mieux dit et de si intelligiblement énoncé, de la part même de l’Evêque défunt; c’est sans doute qu’une chose présente à toujours l’avantage sur une chose passée, laissant un souvenir plus frais; c’est toute fois, encourageant pour moi, et enfin me suis-je exprimé avec beaucoup plus d’aisance depuis. Louons le Seigneur. »

« Je ne puis te donner le résultat complet de ma visite, mais je puis t’en donner un apperçu suffisant. La population de Rustico, que j’ai toute vue chez elle, est de 345 familles françaises, y compris quelques familles écossaises en très petit nombre. Il y a 2245 âmes, dont 784 garçons et 745 filles, formant 1262 communiants, sur cette population , (note ceci) il y a environ 25 idiots et tombant de haut- mal; outre des grosses gorges et des simplex. Toute cette population est bâtie, une moitié sur 25 arpens de terre, les 3/4 du reste sur 50 arpens, et le reste sur 100 et très peu sur 150 arpens. L’île entière est de 150 milles de long environ et de 30 milles de large tout au plus, avec une population de 72 000 dont les catholiques sont en minorité de 7 est (?) à 8, desservie par 12 prêtres dont quelques uns ont jusqu’à 4 dessertes. Rustico est la desserte qui contient le plus de monde sur une moindre étendue. La division irlandaise qui a sa chapelle, se compose de 101 famille formant 349 communiants, 518 âmes, 220 garçons, 118 filles. Touts les enfants d’écoles se montent à 126 chez les irlandais et 330 chez les français. Résumé total sur une étendue de 9 milles sur 6 milles – 1611 com[muniants], 2763 âmes – 1004 garçons, 943 filles. Il n’y a plus de terre disponible. D’après cet apperçu, la question qui se présente de suite, c’est, où s’établiront ces mille garçons sans compter ceux qui les suivront de près? Et par suite on est édifié de voir de si bonnes moeurs dans les familles à très peu d’exception près; je ne veux pas dire que la misère n’existe pas chez la pauvre jeunesse, en proportion d’autant plus grande qu’étant tous parents proches, ils sont tous familiers entr’eux; en huit mariages, les mariés, ce jour là ont donné £15 de dispense de parenté. J’en dis assez pour te mettre sur la piste, au sujet des idiots, etc., sans compter la moitié des morts de consomption. Pour moi, qui après 28 ans passés parmi les nations, n’ai rencontré jamais un seul idiot, ni tombant du haut-mal, chez des peuples qui ont une horreur invincible des alliances entre parens en ligne directe de quelque distance qu’il soit, c’est frappant. Il faut donc une émigration, 1o pour éviter la misère 2o pour changer le sang.

Penses-tu que s’il se formait une émigration au fond de la Baye des Chaleurs en joignant le St Laurent, vers l’endroit supposé où la voie ferrée sera construite, on pourrait espérer d’avoir un prêtre de Québec pour eux? Tous sentent le besoin d’émigrer, mais il leur manque encore des informations et un chef. Si je disais que je vais les accompagner, plus de 300 me suivraient en aveugle. Ce serait une belle matière pour le zèle d’un jeune homme qui commence la carrière de son sacerdoce. Je vais en écrire à Mr Boucher et Hébert, mais la distance de leur établissements répugne à mes Rusticos.

Si tu étais en état de me donner quelqu’information qui m’aiderait à organiser, et placer cette émigration, composée de gens pauvres en général, mais bon travaillants, tu rendrais un grand service. S’ils n’émigrent pas, ils seront forcés de vendre, peu à peu leur biens passeront aux Protestans, et à la fin les catholiques disparaîtront presque totalement de l’Isle. »

 

Pour lire davantage sur le père Georges-Antoine Belcourt :


- Georges Arsenault, « Comment des pauvres gens peuvent devenir banquiers? Extrait d’une lettre du père Georges-Antoine Belcourt, curé de Rustico ». La Petite Souvenance. Numéro 18, (2004), p. 18-19.

 
- Gabriel Bertrand, Paroisse acadienne de Rustico (Î.-P.-É.) et la Banque des fermiers. Recueil de citations épistolaires du père Georges-Antoine Belcourt. Cahier de recherche numéro 95-04, Moncton, Chaire d’études coopératives, Université de Moncton, avril 1995, 101 p.

 
- John T. Croteau, « The Farmers’ Bank of Rustico: An Episode in Acadian History », The Island Magazine, Number 4 (Spring/Summer 1978), pp. 3-8.

 
-    Jean H. Doiron, Rustico. L’abbé Georges-Antoine Belcourt. La Banque des fermiers. S.l., n.d., 1983, 56 p.

– Cécile Gallant, « L’engagement social de Georges-Antoine Belcourt, curé de Rustico, 1859-1869 », Les Cahiers, la Société historique acadienne, vol. 11, no 4 (décembre 1980), pp. 316-339.

-  W. L. Morton, « Bellecourt, Georges-Antoine », Dictionnaire biographique du Canada. Volume X, Québec, Presses de l’Université Laval, 1972, pp. 49-51.

 
-    J. M. Reardon, George Antony Belcourt, Pioneer Catholic Missionary of the Northwest, 1803-1874. His Life and Times. St. Paul (Minnesota), 1955, 223 p.