Archive pour: ‘janvier 2002’

Mot du comité de rédaction du Comité historique Soeur-Antoinette-DesRoches

2002 par La Petite Souvenance

 

Quelqu’un a dit un bon jour : qui oublie son passé, quelqu’il soit, ou le renie, forcément se déracine.

Le passé culturel de l’Acadie pourrait avoir cinq temps.  On peut le dévisager comme suit : Terre  promise : 1604-1755; Survivance : 1755-1847; Renaissance : 1847-1929; Coopératisme / assimilation galopante : 1929-1994; L’union fait la force : 1994 au XXIe siècle.

L’an 1755 marque le début du Grand Dérangement, l’an 1847 marque la naissance de l’ardent patriote Mgr Marcel-François Richard mais aussi la publication d’Evangeline, a tale of Acadie par Longfellow, l’an 1929 marque le début de la Dépression qui a exilé notre main-d’oeuvre acadienne, l’an 1994 est l’année du premier Congrès Mondial acadien et de l’attribution de nouvelles paroles françaises pour notre hymne national à nous.  Cette délimitation, quelqu’elle soit, ne doit pas être oubliée ni reniée car elle démontre intrinsèquement que les Acadiens ont fait du chemin comme peuple.  À l’aube du XXIe siècle, on annonce qu’on veut enraciner en français notre passé et assurer sans équivoque que notre avenir dépendra beaucoup de la force que nous puiserons dans notre « union » telle qu’on l’a témoignée dès le premier Congrès Mondial.

À l’Île-du-Prince-Édouard, d’où proviennent les nouvelles paroles françaises de notre hymne national, le témoignage d’une acadianité florissante, grâce en large mesure à sa Société Saint-Thomas-d’Aquin, à sa Fédération culturelle et à ses militants et militantes, révèle que l’avenir des Acadiens à l’Île comme ailleurs dépendra de leur enthousiasme à assumer la devise qu’ils se sont donnée en 1884 à Miscouche à savoir « L’Union fait la force ».

Cet enthousiasme est partagé par l’Association du Musée acadien et son sous-comité, le Comité historique Soeur-Antoinette-DesRoches, fondé le 16 janvier 2000, dont la mission est la sauvegarde du patrimoine acadien pour que son passé national à l’Acadie de l’Île ne soit pas oublié ni plus renié.

Au nom des membres du Comité historique Soeur-Antoinette-DesRoches et en mémoire de cette religieuse qui voulait enraciner dans un musée à Miscouche le bien propre de tous les Acadiens de l’Île, nous avons le plaisir de vous présenter, renée de ses cendres depuis décembre 1986, La Petite Souvenance, édition 2002.

Arrêtons-nous un petit instant pour présenter le contenu des rubriques de ce numéro de relève.  Dans ce numéro 16, nous donnons la part d’honneur aux questions de généalogie, d’éducation et d’histoire que ce soit eu égard à des personnages historiques qui nous ont précédés sur nos belles terres, pour puiser chez ceux le courage et la force d’une acadianité vécue et fière ou que ce soit eu égard à des lieux historiques pour sauvegarder tangiblement le passé acadien.

Pour ce qui touche à la généalogie, Alice Richard nous a fait de petites trouvailles fort intéressantes sur la famille des Bernard tandis qu’en éducation, Tilmon Gallant nous relate les débuts et les progrès de notre système scolaire acadien et francophone à l’Île.

Quant à des personnages historiques du passé ou contemporains, notre attention se porte sur François Douville, premier insulaire d’origine européenne inhumé à St. Peter’s Harbour (Georges Arsenault), sur Dauphine Arsenault, la soeur du premier sénateur acadien de l’Île et la mère de la première religieuse acadienne de l’Île (Georges Arsenault), sur les souvenirs de Roméo LeBlanc, premier Gouverneur général acadien du Canada (Jeanne-Mance Arsenault) et sur les souvenirs en tant qu’épouse de l’honorable Joseph-Aubin Doiron, deuxième lieutenant-gouverneur acadien de l’Île (Bernice Doiron).

En ce qui concerne le domaine historique proprement dit, nous relevons d’abord des articles sur Port-LaJoye-Fort Amherst (John Eldon Green), sur Saint-Pierre-du-Nord (Rob Ferguson), sur la Banque des Fermiers de Rustico (P. Édouard Blanchard), sur la Maison Doucette (Francis C. Blanchard) et sur la Mer Rouge (David Le Gallant).

C’est ainsi que nous vous présentons cette panoplie de collaboratrices et de collaborateurs pour ce premier numéro depuis 16 ans de La Petite Souvenance.  Les Acadiens et les Acadiennes se sont bien enracinés à l’Île-du-Prince-Édouard.  La Société historique Soeur-Antoinette-DesRoches fait son possible pour que cet enracinement ne soit jamais oublié ou renié.  C’est notre souhait le plus ardent.

Bonne lecture.

 

Membres du comité de rédaction

Béatrice Caillié

Edmond Gallant

David Le Gallant

Louise Daigle (mise en page)

 

Autres membres du Comité historique Soeur-Antoinette-DesRoches

David Le Gallant, président

Edmond Gallant, vice-président

Georges Arsenault, secrétaire-trésorier

Père Melvin Doucette

J. Earle Arsenault

Zita Gallant

Orella Arsenault

Francis C. Blanchard

 

Saint-Pierre-du-Nord : une nouvelle voix du passé

2002 par Rob Ferguson

Rob Ferguson, archéologue au Centre de service de l’Atlantique de Parcs Canada

 

Vers 1764, Thomas Wright effectua des levés de la baie St. Peters dans le cadre du projet de Samuel
Holland en vue d’établir des propriétés pour le nouveau gouvernement britannique à l’Île-du-Prince-Édouard.  Grâce à ses travaux, Wright nous a légué un très précieux document d’une époque révolue : un indice visuel de l’établissement, aujourd’hui masqué, de Saint-Pierre-du-Nord.  Son plan des propriétés proposées dans le Lot 40 comprend un registre des parcelles laissées vacantes par l’éviction des résidants français en 1758.  On peut voir neuf fermes le long de la côte nord de la baie St. Peters dans le secteur de Greenwich, qui a été annexé au parc national de l’Île-du-Prince-Édouard en 1998.

Pendant deux ans, les archéologues de Parcs Canada, en collaboration avec le Musée canadien des civilisations, la Commission géologique du Canada, les universités Mount Allison et Memorial, Archaeoconsulting et Epekwitk Heritage Consulting, ont cherché les traces d’un établissement humain à Greenwich.  Cet établissement se serait étendu sur environ 10 000 ans, depuis l’arrivée des premiers peuples que le recul des glaciers força à se déplacer vers d’autres terres2.  Au fil des millénaires durant lesquels des peuples des Premières Nations vécurent le long du littoral de la baie St. Peters, cette profonde vallée fluviale se transforma graduellement en la baie d’eau salée que nous connaissons aujourd’hui.  L’abondance des richesses naturelles de la terre permit aux ancêtres des Mi’kmaq de prospérer.  Les Mi’kmaq accueillirent les premiers colons français, qui arrivèrent en 1720.  L’année précédente, le comte de Saint-Pierre avait reçu les droits d’exploitation commerciale de l’Isle Saint-Jean et des îles adjacentes dans le Golfe du Saint-Laurent.  En 1720, il envoya trois vaisseaux de La Rochelle pour installer son centre administratif à Port-la-Joye et un établissement de pêche à Saint-Pierre-du-Nord, également connu sous le nom de Havre Saint-Pierre.  Quelques années plus tard, cependant, la compagnie fit faillite, et le gouvernement français prit le contrôle de la colonie.

Saint-Pierre devint le carrefour de la population française à l’Île.  Son économie reposait sur la pêche et l’agriculture, et ses occupants venaient de France et d’Acadie.  La communauté continua de croître malgré les troubles politiques, jusqu’à ce que l’Angleterre ordonne l’éviction des citoyens français en 1758.

Un recensement effectué en 1752 par le Sieur de la Roque répertoriait sept familles sur la rive nord de la rivière Saint-Pierre.  Dans chacune de ces familles, le mari ou la femme était membre de la famille Oudy d’Acadie.  À l’époque, l’aînée était Marguerite Saulnier, veuve de Jacques Oudy,  Un fils, Joseph, se maria en 17544, ce qui expliquerait peut-être l’existence d’une des deux propriétés supplémentaires illustrées par Wright.  Après l’avancée des colons anglais sur les terres, les celliers et les puits, les dépendances et les champs du clan Oudy disparurent graduellement sous les sillons des charrues.  Aujourd’hui, les champs de gazon et les lignes tracées par les vieilles clôtures témoignent clairement de cette occupation subséquente, mais qu’est-il arrivé à Saint-Pierre-du-Nord?

Une reconnaissance initiale de la région a été effectuée en 1987, dans le cadre de l’évaluation environnementale d’un projet de villégiature5.  La Cataraqui Archaeological Research Foundation a identifié les endroits où l’on pouvait trouver des artefacts français du 18e siècle, mais n’a pas pu retrouver de vestiges de Saint-Pierre-du-Nord.

Selon le folklore local, un cellier profond situé sur une crête rocheuse à l’extrémité occidentale du parc aurait été le site de l’église française d’origine.  Toutefois, des preuves historiques situent sans équivoque l’église du côté opposé de la baie6 , et le cellier est trop grand pour les maisons typiques de cette période7 .  Néanmoins, Kevin Leonard, de Mount Allison University, a creusé une fosse d’excavation à l’extérieur du cellier pour vérifier la possibilité d’une association avec les Français.  Les artefacts associés à la construction ont permis de confirmer qu’il s’agissait d’une résidence britannique datant de la fin du 18 siècle et du début du 19siècle.

Cependant, sous ce niveau, se trouvait un tertre (de détritus) plus ancien datant de l’établissement français.  Sans aucun doute, le fermier britannique avait bâti sa maison sur le point proéminent qui avait attiré le premier colon.  Cette couche plus profonde était un riche dépôt contenant des artefacts, des os d’animaux et même des graines de céréales jetées par une des familles Oudy.  Des fragments de bols verts émaillés de la Saintonge, des pipes d’argile, des clous de fer forgés à la main, des plombs, des épingles droites et même une plaque de serrure en laiton furent jetés dans la cour.  On y a découvert sans surprise un grand nombre d’arêtes de poisson, notamment de morue, d’anguille, de plie et de maquereau.  On a également constaté la présence d’animaux domestiques – vaches, moutons, porcs et poulets.  Les habitants chassaient le rat musqué, le lynx, le vison et le lapin, la gélinotte huppée, la tourte et le canard, et rapportaient leur gibier à la maison.  Plusieurs souris, dont des hordes de campagnols des champs qui détruisirent les récoltes à plusieurs reprises8, se frayaient un chemin dans les détritus et y mouraient.  Même les cadavres du chien et du chat de la famille se trouvaient parmi les ordures9 .  Un certain nombre de grains de céréales, dont probablement du blé et de l’avoine, ont été récupérés grâce à la flottation des sols minutieusement effectuée par le Dr Leonard.  LaRoche mentionne le blé, l’avoine, les pois et le lin parmi les cultures des familles Oudy.

Il ne fait aucun doute que la maison de ferme britannique avait été construite sur une propriété familiale française antérieure.  Il s’agit peut-être de la ferme la plus à l’ouest sur le plan de Wright, et c’est la seule preuve visible sur laquelle nous pouvions nous fonder.  Pour poursuivre plus à fond nos recherches, nous avons utilisé un EM-38, instrument de géophysique permettant de lire la conductivité électrique et la susceptibilité magnétique des sols.  Les modifications de ces propriétés dans le sol nous permettent de détecter des formes enfouies qui peuvent être des indices culturels.  Cet instrument avait joué un rôle critique dans la découverte du site d’une maison sur la propriété de Michel Haché-Gallant au lieu historique national Port-La-Joye-Fort Amherst en 198710.

Des travaux préliminaires avec le EM-38 à Greenwich en 2000 nous ont permis de repérer un deuxième cellier français.  Une petite excavation a montré que des lectures concluantes marquaient la limite d’une cave à légumes creusée dans le sol.  Les fermiers suivants avaient rempli le cellier avec de la terre meuble et des pierres jusqu’au niveau du sol.  On a trouvé sur le plancher du cellier un grand nombre d’objets perdus ou cassés, notamment des clous, du verre, de la céramique et un couteau au manche en os.

L’été dernier, nous avons entrepris une étude complète avec le EM-38, couvrant presque tout le secteur entre les deux celliers (environ 265 m) et le secteur autour du cellier enfoui.  Les lectures n’ont presque rien révélé dans le champ intermédiaire, mais on a constaté des anomalies frappantes dans le secteur du cellier.  L’alignement régulier indique que nous pouvons cartographier non seulement le cellier, mais également la cour clôturée qui l’entoure et peut-être une deuxième résidence dans l’enceinte.  Ce secteur mesure environ 20 m sur 20.  Il aurait contenu les maisons, les dépendances et les hangars pour les animaux, un potager et un puits.

Au cours des années à venir, nous espérons poursuivre les levés à l’aide du EM-38 pour chercher les sept autres maisons cartographiées par Wright.  Jusqu’à maintenant, seulement de très petits secteurs des deux sites français identifiés ont été excavés.  Stephen White, du Centre d’études acadiennes de l’Université de Moncton, a émis l’hypothèse que les membres de la famille Oudy pouvaient avoir été parmi les quelque 300 personnes embarquées sur le navire Violet en 1758 pour être déportées en France11 .  La perte du Violet quelque part dans l’Atlantique aurait décimé cette  famille.  Les nouvelles recherches de Parcs Canada à Greenwich, dans le parc national de l’Île-du-Prince-Édouard, redonnent une voix à cette famille et ouvrent une fenêtre sur une période importante de l’histoire française à l’Isle Saint-Jean.

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A Plan of Lot No. 40 Situated in King’s County in the Island St. John; Same Size from the Original Field Book by Thos. Wright, Archives publiques de l’Île-du-Prince-Édouard, no d’acquisition 0758E.

2 Voir, par exemple, David Keenlyside (1985), « La période paléoindienne sur l’Île-du-Prince-Édouard », Recherches Amérindiennes au Québec, Vol. XV, Nos 1-2, pp. 119-126.

3 « Sieur de la Roque 1752 Census for Prince Edward Island/Ile Saint Jean », transcription de Report of the Canadian Archives for 1905, pp. 75-165, Archives nationales du Canada.  Accessible sur le site Web Island Register de David Hunter, http://www.isn.net/~dhunter/index.html

4 Don Blanchard, The Ancestors of Modeste Blanchard, www.geocities.com/hookspei/modeste.html

5 Cataraqui Archaeological Research Foundation, 1987, An Archaeological Assessment of St. Peters Bay Estates, St. Peters Bay, Kings County, Prince Edward Island.  Manuscrit rédigé pour Morello Associates.

6 C’est ce qu’indiquent au moins trois cartes britanniques dessinées entre 1760 et 1764; voir par exemple Sketch of the Island of St. John’s in the Gulf of St. Lawrence, Archives nationales du Canada, H3/204 (1764) NMC 1853 (original du British Museum).

7 On trouvera une synthèse de l’information archéologique sur la construction des maisons acadiennes dans Andrée Crépeau et David Christianson (1995), « Home and Hearth: An Archaeological Perspective on Acadian Domestic Architecture ».  Canadian Folklore Canadien, Vol. 17, No 2, pp. 93-109.

8 Ian MacQuarrie, 1987, « Plagues of Mice », The Island Magazine, No 21.

9 Frances L. Stewart (2001), « A Zooarchaeological Sample Excavated from the Greenwich Historical Site in July, 2000 ».  Manuscrit au dossier, Parcs Canada, Halifax.

10 Robert Ferguson (1990), « The Search of Port LaJoye: Archaeology at Isle Saint-Jean’s First French Settlement », The Island Magazine, No 27, pp. 3-8.

11 Stephen White (2001), « What became of the People of Saint-Pierre-du-Nord after 1758? ».  Communication présentée à Discovering the History and the People of Saint-Pierre-du-Nord, mini colloque parrainé par le Comité historique Soeur-Antoinette-DesRoches.




La maison Doucet… une « relique » du passé

2002 par Francis C. Blanchard

Francis C. Blanchard

 

La maison Doucet est parmi les plus historiques de l’Île-du-Prince-Édouard.  Elle est certainement la plus ancienne de Rustico et de ses environs et, fort probablement de toute la province.

La maison était à l’origine située à la Pointe-à-Grand-Père, route 242, Lot 24 à Cymbria dans le comté Queens, Î.-P.-É.  Le terrain, sur lequel la maison fut sise, faisait face à la rivière Wheatley; ce cours d’eau se jette dans la baie de Rustico.  La propriété appartenait à M. John Langdale et servait comme sa résidence d’été

En 1999, ce dernier a pris possession d’une nouvelle maison moderne adjacente à la maison historique.  Le dit propriétaire, maintenant, avait à prendre une décision, soi-disant un peu difficile, si personne ne venait la réclamer, soit démolir l’immeuble ou bien l’offrir à des intéressés qui seraient demandés à la déménager sur un autre site.

Sachant la valeur patrimoniale de la maison, M. Langdale s’est mis immédiatement en contact avec l’ancien curé de Rustico, M. L’abbé Lyndon Hogan, qui à son tour en a parlé avec Mme Judy MacDonald, présidente du Conseil des Amis de la Banque des fermiers inc. et M. Arthur Buote, agent communautaire du Conseil acadien de Rustico.

Par la suite, le Conseil des Amis crée un sous-comité pour s’occuper des détails de ce nouveau projet d’envergure.  Le comité et le Conseil des Amis avec l’appui indispensable de Parcs Canada ont entrepris le travail nécessaire pour transporter la bâtisse sur le terrain accolé au lieu historique de la Banque des fermiers, tout près de l’église paroissiale Saint-Augustin de Rustico.

 

La conservation et la restauration de ce bijou historique et patrimonial sont d’un intérêt tout à fait particulier pour plusieurs raisons.  La maison Doucet n’est pas uniquement un exemple important de l’architecture vernaculaire acadienne de l’an premier, mais aussi une source précieuse d’information sur les Acadiens et sur des faits relatifs à l’évolution de leur réhabilitation après la Déportation.

La maison est typique des méthodes employées par les Acadiens des Provinces maritimes dans la construction d’immeubles pièces-sur-pièces.  Les techniques utilisées furent celles amenées de la vieille France.

Une autre raison importante et qu’on pourrait qualifier d’être pleine de signification, et qui pousse les intéressés à vouloir conserver et rénover la demeure, découle d’une tradition, un endroit pour le culte.  La Dre Marguerite Michaud, professeure et historienne du Nouveau-Brunswick a publié en 1967, dans son volume Guide historique et touristique, l’anecdote qui suit  :

Àprès la mort de l’abbé James MacDonald (1758), Jean Doucet célèbre la messe blanche dans la maison paternelle.  Les frères Doucet, Adrien et Adolphe, qui demeurent près de Rustico, ont conservé au foyer l’ancienne armoire dont se servait le missionnaire d’autrefois pour dire la Messe…

Je vous fais part d’un autre passage du livre « St. Augustine’s Church – Église St-Augustin, Rustico, Î.-P.-É. 1838-1988 » et, je cite :

Au cours des années 1772 à 1792, il n’y avait à Rustico ni église ni édifice convenable où l’on pouvait célébrer le saint sacrifice de la Messe.  On raconte que lors de l’une de ses visites, l’abbé MacDonald célébra la messe au domicile de feu Rodolphe Doucette de Cymbria (Pointe-à-Grand-Père).  Cette maison construite pièces-sur-pièces sert encore de logis et, est probablement l’une des plus anciennes de Rustico, si non de toute l’Île.  L’abbé MacDonald est décédé en 1758 à l’âge de quarante-neuf ans.

Peu après la mort de l’abbé MacDonald, l’évêque Desglis (sic) de Québec autorisa Jean Doucet (le vieux Jean), un acadien de Rustico à recevoir des consentements de mariage et à administrer le baptême dans toute la colonie, jusqu’à ce qu’un prêtre soit disponible pour desservir la population catholique de l’Île.  On peut dire qu’il fut le premier diacre laïque nommé à l’Île-du-Prince-Édouard.

Le Comité de la maison Doucet se compose de plusieurs individus intéressés à la réussite du projet de restauration, sous l’habile présidence de M. Arthur Buote de Rustico.  Une fois la restauration terminée, cet artefact du passé s’ajoutera merveilleusement à l’histoire de Rustico et de la Banque des fermiers.

À date, le comité et le Conseil de la Banque ont engagé la firme Unlimited Drafting Inc. / P.E.I. Heritage Designs de Hunter River, Î.-P..-É.  La firme a produit un rapport (Conservation Report) comme point de départ à ce projet.

En préparant le rapport de conservation, la firme, ci-dessus mentionnée, a toutefois identifié un problème et a réalisé l’existence d’informations contradictoires.  À l’heure actuelle, ils ne peuvent pas déterminer avec certitude la date exacte de la construction de la maison qu’on croyait aux environs de 1775.  Le rapport recommande donc que le processus nommé « dendrochronologie » soit utilisé pour en connaître la date exacte.

Le processus sera mis en exécution par un spécialiste, Dr André Robichaud du Département d’histoire et de géographie à l’Université de Moncton.  Ainsi, nous connaîtrons la date spécifique quand la maison Doucet a été construite.  Avec patience, nous serons tous bien contents!

 

 

Le premier insulaire d’origine européenne enterré à St. Peters Harbour

2002 par Georges Arsenault

Georges Arsenault

 

Le 30 janvier 1757, la communauté de Havre-Saint-Pierre, sur la côte nord de l’Île Saint-Jean, se réunissait dans l’église paroissiale pour faire ses adieux à un notable de la paroisse, Sieur François Douville, décédé la veille à l’âge de 72 ans, « Le premier habitant de la dite Isle », comme le curé de Biscarret prenait soin de noter dans l’acte de sépulture1.

Lors de son décès, François Douville était l’habitant le plus prospère des environs.  Selon le recensement effectué cinq ans plus tôt2 , il était à la fois pêcheur, navigateur et fermier.  Il était propriétaire de trois terrains.  En 1752, il demeurait avec sa famille « au lieu du Nigeagant3 » (probablement près de l’église) où il avait fait un défriché et semé 60 boisseaux de blé.  Le deuxième terrain se trouvait « au fond des Étangs » (aujourd’hui Bristol) où Douville y avait un moulin à farine.  Son autre propriété était située à « la pointe au havre Saint-Pierre-du-Nord ».  Là, il avait défriché suffisamment de terre pour cultiver un jardin, le restant du terrain servant de grave pour faire sécher la morue.  C’est en ce lieu qu’il tenait son bateau et ses deux chaloupes.  Le recenseur, Joseph de la Roque, rapporte qu’un incendie avait détruit la maison qui se trouvait sur ce terrain.   François Douville possédait aussi les plus gros troupeaux de la paroisse, soit 8 boeufs, 8 vaches, 4 génisses, 8 veaux, 1 cheval, 22 brebis, 9 cochons, 4 oies, 50 poules et poulets et 20 dindes et dindonneaux.

Nous ne connaissons rien des circonstances qui ont amené Douville à l’île Saint-Jean où il est arrivé en 17194 , un an avant l’établissement officiel de la colonie par les colons recrutés en France et en Acadie par la Compagnie de l’Isle Saint-Jean.  Né le 27 juillet 1684 à Saint-Denis-le-Gatz en Normandie, fils de Mathieu Douville et de Marie Marquier5, il est possible, à l’instar de nombreux jeunes pêcheurs normands, qu’il ait fréquenté les bancs de pêche du Golfe Saint-Laurent et de la côte atlantique pendant quelques saisons avant de s’établir dans l’Île.  On peut s’imaginer qu’il connaissait les gens de la Compagnie de l’Isle Saint-Jean et qu’il leur ait même servi d’éclaireur.  D’ailleurs, le principal actionnaire de la Compagnie, le comte de Saint-Pierre, Louis-Hyacinthe de Castel, était lui aussi de Normandie.  Il se trouve que la Compagnie a choisi le Havre-Saint-Pierre pour y établir son comptoir de pêche.

Extrait d’une carte intitulée « A Sketch of the Island of St. John’s » faite par les Britanniques quelques années après la Déportation. On y aperçoit la baie Saint-Pierre avec, à l’ouest, le village de Havre-Saint-Pierre (St. Peters Village) et son église. Le pointillé représente les terres défrichées par les colons pendant le Régime français. (Archives publiques du Canada)

Vers 1722, âgé alors d’environ 38 ans, François Douville épouse une jeune fille de 13 ans, Marie-Élisabeth Roger, née le 25 septembre 1709 à La Rochelle, fille du commerçant Gabriel Roger de Havre-Saint-Pierre et d’Élisabeth Gautron6.

Le couple a eu onze enfants, mais aucun de leurs descendants n’habite aujourd’hui l’Île.  Lors de la Déportation de 1758, la veuve de François Douville et ses enfants ont été transportés en France à bord d’un navire britannique où les survivants ont débarqué à Saint-Malo le 23 janvier 1759.  Plusieurs membres de cette famille ont plus tard retraversé l’océan pour s’établir aux Îles-Saint-Pierre-et-Miquelon.  C’est d’ailleurs à Saint-Pierre qu’est décédée Marie-Élisabeth le 6 juin 1758 à l’âge de 75 ans.  L’un des fils Douville, Pierre, a émigré en Nouvelle-Angleterre où il a été lieutenant dans la marine américaine pendant la guerre d’Indépendance.  Ses restes reposent au Rhode Island7. Parmi ses descendants on compte l’acteur de cinéma américain, Charles-Douville Coburn (1877-1961) qui a joué à côté de Marilyn Munroe dans le film Gentlemen Prefer Blondes (1953).

La pierre tombale de François Douville, pionnier de l’Île Saint-Jean, a depuis très longtemps disparu de St. Peters Harbour.  Cependant, des gens de la région savent encore où se trouve l’ancien cimetière de la paroisse Saint-Pierre-du-Nord.  Il y a cent ans, l’historien John Caven a visité l’emplacement de cet ancien cimetière, situé sur la ferme d’un dénommé John Sinnott et en a publié une description dans le Prince Edward Island Magazine8.  D’après l’historien, il s’agissait d’un « lopin de terre carré, soigneusement clôturé, qui est épargné du nivellement de la charrue par le propriétaire respectueux, car, selon la tradition orale, les restes de nombreux vaillants colons y reposent.  Un bosquet de sapins projette une ombre triste sur cette terre consacrée ».

Havre Saint-Pierre, aujourd’hui St. Peters Harbour, constitue un lieu historique de grande valeur pour la province.  Établissement le plus peuplé entre 1720 et 1758, il a été le premier et le plus grand centre commercial de l’Île pendant le Régime français.

La plupart de ses habitants ont connu le malheureux sort de la Déportation, un grand nombre d’entre eux ayant comme tombeau l’océan Atlantique9 .  Cependant, les restes des tout premiers habitants de Havre-Saint-Pierre, y compris ceux de François Douville, reposent toujours près de la rive de la baie St. Peters.  Il serait juste que leur mémoire soit rappelée par un geste tangible.  C’est pour cette raison que le Comité historique Havre-Saint-Pierre vient d’être formé, sous la présidence de l’historienne Juanita Rossiter.  La mise sur pied de ce comité découle du colloque organisé à St. Peters, Î.-P.-É., au mois de mai dernier, par le Comité historique Soeur-Antoinette-DesRoches et Parcs Canada.

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1 Registre Saint-Pierre-du-Nord, copie manuscrite consultée sur microfilm aux Archives provinciales de l’Île.  Je dois préciser que Douville aurait été le premier insulaire d’origine européenne à demeurer « en permanence » dans l’Île.  De toute évidence, il y aurait eu des familles acadiennes qui se seraient installées temporairement dans l’Île avant 1719.  Notons le cas de Louis LaBauve et d’Anne La Vache qui faisaient baptiser à Beaubassin le 21 juin 1717 un fils, Jean LaBauve.  Selon le baptistaire inscrit dans le registre paroissiale de Beaubassin, cet enfant était né le 1er juillet 1716 sur l’île Saint-Jean.  Je tiens à remercier Earle Lockerby de m’avoir signalé cette information.

2 « Voyage d’inspection du Sieur de la Roque.  Recensement.  1752 ».  Publié dans le Rapport concernant les Archives canadiennes pour l’année 1905, Ottawa, Imprimerie du Roi, Volume II, pp. 137-138.

3 Nigeagan : Bourdigue, enceinte de claies aménagée au bord de la mer ou sur un cours d’eau pour prendre du poisson, notamment le hareng et le maquereau.  (Yves Cormier, Dictionnaire du français acadien, Montréal, Fides, 1999.)

4 Selon le recensement de 1728.

5 Merci à Gérard Scavennec, descendant de François Douville qui demeure à Lanester (France), de m’avoir fourni une copie du baptistaire de son ancêtre.

6 Stephen A. White, Dictionnaire généalogique des familles acadiennes, volume II, Moncton, Centre d’études acadiennes, 1999, pp. 1418-1419.

7 Gérard Scavennec, « Pierre Douville : un Acadien à la recherche de son identité », Racines et Rameaux d’Acadie, Bulletin No 11, pp. 2-8.

8 John Caven, « Settlement at St. Peter’s Harbor », The Prince Edward Island Magazine, Vol. III No. 8 (October 1901), p. 276.

9 Information donnée par le généalogiste Stephen A. White lors d’une conférence prononcée lors du minicolloque « Découvrir l’histoire et les gens de Saint-Pierre-du-Nord » à St. Peters le 12 mai 2001.

De petites trouvailles en généalogie

2002 par Alice Richard

Alice Richard

 

D’après mon Petit Larousse, la généalogie est le dénombrement ou l’inventaire des membres d’une famille.  Souvent, je rencontre des gens qui voudraient trouver leur lignée d’ancêtres jusqu’au premier venu de France ou d’ailleurs mais qui ne savent pas trop par où commencer.  Retracer ses ancêtres?  C’est peut-être plus facile que l’on s’imagine.  Vous partez des noms et des dates que vous connaissez, soit vos grands-parents ou vos arrière-grands-parents.  Si vous savez dans quelle paroisse ils demeuraient, cela peut vous aider.  Au Musée acadien vous trouverez les fiches de mariages, de baptêmes et parfois de sépultures ou décès, copiées des registres de paroisses de l’Île où demeuraient des Acadiens.  Ces fiches, ou petites cartes, sont classées en ordre alphabétique dans de petits tiroirs.  Ordinairement, une fiche de mariage vous donne le nom des époux, leurs parents, la date du mariage, le lieu, le nom des témoins, le nom du prêtre et souvent le lien de parenté ou la consanguinité.  Autrefois, avant de publier les bans à l’église, les parents des futurs mariés devaient « défrucheter » le degré de parenté pour s’assurer que les liens de parenté n’étaient pas trop rapprochés.  Seul, l’évêque du diocèse accordait une dispense à des cousins rapprochés jusqu’au troisième degré inclusivement, c’est-à-dire que des deuxièmes cousins ne pouvaient se marier sans une permission spéciale de l’évêque.  Le prêtre indiquait le degré de parenté dans l’acte du mariage.  Voici un exemple d’un mariage tiré d’un registre de la paroisse de Baie-Egmont :

Le dix-huit novembre mil huit cent quatre-vingt-quatre après la publication de trois bans de mariage faite aux prônes de nos messes paroissiales entre Laurent Bernard, fils majeur de Joseph Bernard et de Louise Gallant de cette paroisse, d’une part et d’Eusébie Arseneault, fille majeure de Claude Arseneault et de défunte Geneviève Savoie aussi de cette paroisse, d’autre part.  Vu qu’il n’a été découvert aucun empêchement ni fait aucune opposition au dit mariage, nous, prêtre soussigné, avons reçu leur mutuel consentement de mariage et leur avons donné la bénédiction nuptiale en présence d’Adolphe Gallant et d’Elizabeth Arseneault, S.A. Boudreault, ptre.

Au tout début de vos recherches, vous ne vous attendez peut-être pas à faire de grosses trouvailles, seulement découvrir le nom de vos ancêtres dans une lignée directe, comme moi je sais maintenant que je suis Alice à Edmond, à Azade, à Joseph, à Joseph, à Hilarion, à Joseph, à Joseph, à René, à André qui est venu de Beauvoir-sur-Mer en Vendée, France, en 1640.  (Vous avez déjà chanté la chanson M’en revenant de la Vendée ça va-t’y monter roulant, rouli?  Cette chanson ferait-elle partie de notre histoire???)

Ma première recherche en généalogie fut celle de mes ancêtres paternels à l’occasion des retrouvailles de la famille Bernard en 1988.  Tout ce que je savais au départ c’était le nom de mes grands-parents…Azade à Joseph à Joseph Bernard et…Madeleine à Philippe à Hubert Arsenault.  Dans les fiches du musée, j’ai trouvé la date de leur mariage et le nom de leurs parents.  J’ai appris que Joseph, père d’Azade, s’était marié deux fois, la première fois à Balthide Gallant.  Mon grand-père ainsi que ses sept frères et soeurs sont nés du premier lit comme on disait.

Le premier mai 1871, Balthide, mon arrière-grand-mère a donné naissance à son huitième enfant, un fils Joseph (grand-père de Louis Arsenault de St-Hubert).  Elle est décédée deux jours après avoir donné naissance laissant derrière elle huit enfants âgés de deux jours à huit ans.  Cinq ans après, Joseph, à l’âge de 37 ans, a épousé en deuxièmes noces Marie à Christin Gallant qui avait 21 ans.  Elle n’eut pas d’enfants.

Mon arrière-arrière-grand-père (un deuxième du nom de Joseph) était marié à Anne Poirier.  Ici j’ai eu un peu de difficulté parce que parfois on lui donnait le nom d’Anne et parfois le nom d’Isabelle.  En prenant note de tout j’ai pu réaliser que c’était bien la même personne; au baptême de sa fille Marie son nom est écrit Anne tandis qu’au mariage de Marie à Isidore Gallant, son nom est Isabelle.  Mon père étant vivant, il savait qu’il avait un oncle Isidore marié à sa tante Marie (tante de son père Azade).  Mon arrière-arrière-grand-père Joseph était fils d’Hilarion que l’on retrouve parmi les pionniers à Baie-Egmont ainsi que son père, un autre Joseph, marié à Nathalie Arsenault, fille d’Abraham Arsenault et Marie-Josephte Savoie.  Une trouvaille que j’ai trouvée intéressante fut l’acte de sépulture suivant :

Le vingt et un juin, mil huit cent vingt un a été inhumé le corps de Natalie Arseneau décédée hier, munie des sacrements, âgée de 83 ans, épouse de Joseph Bernard de cette mission.  Présents : Placide Arsenault, Cyprien Arsenault, Hilaire Arsenault et plusieurs autres qui n’ont su signer.  J.C. Cécile, ptre.

Ce qui fut pour moi le plus difficile fut de trouver le père de ce troisième Joseph venu de Restigouche avec son épouse Nathalie.  En passant une demi-journée au Centre de recherches acadiennes de l’Université de Moncton, j’ai découvert qu’il était fils d’un autre Joseph marié à Marie Gaudet.  C’est là, à ce Centre de recherches, que j’ai fait une trouvaille intéressante et c’est là aussi que j’ai réalisé que l’on ne sépare pas l’histoire de la généalogie.  Qui recherche ses ancêtres trouve en même temps des faits historiques marquants.  Dans un bref article au Centre de recherches de l’Universitéde Moncton, j’ai lu que, lors de la Déportation de 1755, étaient passés de Beaubassin à Restigouche 17 mâles portant le nom Bernard.  Il y avait entre autres de mes ancêtres, Joseph Bernard, âgé de 62 ans, son fils Joseph, son neveu René et son frère Pierre, son neveu Paul et son frère Michel.  Aucun nom de femme n’y était inscrit.  Joseph Bernard, le père, serait resté dans la région de la baie des Chaleurs tandis que son fils Joseph, époux de Nathalie, s’en vint s’établir à l’Île Saint-Jean, soit à Malpèque pour ensuite finir ses jours à Baie-Egmont.

Permettez-moi de revenir à un point qui peut rendre la recherche difficile.  Je veux parler des noms, des surnoms ou sobriquets.  Vous cherchez le nom Paul?  Il se peut qu’à son baptême on lui donna le nom de Napoléon ou encore d’Hyppolitte.  Nanette peut avoir reçu à son baptême le nom d’Élizabeth ou encore d’Isabelle; il se peut qu’Alodie soit Élodie, Pauline – Appoline, Manuel – Emmanuel.  Et que dire de Sigfroid transformé en Alfred?  Parmi les noms de famille, vous cherchez dans le tiroir des C pour les Cheverie sans peut-être vous rendre compte qu’autrefois ils portaient le nom Etchevery commençant par la lettre E.  Et que dire de l’anglicisation de nos beaux noms de famille acadiens, Poirier à Perry, Aucoin à Wedge et Arsenault à Arnaud ou Arseno ou encore Arnold.  Il se peut que Frazer soit un nom Mi’kmaq, mais il se peut aussi qu’il soit une traduction du nom Fougère.  Pour distinguer deux personnes portant le même nom on donnait parfois des surnoms tels que Abraham le Petit, Prospère la Grand’couette, Jos League-and-a-half, Joe Lapelle Gallant qui n’était pas un Gallant, etc.  Il faut se rappeler que pendant bien des années, la grande majorité des Acadiens ne savaient ni lire ni écrire.  Lorsqu’une paroisse était desservie par un curé anglophone, celui-ci écrivait dans ses registres les noms tels qu’il les entendait nommer.  Autrefois comme aujourd’hui, un nouveau nom devenait vite populaire.  Par exemple, dans les années 1890 à 1900, on trouve souvent les noms Prescille, Marie-Hélène, Stanislaus, Ursule, Cyrus, Émilienne, Zéphirin et autres.  Mais, de beaux noms français que l’on retrouvait partout dans l’île sont aujourd’hui disparus.  Ce n’est guère si mal de s’appeler Madeleine, Zacharie, Gabriel.  Qui sait si un jour on ne relèvera pas les noms Charlotte, Modeste, Ahtanase, Avarice, Maurille, Domitilde, Eustache, Hercules, Séraphique, Émérentienne, Hortense, Exubérence ou Thessalonique?

Une recherche en généalogie peut vous fournir d’autres renseignements pertinents.  Par exemple, en recherchant mes ancêtres du côté maternel, j’ai découvert que mon ancêtre Aucoin venu de France et inhumé dans le cimetière de Grand-Pré avait toujours vécu très chrétiennement et avec édification et que les Aucoin étaient de riches fermiers, vivant dans l’aisance et la paix.

Puis-je vous lancer le défi de découvrir les perles précieuses de la vie de vos ancêtres?

L’éducation en français – Un nouveau millénaire – un nouvel essor

2002 par Tilmon Gallant

Tilmon Gallant

 

Depuis la disparition des quelque deux cent petits districts scolaires locaux et l’arrivée des cinq unités scolaires régionales en 1972, la communauté francophone et acadienne de l’Île déplorait le fait que cet événement était responsable, plus que d’autre chose, de la fermeture des écoles acadiennes dans la province (autre que l’école Évangéline).  Les régions de Prince-Ouest, Summerside et Rustico ont été englobées par les nouveaux districts régionaux anglophones qui ont été établis sur ces territoires et conséquemment, les Acadiens et francophones vivant dans ces régions ont perdu le contrôle de leurs petites écoles.

Pendant les prochains vingt ans, l’éducation en français fut limitée au programme offert au Centre d’éducation Évangéline avec une tentative de programmation offerte au premier cycle de l’élémentaire à Summerside, tentative qui a eu lieu au moment de la fermeture de la base militaire et des classes installées dans le sous-sol d’une église à Charlottetown.  Ce fut le début de l’école François-Buote.

Quelques faits saillants ont marqué le tournant des décisions qui ont, depuis ces dernières années, permis un regain de vie scolaire dans plusieurs régions de la province.

L’arrivée du ministère fédéral des Anciens combattants à Charlottetown pendant les années 1980 a influencé en grande mesure l’établissement du Carrefour de l’Isle Saint-Jean et l’école François-Buote qui a ouvert ses portes en 1991, offrant ainsi un enseignement aux niveaux élémentaire et secondaire en français dans la région de Charlottetown et des environs.

En 1990, la commission scolaire régionale Évangéline (Unité scolaire no 5) a relevé le défi d’élargir son mandat et son territoire en devenant une commission scolaire provinciale avec représentation de toutes les régions de la province.  Le leadership exercé par cet organisme mérite d’être noté puisqu’elle a travaillé d’arrache-pied afin de gagner la confiance d’un grand nombre d’ayants droit à l’éducation en français.  Elle récolte aujourd’hui les fruits de son travail en ouvrant les portes d’une nouvelle école à Summerside en plus de celles de Prince-Ouest et Rustico.

Suite au rapatriement de la Constitution canadienne et de l’adoption de la Charte canadienne des droits et libertés, la province a amendé la loi scolaire afin qu’elle respecte et reflète les clauses de l’article 23 de la Charte donnant ainsi droit aux citoyens ayant le droit de recevoir leur éducation en français là où le nombre le justifie et ce, financé par les fonds publics.  Appuyé par la Charte et la loi scolaire, un groupe de parents de la région de Summerside, après plusieurs refus de la commission scolaire de l’Unité no 2 (Summerside et ses environs) et du ministère de l’Éducation, a mené une lutte jusqu’à la Cour suprême du Canada afin de finalement recevoir une décision favorable en janvier 2000, permettant ainsi aux Acadiens et francophones de la région de Summerside de recevoir l’éducation en français dans leur région.

La province entérine la décision de la Cour suprême et a immédiatement mis en marche le processus de planification menant à la construction de cette nouvelle école qui ouvre ses portes au début du mois de février 2002.

La Commission scolaire de langue française en collaboration avec le ministère de l’Éducation a, du même coup, ouvert des écoles à Prince-Ouest et à Rustico avec l’appui financier du ministère de l’Éducation et du ministère fédéral du Patrimoine canadien.

Ce nouvel élan en éducation en français est dû à un ensemble de facteurs qui comprend les éléments mentionnés ci-dessus ainsi qu’un éveil dans la communauté acadienne et francophone créé par les nombreux organismes locaux, régionaux et provinciaux qui n’ont jamais abandonné l’espoir qu’un jour on aurait accès à des écoles françaises partout où il y a une demande justifiée dans la province.

Les prochains défis à relever surtout en situation minoritaire telle la nôtre seront de pouvoir offrir une programmation et un enseignement de qualité équivalente à celle offerte en anglais dans les écoles voisines et de promouvoir continuellement les avantages d’une formation en français auprès des ayants droit.  Ceux-ci devront fournir une clientèle étudiante suffisante afin d’assurer que les portes qui viennent d’ouvrir sur un réseau d’écoles françaises dans les régions acadiennes restent ouvertes pour les générations à venir.

Ces deux défis sont étroitement liés l’un à l’autre, mais l’infrastructure tant regrettée et absente par les années passées est maintenant en place afin de permettre que les progrès de ces quelques dernières années continuent et augmentent d’année en année.

Plan architectural du nouveau centre scolaire-communautaire de Summerside.

À la pêche aux poulaments avec un Gouverneur général

2002 par La Petite Souvenance

Résultat d’une entrevue avec Jeanne-Mance Arsenault en janvier 2002 avec David Le Gallant, président du Comité historique Soeur-Antoinette-DesRoches

 

Le 18 décembre 1927 naissait à l’Anse-des-Cormier à Memramcook, Roméo LeBlanc, Roméo à Philias à Joseph à Pascal LeBlanc.  Roméo, dont le nom de jeune fille de sa mère était Lucie LeBlanc, était lui-même le plus jeune de sept enfants.  Et on appelait aussi l’Anse-des-Cormier « Cormier Cove » ou tout simplement « Le Cove ».  En tout cas c’est comme cela qu’une femme, aujourd’hui de Wellington, appelle l’Anse-des-Cormier.

Étant plus âgée de deux ans et huit mois et cinq jours que ce Roméo, Jeanne-Mance Arsenault de Wellington était d’abord une Gaudet avant d’épouser Euclide, Euclide à Edmond à Fidèle Arsenault.  Jeanne-Mance est née dans le village de Saint-Joseph, situé dans la pittoresque vallée de Memramcook, village surnommé le « berceau de l’Acadie » à cause de son rôle important à l’époque de la Renaissance acadienne.  Après tout, c’était là qu’on avait choisi le 15 août comme fête nationale du premier peuple néo-européen de l’Amérique du Nord à s’établir au nord du Mexique.  Et Saint-Joseph-de-Memramcook n’était pas loin de l’Anse-des-Cormier ou plutôt « Cormier Cove » comme le dirait affectueusement Jeanne-Mance.  Son père s’appelait Willie, Willie à Vital Gaudet tandis que sa mère s’appelait Henriette Ouellet.  Jeanne-Mance Gaudet qui allait passer la plupart de sa vie adulte à l’Île-du-Prince-Édouard, était la treizième de quinze enfants dont six filles.

Parlons asteur de poulaments1.  La première fois qu’elle nous a parlé de Roméo LeBlanc c’est pour nous dire qu’il était très doué à faire la pêche aux poulaments dans la rivière « chocolat » de Memramcook (Petitcodiac).  « C’était les beaux jours de notre jeunesse » dit-elle.  Ses premières impressions de lui sont qu’il était « maigre, grand, à l’allure intellectuelle et très élancé et il marchait à grands pas aussi ».  Selon les professeurs de Jeanne-Mance, Roméo LeBlanc lisait beaucoup.  Jeanne-Mance et Roméo faisaient partie du groupe de jeunes adolescents qui allaient alors pêcher les poulaments avec des morceaux de « varnes ».

Ce qui est très vif pour Jeanne-Mance c’est que Roméo LeBlanc passait devant sa maison le dimanche matin quand il marchait à pied de Cormier Cove à Saint-Joseph où se trouvait l’église Saint-Thomas.  Et dès qu’il commença à fréquenter le Collège Saint-Joseph, Jeanne-Mance nous dit qu’il était comme un cadran; à 7 h 30 du matin, on le voyait passer pour l’école, et à 18 h 30 le soir, on le voyait de nouveau sur le chemin du retour pour « Le Cove ».  On parlait beaucoup de Roméo LeBlanc dans le village de Jeanne-Mance parce qu’on le connaissait comme étant « studieux et très intelligent ».

Plus tard, Jeanne-Mance se rappelle qu’elle voyait souvent Roméo à la patinoire extérieure du Collège Saint-Joseph pas loin du Monument Lefebvre mais aussi au carnaval d’hiver, lors de la neuvaine à Saint Joseph en mars, et le 24 mai pour la fête de la reine, alors qu’il courait sur la piste pour les courses d’athlétisme.

Elle se remémore particulièrement les beaux souvenirs de ces occasions de loisirs soit à la « Butte à Pétard » où on patinait en plein air ou au Monument Lefebvre.  Ici, c’était pour les séances des débats bilingues que le père Lefebvre avait entamés longtemps avant.  Un dénommé Euclide Arsenault de l’Île-du-Prince-Édouard était alors en pension au Collège Saint-Joseph et dans la même équipe que Roméo LeBlanc pour les débats.  Le moment le plus crucial était lors du grand débat qui avait lieu la veille de la remise des diplômes.  Jeanne-Mance se rappelle bien que le futur Gouverneur général du Canada était très bon dans les débats mais aussi très nerveux.  Elle raconte que parce que les discours étaient très longs, souvent une vingtaine de pages, il fallait obligatoirement avoir recours à des souffleurs (prompters) au cas où les orateurs aient la malchance de se tromper ou de tergiverser.

Il est arrivé que notre Roméo, brillant orateur, était en train de « perdre son balant » quand il aperçut que son souffleur manquait à un moment critique de son discours.  On attrapa notre orateur et on l’emmena derrière les rideaux pour qu’il reprenne ses forces, ce qu’il fit merveilleusement, une fois le souffleur revenu, le débit de son exposé se pousuivant avec impunité sans trop de difficulté.  Jeanne-Mance ne se rappelle pas pour sûr qui était vainqueur du débat, ce jour-là.  Euclide, le futur époux de Jeanne-Mance, et Roméo LeBlanc, eurent leurs diplômes la même année au Collège Saint-Joseph.  C’était en 1948 et Jeanne-Mance et Euclide allaient se marier le jour de la fête de Sainte Anne.

Euclide Arsenault entama des cours d’administration au Collège Saint-Joseph l’année de son mariage mais dut se retirer au sanatorium de Charlottetown puisqu’il avait contracté la tuberculose après quoi il revint chez les parents de Jeanne-Mance pour du repos et ensuite vint s’établir à l’Île-du-Prince-Édouard pour prendre le commerce de son père.  Les années passèrent.  Ils eurent cinq enfants.  Jeanne-Mance Arsenault a pu revoir Roméo LeBlanc à quelques reprises surtout lors des réunions d’anciens étudiants au Collège Saint-Joseph.  Elle l’avait revu alors qu’il était en visite à l’Île comme Ministre des Pêches.

À l’époque de son assermentation2 comme le représentant de Sa Majesté canadienne à Ottawa, Jeanne-Mance se rappelait que Roméo LeBlanc était fils de fermier et qu’il avait toujours travaillé fort.  Elle dit qu’on ne peut pas le rencontrer sans en être touché et qu’il est un ami précieux qui réjouit le coeur.  Ces paroles furent dites à l’occasion de la visite officielle au Musée acadien à Miscouche, le 5 avril 1995, de Son Excellence, le très honorable Roméo LeBlanc, premier Gouverneur général acadien du Canada.

Elle n’oublie jamais les beaux jours d’antan alors qu’elle allait à la pêche aux poulaments avec son morceau de varne en compagnie de ses amis d’enfance dont Roméo LeBlanc.  Elle termine avec « Nous sommes fiers de lui! ».

Le 6 mai 2000, à Rustico, Madame Jeanne-Mance Arsenault était récipiendaire des mains de la Société Saint-Thomas-d’Aquin, porte-parole des Acadiens et des Acadiennes de l’Île-du-Prince-Édouard, du prestigieux Certificat de citoyenneté d’honneur de l’Acadie de l’Île.  Nous sommes fiers d’elle!

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1 « poulaments » : graphie de Donat Arsenault dans Des Trésors acadiens / Acadian Treasures, p. 192.  Grâce à l’entremise de Georges Arsenault, nous avons appris que Marc Lescarbot, dans sa narration Histoire de la Nouvelle-France (1609), appelait le poisson « ponamon » et que Nicolas Denys dans son mémoire Description Géographique et Historique des côtes de l’Amérique septentrionale (1672) l’appelait « ponamon ».  L’origine est vraisemblablement « ponamon » en mi’kmaq.  En tout cas, Georges Arsenault nous apprend aussi qu’il y a un petit village du nom de POULAMON à l’Île Madame en Nouvelle-Écosse.  En anglais, on l’appelle, selon Donat Arsenault, tommy cod (petite morue) et Robert Hunter dans son volumineux The Encyclopedic Dictionary donne tomcod et son origine latine gadus tomcodus.  On nommerait le « poulament » le petit poisson (des) chenaux au Québec.

2 Son Excellence, le très honorable Roméo LeBlanc fut assermenté au Parlement du Canada le 8 février 1995.

 

La Banque des fermiers de Rustico : 1864-1894

2002 par Pie Edouard Blanchard

Pie Édouard Blanchard

 

L’édifice de la Banque des fermiers de Rustico, désigné site national historique depuis 1971, est un monument d’importance architecturale pour l’Île-du-Prince-Édouard et un symbole de la survivance acadienne.  En opération de 1864 à 1894, la Banque était une banque dite du peuple et a été un lien important à l’établissement des caisses populaires et des Credit Unions en Amérique du Nord.

L’immeuble de grès rouge, dans lequel se trouvait la Banque des fermiers, était l’oeuvre de l’intrépide curé de la paroisse Saint-Augustin de Rustico, monsieur l’abbé Georges-Antoine Belcourt, de 1859 à 1869.  L’abbé Belcourt est né à la Baie-du-Fleuve, comté Yamaska, Québec, le 22 avril 1803.  Comme missionnaire, il passa 28 années chez les autochtones et les Métis du Manitoba et de l’État du Dakota du Nord.  Il rentra au Québec en 1859.

À son arrivée à Rustico en 1859, l’abbé Belcourt s’est vite rendu compte du manque d’instruction et de l’état économique lamentable chez ses ouailles.  Donc, il établit l’Institut catholique de Rustico, groupant au-delà de 250 membres.  À chaque quinzaine, il organisait des rencontres, pendant lesquelles on assistait à des sessions d’étude et, c’est à l’intérieur de l’Institut qu’il fonda la Banque du peuple.  C’est alors la proclamation de l’Acte des banques fédérales de 1871, qui, en 1894, força définitivement la fermeture de cette institution financière.

L’abbé Georges-Antoine fit construire une bâtisse en pierre locale mesurant 60 pieds par 40 pieds pour loger sa banque.  Solidement construit, l’édifice donna des apparences de banque par ses imposantes dimensions.  Pendant de nombreuses années, on s’en est servi comme salle paroissiale et actuellement, on l’utilise comme musée où est commémorée l’oeuvre remarquable de son auteur.

 

Au fil des 137 années d’existence, les intempéries ont fait subir une détérioration considérable de l’immeuble.  C’est en 1991, que quelques personnes de la communauté, intéressées à conserver ce monument historique, se sont organisées d’abord en comité, pour plus tard s’incorporer en compagnie sans but lucratif, sous la rubrique Les Amis de la Banque des fermiers de Rustico inc.  Ce projet comprenait une rénovation structurale complète de l’édifice, réalisée par des nombreuses heures de volontariat consacrées à la planification en plus de la recherche d’un financement de plusieurs milliers de dollars.  Une campagne de collectes de fonds en sus des subventions gouvernementales, fédérales et provinciales, contributions des Caisses populaires, compagnies, individus et ami.e.s de la Banque, nous a permis de réaliser la restauration de cet édifice, qui aujourd’hui fait la joie et l’orgueil de la communauté de Rustico et des environs.

 

 

Souvenirs d’une première dame

2002 par Bernice Doiron

Bernice Doiron

 

Durant l’été 1979, il fut publié dans The Journal-Pioneer de Summerside et The Guardian de Charlottetown que 13 personnes étaient en ligne pour accéder au poste de lieutenant-gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard.  Cette fin de semaine-là, les membres de notre famille, se retrouvant à notre chalet, nous ont beaucoup taquinés à propos de notre emménagement dans la « Grande maison », Fanningbank, car mon mari Aubin était inscrit sur la liste.  Plus les mois passèrent et plus cela semblait devenir réalité.  C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’inquiéter, incertaine d’être assez bien préparée pour une telle aventure.

Mon mari Aubin était très actif dans la communauté de Summerside, dans les activités acadiennes telles celles du Musée acadien et de l’Association du Mardi gras, et dans bien d’autres, comme celles des Chevaliers de Colomb, du Club Kinsmen, de l’Association canadienne dentaire, pour n’en nommer que quelques-unes.  J’étais certes capable de recevoir, autant à la maison que dans la communauté, ce qui était un atout pour une future « première dame ».

La grande nouvelle arriva enfin quand le très honorable Joe Clark, premier ministre du Canada, a téléphoné pour offrir le poste à mon mari.  Aubin accepta humblement d’être le représentant à l’Île-du-Prince-Édouard de Sa Majesté la reine Élisabeth II, durant un terme qui durerait cinq ans et demi.

La nomination était encore plus significative pour lui, car il n’était que le second Acadien à occuper le poste de lieutenant-gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard.  Il fut décidé que nous déménagerions à Fanningbank le 12 janvier 1980.

Le 14 janvier 1980, Son Honneur Joseph-Aubin Doiron fut assermenté en tant que 22e lieutenant-gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard, au palais de justice Sir Louis Henry Davies, entouré de nos enfants, membres de la famille, amis et dignitaires représentant les divers niveaux de gouvernements fédéral, provincial et municipal.  L’événement fut suivi d’une grande réception et plus tard, la famille et les amis nous ont rejoints chez nous à Fanningbank.

Les prochaines cinq années et demie furent très occupées, très exaltantes et, parfois, très exigeantes.

Nous avions un personnel de cinq personnes engagées à plein temps qui s’occupaient efficacement des affaires de la maison.  Je discutais avec eux de toutes les activités qui se déroulaient à la maison, telles les dîners, les bals, les thés, les déjeuners, les visites de dignitaires et de groupes, I.O.D.E. (Imperial Order Daughters of the Empire), les Dames de l’Institut, les Guides, les Scouts, les Louveteau, etc., et beaucoup d’écoliers insulaires ainsi que des étudiants d’échange venant de partout du Canada et d’autres pays.

Mme Myrtle Fitzpatrick, épouse du secrétaire privé de Son Honneur Milton Fitzpatrick, était une femme très compétente et bien organisée.  Elle s’occupait des épouses des quatre aides de camp de Son Honneur, celles-ci étaient mes dames d’honneur en tant que « première dame ».  Elles s’occupaient de toutes les visites de groupes à Fanningbank, aidaient durant tous les événements spéciaux chez nous et m’accompagnaient à toutes les activités à l’extérieur.

Nous étions privilégiés d’avoir les services de deux dames qui préparaient et faisaient les tournées de la maison en français : mesdames Berthe Blanchard et Anita Morrison.  Ceci était très apprécié par les groupes de visiteurs en provenance du Québec et des groupes d’Acadiens de l’Île ou des Maritimes.

Des ambassadeurs de divers pays sont venus nous rendre visite.  Je me joignais à mon mari si l’épouse d’un invité spécial était présente.  Plusieurs parlaient le français ou l’anglais et d’autres avaient des interprètes.

Les événements les plus importants de l’année étaient la réception du Nouvel An, deux grands bals en été, un garden party, un gala de Noël, un banquet et une réception pour tous les membres de l’Assemblée législative, après l’ouverture de la Chambre et de la lecture du Discours du trône par Son Honneur le lieutenant-gouverneur.  Les épouses et époux des membres nous rejoignaient ensuite pour une très agréable soirée.

J’avais besoin de toilettes pour toutes les occasions.  Heureusement, j’étais couturière et pouvais me confectionner des robes du soir et autres vêtements.

Étant jardinière, j’étais également capable de faire des arrangements de fleurs pour la maison ce qui était un vrai plaisir, étant donné la multitude de fleurs en provenance des grands jardins de la résidence.  Durant l’hiver, j’allais au fleuriste et aimais spécialement faire les décorations de Noël à l’intérieur de notre maison.

Notre famille nous rejoignait pour des occasions spéciales, tels Noël, Pâques, l’Action de grâce et les anniversaires, et nous visitait souvent quand nous étions à la maison.  Notre plus jeune fils, Marc, étant étudiant au niveau secondaire et plus tard à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard, a habité avec nous durant notre séjour à Fanningbank.

Nous étions invités à de nombreuses cérémonies, du Cap-Nord à la Pointe-de-l’Est et plusieurs communautés entre ces deux extrémités.  Nous assistions aux festivals d’été tels le festival entourant la fête de Saint-Simon-et-Saint-Jude à Tignish, le Festival des huîtres à Tyne Valley, le Festival de la fleuraisont de patates à O’Leary, le Festival du homard à Summerside, Old Home Week, Northumberland Fisheries Festival à Murray River, Dumas Plowing Match and Agricultural Fair, l’ouverture du Théâtre Kings Playhouse à Georgetown, l’Exposition agricole et le Festival acadien de la région Évangéline à Abram-Village, et plusieurs autres.  Nous visitions aussi les foyers pour personnes âgées, écoles et hôpitaux.  Son Honneur a inauguré l’Hôpital Queen Elizabeth II.  Cette cérémonie fut suivie d’une grande réception.

L’ouverture du Festival d’été de Charlottetown au Centre des arts de la Confédération était une soirée très agréable, et permettait de rencontrer les acteurs et les actrices.  Durant l’été, nous avons aussi eu la visite à Fanningbank de l’équipe théâtrale, qui incluait Don Harron et Norman Campbell, coauteurs de Anne of Green Gables, la comédie musicale.  Nous avons été privilégiés d’avoir pu entendre et voir tant d’artistes lors de spectacles au Centre, et aussi le groupe Singing Strings, qui a joué pour nous à l’occaion d’un garden party donné en l’honneur de Leurs Altesses Royales le prince Charles et la princesse Diana.  Ce fut une occasion grandiose.  Avant de rejoindre la foule sur les pelouses de la résidence, on leur a présenté nos enfants dans le hall de Fanningbank.  Cette même soirée, le couple royal nous a invités à assister à une réception à bord du yacht royal Britannia.

Nos visites à l’extérieur de la province furent très mémorables et des plus révélatrices.  Nous avons participé aux rencontres annuelles des lieutenants-gouverneurs du Canada avec le Gouverneur général à Rideau Hall à Ottawa.  Notre première rencontre a eu lieu en janvier 1980, presque aussitôt après notre emménagement à Fanningbank.  Pendant que Leurs Honneurs participaient à des rencontres, les épouses profitaient d’une très belle visite de Rideau Hall, qui incluait la cuisine et les serres.  En après-midi, ayant une limousine à notre disposition, nous avons fait du magasinage et d’autres visites.  Nous avons fini la journée par un banquet et spectacle en compagnie de Leurs Excellences, le très honorable Edward Schreyer et madame Lillie Schreyer.  Encore d’autre magasinage et banquet le jour suivant, puis le retour à l’Île-du-Prince-Édouard et aux obligations du jour.

Notre seconde rencontre s’est passée à Victoria, à la résidence du lieutenant-gouverneur de la Colombie-Britannique.  La température était magnifique et douce en ce mois de février.  Nous avons eu un déjeuner très plaisant au Lester B. Pearson College of the Pacific.  Leurs Excellences, le très honorable Edward Schreyer et madame Lillie Schreyer étaient présents.  Nous avions deux étudiants insulaires comme hôtes du déjeuner.

Notre troisième rencontre s’est passée à Ottawa à l’occasion du Rapatriement de la Constitution.  Sa Majesté la reine Élisabeth II et Son Altesse royale, le prince Phillip étaient les invités spéciaux de toutes les réceptions.  Le matin de la proclamation fut pluvieux mais nous avons pu arriver à ne pas trop nous tremper.  Une journée très excitante remplie de réceptions pour finir la soirée par un grand banquet et une réception à Rideau Hall, durant laquelle nous avons eu la chance de discuter quelque peu avec Sa Majesté et Son Altesse Royale.  Le jour suivant, nous avons été invités à passer la nuit à Rideau Hall, dans la suite royale parce que Edmond Arsenault recevait l’Ordre du Canada.  Le matin suivant, nous avons assisté à la cérémorie.  Madame Bernadette Arsenault accompagnait son mari et nous avons bavardé un grand moment durant la réception avant de repartir pour l’Île-du-Prince-Édouard pour reprendre nos obligations, fatigués, mais tellement ravis d’avoir eu l’opportunité d’assister au Rapatriement de la Constitution.

Durant l’été 1984, nous avons été aussi invités à Toronto, par Sa Majesté et Son Altesse Royale, sur le yacht royal Britannia.  Le déjeuner fut extraordinaire, un repas à neuf entrées avec Leurs Excellences la Gouverneure générale Jeanne Sauvé et Monsieur Sauvé, et les lieutenants-gouverneurs et premiers ministres des provinces qui étaient présents.  Nous avons eu l’opportunité de parler avec Sa Majesté durant la réception qui suivit.  Après quoi, ce fut une photo de groupe qui incluait Sa Majesté et Son Altesse Royale, Leurs Excellences et les lieutenants-gouverneurs et leurs épouses et époux.

L’année suivante, nous étions à Montréal pour le 200e anniversaire du Beaver Club.  Ce fut une soirée splendide et spectaculaire, avec la Gouverneure générale et les lieutenants-gouverneurs vêtus de costumes d’époque.  Le spectacle étaient fabuleux; une soirée inoubliable!

Le lendemain, nous sommes allés à Ottawa pour une rencontre à Rideau Hall.  Le banquet en soirée avec Son Excellence, Madame Jeanne Sauvé, et Monsieur Maurice Sauvé, était émouvant, avec des conversations nous ramenant aux événements de la nuit précédente, à Montréal.  Les rencontres des lieutenants-gouverneurs ont accaparé les deux journées suivantes et le tout fut clôturé en soirée par un gala au Centre national des arts avec les grands noms du monde du spectacle suivi d’une réception somptueuse.  Nous nous sommes arrêtés quelques jours à Montebello, au Québec, pour une visite familiale avant de rentrer à la maison.

Notre plus grand événement à l’extérieur de la province a eu lieu en Nouvelle-Écosse, à l’occaion de la visite de Sa Sainteté le pape Jean-Paul II.  Nous étions les invités du lieutenant-gouverneur et Madame Abraham à la Maison du gouvernement à Halifax.  Nous avons accueilli Sa Sainteté à l’aéroport de la Base des forces canadiennes Shearwater.  Nous étions en compagnie du lieutenant-gouverneur et Madame Allan Abraham, de l’archevêque James Hayes de l’archevêché d’Halifax, du premier ministre de la Nouvelle-Écosse et Madame Buchanan, du premier ministre de l’Île-du-Prince-Édouard James Lee et son épouse, des maires de Halifax et de Dartmouth, et de plusierus dignitaires représentant l’Église, les provinces et les municipalités.  Nous avons été ravis de pouvoir parler en français avec Sa Sainteté le pape, et il a mentionné le passé tumultueux de nos ancêtres acadiens.  Le soir même, nous étions invités à la Maison du gouvernement avec quelques personnes de l’entourage du pape.

Le lendemain nous avons assisté à la messe en plein air au Halifax Common.  Il pleuvait beaucoup, mais ce fut une expérience de recevoir la communion des mains de Sa Sainteté le pape Jean-Paul II.  Nous sommes retournés à l’aéroport de Shearwater pour voir Sa Sainteté s’envoler pour Montréal.  Nous avons parlé avec lui brièvement et l’avons remercié de sa visite.

Durant notre terme, nous avons aussi eu le privilège de recevoir pour des déjeuners à Fanningbank les premiers ministres de l’Est du Canada et les gouverneurs américains des États de la Nouvelle-Angleterre.  Et durant le dernier été à Fanningbank nous avons reçu les premiers ministres provinciaux du Canada pour un repas au homard commandité par la Province.  Je vous assure que c’est une soirée dont je me rappellerai toute ma vie.  Ce fut un plaisir d’avoir connu

tant de gens de marque.  Je ne peux oublier les visites à Fanningbank de personnalités telles que Joey Smallwood, René Lévesque, notre premier astronaute canadien, Marc Garneau, le dessinateur de bandes dessinées, Ben Wicks, le lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick George Stanley, qui a dessiné notre drapeau national, Terry Fox et ses parents, Ken Taylor qui a libéré les otages en Iran, Roy Bonistell de l’émission Man Alive de la CBC, et bien plus encore.

Nous avons continué de remplir nos obligations régulières en recevant plusieurs groupes chez nous, et en visitant de nombreuses communautés d’un bout à l’autre de la province, et en même temps, en ayant les membres de notre famille près de nous le plus souvent possible.

Nous avons eu une grande célébration pour ma mère, Alvina Gallant, pour fêter son 85e anniversaire de naissance, incluant un dîner pour la famille et les amis, suivi d’une soirée de musique et de chants.  Nos bons amis père Éloi Arsenault, père Charles Gallant, Eddie Arsenault au violon et bien d’autres étaient parmi nos invités – une vrai soirée chez l’habitant!

Nous avons quitté Fanningbank à la fin du mois de juillet 1985, après y avoir résidé durant cinq ans et demi.  Nous avons eu une expérience très agréable et très stimulante dont je me rappellerai toujours avec affection.  Nous avons rencontré des gens de toutes sortes et de toutes les couches sociales, qui se sont sentis confortables chez nous, et ces amis, je m’en souviendrai toujours, où que j’aille.

Nous avons emménagé à notre résidence d’été, L’Alouette, et par la suite dans la paroisse Saint-Augustain à Rustico où se sont mariés nos parents.  Comme disait toujours Aubin « nous avons bouclé la boule… ».  Que Dieu protège toutes les personnes qui, depuis notre retour à l’Île-du-Prince-Édouard en 1951, furent si gentilles avec nous deux, durant toutes ces années.

Dr. J. Aubin Doiron, 22e lieutenant-gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard (1980-1985)

 

La remarquable Dauphine Arsenault

2002 par Georges Arsenault

Georges Arsenault

 

Dauphine Arsenault
Collection Faye Pound

En grandissant à Abram-Village, j’entendais souvent mentionner le nom « Abel à Dauphine ».  Le nom Dauphine m’intriguait, car il était unique.  Effectivement, plus personne dans les alentours ne portait ce prénom lequel, d’ailleurs, n’a jamais été très répandu dans la communauté acadienne de l’Île.  Je n’ai connu ni Abel ni Dauphine, mais je me souviens bien de Manuel à Abel à Dauphine qui demeurait sur le chemin du Cannontown.  J’ai appris assez jeune que ce Manuel n’était pas le fils d’Abel, mais que son père s’appelait Jos Fidèle Arsenault.  Beaucoup plus tard, je découvrirais qu’Abel n’était même pas le fils de Dauphine, ni son époux, et plus surprenant encore qu’il n’était même pas un Arsenault ou un Gallant, comme presque tout le monde du village.  Il était un Poirier!  Comment expliquer et démêler tout ça?  En vous racontant l’histoire de la remarquable Dauphine Arsenault.

Dauphine Arsenault est née à Abram-Village le 15 janvier 1831, fille de Mélème Arsenault et Bibiane Poirier.  Elle était la soeur du premier sénateur acadien de l’Île, Joseph-Octave Arsenault.  En 1834, la famille Arsenault, qui avait vécu auparavant à Miscouche et à Cascumpèque, est allée s’établir de façon permanente à Urbainville – qu’on appelait alors Le Portage – où Dauphine a grandi avec ses quatre soeurs et ses quatre frères1.

Le 19 novembre 1850, Dauphine se marie avec Prospère Arsenault, né le 15 janvier 1826 à Abram-Village, fils de François Arsenault et d’Henriette Arsenault.  Ils se sont établis dans un coin du village peu habité qui se nomme aujourd’hui le chemin John Paul.  Ils ont eu sept filles, dont Émilienne qui fut la première religieuse acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard.  Voici dans l’ordre de naissance les sept filles en question :

(1) (Anonyme) : une fille née le 5 mars 1856 et morte deux jours après.

(2) Marie Émilienne (Sr Saint-Fulbert, c.n.d.) : née le 5 septembre 1857.  Elle entre au noviciat de la Congrégation de Notre-Dame à Montréal en 1876 et fait sa profession en 1878.  Décédée au Couvent de Miscouche le 22 avril 1896 à l’âge de 38 ans.

Émilienne Arsenault (Sr Saint-Fulbert, c.n.d., 1857-1896). Collection du Musée acadien

(3) Marie Rose : née le 21 avril 1860, mariée le 25 janvier 1881 à Prospère Gallant, fils d’Amand Gallant et Madeleine Arsenault.  Elle est morte le 24 septembre 1882, âgée de 22 ans.  Elle avait donné naissance 15 jours plus tôt à un enfant mort-né2.  Prospère s’est remarié par après avec Sophie Gallant et en troisièmes noces à Madeleine Gallant.

(4) Bibiane : née le 8 mars 1863, mariée en premières noces le 13 juillet 1885 à Manuel Arsenault, fils d’André Arsenault et de Louise Gallant, et décédé à l’âge de 27 ans, le  19 novembre 1888.  En secondes noces, Bibiane épouse le 12 mai 1891 Joseph Arsenault (Jos Bibiane), fils de Fidèle Arsenault et de Philomène Arsenault.  Bibiane meurt le 3 juin 1895.  Elle n’a que 32 ans.  Joseph se remarie avec Julie-Anne LeClair, le 24 septembre 1903, mais on continue de l’appeler « Jos Bibiane » pour le distinguer d’un autre Jos Fidèle Arsenault qui demeure dans le village.

(5) Eulalie : née le 27 juillet 1865.  Elle épouse le veuf Félix (à Jos Placide) Arsenault de Saint-Chrysostome, le 13 janvier 1914.  Vers 1920, Eulalie et son mari déménagent de Saint-Chrysostome à Abram-Village pour y passer le reste de leur vie chez Abel à Dauphine Poirier.  Eulalie est morte le 14 mars 1931.

(6) Marie-Eugénie : née le 13 août 1870, elle se marie le 17 janvier 1893 avec Jean-Pierre Gallant, de Mont-Carmel, fils de Laurent Gallant et d’Anne Richard.  Ils déménagent éventuellement à Summerside.  Marie-Eugénie meurt à Summerside le 10 février 1942.

(7) Marie-Célina (Sr Saint-Fulbert, c.n.d.) : née le 23 avril 1874.  Elle entre au noviciat de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal en 1896, quelques mois seulement après le décès de sa soeur aînée.  Elle prend d’ailleurs le nom de religion de sa défunte soeur, soeur Saint-Fulbert.  Elle fait sa première profession en 1899 et ses voeux perpétuels en 1905.  De 1902 à 1951, elle enseigne les petits à Kankakee en Illinois.  Elle meurt à Montréal le 11 septembre 1961.

Sur cette photo prise vers 1896, on aperçoit Dauphine Arsenault avec trois de ses filles. Assises : Dauphine et Eulaie. Debout : Célina (à gauche) et Eugénie. Collection du Musée acadien, Fonds Anne-Marie Arsenault.

L’impitoyable mort est souvent venue frappée chez Dauphine Arsenault.  Dans l’espace de 14 ans, elle perdait trois de ses filles âgées de 22, 32 et 38 ans; un gendre, mort à 27 ans; sa mère, morte presque centenaire; et son mari, Prospère, décédé le 20 octobre 1884 à l’âge de 58 ans après une maladie de dix mois.  Dans la nécrologie de ce dernier, publiée dans Le Moniteur acadien, on écrivait « Son dévouement, surtout pour l’éducation de ses enfants, surpasse toutes ses oeuvres3 ».  Effectivement, ses six filles ont fréquenté le pensionnat du Couvent Saint-Joseph de la Congrégation de Notre-Dame, à Miscouche4.  Lors de la mort de son mari, Dauphine avait alors 53 ans.  La notice biographique de sa plus jeune fille religieuse évoque la vie dure, mais combien intense, de Dauphine après la mort de son mari :

Mme Arsenault, vaillante et courageuse, assumera à elle seule, grâce à son métier de couturière de renom, la responsabilité de l’éducation des plus jeunes encore à la maison.  Sa tendresse maternelle ne se bornait pas à ses propres enfants.  Malgré les rudes traverses qu’elle eut à subir, elle adopta et éleva onze orphelins et orphelines qu’elle fit instruire.  Quelques-uns de ceux-ci furent rendus à des parents dès que les circonstances le permirent.  Les autres, au nombre de quatre, demeurèrent avec elle jusqu’à ce qu’ils fussent établis.  L’une de ces adoptés, qui était sa petite-fille, devint religieuse chez les Soeurs de la Sainte-Famille.  Inutile d’ajouter que cette femme de charité débordante et de bon sens pratique était estimée et considérée par toutes les personnes et l’entourage.  On l’appelait à juste titre : « La mère de la colonie5».

Sept ans après le décès de son mari, un autre malheur frappe Dauphine Arsenault.  Elle perd pratiquement tous ses biens dans un incendie, mais elle réussit miraculeusement à sauver des flammes sa vieille mère aveugle, Bibiane (Poirier) Arsenault6, qu’elle soignait depuis plusieurs années.  Voici comment les journaux rapportaient ce triste événement :

Incendie à Egmont Bay

Dame Veuve Prospère Arsenault, soeur de l’hon. Jos. O. Arsenault, a eu l’infortune de passer au feu vendredi dernier.  Le gros vent qu’il faisait éparpillait les étincelles qui a mis le feu à la maison et à la grange.  On n’a eu temps de sauver qu’un moulin à coudre et une voiture.  Tout le reste a été réduit en cendres.  Mme Arsenault a eu beaucoup de peine à arracher aux flammes sa vieille mère, âgée de près de cent ans, et en opérant ce sauvetage héroïque elle s’est brûlé la figure et les mains.  Il n’y avait pas d’assurance sur les bâtisses et les pertes de Mme Arsenault sont considérables7.

Ce drame familial est aussi rapporté dans la notice biographique de soeur Saint-Fulbert :

Une autre que madame Arsenault se serait peut-être découragée en cette journée du 21 août 1891, alors qu’un incendie se déclara soudainement à sa maison.  Son premier geste fut de se porter au secours de sa mère alitée et âgée de cent ans [sic] qu’elle gardait chez elle.  À force d’adresse, elle parvient à la faire passer par une fenêtre.  Elle réussit également à sortir le lit de la malade et, l’ayant fait coucher à une certaine distance du brasier, elle retourna au lieu du sinistre afin de pouvoir sauver quelque chose, mais ce fut en vain.  Tout son avoir fut réduit en cendre sauf sa machine à coudre.  La providence lui avait épargné l’instrument de ses innombrables charités.

Bibiane Arsenault est morte deux ans plus tard, soit le 31 août 1893 à l’âge de 99 ans.

Qui sont ces onze orphelins et orphelines que Dauphine Arsenault a accueillis chez elle?  Nous n’arrivons pas à tous les identifier, mais il y en a quelques-uns dont nous sommes certains.  Il faut aussi préciser qu’ils n’étaient pas tous orphelins, comme sa nièce, Madeleine Gallant, née le 12 septembre 1851, fille d’Hyacinthe Gallant et de Marguerite Arsenault d’Urbainville, qui fut probablement la première « élève » de Dauphine.  Elle ne s’est jamais mariée et est toujours demeurée avec sa famille adoptive.  Elle est morte au mois de septembre 1920.

L’un des premiers orphelins, sinon le premier, à être « adopté » par Dauphine fut Abel Poirier (1877-1943), petit-fils de sa soeur Barbe qui était mariée avec l’homme d’affaires de Miscouche, Joseph B. Poirier.  Né le 3 juin 1877, Abel était le fils d’Avit Poirier et de Belsamée Gaudet.  Le septième enfant de la famille, il n’avait que cinq mois lorsque sa mère est décédée8.  Il a peu connu son père qui est déménagé à Tignish après qu’il soit devenu veuf.  Bien qu’il ait conservé son nom de famille, Abel était connu dans la paroisse comme Abel à Dauphine.  Il s’est marié à deux reprises, d’abord à Madeleine Gallant, le 30 septembre 1902, duquel mariage il n’y a pas eu d’enfant.  En secondes noces, le 14 mai 1912, il épousait Emma Poirier avec qui il a eu trois filles : Marguerite, Anne-Marie et Yvonne.

C’est probablement en 1882, après la mort de sa fille Marie-Rose, que Dauphine a amené chez elle sa petite-fille Albina Gallant (1881-1964) qui n’avait qu’un an.  C’est elle qui est entrée chez les Petites Soeurs de la Sainte-Famille sous le nom de Sr Saint-Jacques.

Après la mort de sa fille Bibiane, en 1895, Dauphine aurait pris en main ses trois enfants dont Jean-Prospère (1888-1913), de son premier mariage avec Emmanuel Arsenault, et Emmanuel (1892-1981) et Cyrus (1839)9, de son second mariage à Joseph (Jos Bibiane) Arsenault.

Un autre enfant qui a vécu un certain temps chez Dauphine, sans être orphelin, est son petit-fils, Edward Gallant (1902-1992), fils de sa fille Eugénie10.  Il est décédé à Milford, au Connecticut.

Dauphine a accueilli un dernier orphelin chez elle alors qu’elle avait 75 ans!  Il s’agit d’Emmanuel Arsenault (1906-1980), fils de Joseph F. Arsenault et de Marie-Rose Poirier d’Abram-Village.  Les grands-parents paternels de l’enfant étaient Fidèle Arsenault, frère du marie de Dauphine, et Julie Arsenault, soeur de Dauphine.  Selon la tradition familiale, c’est Dauphine qui aurait insisté auprès du père pour qu’il lui confie le bébé qui n’avait que trois jours lors du décès de sa mère.  Et Emmanuel n’avait que quatre ans lorsque sa grand-tante Dauphine est morte.  Il n’est cependant pas retourné dans sa famille naturelle car la fille célibataire de Dauphine, Eulalie, et Abel Poirier, le premier « fils adoptif » de Dauphine décidaient de s’en occuper.  Voilà donc pourquoi il a toujours été connu dans le village de Manuel à Abel et non Manuel à Jos Fidèle!

Célina Arsenault (Sr Saint-Fulbert, c.n.d., 1874-1961) et son neveu, Emmanuel Arsenault (1892-1981), fils de Bibienne et Joseph Arsenault. Il demeurait à Schylerville dans l’État de New York. Collection Sr Marie L. Arsenault.

Le foyer de Dauphine constituait certainement une maisonnée singulière, surtout en 1890 lorsqu’elle comprenait trois veuves!  Il y avait Dauphine, sa vieille mère Bibiane et sa fille Bibiane.  Cette dernière avait un enfant de deux ans, Jean-Prospère.  Trois autres filles de Dauphine demeuraient encore à la maison, soit Eulalie, Eugénie et Célina.  De plus, on y retrouvait deux enfants adoptés, à savoir Madeleine Gallant, qui avait 39 ans, et Abel Poirier âgé de 13 ans11.

La valeureuse Dauphine Arsenault a quitté ce monde le 10 février 1911 à l’âge de 80.  Le Summerside Journal publiait quelques jours plus tard une courte nécrologie, mais qui évoque très bien la trempe de cette remarquable Acadienne :

A highly estimable old lady passed away at Egmont Bay on Saturday morning last when Mrs. Dauphine Arsenault,widow of Prospere Arsenault and sister of the Senator Arsenault, was called to her reward.  Mrs. Arsenault celebrated her eightieth birthday a few days before her death, and received many congratulations and good wishes.  She was widely known for her unostentatious charity and great kindness to the poor and the fatherless.  The funeral took place on Monday morning, a great many people attending the service in St. James church and at the grave12.

Aujourd’hui, on trouve des descendants de Dauphine Arsenault un peu partout au Canada et aux États-Unis.  Ceux qui vivent à l’Île-du-Prince-Édouard sont presque tous les descendants de Clarisse et Joseph Barriault de la paroisse de Baie-Egmont, Clarisse étant la fille de Jean-Prospère à Bibianne à Dauphine.

Cette courte biographie est consacrée à une Acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard qui a vécu principalement au 19e siècle.  Il n’y a aucun doute que Dauphine Arsenault a été une femme exceptionnelle, mais sa vie donne quand même un aperçu important de la structure familiale et de la condition féminine d’autrefois.  L’accueil qu’elle a réservé à ses petits-enfants, à sa nièce et à quelques petits-neveux démontre la responsabilité capitale du réseau familial en ce qui concerne le placement d’orphelins et autres enfants de la communauté.  Le nombre d’orphelins que Dauphine Arsenault a élevé reflète aussi les risques de l’accouchement à domicile.  En effet, il n’était pas rare, à cette époque, qu’une femme meure à la suite des complications qui se développaient lors de l’accouchement, laissant ainsi un nouveau-né et souvent plusieurs autres enfants.  Le taux de mortalité assez élevé dans la famille de Dauphine nous rappelle aussi que l’espérance de vie au cours du 19e siècle était loin d’être celui que nous connaissons aujourd’hui.  Sa mère, morte presque centenaire, était sans doute une exception à la règle générale.

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1 « Une branche de la famille Arsenault », document manuscrit de Placide Gaudet daté le 12 mars 1918.  Archives provinciales de l’Î.-P.-É., Fonds J. Henri Blanchard 2330 – B12. Une descendante du plus jeune frère de Dauphine habite toujours la terre familiale, soit Aldona à Sylvère à Jean-Prospère à Prospère à Mélème.

Le Moniteur acadien, 5 octobre 1882, p. 3.  Elle avait fréquenté le Couvent de Miscouche.

Le Moniteur acadien, 6 novembre 1884, p. 3.

4 « À la mémoire de notre chère Soeur Saint-Fulbert, Marie-Célina Arsenault, décédée le 11 septembre 1961 », Congrégation Notre-Dame.  Ces notices biographiques imprimées après le décès des religieuses sont basées en partie sur des notes autobiographiques que les religieuses écrivent en entrant au couvent.

5 « À la mémoire de notre chère Soeur Saint-Fulbert…», op. cit.

L’Illustration du Moniteur acadien (1892), publiait une gravure de Bibiane Arsenault, la seule femme à paraître d’ailleurs dans ce livret du 25e anniversaire du journal publié à Shédiac.  On écrivait à son sujet : « Elle est aveugle depuis 10 ans, mais sa mémoire est toujours bonne, surtout quant aux événements de l’ancien temps.  Elle reconnaît encore ses parents et amis par le son de leur voix. »

L’Évangéline, 10 septembre 1891.  Repris du Moniteur acadien.

8 Avis Poirier se remarie avec Agnès Arsenault en 1880 puis avec Marie Buote en 1885.  Après la mort de sa première femme, il déménage à Tignish où il se lance dans les affaires avec son père avant d’ouvrir son propre magasin à Saint-Louis où il est décédé en 1895.

9 Né le 16 décembre 1893 selon le recensement fédéral de 1901.  Cyrus a émigré aux États-Unis lorsqu’il était jeune et n’a jamais donné signe de vie.

10 Information obtenue d’Anne-Marie Arsenault d’Abram-Village, fille d’Abel à Dauphine.  Henry Edward Gallant est né à Summerside le 27 janvier 1902 et il est décédé le 26 septembre 1992.

11 Recensement de la paroisse Saint-Philippe-et-Saint-Jacques, archives du diocèse de Charlottetown.  Ce recensement est disponible au Musée acadien et aux Archives provinciales.

12 The Summerside Journal, le 15 février 1911, p. 5.

 

 

 

 

Flying the Flag at Port-la-Joye

2002 par John Eldon Green

John Eldon Green

 

Canadians observe the constant migration of refugees around the world with a certain measure of detachment.  It is something that happens elsewhere, to other people, from which we have been mercifully spared.  We live here in peace, free from terrorism, unaware of its real and lasting effects.  We are comfortable, our families safe, and our only threat is sickness.

Imagine our reaction then if an army suddenly invaded us this month, because of a war in a faraway continent among people of whom we know little, speaking a language not our own.  The strange soldiers order us from our homes at gunpoint, permitting us nothing of our possessions but what we can carry, and after a forced march of many miles gather us in fields near the administrative centre of the Island.  All the while we protest that we have done them no harm, and indeed do not have the means to harm them.  We have no army, have never been warlike, and have caused trouble to no one.

Finally assembled in a field without the least shelter from the elements, we are told that we will be transported from the Island into exile – mothers and children in one boat, fathers and single men in another.  Our destination is a matter of indifference to those in charge of our expulsion, and so is our fate.  As the days pass we live in terror, hoping for a change of heart, even without knowing how we would survive the coming winter if the invaders did relent.  Some of us may escape and perhaps join up with the invisible Mi’kmaq people who will accommodate us, but most of us will be shipped out, many to our deaths.  Some of our families will never be reunited.

This scenario is so far-fetched it is embarrassing even to write it, yet it describes what happened to the first French settlers on PEI, 40 long years after they became established here.  Upwards of 4,000 people – some say maybe 6,000 – were gathered in the fields next to the French administrative quarters at Port-la-Joye in late October, 1758 and deported from the colony they had carefully and patiently built from scratch.  In due course the British who replaced them would establish a fort on the site, named after the British General responsible for the expulsion.

The site of Port-la-Joye and Fort Amherst, on a picturesque point of land across the harbour from Charlottetown, is now recognized as a National Historic Site.  The breastworks for the Fort are clearly visible, but it requires imagination to recognize anything of Port-la-Joye.  A nearby Interpretation Centre provides a summary of the history of the times and an account of the expulsion, but it is a lame account, without a sense of the suffering of the people, nor a tribute to those who survived to rebuild the present day Acadian community – their language, culture and religion still intact, as promised them in 1763 by the Treaty of Paris.

People speak of lands made holy by the blood of martyrs, but I believe that lands can also be made sacred by the suffering of innocent people, such as we have done in dedicating monuments in France to Canadian soldiers who served there, among those who died.  When I visit Port-la-Joye/Fort Amherst I feel a sense of reverence in the silence of the place, made all the more

profound by the lack of visitors.  It is the most important historical site in Atlantic Canada, being the seat of two earliest governments as well as the site of an expulsion of thousands of innocents, and yet it is largely ignored.  It is ignored because we have not known what to make of it.  The Acadian people have now lived for two hundred and forty-three years with the memory of the expulsion, much of that time spent in cautious dread of the English majority, asking mostly to be left alone.  For our part, our governments undertook to make them English.  Until only recently, in terms of Island history, their school books were in English, their curriculum was an English curriculum, and classes were to be conducted in English.  The services of their government were conducted entirely in English and little accommodation was made for those who could not understand the language.  We have not understood their persistence in remaining French.

For many reasons, I have long thought that the National Historic Site should be turned over to an Acadian organization for management, under contract with Parks Canada.  The Acadian people should be welcomed back to Port-la-Joye in time for their major celebration in 2004, not to commemorate the expulsion but rather to celebrate their return and prideful survival among us.

Port-la-Joye/Fort Amherst should be a major attraction for visitors, not only for its surpassing beauty but also because there is no better setting for telling people the history of our province, and why it is a province.  Some years ago we were invited to prepare a management plan for the site, which was set aside at the time because of the federal government’s total and over-riding commitment to accountancy rather than program development.  I believe it is now time for the plan to be dusted off, and who would have a better cause to do it than an Acadian organization through a management contract with the Government of Canada.

 John Eldon Green is a descendant of refugees from the American Revolution who settled on PEI, on lands cleared by French pioneers.

Reprenons l’usage du nom de « LA MER ROUGE »

2002 par David Le Gallant

David Le Gallant

Pour ceux qui ne le sauraient pas, l’ancien nom du détroit de Northumberland était bel et bien en français « Mer Rouge » et en anglais « Red Sea ».  Ce beau nom descriptif aurait vraisemblablement été donné par les Acadiens d’un côté et de l’autre du détroit pour désigner la couleur que prend cette mer lorsqu’elle est agitée.  On semble ignorer quel était le nom mi’kmaq du détroit.  En tout cas, des cartes géographiques que l’on possède à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard et que l’on reproduit en appendice, démontrent bien que l’usage courant au 18e siècle dénommait ce détroit la « Mer Rouge » ou « Red Sea ».

Une recherche fort convaincante sur cet ancien nom par Ronnie Gilles LeBlanc du Centre d’études acadiennes de l’Université de Moncton a été publiée dans la Gazette de la Société historique de la Mer Rouge.  Nous reproduisons cette recherche in extenso en appendice.  Cette société historique, fondée en janvier 1980, a géré à ses débuts trois projets de restauration : l’église historique Saint-Henri-de-Barachois, la vieille école de Cormier-Village et la maison Pascal-Poirier, présumée être la plus vieille maison de la ville de Shédiac.  Pascal Poirier était le premier sénateur acadien et un ardent patriote.  Cette société historique est toujours active et publie annuellement sa « Gazette ».

Alan Rayburn, dans son livre Geographical Names of New Brunswick (1975), mentionne que c’est l’amiral Alexander Lord Colville de Culross qui aurait donné au détroit le nom de son propre bateau vers 1777, le HMS Northumberland.  D’après nos recherches, Alexander, 7e Lord Colville de Culross serait mort en 1770.  Il avait été créé « Rear Admiral of the White » en 1760.  D’ailleurs, il y a une baie, une rivière et une gare de train qui sont nommées d’après lui dans le lot 44 à l’Île-du-Prince-Édouard.

Cependant, dans son livre Geographical Names of Prince Edward Island (1973), le même Alan Rayburn mentionne cette fois que c’est J.F.W. DesBarres, descendant de Huguenot, ancien commandant en chef du Cap-Breton dès 1784 et ancien lieutenant-gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard dès l’âge de 82 ans (1804-1813), qui aurait changé le nom de la Mer Rouge au détroit de Northumberland en honneur du « Northumberland » nom du bateau de son ami, l’amiral Lord Colville de Culross.  Robert Douglas, dans son livre Place-Names of Prince Edward Island (1925), dit la même chose.

William F. Ganong dans son excellent article « Additions and corrections to Monographs on the Place Nomenclature, Cartography, Historic Sites, Boundaries and Settlement – Origins of the province of New Brunswick » dans Tr

ansactions of the Royal Society of Canada (1906) mentionne comme source le voyageur Owen (1767) et dit clairement, comme Robert Douglas le fait d’ailleurs sous la rubrique « Red » en citant Samuel Holland, que l’ancien nom était :

« La Mer Rouge or Red Sea probably because of the colour given by the soil of St. John’s Island to the water ». (p. 38)

Rayburn, dans son livre ci-dessus sur l’Île-du-Prince-Édouard, ainsi que Ronnie Gilles LeBlanc en appendice mentionne tous comme source, datée 1749, un dénommé Morris.  Selon A.B. Warburton, ancien premier ministre de l’Île, dans son livre A History of Prince Edward Island (pp. 145-146), ce Charles Morris aurait été l’arpenteur en chef de la Nouvelle-Écosse avant de venir faire les plans pour la construction des villes de Charlottetown et Georgetown.

En terminant, puisque lors de l’arrivée à l’Île de quelque 2 000 réfugiés acadiens fuyant les Anglais lors de la Déportation de la Nouvelle-Écosse en 1755 et aussi puisque lors de notre Déportation de l’Isle Saint-Jean en 1758, le nom de notre détroit était bel et bien « La Mer Rouge », on ne peut que penser au peuple hébreu de l’Ancien Testament qui, semblablement bafoué par un peuple oppresseur, a dû traverser, lui aussi, une Mer Rouge à la recherche d’une « Terre Promise ».

Reprenons donc l’usage du beau nom de La Mer Rouge, du moins pour nous remémorer ces deux exodes de notre peuple qui a été cruellement chassé à deux reprises de l’Acadie, sa « Terre Promise », il y a de cela bientôt 250 ans.

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La Mer Rouge

(Tiré avec permission de la Gazette de la Société historique de la Mer Rouge, vol. 1, no 2)

Avant l’arrivée de l’Européen en Acadie, le Micmac qui se déplaçait l’été, dans les villages échelonnés le long de la côte entre Pointe Escouminac et le Cap-Tourmentin, avait sûrement un nom pour cette étendue d’eau qui sépare la terre ferme de l’Île-du-Prince-Édouard.  Ce nom toutefois nous reste inconnu et c’est avec regret que nous constatons que ni la tradition orale, ni la littérature ne semblent l’avoir préservé.

Chez les Acadiens par contre, il n’en est pas de même pour le nom qu’ils accordèrent à cette nappe d’eau, car celui-là, nous le connaissons.  La tradition nous l’a transmis et la littérature écrite en témoigne encore.

Effectivement, ce nom était encore connu de certains « vieux », au début des années 1960.  Ils apprenaient à un enquêteur historique, que leurs ancêtres appelaient « Mer rouge », ce bras de mer qui bordait leurs villages.  De nos jours cependant, il semble être tombé dans l’oubli.  Jamais nous ne l’entendons sortir de la bouche du pêcheur ou d’aucun résident de cette région.

Or notre recherche ne s’arrête pas là.  C’est dans les anciens documents, source précieuse de renseignements, que nous trouvons davantage sur ce toponyme.  Plusieurs documents contemporains et postérieurs au régime français en font mention.  Contrairement à ce que l’on pourrait penser cependant, ce sont les Anglais et non les Français, qui nous ont laissé le plus de renseignements.

Nicholas Denys avait dès le milieu du XVIIe siècle, des postes de pêche et de traite des fourrures à différents endroits dans son immense concession qui comprenait « toutes les terres des Isles qui sont depuis le Cap de Campseaux jusque au Cap des Roziers » en Gaspésie.  On naviguait sûrement en « Mer rouge » mais est-ce qu’on la désignait déjà par ce nom?  Denys lui-même reste muet sur ce point dans son livre « Description géographique et historique des costes de l’Amérique septentrionale » écrit pendant les années 1660.  Il semble même que les cartes françaises des XVIIe et XVIIIe siècles l’ignorent tandis qu’il figure sur des cartes anglaises.  Enfin, nous pouvons en dire autant des documents français.

Dès 1733, un nommé Southack en fait mention et Charles Morris fait de même en 1749.  Mais c’est un voyageur qui jette le plus de lumière sur l’origine du nom « Mer rouge ».

Après la chute de Louisbourg, en l’été 1758, les Anglais sont maîtres en Acadie.  Le traité de Paris, signé un peu moins de cinq ans plus tard, leur cède définitivement le Cap-Breton (l’ancienne Île Royale), Île St-Jean, enfin toute l’Acadie ainsi que le Canada ou Québec.  Ces conquérants se sentent alors capables d’explorer davantage ce pays qui jusque-là leur était resté presqu’inaccessible et donc inconnu.  Un de ces curieux, le capitaine William Owen, passe, en juin 1767, devant l’Île St-Jean pendant une croisière en Amérique du Nord.  Voici ce qu’il en dit ainsi que de la mer qui la borde :

The soil is rich, loamy red earth, which may have probably given the arm of the sea between the Island and Nova Scotia, a reddish-tinge when much agitated, and thereby induced the French to call it la Mer Rouge or Red Sea. (p. 18)

Si sous le régime français, la toponymie de l’Acadie était d’origine indigène ou française, c’est parce qu’à cette époque ses principaux habitants avaient été soit amérindiens, soit français.  Avec l’arrivée des Britanniques cette toponymie acadienne doit nécessairement subir les choques de la conquête.  Les Anglophones, comme leurs prédécesseurs, ajoutent à la liste et même dans certains cas, ils substituent les anciens noms de lieux amérindiens ou français par de beaux patronymes anglo-saxons.  « Nipisiquit » par exemple, deviendra « Bathurst », tandis que le Coude cédera sa place à « Moncton ».  La « Mer rouge » subira le même sort.

Une dizaine d’années après le passage du capitaine Owen, un autre marin, cette fois un amiral, sera de passage à l’Île du « Prince Édouard ».  Cet homme, un dénommé Colville, contrairement à ce qu’avait fait Owen, méprise tout à fait le toponyme français et rebaptise ce bras de mer vers 1777.  Il le nomme « Northumberland », nom que porte son vaisseau.  Ce baptême devait être officiel, puisqu’une couple d’années plus tard, Guillaume Fréderic DesBarres publie

« Northumberland Streights » dans son « Atlantic Neptune ».  La cartographie moderne s’est beaucoup inspirée de cet ouvrage de DesBarres et son équipe.  C’est en partie ce qui explique l’emploi du terme Détroit de Northumberland au lieu de Mer rouge sur nos cartes modernes.

Jusqu’à vers les années 1780, la « Mer rouge » était connue et utilisée par tous, Acadiens, Français et Anglais.  Les Acadiens, suivant l’exemple de leurs prédécesseurs, les Amérindiens, donnaient souvent à tel lieu, un nom qui lui était caractéristique.  Tintamarre par exemple s’appliquait au vacarme que menaient les gibiers de toutes sortes qui abondaient à proximité de ce village.  La « Mer rouge » !  Qu’y a-t-il de plus descriptif?  Allez vous-mêmes, dans la région du Trois-Ruisseaux et du Petit-Cap après une tempête l’été, regardez la mer et vous conviendrez avec les anciens Acadiens, que c’est un nom qui lui va bien.  Pourquoi ne pourrions-nous pas aujourd’hui en reprendre l’usage?

Ronnie Gilles LeBlanc

 

Nos collaborateurs / Nos collaboratrices

2002 par La Petite Souvenance

 

JEANNE-MANCE ARSENAULT née Gaudet au village de St-Joseph à Memramcook, épousa en 1948 Euclide à Edmond à Fidèle Arsenault de Wellington.  Elle a terminé ses études secondaires à l’Académie Sainte-Famille à Tracadie (N.-B.) et a suivi un cours à l’Hôpital St‑Joseph.  Mère de cinq enfants, Jeanne-Mance s’est toujours occupée de la cause acadienne dans son nouveau pays à l’Acadie de l’Île.  En 1986, elle obtient le titre de l’Acadienne de l’Année au Festival acadien de la région Évangéline.  En 1988, on lui décerne le Prix Grand Coeur et le 6 mai 2000, elle est récipiendaire du prestigieux Certificat de citoyenneté d’honneur de l’Acadie de l’Île, décerné par la Société Saint-Thomas-d’Aquin, porte-parole des Acadiens et des francophones de l’Île-du-Prince-Édouard.

ROBERT FERFUSON is an archaeologist with the Atlantic Service Center of Parks Canada in Halifax where he presently resides with his Swedish wife and archaeologist, Brigitta Wallace.  He graduated from Trent University in 1974 with a degree in Anthropology.  His research has taken him from Tsimshian villages on the west coast of British Columbia to a Viking settlement on the northern tip of Newfoundland, from British exploration camps in the High Arctic to Mi’kmaq rock engravings in southern Nova Scotia and ultimately, 18th-century French and British settlements at Port-LaJoye, Canso, Louisbourg and Saint-Pierre-du-Nord.

ALICE RICHARD, née Bernard, a toujours été intéressée à la généalogie et à l’histoire acadiennes mais c’est surtout après la Rencontre des Bernard en 1988, sur la terre de ses ancêtres à St-Philippe qu’elle se décida d’écrire La Petite Histoire de Papa qu’elle publia en 1997 et traduit en anglais en 1998.  Elle fut professeure pendant 32½ années y compris dix ans à l’école Évangéline.  Elle a collaboré en 1998 à la rédaction du recueil d’histoires orales, Échos du passé, commandité par la Coopérative d’artisanat d’Abram-Village.

JOHN ELDON GREEN from Albany is a descendant from the Green family line that settled Summerside and other parts of Lot 16.  He served a total of 31 years in the Federal and Provincial public service, the last ten as Deputy Minister of Social Services on P.E.I.  Since 1981, he has offered a management consulting service based in Charlottetown.  Noteworthy projects include the preparation of a management plan for the Port-LaJoye / Fort Amherst historic site, and a report on the feasibility of offering Provincial Government services to the Acadian population of P.E.I. in the language of their choice which resulted in the present language policy of the P.E.I. Government.  He credits three Acadian neighbours who lived in his village as among those who had a great influence on his life and development as a young boy and who helped shape his attitude on such subjects as the one he writes about.

P. ÉDOUARD BLANCHARD de Rustico a étudié au Couvent de Rustico, au Collège Prince-de-Galles et au Séminaire de Gaspé chez les Clercs du Saint-Viateur.  Par la suite, il a enseigné à l’école de Rustico Cross à Oyster Bed Bridge et à l’école Saint-André à Rustico-Nord.  Enrôlé dans l’aviation pendant la Deuxième Guerre mondiale, il devient en 1945 régistraire au Trésor de l’Île affecté au bureau des permis de conduire et ensuite travaille au Bureau de l’impôt fédéral à Charlottetown et Sherbrooke au Québec.  Il prit sa retraite en 1979.  Édouard Blanchard obtient en 1992 l’Ordre du Mérite acadien de la Société Saint-Thomas-d’Aquin.  Il est marié à Stella Doiron de Rustico.

BERNICE DOIRON, née Gallant de Duvar (Î.-P.-É.), est la nièce de feu l’historien J.-Henri Blanchard, dont l’épouse, Ursule Gallant, était la soeur de Arthur Gallant, le père de Bernice Doiron.  Après la mort de son père, Bernice a dû quitter l’Île à l’âge de 14 ans, pour aller vivre à Montréal où le destin fit qu’elle rencontra en 1949 l’étudiant en dentisterie à l’Université de Montréal, Joseph-Aubin Doiron, qu’elle épousa à Montréal l’année suivante.  Nos mariés firent partie du « Cercle acadien de Montréal » dont Joseph-Aubin fut le président.  Revenus à l’Île en 1951, ils s’installèrent à Summerside où ils participèrent activement à la vie sociale acadienne.  Bernice Doiron fut une des couturières chevronnées pour les costumes du Mardi gras.  En 1980, ils s’installèrent à Fanningbank à Charlottetown alors que son mari fut nommé lieutenant-gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard.  Bernice Doiron est mère de 7 enfants et aujourd’hui grand-mère de 13 petits-enfants.

GEORGES ARSENAULT d’Abram-Village a obtenu son Baccalauréat en Sciences Sociales à l’Université de Moncton en 1974 et sa Maîtrise ès Arts à l’Université Laval en 1979, sa thèse s’intitulant : Les complaintes, mémoires d’événements tragiques survenus aux Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard.  Professeur en études acadiennes à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard, il a écrit nombreux articles dans des revues historiques et de folklore telles que The Island Magazine, Les Cahiers de la Société historique acadienne, Acadiensis et La Revue de l’Université de Moncton et, en particulier, pour le Dictionnaire biographique du Canada, des biographies de Gilbert Buote, Stanislaus Perry, Xavier Gallant, Gilbert DesRoches etc.  Son chef‑d’oeuvre demeure Les Acadiens de l’Île 1720-1980, publié aux « Éditions d’Acadie » pour lequel il a obtenu en 1988 le Prix France-Acadie et le Prix Champlain.  Georges Arsenault a été rédacteur de La Petite Souvenance de 1979 à 1986.  Il est présentement en sa 15e année comme animateur à Radio-Canada.  Parmi ses nombreuses décorations, il vient d’être nommé récipiendaire en 2001 du prestigieux Prix Chalin « Hommage » de la Fédération culturelle de l’Île-du-Prince-Édouard pour son travail de préservation du patrimoine acadien.

FRANCIS C. BLANCHARD de Charlottetown est le fils de feu l’historien acadien, J.-Henri Blanchard.  Il a enseigné pendant 35 ans et travaille constamment sur des projets à saveur acadienne, un des derniers en liste fut l’installation du fameux canon de Louisbourg sur le terrain du Musée acadien à Miscouche.  Il a écrit, pour le Dictionnaire biographique du Canada, une biographie sur le premier Acadien nommé au poste d’inspecteur des écoles acadiennes de l’Île, Joseph-Octave Arsenault, ainsi que sur le premier prêtre acadien de l’Île, le père Sylvain-Ephrem Poirier.  Francis Blanchard a obtenu son B.A. au Collège Sainte-Anne en Nouvelle-Écosse en 1954 et sa Maîtrise en Éducation à l’Université d’Ottawa en 1975.  Il fut président de la Société Saint-Thomas-d’Aquin de 1981 à 1983, de l’ancienne Société historique acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard de 1984 à 1985 et vice-président de la Société Nationale des Acadiens de 1981 à 1984.  Il épousa la Tignishoise Berthe DesRoches à Grostenquin en Moselle (France).

TILMON GALLANT de Rustico a obtenu son B.A. en 1963 à l’Université de Moncton et B. Éd. en 1971 à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard.  Il a ensuite enseigné à Miscouche, Charlottetown et à Shawinigan au Québec.  Au ministère de l’Éducation de l’Île, il a été coordonnateur et ensuite directeur de la division des programmes de français.  Entre autres, il fut responsable de l’administration et de la gestion de l’Entente du Programme des langues officielles en enseignement avec Patrimoine Canada de 1974 à 1999.  Il est présentement directeur général par intérim de la Société éducative de l’Île-du-Prince-Édouard.

DAVID LE GALLANT né à Saint-Raphaël, paroisse de Mont-Carmel, a obtenu son B.A. de l’Université d’Ottawa en 1971 alors qu’il recevait la bourse France-Acadie pour des études en lettres modernes à l’Université de Nice (France). Après ses études en droit à l’Université de Moncton en 1990, il obtient la bourse de l’Institut des Hautes Études Internationales à Sophia-Antipolis (France) pour des études en droit communautaire et en relations internationales.  C’est alors qu’il remporte le Prix Groupe Sorbonne pour son essai « La Passion du voyage d’un Acadien errant ».  Depuis lors, il a écrit de nombreux articles sur la cause acadienne, trois livres sur les Acadiens de Mont-Carmel et Tignish, un vade-mecum sur l’historique du drapeau acadien pour l’Association canadienne de Vexillologie et il a collaboré sur une histoire de Tignish pour les écoles avec Jacinthe Laforest, auteure des paroles françaises de l’hymne national acadien.  Il obtient en 2001 le Prix Chalin « bénévole de l’année » pour la défense de la cause acadienne.  Il est présentement président de l’Association du Musée acadien et du Comité historique Soeur-Antoinette-DesRoches.