La Croix de la Déportation

2005 par Claude DeGrâce

Claude DeGrâce

 

Historique

La Croix de la Déportation, située à environ 1,5 kilomètres du lieu historique national du Canada de  Grand-Pré, a été érigée en 1924 par le comité chargé de faire construire l’église-souvenir de Grand-Pré.  La croix représente un des symboles les plus marquants du Grand Dé- rangement et de la tragique histoire des Acadiens. La Commission pour la commémoration internationale de l’Odyssée acadienne et du Grand Dérangement décrit le symbolisme de la croix en ces mots : « la Croix de la Déportation est à l’Acadie et à l’événement du Grand Dérangement ce que la Croix irlandaise représente  à l’Irlande et à l’événement de la Grande Famine. » 

Bénédiction de la Croix (Horton Landing)
Photo : Société Nationale de l’Acadie

Le projet d’aménager une croix pour marquer l’endroit où furent embarqués les exilés de Grand-Pré  remonte à au moins 1923, alors qu’avait lieu le 23 août, à l’église-souvenir, le dévoilement et la bénédiction de la statue de Notre-Dame de l’Assomption, don de la Société Mutuelle de l’Assomption. Un article paru le 29 août 1923 dans L’Action catholique décrit l’événement ainsi :

La cérémonie de l’après-midi terminée, tous les Acadiens présents à Grand-Pré, ceux de la Baie Ste-Marie et ceux de Halifax, comme ceux  du Nouveau-Brunswick, de l’Île-du-Prince-Édouard, du Cap-Breton et d’ailleurs se rendirent à un endroit  situé à environ un mille du terrain de Grand-Pré. Ils descendirent tous à un endroit où une plate-forme de 12 pieds carrés avait été érigée. Cet endroit est celui d’où les Acadiens de 1755 embarques (sic) sur les navires anglais. Le terrain (12 pieds carrés) appartient à la compagnie du Chemin de fer Dominion Atlantic. Cette compagnie cède ce lopin de terre aux Acadiens à condition que d’ici le 3 septembre 1924 ils l’entourent d’une clôture et y érigent une croix de fer. L’Abbé A. Cormier, de Shédiac, après avoir lu l’acte de cession du terrain donna quelques explications. Ce terrain est situé à 50 pieds de l’endroit exact d’où les Acadiens de Grand-Pré en 1755 s’embarquèrent sur des chaloupes qui étaient venues dans le ruisseau, à sec maintenant, pour ensuite aller conduire les malheureux à bord des navires anglais à l’ancre dans le Bassin  des Mines à l’embouchure de la rivière Gaspareaux.

Les Acadiens s’étaient donc rendus à cet endroit pour la prise de possession de ce lopin de terre où ils érigeront un monument qui sera connu sous le nom de croix de l’embarquement.

L’honorable M. Véniot, Premier ministre acadien du Nouveau- Brunswick, prononça le discours de  circonstance. Nous sommes ici, dit- il, à l’endroit d’où partirent nos pères. En partant, ils durent jeter un  regard du côté de leur église et se dirent au fond du coeur : « Nous  reviendrons. » Ils y sont revenus puisque le berceau de leur race est de nouveau la propriété des leurs.

Conformément aux voeux exprimés l’été précédent, en juillet 1924 les travaux étaient en cours afin d’ériger une croix pour commémorer la dispersion des Acadiens :

Grâce à l’activité du comité de l’église-souvenir de Grand-Pré, et surtout de son énergétique président, le révérend A.D. Cormier, il s’érige actuellement près du terrain de Grand-Pré, une croix destinée à  perpétuer le souvenir de la dispersion des Acadiens en 1755.

C’est à Horton Siding (sic), à un mille et demi de distance du parc où  a été construite l’église-souvenir, que cette croix est érigée, tout près de la  ligne de chemin de fer. La croix est construite en fer malléable et a vingt pieds de hauteur. Elle est de style gothique et est sise sur une base en  ciment armé, faisant face à l’église-souvenir. Le tout est entouré d’une balustrade en fer d’à peu près quinze pieds carrés.

La croix porte deux inscriptions, l’une en français et l’autre en anglais. Cette inscription est comme suit :  « Le lit desséché du crique que l’on aperçoit dans le pré à quelques pas d’ici est l’endroit où furent embarqués sur les chaloupes, les victimes du Grand Dérangement de 1755 pour être transbordées sur les transports ancrés dans le Bassin des Mines. »

C’est la maison Abrams and Son de Moncton qui a construit la croix et elle est érigée par M. Thaddée Léger de Lewisville qui eut charge des travaux lors de la construction de l’église-souvenir.

Les plans ont été préparés par M.R.A. Fréchet. En cette occasion.  M. Fréchet a fait preuve d’un dévouement sans bornes à l’endroit des oeuvres de Grand-Pré. De fait, on ne saurait apprécier tout le temps que l’architecte Fréchet a dépensé à la préparation des plans et à la surveillance des travaux qui ont été accomplis à Grand-Pré depuis quelques années. Le Tout, son travail, sa surveillance des travaux qui ont  été accomplis à Grand-Pré ont été donnés généreusement comme contribution à l’oeuvre ayant refusé en toute circonstance d’accepter un sou de rémunération.

Comme le président du comité de l’église-souvenir, l’architecte Fréchet a fait preuve d’un dévouement dont  les Acadiens sauront lui tenir compte.

(L’Acadien, le 15 juillet 1924.)

Au cours de l’été 1924, Henri Bourassa et son journal Le Devoir organisent un pèlerinage « au pays d’Évangéline ». Les 280 délégués prennent leur départ de Montréal le dimanche 17 août 1924 à bord de  trains spéciaux du chemin de fer Canadien National. Le train fait son arrivée à Grand-Pré à 7 heures le  matin du mardi 19 août. Un article du 21 août du journal The Acadian, témoigne que les pèlerins voyageaient dans deux beaux trains de fer accompagnés par monsieur  G. Comeau, représentant du Dominion Atlantic Railway. Selon l’article, une cérémonie eut lieu à l’église-souvenir de Grand-Pré lors de laquelle le révérend A. D. Cormier et monsieur J. V. Landry de Shédiac ont pris la parole. Une messe fut ensuite célébrée par Mgr Richard de Verdun, Québec.

Croix de la Déportation (Croix de Grand-Pré), symbole très évoquant du Grand Dérangement.
Société Nationale de l’Acadie (sna@nbnet.nb.ca)

Après la messe, la foule s’est déplacée vers l’emplacement de la Croix de la Déportation pour une cérémonie de bénédiction présidée par Mgr Richard. Suite à la bénédiction de la croix, monsieur Henri Bourassa a prononcé une allocution qui fit la une de plusieurs journaux. Selon The Halifax Herald, et The Evening Mail, monsieur Bourassa aurait fait appel « à l’unité des deux races ». Le Devoir indique que les pèlerins ont été accueillis avec enthousiasme, que monsieur Bourassa a parlé à la bénédiction et « a eu un très grand succès ».

La croix, d’une hauteur d’environ 12 pieds (quatre mètres), a été érigée à quelques mètres seulement de la voie ferrée à l’époque durant laquelle des milliers de visiteurs se rendaient à Grand-Pré en train à chaque année. Dans un article sur le « Symbolisme de la Croix de  la Déportation », Maurice A. Léger écrit :

La croix dans la chrétienté est le gibet formé de deux pièces de bois placées en traverse l’une de l’autre sur laquelle fut supplicié Jésus-Christ. Par extension « faire  une croix » indique un événement extraordinaire; tandis que « faire une croix sur/ou dessus » signifie faire son deuil de quelque chose. La croix a toujours eut la connotation d’une certaine synergie antagoniste.

Tous ces caractères se retrouvent dans la « Croix de la Déportation » de Grand-Pré. La croix marque le site même de l’embarquement des Acadiens des Mines dans les chaloupes les transportant jusqu’aux navi- res qui les ont menés à leur destination d’exil en 1755. La croix est de forme latine, tréflée ou trilobée, la pièce verticale étant plus longue que la traverse horizontale. Les trois  extrémités supérieures se terminent par des trèfles ou tri lobes, symboles d’espérance et de la connaissance acquise ardemment de l’essence du Dieu trinitaire.

La simple croix latine est devenue le symbole par excellence du  christianisme et le signe de la rédemption. Les lobes aux extrémités représentent les points cardinaux de l’univers. La « Croix de la Déportation » se distingue particulièrement par les pièces décoratives à la réunion du pal et de la fasce (les deux pièces horizontale et verticale). Il  s’agit d’un cercle que traversent en sautoir quatre lances de fer. Le cercle symbolise l’univers et les lances rappellent à la fois le corps transpercé du Christ et la violence du  sort infligé aux exilés. Des éléments décoratifs fusent les lances à la jonction du bras horizontal de la croix ainsi que d’accent en forme de X au fer pointu qui expriment  la virulence de l’acte de dispersion. 

Le long du Bayou Tèche, Louisiane
(Société Nationale de l’Acadie : sna@nbnet.nb.ca)

Immédiatement sous la traverse se trouve un écusson sur lequel est inscrit : « À l’endroit où furent embarqués sur des chaloupes les victimes du Grand Dérangement de 1755 ». D’aucuns aimeraient nommer celle-ci la « Croix de l’embarquement »,  mais sa nomenclature actuelle lui donne une signification plus générique de toutes les péripéties qu’ont occasionnées ce Grand Dérangement.

Le contexte actuel

Le plan de gestion du lieu historique national de Grand-Pré, préparé en 2001, indique que la Croix de la Déportation est étroitement liée à l’objectif de commémoration de  Grand-Pré. Dans le passé, il avait  été question de déménager la croix au lieu historique national de Grand-Pré, mais puisque l’on pensait que la croix était située tout près du lieu d’embarquement des  Acadiens, cette option avait été rejetée. Pour conserver son importance historique et symbolique on était d’accord que la croix devrait être située à l’endroit de l’embarquement.

Des recherches plus récentes, surtout celles effectuées par Sherman Bleakney, démontrent toutefois que l’embarquement des exilés a eu lieu à environ 0,5 kilomètre de l’endroit actuel de la croix, soit à Horton Landing, sur les rives de la rivière Gaspareaux, où Parcs Canada commémore l’arrivée des Planters. Ce lieu avait jadis été nommé « Vieux Logis » par les Acadiens qui se sont établis  dans la région du Bassin-des-Mines vers la fin du dix-septième siècle. Depuis les dernières années, l’intérêt des visiteurs de se rendre à la Croix de la Déportation ne cesse de croître. Des centaines de visiteurs, sinon des milliers, se rendent à la croix à chaque année en empruntant les routes des marais ou en marchant  sur la voie ferrée. Cette situation inquiète les propriétaires des terrains  ainsi que la Windsor & Hantsport Railway Company, propriétaire actuel du chemin de fer, qui, en 2004, a formellement demandé à Parcs Canada de déplacer la croix afin de prévenir des accidents.

Des démarches ont été entamées auprès des autorités qui gèrent les marais (Marsh Body) afin de trouver un moyen d’aménager un sentier sécuritaire menant à la croix, mais aucune solution n’a été trouvée.

Intérêt international

En plus de jouir d’une promotion internationale et d’inspiration pour plusieurs artistes de renom, une  réplique grandeur nature de la croix  a été érigée à Saint-Martinville en Louisiane en 2003. La réplique a été aménagée dans le jardin de méditation du Monument acadien le long du Bayou Tèche, à l’endroit où la première communauté acadienne s’établit en 1765.

La Commission pour la commémoration internationale de l’Odyssée acadienne et du Grand Dérangement, créée par la Société Nationale de l’Acadie pour se pencher sur un projet concret de commémoration du 250e anniversaire de la Déportation, vient de proposer un projet d’envergure qui propose l’aménagement de monuments à plusieurs endroits dans le monde associés aux événements du Grand Dérangement. Le monument se compose de plusieurs plaques ainsi que d’une réplique de la Croix de la Déportation (voir couverture arrière de cette édition).

Proposition  de déplacement

Au cours de la dernière année, des consultations auprès de la Société Nationale de l‘Acadie, de la Société Promotion Grand-Pré ainsi que de la communauté locale ont révélé que la solution privilégiée serait de déménager la croix à un endroit accessible et sécuritaire. Puisque nous savons maintenant  que l’embarquement des Acadiens a eu lieu à Horton Landing, il y a consensus que la Croix de la Déportation aurait une plus grande valeur historique et commémorative si elle était située à l’endroit  précis où les Acadiens ont dû s’embarquer pour l’exil.

Au cours des derniers mois, la Société Nationale de l’Acadie et la Société Promotion Grand-Pré ont entre- pris des démarches auprès de Parcs Canada afin d’effectuer le déplacement. La communauté locale a été consultée et a donné son appui au déplacement. Parcs Canada prépare actuellement les plans et devis portant sur l’aménagement du terrain où sera déplacée la croix. La Société Nationale de l’Acadie se propose d’inaugurer le nouvel emplacement de la  croix le 28 juillet 2005, lors d’une cérémonie marquant le 250e anniversaire de la Déportation.

 

Remerciements :

Jocelyne Marchand
rapport sur la Croix de la Déportation.

Père Maurice Léger
Le Symbolisme de la « Croix  de la Déportation » de Grand-Pré

 

**********************

 

L’église-souvenir de Grand-Pré, Lieu historique national acadien de Grand-Pré
Photo : Société Nationale de l’Acadie

 

 

The sense of being Acadian cannot be separated from the sense of being Canadian or American, English or French, because these identities form both the boundaries and the interstices of the Acadian story…  Acadie is the disappearance of a people from the geography of nations.  It has disappeared at gunpoint…  The Acadian deportation marks the beginning of the British Empire…  The Acadian exile marks the beginning of geopolitics -  politics based on the attempt  to enforce a planetary agenda…

         Clive Doucet,  Notes from Exile / On being Acadian,  1999, pp.3-4, 6, 42, 44.