Évangéline – un symbole incarnant à la fois la tragédie et l’espoir du peuple acadien

2009 par Francis C. Blanchard

Parmi les précieux symboles nationaux acadiens, il n’y a pas de plus grand, de plus poignant ni de plus inspirateur que notre chère héroïne Évangéline. Ce nom mélodieux et historique, tout en étant fictif, nous amène à Grand-Pré en Acadie historique, aujourd’hui la Nouvelle-Écosse, où sont commémorés les événements tragiques de notre Déportation, en particulier celle qui eut lieu dès 1755.

C’est grâce au célèbre poète américain Henry Wadsworth Longfellow, né à Portland, Maine, le 27 février 1807  (1), que le nom d’Évangéline est aujourd’hui immortalisé en ce lieu pittoresque mais mélancolique qui est Grand-Pré. Ce poème épique et romantique qui, dans sa version américaine s’intitulait Evangeline A Tale of Acadie, fut publié en 1847 (2) pour rappeler au monde entier l’histoire tragique du peuple acadien puisque la trame de cette épopée raconte l’histoire poignante de deux jeunes amoureux acadiens qui, appelés pour la circonstance  Évangéline Bellefontaine et Gabriel Lajeunesse, auraient réellement été séparés l’un de l’autre (3) au moment du Grand Dérangement. Selon le poème, ce conte de l’Acadie raconte qu’Évangéline a passé  le reste de sa vie à chercher à travers l’Amérique son amant et fiancé, Gabriel.

Un tranquille hameau fièrement encadré, C’était, sous un beau ciel, le hameau de Grand-Pré. (Pamphile LeMay)
(Collection privée : Mickael Houard)

Le lieu de Grand-Pré fut aménagé pour commémorer ces événements fatidiques de 1755. En 1907, John Frederic Herbin, lui-même historien et poète d’origine acadienne, fit l’achat d’une propriété, son intention étant d’y développer un lieu commémoratif incluant une croix en pierre pour identifier l’emplacement même du cimetière de la paroisse Saint-Charles-des-Mines. Dix ans plus tard, la firme Dominion Atlantic Railway fit l’acquisition du lieu avec la stipulation expresse que le lopin de terre sur lequel avait été construite l’ancienne église soit donné aux Acadiens en vue de la construction d’un monument commémoratif. La firme s’est occupée de l’aménagement du terrain et s’est servie de l’épopée acadienne poignante et captivante de Longfellow, pour intéresser, attirer et amener des foules à visiter le lieu.

En 1919, la Société Nationale de l’Assomption (aujourd’hui la Société Nationale de l’Acadie) fit l’achat du terrain où se trouvait autrefois l’église Saint-Charles-des-Mines et y fit bâtir en 1922 l’église-souvenir actuelle. Une statue de l’héroïne du poème de Longfellow fut inaugurée en 1920 sur le terrain faisant face à l’église. Elle est en bronze et mesure sept pieds. Les signatures qui y apparaissent sont celles de Philippe Hébert, inv. (inventavit) et Henri Hébert, sculp.(sculptavit). L’inauguration de la statue devait se faire en même temps que la tenue du 8e Congrès National des Acadiens à Grand-Pré en 1920. Le Congrès a eu lieu en 1921 à la Pointe-de-l’Église dans la Baie-Sainte-Marie (Nouvelle-Écosse) avec une excursion à Grand-Pré durant ses assises.

Citons quelques lignes de l’avant-propos (p. vii) et de l’Appendice «E» (p. 68) du livre «Le Grand Dérangement» publié en 1922 par  l’historien et généalogiste Placide Gaudet :

D’après des arrangements faits en 1919, le dévoilement de la statue d’Évangéline devait se faire en même temps que ce congrès. Le congrès acadien n’ayant pas lieu en 1920, la compagnie du chemin de fer du Dominion Atlantic a profité de la présence des délégués de la Presse Impériale pour faire le dévoilement le 29 juillet 1920.

Les autorités du chemin de fer, ayant appris que feu le célèbre sculpteur Philippe Hébert, de Montréal, avait fait, de sa propre initiative, quelques années auparavant, une maquette d’une statue d’Évangéline, chargèrent au mois de mai 1919, M. J. M. Gibbon, agent général de publicité de la Compagnie du Pacifique Canadien, à Montréal, d’inviter M. Henri Hébert, fils du regretté défunt et aussi excellent sculpteur lui-même, à se rendre avec lui à la Grand-Prée (sic) avec la maquette modelée par son père. Là, il fut convenu que M. Henri Hébert se rendrait à Paris avec la maquette pour la faire couler. C’est M. Hoheviller, Alsacien de naissance, qui coula la statue.

En parlant de la statue, notre historien national Placide Gaudet, poursuit :

L’attitude est inspirée de cette phrase : «Pleurant le pays perdu». Évangéline quitte en pleurant le pays qu’elle ne devra jamais revoir et jette un regard douloureux en arrière. (4)

Évidemment pour nous, Acadiens et Acadiennes, qui avons le coeur tendre et sensible, c’est une oeuvre à voir et à comtempler soigneusement au lieu historique de Grand-Pré. En examinant la figure d’Évangéline d’un certain côté, l’observateur va vite reconnaître la physionomie de la jeune femme heureuse et pleine d’espoir. À quelques pas de l’autre côté de la statue, on peut facilement voir les traits d’une femme âgée, remplie d’angoisse et de tristesse. Il faut se rendre compte de ces traits exceptionnels accordés à Évangéline par l’artiste.(5) Quel joyau significatif constitue cette oeuvre ingénieuse qui est un héritage patrimonial pour nous tous aujourd’hui!

Le poème tragique de Longfellow, Evangeline A Tale of Acadie, a été traduit dans plusieurs langues dont la version française la plus connue est celle de 1865 de la plume du poète de la littérature canadienne-française Pamphile LeMay dont le fils René P. LeMay est l’architecte des églises des paroisses Notre-Dame-du-Mont-Carmel et Saint-Bonaventure (Tracadie) à l’Île-du-Prince-Édouard.  L’arrière-petite-fille de Pamphile LeMay, Céline LeMay, est venue à Mont-Carmel en novembre 1998 à l’occasion du centenaire de l’église paroissiale qui justement avait été construite par son grand-père René P. LeMay. (6)  Celui-ci, on le répète, était le fils du traducteur de notre épopée nationale, Évangéline, le symbole féminin par excellence que le destin a choisi pour incarner à la fois l’histoire tragique et l’espoir du peuple acadien.

 

C’est l’antique forêt !… Noyés dans la pénombre,

Vieux et moussus, drapés dans leur feuillage sombre,

Les pins au long murmure et les cyprès altiers,

Qui bercent aujourd’hui, sur des fauves sentiers,

Les nids harmonieux, sont semblables aux bardes

Qui venaient, chevelus, chanter dans les mansardes,

Aux druides sacrés dont la lugubre voix

S’élevait, prophétique, au fond des vastes bois.

Sauvage et tourmenté, l’océan vert, tout proche,

Se lamente sans cesse en ses antres de roche,

Et la forêt répond, par de profonds sanglots,

Au long gémissement qui monte de ses flots.

(Début d’Évangéline : Pamphile LeMay)

 

(1)       La couverture de notre 21e édition de La Petite Souvenance (décembre 2007)
rendait un hommage à Longfellow à l’occasion du bicentenaire de sa
naissance (1807-2007).

(2)       Le 150e anniversaire (1847-1997) de la publication du poème de Longfellow
(Evangeline A Tale of Acadie) avait été souligné en 1997 par une série
d’articles dans La Voix acadienne entre mars et décembre 1997 par moi-
même et mon collègue David Le Gallant.

(3)       Le poème, bien que romancé, est inspiré de faits historiques : la déportation
des Acadiens de la Nouvelle-Écosse. Quant à un couple d’Acadiens séparés
par la Déportation, il y a lieu de croire que c’est probablement un fait réel
aussi puisque c’est le révérend Horace Connolly qui, invité à manger chez les
Longfellow, aurait, en présence de l’écrivain Nathaniel Hawthorne, répété
que, d’après ce qu’on racontait, cela était arrivé à un couple de jeunes
acadiens lors de la Déportation.

(4)       Placide Gaudet, Le Grand Dérangement, Imprimerie de l’Ottawa Printing
Company Ltd., Ottawa, 1922, p. vii et 68.

(5)       Voir à la page 6 pour entrevoir un peu les traits d’Évangéline.

(6)       David Le Gallant, Premier Centenaire de l’église Notre-Dame-du-Mont-Carmel,
Comité des fêtes du Centenaire de l’église de Mont-Carmel, Williams and
Crue, Summerside, 1998, p.10-13.