Archive pour: ‘juin 1985’

Nouvelles de l’empremier

1985 par Contribution anonyme

 

1874 – Wellington :  “Le Pique-Nique des catholiques de Wellington, Île-du-Prince-Édouard qui avait lieu mardi de la semaine dernière pour venir en aide à la Nouvelle-Église actuellement en voie d’érection, a rapporté la jolie somme de $300.  L’Hon. Jos. O. Arsenau et M. John A. McDonald, M.P.P., y assistaient et au moment de la séparation, trois hourrahs furent poussés pour l’Église, le curé et la Reine.”  (Le Moniteur Acadien, le 1er octobre 1874)

 

1884 – Rustico :  “L’honorable M. Ross, premier ministre de la province de Québec, est actuellement en villégiature à Rustico.  On sait que Rustico, village acadien-français, situé sur la côte nord de l’Île-du-Prince-Édouard, c’est-à-dire, en plein golfe, est depuis plusieurs années une station balnéaire recherchée.”  (La Minerve, le 4 août 1884)

 

1885 – Abram-Village :  “M. Sylvain-E. Gallant d’Abram-Village, Î.-P.-É., a récolté une patate qui, par sa grosseur et sa pesanteur peut, avec raison être appelée la plus grosse.  Elle pèse deux livres et douze onces, elle est de l’espèce Early Rose et peut être vue au magasin de l’hon. Jos. O. Arsenault, Egmont Bay.  Qui pourra battre cela?”  (Le Moniteur Acadien, le 15 octobre 1885.)

 

1888 – Miscouche :  “Mr. John S. Gaudet, Miscouche, one of our most prominent exporters of produce, advertises for 1,000,000 eggs during the coming season, for which he will pay the highest cash price.  His team will begin to travel through the country as soon as the roads permit.   This great amount of eggs will require considerable industry on the part of the egg gatherers, and will leave a good deal of money among them.”  (The P.E.I. Agriculturist, March 26, 1888.)

 

1894 – Bloomfield :  “Les instituteurs de l’arrondissement de Bloomfield se sont réunis, sous la présidence de M. Moise Doucet, le ler septembre à la salle de Bloomfield.  Ils étaient tous présents sans exception.

Il y eut une discussion sur le sujet des livres d’école.  Ils en vinrent d’accord que la lecture anglaise doit être enseignée aux enfants français aussitôt qu’ils peuvent lire assez couramment le syllabaire en français.”  (L’Impartial, le 25 octobre 1894.)

Sages-femmes et guérisseuses

1985 par Cécile Gallant

par Cécile Gallant

 

Cet article est un extrait d’un manuscrit préparé par Cécile Gallant pour l’Association des femmes acadiennes de l’Île-du-Prince-Édouard. Il s’agit d’un ouvrage qui traite de la contribution et de la situation de la femme acadienne dans la société insulaire.  Nous remercions l’Association de nous avoir accordé la permission de publier cet extrait.

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Les sages-femmes

Jusque dans les années 1950, la majorité des femmes acadiennes accouchent dans l’intimité de leur foyer.  La naissance d’un bébé, événement bien important dans la vie de la femme, se passe presque toujours à la maison.  C’est une pratique traditionnelle qui est seulement abandonnée graduellement à partir du moment où les hôpitaux deviennent accessibles à la majorité des gens grâce aux plans d’hospitalisation du gouvernement.

À l’époque où les services de médecins étaient totalement absents, il y a toujours eu dans les communautés acadiennes des sages-femmes qui assistaient les femmes enceintes lors de l’accouchement.  À la fois une science et un art, la profession de sage-femme était transmise de génération en génération entre femmes.  Et même après l’arrivée des premiers médecins, les sages-femmes ont continué à jouer un rôle important dans leur milieu.  En effet, malgré le fait qu’elles pouvaient désormais obtenir les services d’un médecin, un grand nombre de femmes ont continué à donner naissance à la maison avec l’aide de la sage-femme de l’endroit.  Pourquoi?  C’était d’abord une tradition, une habitude de vie.  Les femmes se sentaient à l’aise avec la sage-femme et elles se trouvaient bien de ses services.  De plus, dans les communautés rurales acadiennes d’avant les années 1960, les moyens de transport et les conditions des routes, surtout en hiver, ne favorisaient pas toujours une visite du médecin à la maison au moment des accouchements.  Il n’y avait souvent qu’un seul médecin appelé à desservir toute une population dispersée dans un immense territoire.  Le médecin n’était donc pas toujours disponible pour tous les accouchements dans une région donnée.  Enfin, la population appauvrie avait plutôt recours aux sages-femmes qui demandaient peu, et même parfois rien du tout, pour leurs services tandis que les honoraire des médecins constituaient une somme assez élevée pour bien des gens.

Les sages-femmes acadiennes ont ainsi comblé les lacunes qui existaient dans les services de santé disponibles aux femmes enceintes dans leur communauté.  Appelées le jour ou la nuit, elles se faisaient un devoir de se rendre auprès d’une femme enceinte par toutes sortes de moyens de transport, peu importe la température et la condition des routes.  Même si la plupart du temps elles ne demandaient aucune paye pour leurs services, les gens leur donnaient ce qu’ils pouvaient soit $5, soit $10, selon leurs moyens financiers.  Cependant, la plupart du temps, ils donnaient une rémunération en nature telle du hareng, des patates, de la farine et autres produits.  Une femme de Tignish nous renseigne à ce sujet :

Ces femmes icitte ne chargeaient pas trop.  Souvent elles n’étiont pas payées.  Elles étiont peut-être données un panier de patates ou une douzaine d’épis de blé d’Inde ou quelque chose comme ça.  Elles n’étiont pas payées.  Le docteur, faudrait qu’il aurait été payé, mais je crois bien que le monde n’avait pas l’argent.

En plus d’assister la maman lors de l’accouchement, les sages-femmes prêtaient souvent main-forte dans les travaux ménagers.  En effet, il n’était pas rare que ces femmes restent avec la mère et l’enfant pendant plusieurs jours et même jusqu’à une semaine afin de leur donner tous les soins post-nataux nécessaires.  Et, dans bien des cas, elles s’occupaient aussi des repas et du ménage de la maison pour toute la famille.

Qui étaient ces sages-femmes qui ont fourni un service si indispensable dans les communautés acadiennes jusqu’aux années 1960?  Il serait impossible de toutes les nommer ici.  Qu’il suffise de donner les noms de quelques-unes en guise de témoignage de leur grande contribution.

 

TIGNISH

Lucie Martin (née LeClair)

“Ça c’était une maître, tellement merveilleuse, elle était recherchée”, de dire une informatrice de Tignish.

Isabelle Poirier (née Gaudet)

Cette femme était surnommée la “Grêle” à cause de son tempérament.  C’était une femme qui fumait la pipe et aimait beaucoup jouer aux cartes.  Elle était reconnue comme composeuse de chansons.  En tant que sage-femme, elle a mis au monde plus de cent bébés.  La tradition orale rapporte que le Père Dougall MacDonald, curé de Tignish, lui avait béni la main droite afin d’assurer que tout aille bien aux accouchements.

Il y a eu aussi, à Tignish, les sages-femmes suivantes:  Catherine Gallant, Marguerite Martin, Marie-Rose Poirier et Marie-Rose Richard.

 

BLOOMFIELD

Zella Gaudet

Cette garde-malade retirée, “une bonne femme”, s’est dévouée au service de la communauté en tant que sage-femme.

 
RÉGION ÉVANGÉLINE

Jane (Geneviève) Barriault

“C’était une bonne personne, elle était pas mal capable,” de dire nos informatrices qui l’ont bien connue.  Elle avait appris son métier en assistant le Dr. Delaney à des accouchements.  Une de nos informatrices qui a souvent eu besoin de ses services la décrit ainsi :

Elle était très gentille et bonne dans des cas difficiles.  Mes filles ont eu des cas comme ça avec leurs enfants dans les hôpitaux et ils n’ont pas sauvé leurs enfants.  Mais elle, à la maison, elle a tourné les enfants et puis elle les a sauvés.  Je crois qu’elle était très très capable.  Elle rassurait, mais ce que je n’aimais pas dans ça, c’est que parfois elle y mêlait la religion.  Quand elle allumait la chandelle, je croyais que j’étais en danger, là j’avais peur.

Elle restait toujours huit jours avec moi après (l’accouchement), avec la servante.  J’ai été bien soignée.  Elle prenait soin de la mère et du bébé.  Elle était bien charitable.

Sophique Arsenault

“La vieille Sophique” de Saint-Hubert est une autre de ces sages-femmes.  Elle était veuve et très pauvre.  Pour son travail, elle recevait parfois qu’une pelote de laine :

Mes quinze enfants sont tous venus au monde à la maison.  Les premiers je n’avais pas de docteur, c’était Mme Sophique Arsenault qui venait m’aider.  Elle ne demandait pas de paye pour ses services, on lui donnait ce qu’on pouvait.  J’ai entendu dire qu’une famille lui avait donné une douzaine de harengs pour sa paye.

Léah Maddix

Âgée de 83 ans, elle raconte ses souvenirs de sage-femme :

J’étais une mid-wife et j’ai mis passé 30 bébés dans le monde; 4 toute seule, le reste avec le docteur…  Je m’ai appris moi-même avec les docteurs et puis après ça j’en ai délivré 4 moi-même que le docteur n’était pas là…  Ça ne m’a jamais énervée, moi, de quoi de même…  C’était plus une charité, j’aimais ça.

Annie Dérasp (née Arsenault)

Née le premier juillet 1897 à Saint-Raphaël (Mont-Carmel), elle a suivi un cours de garde-malade à la Prince County Hospital de Summerside.  Elle accepte une position de garde-malade avec la Croix Rouge aux îles de la Madeleine au début des années 1930.  Elle est la seule garde-malade aux îles à une époque où il n’y a ni médecins ni hôpitaux.  Suite à son mariage en 1934, elle retourne dans sa paroisse natale de Mont-Carmel.  Étant devenue mère de famille, elle ne travaillera plus comme garde-malade à salaire.  Cependant, elle sera toujours prête à desservir les femmes enceintes et les malades de sa paroisse.  Pendant de nombreuses années, elle assiste souvent aux accouchements avec ou sans le médecin.  Elle reçoit $10, même $5, ou rien du tout lorsqu’il s’agit d’une famille pauvre.

 
MISCOUCHE

Balthilde Desroches

Quand on voyait ma tante Balthilde venir avec le grand tablier blanc, on savait qu’on aurait un bébé le lendemain matin.  On croyait que c’était ma tante Balthilde qui nous apportait le bébé…  Elle était âgée et elle venait pour délivrer le bébé.

Elle était vaillante. Ça prend une femme avec du courage pour faire de quoi de même.  Elle encourageait les femmes.

 

Cette liste est loin d’être exhaustive.  Elle sert seulement à illustrer la grande contribution des sages-femmes acadiennes dans leur milieu.

Outre les sages-femmes, il y a eu un nombre incalculable de femmes qui ont assisté le médecin aux accouchements à domicile.  En aidant au médecin, ces personnes remplissaient en quelque sort le rôle de garde-malade.  En particulier, elles rassuraient et encourageaient les futures mamans et les préparaient pour le docteur.  Après l’accouchement, elles lavaient et habillaient le nouveau-né. “On était là pour servir le docteur,” de dire une informatrice de Mont-Carmel, qui a souvent aidé ses voisines lors de leurs accouchements.  La plupart du temps, ces femmes ne demandaient aucun paiement pour leurs services; elles recevaient parfois une somme minime d’un dollar.  Une femme de Tignish explique ainsi son rôle aux accouchements.

Je ne chargeais rien, j’allais justement là pour leur aider.  Tout ce que je faisais moi c’est laver l’enfant et l’habiller, parler à la femme pour lui donner un petit brin de courage quand je voyais qu’elle pâtissait trop… lui dire de prendre courage, et puis quand ses mals veniont fallit qu’elle forcit pour lui aider…  J’y parlais, je les encourageais.

Dans toutes les communautés acadiennes, nombreuses sont celles qui étaient toujours prêtes à offrir ce service.  À Rustico, à titre d’exemple, il y avait entre autres Eugénie Gallant, Eulalie Gallant et Marie Martin.  Le témoignage suivant reflète le grand dévouement de ces femmes:

Ma belle-mère en était une.  Elle s’appelait Marie Martin (née Doiron).  Elle aimait ça.  Tous les enfants qu’ont été nés que je me rappelle, moi, c’était elle qui était là. Ah! oui, elle était bonne avec ces femmes-là.  Elle était aussi bonne comme le docteur.  Il y en a que je connais bien moi qui l’ont eue et, après qu’elle est morte, elles l’ont manquée beaucoup.  Elle faisait bien son ouvrage.  Elle en a beaucoup délivré avec le docteur.  Elle aidait au docteur.  Elle chargeait une piastre par jour dans ce temps-là.  Il y a des temps qu’elle n’était pas payée du tout.  Le monde n’était pas capable de payer.  Elle faisait ça par charité.

 

Les guérisseuses

Dans les communautés acadiennes d’autrefois, on trouvait toujours des femmes-guérisseuses au service des malades de leur milieu.  Ce service bénévole était bien apprécié par les gens car dans le temps les soins de santé étaient peu organisés.  Ces femmes étaient les riches héritières d’une médecine populaire transmise de génération en génération.

“La mère à ma mère, ça c’était une vraie docteure; je me souviens qu’elle m’a sauvé la vie.  J’avais 14 ans et j’étais malade depuis deux mois, j’étais assez faible je ne pouvais pas me lever.   Alors ma grand-mère est venue chez nous et elle allait dans les champs chercher du tansie; elle le mettait dans une cuve et vidait de l’eau bouillante dessus.  Quand c’était un peu refroidi elle me mettait les pieds à tremper dans ça et ensuite elle me couchait sur un lit de plumes et me couvrait avec des couvertes de laine, pour me faire suer.  Elle a fait cela pour neuf jours de suite, après cela j’étais guérie.”      (Baie-Egmont)

“J’ai soigné beaucoup de malades.  J’allais parmi les maisons ici et là…  Je mettais des portesses avec de la moutarde et du saindoux (pour guérir des inflammations)”.       (Baie-Egmont)

“(En plus d’assister souvent le médecin lors des accouchements,) Eugénie Gallant (née Blanchard) soignait des malades aussi.  Du monde qui était malade à la maison parce qu’on courait pas à l’hôpital tout le temps.  Ça coûterait à l’hôpital, c’était pas Medicare.  Je crois que c’était une piastre par jour qu’on lui donnait.  Elle savait quoi faire.  Elle ne refusait jamais d’aller.  Elle aimait ça.  On aurait dit que c’était sa vocation.    (Rustico)

“On faisait ça nous autres mêmes, des portesses de moutarde pour une grosse toux.  On n’allait pas au docteur, jamais!  Du thé sauvage, c’était pour les reins.  Des portesses de gomme, pour des mals dans le dos.  Pour du mal, c’était des feuilles de plantain.  Pour de quoi qui était infecté, c’était des feuilles de plantain.

Il y en avait (une) qui faisait des portesses de gomme (de bois).  Elle est morte asteur.  C’était une Madame Ben Poirier;.  Elle s’appelait Léonore.  Il y avait un homme, il avait été là, il avait un gros mal sur sa jambe.  Elle lui a fait une portesse avec de la gomme.  Il a mis ça et puis ça l’a guéri.” (Miscouche)

Il y a aussi eu des garde-malades qui ont appliqué leurs connaissances scientifiques de la médecine en soignant bénévolement les malades dans leur milieu.  Une fois mariées, ces femmes abandonnaient leur carrière de garde-malade mais pas pour autant leur vocation d’infirmière.  Annie Dérasp (née Arsenault), de Mont-Carmel, était une de ces femmes.  Comme nous l’avons déjà vu, elle assistait souvent aux accouchements dans sa paroisse.  Elle opère aussi bénévolement un poste de Croix-Rouge à Mont-Carmel entre 1948 et 1975.  Elle est ainsi souvent appelée à administrer les premiers soins ou à visiter des malades.

Les services de guérisseuses communautaires ont graduellement diminué.  En effet, à partir de 1970, grâce au plan d’assurance-santé du gouvernement provincial, les gens ont commencé à se rendre de plus en plus voir des médecins.  Ces femmes ont donc fait leur plus grande contribution avant l’organisation des soins de santé alors que les gens étaient encore trop pauvres pour se payer les services d’un médecin.  Elles ont ainsi comblé un besoin social dans leur communauté à une époque où les gouvernements ne pouvaient pas y répondre.

Registre de Port-La-Joie en l’Isle Saint-Jean (1721-1758) – 2e partie

1985 par Francis C. Blanchard

par Francis C. Blanchard

 

Le registre de la paroisse St-Jean L’Évangéliste de Port-LaJoye en l’Isle Saint-Jean renferme plusieurs bijoux d’intérêt généalogique et historique.  Ce qui suit vous fait part de quelques-uns de ces relevés intéressants.

Une très grande fête, telle qu’il ne devait pas en avoir souvent dans la colonie à cette époque, eut lieu au Port-LaJoye, le 20 juin 1737, lorsque le récollet, Frère Athanase Guégot bénissait les mariages de trois enfants de Michel Haché (Gallant) et d’Anne Cormier.  Ces mariages eurent lieu 250 ans passés.  Les deux mariages des deux frères avec les deux soeurs Boudrot auront d’importantes conséquences généalogiques chez les Acadiens de l’Î.-P.-É.

1)  François Haché (Gallant), le père des Dix Frères de Rustico, se maria à Anne Boudrot;

2)  Jacques Haché (Gallant), le père de Cyprien Haché (Gallant), qui devint à son tour le père des Dix Frères de Cascumpec, se maria à Josephte Boudrot.  Cyprien, le fils, eut comme épouse Marie Bernard; et,

3)  Louise Haché (Gallant) se maria à Louis Bellyveau.

François et Jacques (Cyprien fils) Haché (Gallant) sont les ancêtres d’un très grand nombre d’Acadiens à l’Île-du-Prince-Édouard.  On n’a qu’à parcourir les arbres généalogiques des familles acadiennes de l’Île pour le constater.  Les deux frères Haché (Gallant) se sont mariés à deux soeurs Boudrot, filles de François et d’Anne Landry.

Louis Belliveau et Louise Haché Gallant eurent 9 enfants.  Cette famille est aux îles St-Pierre et Miquelon en 1767.  Louis Belliveau y est décédé le 24 décembre 1775.  Sa veuve est transportée avec ses enfants à La Rochelle, France, en 1778, et elle est décédée à St-Nicolas de La Rochelle le 29 octobre 1779.

L’auteur de cet article, du côté de sa mère, Ursule Gallant, descend de Cyprien, fils de Jacques, (Dix Frère de Cascumpec), et du côté de son père, J.-Henri Blanchard, dont la mère était Domithilde Gallant, descend de François Haché Gallant, le père des Dix Frères de Rustico.

Voici la transcription des trois actes mentionnés ci-dessus :

“Le 20 juin 1735, moy soussigné ay donné la bénédiction nuptiale à François Haché agé de 27 ans fils de Michel Haché et d’Anne Cormier natifs de Beaubassin évêché de Québec, actuellement habitants de ce port LaJoye, d’une part, et à Anne Boudrot agée de 16 ans, fille de François Boudrot et d’Anne Landry, natifs du port Royal évêché de Québec habitants actuellement de Tracadie paroisse de St-Pierre, isle St Jean, d’autre part.

Signé:    

Michel Haché      x marque de l’épouse
St Vilmé, Jacquemin dit Laurent        x marque de l’épouse
Duval          Joseph Haché x           x François Boudrot                    

                                                                 xx des frères
                                                                  x Anne Landry
frère Athanase Guégot-missionnaire.”

 

“Le 20 juin 1735, moy soussigné, après avoir publié trois bannes de mariage au prosne de la grande messe, ay donné la bénédiction nuptiale à Jacques Haché, âgé de 22 ans, fils de Michel haché et d’anne Cormier – d’une part et à Josephte Boudrot fille de françois Boudrot et d’Anne Landry -

Ont signé:    Michel Haché St Vilmé Duval
Jacquemin dit Laurent-Joseph
Haché xxx marques des frères,
de marie Landry, du père et
la mère, de l’époux et de l’épouse
Frère Athanase Guégot–“

 

“Le 20 juin 1735 moy soussigné, ay donné la bénédiction nuptiale à Louis Bellyveau agé de 27 ans fils de Jean Belliveau et de Cécile Melanceon natifs de port Royal évêché de Québec, actuellement habitant de Tracadie paroisse de St Pierre isle St Jean, et à Louise Haché agée de 20 ans, fille de Michel Haché et d’Anne Cormier ses père et mère natifs de Beaubassin, évêché de Québec actuellement habitans du port LaJoye, isle de St Jean.

Signé:    Louise Haché:  St Vilmé; Michel Haché, Duval, Joseph Haché, Pierre Jacquemin dit Laurant – Frère Athanase Guégot.

 

Nombreuses sont les signatures dans ce document-recueil et certaines de celles-ci sont de la plume de personnes de marque.  Citons seulement quelques noms qui paraissent pour l’année 1721.

- René-Charles de Breslay – Prêtre de St Sulpice.  Avant son arrivée à l’Île St-Jean il était missionnaire chez les Indiens algonquins de la mission de St-Louis au-dessus de l’île de Montréal.  À l’Île St-Jean il agissait à titre de curé et de grand vicaire.  Il fut le premier curé résident à l’Île St-Jean.  Il signait toujours “de Breslay curé”.

- Marie-Anselme de Métivier – Prêtre de St Sulpice – lui aussi a oeuvré au sein des missions indiennes canadiennes.  Il signait “de Métivier missionnaire”.  Il était l’adjoint de l’abbé de Breslay.

- Denys de la Ronde – un officier de grande expérience qui signait “La Ronde Denys”.

 - Sieur Robert David de Gotteville de Belleisle – Lieutenant de la Marine, Chevalier de l’ordre militaire de Saint-Louis, et le Commandant-gouverneur en charge de la nouvelle colonie.  On attribue au Sieur de Gotteville de Belleisle et à Denys de la Ronde, d’avoir baptisé la capitale de la nouvelle colonie Port LaJoye, car disaient-ils le paysage est d’une telle beauté qu’il occasionne la joie.  Il signait “Gotteville de Belile”.

- Le père Michel Brulai – missionnaire des indiens à la baie des Chaleurs.  Il était prêtre récollet et signait “frère Michel Bruylé”.

- Michel Haché – Capitaine du Port LaJoye et commandant de la milice.  Une des premières familles acadiennes à s’établir à l’Île St-Jean.  Avec le temps son nom est devenu Michel Haché Gallant.  Il est l’ancêtre des familles Haché et Gallant.  Son épouse était Anne Cormier.  Il signait “Michel Haché”.  Un monument en leur mémoire fut érigé par leurs descendants en 1965 à Rocky Point là où se situait autrefois Port LaJoye.

Le premier acte où apparaissent les noms de Michel Haché et d’Anne Cormier est daté du 11 juin 1721.  C’est à l’occasion du premier baptême à Port La Joye :

“Le 11 de juin 1721 j’ay soussigné prêtre, de l’isle St-Jean, baptisé Pierre Robet François fils de François Pestureau directeur général des vivres du gouvernement de lad. isle et de damoiselle Françoise Simoneau son épouse, né le même jour desd. mois et an.  Parein Messire Robert David Gotteville chevalier de l’ordre militaire de St Louis, capitaine pour le Roy d’une compagnie Franche de la Marine, gouverneur des Isles St Jean, La Magdeleine, Brion, Miskou et autres dans le golfe de St Laurent.

…..  la mareine Très haute et puissante dame dame Louise de Kervin, dame d’honneur de Très haute, très puissante et très excellente princesse son altesse royale Madame la Duchesse d’Orléans épouse de très haut et puissant seigneur Messire Pierre, comte de St Pierre premier écurier de son altesse royale ditte dame duchesse d’Orléans et grand maître de sa maison seigneur des dites isles représentée par dame Anne Cormier épouse du Sr Michel Haché capitaine de milisse de la côte de Bobassin en l’Acadie, lesquels ont signé avec moy la d. Anne Cormier a déclaré ne savoir signer.

signé:    Gotteville de Belisle, Pestureau de Breslay, curé.”

La première fois que Michel Haché signe un acte dans ce registre est en date du 25 décembre 1721.  Ce fut à l’occasion du baptême de Gabriel Noël (notez la date) fils de Hilaire Cheneau et de Marie Blanchard, né le 24 décembre.  Ce fut aussi à l’occasion du double baptême de jumeaux.  Probablement les premiers jumeaux à naître à l’Île St-Jean.  Voici la transcription des deux entrées :

“Le 25 décembre 1721, Baptisé Gabriel Noël fils de Hilaire Cheneau, maître canonier du port de la Joie et de Marie Blanchard sa femme, né le 24 dud.

Parrain Gabriel Brunet, cloutier; Marraine Marguerite Haché fille du Sr Michel haché capne du port LaJoie -

Ont signé:  Brunet, hilaire cheneau, Michel Haché, de Breslay grand vicaire.”

“Le 25 xbre 1721, Baptisé Marie Elizabeth, fille de Hilaire Cheneau maitre canonier et de Marie Blanchard sa femme, née le même jour desd. mois l’an.

Parrain Gilles le Roy, taillandier, mareine, Marie Girard femme de Jean Chauvet tonnelier.

Ont signé:  Hilaire Cheneau, Marie Girard, de Breslay.”

Une entrée intéressante mais triste est en date du 16 septembre 1721.  Elle se lit comme suit :

“Le 16 septembre 1721 – je soussigné, – - certifie que François Selier agé d’environ 45 ans, premièrement engagé de la compagnie, ensuite habitant de la d. isle à 4 lieues de ce port LaJoye et de cette paroisse de St-Jean L’Évangéliste, a été trouvé mort dans sa maison, d’un coup de fusil, sans scavoir par qui, n’y ayant alors que trois femmes y compris sa propre femme.  J’ay trouvé en arrivant à sa maison son corps enterré parce qu’il y avait déjà trois ou quatre jours qu’il était mort.  J’ai béni sa fosse en présence de Nicolas Coindet et de Jean Chauvet aussi habitant dud. lieu appelé la côte St Joseph.  Il était de la paroisse de Landrée Diocèse de la Rochelle.

Signé:  de Breslay”

Le premier mariage enregistré par l’église à Port LaJoye entre personnes de la race blanche est daté du 17 avril 1721 entre François du Roché et Elizabeth Bruneau.  L’acte porte les signatures suivantes:  Marianne Simoneau, La Ronde Denys Catalongue, Pierre Dédé, Pierre Jacquemin et De Breslay, curé.  Cet acte était quelque peu lacéré dans l’original et donc nous n’en avons qu’un fac-similé de ce qui demeure de l’entrée.

Voici l’entrée du premier enterrement enregistré à Port LaJoye :

“Le 23 avril 1721 j’ay soussigné prêtre inhumé le corps de Jean Daulet agé d’environ 20 ans, fils de Jean Daulet portefaix de Moran Diocèse de la Rochelle mort le 29 et ayant reçu les sacrements (engagé de la Compagnie)

témoins:  André Chanelon bédeau de cette église et Michel Bodin engagé de la d. compagnie qui ont déclaré ne scavoir signer.

de Breslay curé.”

 

(à suivre)

La Société des Dames du Sanctuaire

1985 par Georges Arsenault

par Georges Arsenault

 

La Société des Dames du Sanctuaire est une association catholique et acadienne qui oeuvre seulement dans les paroisses de Baie-Egmont et de Mont-Carmel.  En 1984, elle comptait 165 membres regroupés en dix succursales.  Comme le suggère son vocable, le but initial de la Société était d’assurer l’entretien du sanctuaire et de l’autel de l’église paroissiale.  Toutefois, cette Société, qui ne s’est jamais donnée de statuts, a bientôt élargi son rôle et multiplié ses activités.  Effectivement elle a pendant longtemps beaucoup contribué à l’entretien et à l’ameublement des écoles, elle a oeuvré dans le domaine de l’éducation chrétienne et familiale, elle a travaillé au développement communautaire et elle a souvent agi comme organisme de charité.

Il est difficile d’établir très précisément la date de fondation des Dames du Sanctuaire car les documents font malheureusement défaut.  De plus, l’organisation de la Société, telle qu’elle existe de nos jours, s’est faite non pas à une seule date mais sur l’espace de plusieurs années.

En se baisant sur les rapports annuels de la paroisse de Baie-Egmont, fournis au bureau du Diocèse de Charlottetown, on pourrait fixer la fondation de la Société à 1930 ou 1931.  Effectivement c’est dans le rapport de 1931 que l’organisme est mentionné pour la première fois.  Elle compte alors 80 membres.  Malheureusement, le rapport pour 1930 n’existe pas dans les archives diocésaines et la Société des Dames du Sanctuaire n’est pas nommée dans les rapports précédents.  En 1936, la Société comptent 225 membres.1

Il semble qu’au tout début ce regroupement féminin existait comme une organisation paroissiale sans succursale.  Elle aurait été mise sur pied à l’instigation du curé, le Père F.-X. Gallant, qui voulait que les paroissiennes s’intéressent davantage à l’entretien du sanctuaire.  Ainsi, dès le début, les Dames du Sanctuaire se chargent d’acheter et de laver le linge d’autel, d’acheter des ornements et des fleurs et elles voient à la propreté du sanctuaire et de la sacristie.  Afin d’assurer un service continu et efficace, la Société embauche une sacristine.  Les Dames s’occupent aussi d’acheter des articles pour le presbytère et la salle paroissiale, aident à préparer la procession de la Fête-Dieu, coordonnent l’organisation des soupers lors des pique-niques paroissiaux et organisent le grand nettoyage de l’église.  Pour se financer, elles organisent des activités lucratives telles que des bingos, des jeux de whists et des séances de variétés.

La Société des Dames du Sanctuaire prend un nouveau tournant en 1936 lorsque, à la demande du Père F.-X. Gallant, au moins un groupe du Women’s Institute de la paroisse de Baie-Egmont se transforme en “Dames du Sanctuaire”.  Depuis un certain nombre d’années, le Women’s Institute – organisme introduit dans l’Île en 1913 sous les auspices du ministère de l’Agriculture – était assez bien établi dans les divers districts scolaires de la paroisse.  En effet, en 1936, il existait exactement sept succursales à Baie-Egmont.  La paroisse de Mont-Carmel en avait trois.3 Il s’agit du premier mouvement féminin communautaire à être organisé dans ces deux paroisses acadiennes.  Sous la devise, “Pour le foyer et le pays”, l’institut cherchait à seconder les femmes dans leur travail au foyer mais aussi à les mener à s’impliquer dans le développement communautaire.  Leurs principales activités consistaient donc à aider à l’ameublement et à l’enretien de l’école, à visiter les malades et à contribuer aux oeuvres de charité, telle la Croix-Rouge.  L’organisation était non-confessionnelle mais elle n’empêchait pas ses membres à contribuer à l’entretien de l’église de la communauté.

Quoi qu’il en soit, certaines personnes, dont plusieurs curés, voyaient dans le Women’s Institute un organisme plutôt protestant et, comme le Père F.-X. Gallant de Baie-Egmont, les curés de plusieurs paroisses catholiques ont, à un moment donné, incité leurs paroissiennes à se rencontrer en un mouvement féminin catholique où l’étude de la religion catholique trouverait sa place.  Au cours des années 30, on faisait des efforts dans le diocèse de Charlottetown dans le domaine de l’Action catholique.  Cela consistait à faire participer les laïcs dans la diffusion de la “Bonne Nouvelle”, donc dans l’étude et l’enseignement du catéchisme.  C’était aussi une période d’une certaine ferveur religieuse.  On n’a qu’à se rappeler les grands Congrès eucharistiques dont celui tenu à Baie-Egmont en 1936.

Selon l’état de nos recherches, ce serait le groupe du Women’s Institute d’Abram-Village qui se serait le premier transformé en Dames du Sanctuaire.  La première mention de l’existence de cette “succursale” que nous ayions pu trouver est le compte rendu d’une réunion tenue le 9 décembre 1936.  Ce rapport fut publié dans L’Évangéline3 qui, à l’époque, publiait régulièrement des nouvelles du village et de quelques autres communautés acadiennes de l’Île.  La rencontre avait lieu chez Mme Philibert-F. Arsenault où quatorze membres étaient présents.

Il appert que pendant quelques années Abram-Village fut le seul district à avoir une succursale des Dames du Sanctuaire.  Du moins c’est la seule succursale qui envoie de ses nouvelles à L’Évangéline entre 1936 et 1939.  Mais en 1939, de nouvelles succursales apparaîssent.  Effectivement, au début janvier on annonce dans L’Évangéline la formation d’une succursale des Dames du Sanctuaire à Saint-Chrysostome :

C’est avec plaisir que les dames de St-Chrysostome annoncent leur enrôlement dans la société des Dames du Sanctuaire.  Leur première assemblée eut lieu chez Mme Veuve Azade Arsenault.  Onze membres et quatre visiteuses étaient présentes.  La prière d’ouverture fut récitée par la maîtresse de la maison.  Mme Veuve Azade Arsenault agissait comme présidente et Mme Étienne Arsenault comme secrétaire.4

Au cours de la même année, on publie dans L’Évangéline des rapports de réunions des Dames du Sanctuaire tenues à Urbainville et à Saint-Raphaël.  Ce n’était pas tous les districts des paroisses de Mont-Carmel et de Baie-Egmont qui envoyaient de leurs nouvelles à L’Évangéline.  Il est donc possible que d’autres succursales aient été fondées vers 1939 sans que le journal acadien en fasse mention.  Une étude du Journal-Pioneer pourrait peut-être nous renseigner davantage.

Les réunions et les activités des succursales des Dames du Sanctuaire ressemblent de très près celles du Women’s Institute.  Comme l’Institute, on a le comité de l’école et celui chargé des visites auprès des malades, et l’ordre du jour des réunions comprend toujours l’appel des noms, une lecture, le rapport des comités, un jeu et enfin un goûter et à l’occasion un bingo au profit de la Société.  Ce qui est différent de l’Institute, cependant, c’est que l’on discute beaucoup plus de religion.  L’appel des noms se fait parfois par une réponse de catéchisme, la lecture traite le plus souvent d’un thème religieux (par exemple:  La passion, le mois de la Sainte-Vierge, la Liturgie, Pour comprendre la messe) et on discute davantage de l’entretien de l’église et du presbytère de sa paroisse.  Ainsi chaque succursale contribue régulièrement une somme d’argent à cette fin.  Néanmoins, l’entretien de l’école du district, l’appui aux enseignants et la motivation des élèves demeure une priorité pour les Dames du Sanctuaire comme cela l’avait été avec le Women’s Institute.  On fait aussi la charité envers les familles pauvres, on tricote des bas pour les soldats durant la guerre et on fournit un linge à l’orphelinat diocésain.

Les “Conventions”

À chaque année, les succursales des Dames du Sanctuaire se réunissent en congrès pendant toute une journée.  À Baie-Egmont ces “conventions” sont organisées au moins à partir de 1940.  Elles servent en fait d’assemblées annuelles pour le comité paroissial.  D’après L’Évangéline, le congrès de 1940 s’est déroulé au mois d’août à la salle paroissiale.  Il y eut l’élection des officières, des petits “drames”, du chant, des lectures et des discours par les abbés F.-X. Gallant et Gavin Monaghan.5

Depuis 1950, les succursales des deux paroisses se rencontrent en congrès annuel.  Il n’y a donc plus d’élections à ces rencontres.  Les élections pour le comité paroissial de Baie-Egmont ont lieu à une autre occasion.  Quant aux dames de Mont-Carmel, elles ne possèdent pas de comité paroissial pour réunir les diverses “succursales” de la paroisse.  Quand vient le tour des dames de Mont-Carmel d’organiser le congrès annuel, elles se consultent simplement et sans trop de formalités se nomment un comité organisateur.

Comme les réunions mensuelles des succursales, les “conventions” des Dames du Sanctuaire ont été calquées sur celles des Women’s Institute.  Au programme il y a, entre autres, le rapport des succursales, des lectures, un conférencier, ou une conférencière, des discours, du chant, des saynètes et une loterie.  À la fin de la rencontre on adopte une série de résolutions.

En 1953, lors de la troisième convention regroupant les succursales des deux paroisses, la présidente, Mme Lucien (Marie-Louise) Arsenault, fit un discours dans lequel elle donna sa conception du rôle de son organisme.  Son discours, qui reflète bien la mentalité de l’époque, fut rapporté, en grandes lignes, dans L’Évangéline :

… Mme Lucien Arsenault … en termes choisis expliqua l’importance d’une telle réunion, puisque la Société a pour but de travailler à placer sur un niveau plus élevé la vie de la famille chrétienne.

D’abord, dit-elle, considérant le nom de la Société, demandons-nous si un nom si noble ne mérite pas un effort de notre part afin de faire disparaître de notre milieu tout ce qui pourrait causer du tort ou de la peine à nos semblables, et que si c’est le devoir d’un père de famille de pourvoir aux besoins temporels de ses enfants, c’est à la mère surtout de voir à ce que ceux qui reçoivent une éducation chrétienne et solide, non seulement dès leurs premières années d’études, mais aussi et surtout dans les études plus avancées, car Dieu sait si nous avons besoin de chefs afin de réussir à faire face à nos problèmes qui deviennent plus nombreux chaque jour.  Il est grand temps qu’il se fasse un réveil chez-nous au sujet de nos écoles et il faudrait tâcher d’inspirer à nos élèves le désir de s’instruire afin de travailler au relèvement du petit peuple acadien sur notre belle île, car c’est par l’éducation seulement que nous parviendrons à occuper un rang égal aux autres nationalités.6

La religion, la vie familiale, l’éducation et la langue française sont les principaux thèmes que les conférenciers, les curés et les dames abordent pendant les congrès.  Ainsi on donnera des explications à propos de la messe et on fera des exposés sur la formation chrétienne des enfants, la surveillance des enfants par leurs parents, la responsabilité des mamans au foyer, l’autorité parentale, la famille et la société moderne, les programmes de télévisions, l’art ménager, le Concile oecuménique, l’importance de l’éducation et le bon parler français.  En 1967, il y a pour la première fois une discussion en groupes où tous les congressistes ont l’occasion de discuter les questions suivantes :

1.  Quels moyens faut-il prendre, nous mères de famille, pour instruire nos enfants afin de diminuer les mariages mixtes?

2.  À quel âge les fréquentations devraient-elles commencer?

3.  Est-il mal, comme passe-temps, de tricoter ou de coudre pour sa famille le dimanche après avoir assisté à la messe?7

Enfin, pendant longtemps, les congrès se terminent par l’hymne national acadien, l’Avé Maris Stella.

Les quelques pages ci-dessus sont loin de constituer une histoire exhaustive de la Société des Dames du Sanctuaire.  Il ne s’agit que d’un aperçu.  Afin d’écrire une histoire plus complète, il faudrait faire beaucoup plus de recherches afin de dépister les anciens procès-verbaux et les comptes rendus publiés dans les journaux.  Il serait important également d’interviewer les membres fondatrices qui sont toujours parmi nous afin de recueillir leurs souvenirs.  Ce serait un excellent projet d’anniversaire pour les succursales qui célébreront leur 50e anniversaire dans les prochaines années.

La Société des Dames du Sanctuaire et le Women’s Institute sont des organismes qui ont beaucoup contribué à la vie sociale des paroisses de Baie-Egmont et de Mont-Carmel.  Pour bien comprendre l’évolution de la femme dans ces deux paroisses, il importe d’étudier attentivement ces deux mouvements.  Une lecture des rapports de leurs réunions et de leurs activités pourra nous éclairer énormément sur l’évolution des mentalités, voire sur l’évolution de la société.

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1.  “Annual Report of St-Jacques Egmont Bay Parish”, 1936.  Archives du Diocèse de Charlottetown.

2.  L’Évangéline, le 16 juillet 1936, p. 5.

3.  Ibid., le 23 décembre 1936.

4.  Ibid., le 19 janvier 1939.

5.  Ibid., le 15 août 1940.

6.  Ibid., le 13 août 1953.

7.  Procès-verbal de la Convention des Dames du Sanctuaire, le 5 juillet 1967.

Nous avons aussi consulté deux articles de Mme Emmanuel (Madeleine) Gallant : “Les Associations féminines”, Compte rendu.  La Convention Nationale Acadienne de l’Île-du-Prince-Édouard, 1951, pp. 60-62; “Les Dames du Sanctuaire à St-Philippe et St-Jacques”, Album-Souvenir, 150e anniversaire, Paroisse St-Philippe et St-Jacques, 1962, p. 64.

La Sorcellerie

1985 par Sœur Saint-Hildebert

par Sr Saint-Hildebert, c.n.d.

 

Extrait du manuscrit inédit, L’Âme acadienne, rédigé vers 1940 par Soeur Saint-Hildebert (Anne Elizabeth White), 1886-1967, religieuse de la Congrégation de Notre-Dame.  Elle était originaire de Rollo Bay, Î.-P.-É.

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Dans l’histoire de l’Acadie on apprend que vers l’année 1680 un homme du nom de Jean Campagnard, natif d’Angoulème en Aunis, fut arrêté par Michel Haché Gallant, sous l’ordre de M. de la Vallière; il fut accusé “d’avoir fait mourir par sortilèges des hommes et des bestiaux à Beaubassin ».1

Un des témoins, Régnaut dit Bordonnaut, dit que cet homme avait toujours été un bon ouvrier, qu’il avait même ramassé de l’argent.  Mais quelques-uns ne voulant pas lui payer ce qu’ils lui devaient, disaient qu’il était sorcier.

Une autre déposition, celle d’un Irlandais du nom de Roger Kessy, fournit ces détails intéressants :

“Dans le mois d’avril 1684, le dit Jean Campagnard, après avoir reçu une bouteille d’eau-de-vie chez M. de la Vallière, serait venu au logis dudit déposant, où étant il aurait fait la demande de la fille du dit déposant, à quoi il lui aurait répondu que cela ne dépendait pas de lui seul; que sa femme était à Moujagoeuëtche, et qu’il lui pourra demander…  Mais celle-ci ayant refusé, le sieur Campagnard l’aurait menacée et lui aurait dit que dans huit jours elle s’en repentirait.”

“Elle demande alors ce qu’elle pouvait craindre que le sieur Campagnard pût lui faire.  Celle-ci lui dit que c’était un fou et qu’elle ne devait rien craindre.  Mais au bout de huit jours il leur tomba malades quatre vaches, une jeune taure et deux jeunes boeufs; ce que voyant, le déposant aurait eu recours au remède spirituel et aurait prié le révérend père Claude d’aller bénir le boire et le manger de ses animaux qui mourait toujours, enragés de vouloir manger sans pouvoir se lever.  Ce que voyant, le sieur de la Vallière, touché de compassion de voir le dit déposant perdre tous ces bestiaux, passa à Moujagoeuëtche et menaça le dit Jean Campagnard de lui passer son épée au travers du corps, s’il continuait à arriver des accidents aux bestiaux du dit déposant; que le lendemain matin ayant été à son étable, il trouva les dits bestiaux sur pieds, qui s’en furent aux champs, sans besoin de les aider à se lever. »2

Ce procès se termina le 28 juin 1685, par une ordonnance d’élargissement pour le sieur Campagnard.

Ce cas de sorcellerie dans le pays fut suivi de bien d’autres.  Ces derniers ne sont pas écrits dans l’histoire de l’Acadie.  Mais la tradition nous les fait connaître.  C’est surtout dans les régions où il n’y avait pas de prêtres, dans les districts rarement visités par les missionnaires que les sorciers exerçaient leur vilain métier, qu’ils jetaient des sorts sur les animaux, sur les choses ou sur les personnes.

 
Souvent on attribuait ces tours malins aux sauvages qui avaient l’habitude de quêter dans les maisons des Acadiens.  Lorsque l’un d’eux demandait quelque chose, on avait bien garde de le refuser ou de lui répondre brusquement de peur d’attirer sur soi une malédiction.  Le mauvais souhait se terminait invariablement par les mots:  “Tu en auras regret”.  Aussi, on n’était pas surpris de constater, après une visite qui avait ainsi tourné, qu’une vache donnât du sang dans son lait3 ou qu’un des cochons fût malade.  Quelquefois, c’était sur le poulailler que le sorcier jetait le sort.  Dans ce cas, les coqs se mettaient à chanter aux heures indues de la nuit.  Or, pour se préserver des suites funestes du sortilège, il fallait s’emparer de ce coq qui chantait à contre-temps et, sans pitié, lui torde le cou.

Il arrivait parfois que, pendant une nuit de pleine lune, certains chiens du village se mettaient à faire entendre des aboiements longs et plaintifs.  On croyait alors que les sorciers étaient passés par là et y avaient jeté de sorts; par conséquent, il fallait se débarrasser au plus tôt des chiens hurlants tout comme on se défaisait des coqs mentionnés ci-dessus.

Quand le beurre ne se faisait pas après qu’on avait longtemps baratté, les femmes acadiennes croyaient que quelqu’un en passant par la maison avait jeté un sort sur la crème.  Une femme d’un village de l’Île-du-Prince-Édouard, après avoir baratté longtemps, ne pouvait pas faire venir le beurre.  Elle avait remarqué qu’une vieille sauvagesse était passée par le chemin près de la maison.  Elle prend une grosse aiguille et la jette dans la baratte; le beurre se fait tout de suite.  Mais elle a beau chercher l’aiguille qu’elle a mis dans la crème; elle n’en trouve aucune trace.  Aussi elle n’ose pas se servir de ce beurre ensorcelé; elle donne aux cochons le contenu de la baratte.

Les ménagères acadiennes de l’Île-du-Prince-Édouard avaient une autre manière d’agir lorsque le beurre ne venait pas, c’était de prendre une petite pelle, de la chauffer rouge et de la plonger dans la crème, pour en chasser l’esprit malin.4

Si un animal que l’on croyait ensorcelé venait à mourir on le piquait avec une grosse aiguille dans l’intention de faire souffrir le sorcier.  Il arriva, vers la fin du 20e siècle qu’un homme d’un certain village du Nouveau-Brunswick perdit l’un de ses cochons.  Il soupçonne que la mort de l’animal est causée par un sort jeté sur lui par un des voisins.  Suivant le conseil de quelques-uns de ses amis, il prend la tête du cochon, la met dans un gros chaudron d’eau sur le feu et la pique avec une aiguille.  Bientôt le coupable vient furieux à la porte criant à tue-tête:  “Otez ça! ôtez ça!”

On raconte quelque chose de semblable qui se faisait chez les Acadiens de Terre-Neuve.  Il y avait là un vieux Français que l’on soupçonnait d’être un jeteur de sorts.  Une jeune fille se permit de se moquer de lui et même de lui jouer un tour.  Elle tomba malade et on crut qu’elle était ensorcelée.  On se mit à faire bouilli des aiguilles et le vieux arriva à la porte tout en colère:  “Qu’est-ce que vous faites bouillir là?  Otez-moi ça,” dit-il.  La fille se trouva guérie tout de suite.

Une autre manière de faire venir le sorcier et de l’obliger d’ôter le sort,5 c’était de dessiner son portrait sur un morceau de papier ou sur la porte de la grange et de le piquer avec une épingle, ou même avec un instrument plus dangereux.

 
Il y avait à Tignish, Î.-P.-É., un certain Monsieur G. qui avait un beau cheval dont il était très fier.  Un de ses voisins vient lui demander s’il veut lui prêter; le propriétaire refuse et l’homme part très mécontent.  Peu de temps après son départ, le cheval commence à faire un bruit épouvantable dans la grange; il enfonce la porte de l’étable, court partout dehors, saute par-dessus des obstacles qui se trouvent dans son chemin, causant une peur extrême à toute la famille.  Monsieur G. ne pouvant plus en jouir, va trouver le curé, le Père Dougald McDonald, pour lui demander en grâce de venir exorciser le cheval, ce que le prêtre refuse de faire.  Après quelque temps, l’homme retourne au presbytère réitérer la demande.  Il affirme que ni lui ni sa femme ne peuvent dormir la nuit à cause du tapage que fait ce cheval enragé; il finit par dire au curé:  “Si vous ne voulez pas venir exorciser cet animal, je dessinerai sur la porte de l’étable le portrait de cet individu qui la ensorcelé; je prendrai mon fusil et je ferai passer une balle à travers l’image. »6 Alors le curé et son vicaire, le père Ronald MacDonald, vont chez Monsieur G.; ils entrent dans l’étable, où ils prient pendant quelque temps.  Le cheval devient tranquille et ne donne plus aucune inquiétude à son maître.  Mais il reste sans vigueur; il dépérit lentement et meurt après quelque temps.

Un après-midi d’automne, vers l’année 1915, le Père M. alla visiter un chantier dans le nord-ouest du Nouveau-Brunswick pour entendre les confessions des bûcherons.  Il était en voiture et accompagné de monsieur R.  Comme il arriva près de la dernière maison de la concession voisine de la forêt, il vit un vieillard sortir et s’avancer pour lui parler.  Le Père connaissait cet homme comme une personne de mauvaise réputation.  Il devait être catholique.  Mais il ne pratiquait pas sa religion et vivait avec une femme protestante.  Le vieux engagea fortement le prêtre à entrer chez lui, disant qu’il y avait des choses bien étranges qui arrivaient dans la maison et qu’il croyait qu’il avait le pouvoir de les faire cesser.  Le Père M. dit à celui qui le conduisait de descendre et d’entrer avec lui.  L’homme attacha le cheval à la porte de la grange et suivit le prêtre dans la maison.  C’était un misérable réduit, d’une seule pièce en bas; une femme et deux filles, occupées au fond de cette pièce, ne semblaient faire aucun cas de la visite.  Le père M. s’assit sur une vieille chaise près d’une fenêtre et monsieur R. sur une boîte près de la porte.

Le vieux commença sans préambule à raconter les événements qui lui causaient tant d’ennuis:   “Un vent violent secouait la maison, les choses changeaient de place et on les trouvait seulement après quelques semaines.”  Pendant que le vieux parlait, le vent se lève subitement et il dit: “Voilà que ça commence!”

Il y avait, dans la cour où l’on occupait le bois, un bûcher autour duquel il y avait beaucoup de copeaux.  Par la force du vent, ces petits morceaux de bois s’enlèvent; ils entrèrent dans la maison par la porte et en sortirent par les fenêtres; ils montèrent même par l’escalier pour sortir par les ouvertures en haut.  Le père M. était énervé; il chercha son rituel pour lire les prières de l’exorcisme.  En prenant le livre dans sa poche, il en sortit une poignée de chapelets bénits qu’il avait apportés pour distribuer aux hommes du chantier.  Il les déposa sur la fenêtre; ils disparurent à l’instant.

Pendant que le prêtre récitait les prières liturgiques, le vent cessa et tout devint calme et tranquille.  Il donne une forte exhortation au vieillard et l’engagea à mener une vie plus chrétienne et à faire ratifier son mariage au plus tôt.  En se levant pour partir, il constata que son chapeau, ainsi que celui de monsieur R., avaient disparu.  On les chercha partout, mais en vain.  On monta pour voir s’ils étaient en haut.  Il y avait une baratte vide près de l’escalier et quelques vieux meubles cassés, mais pas de chapeau!  Le Père M. et Monsieur R. sortirent dans la cour et ils virent tous les chapelets rangés sur le bûcher.  Dans la grange, il y avait un tonneau qui avait été rempli d’avoine, il était alors entièrement vide et le grain était répandu partout dans la grange et même dehors.  Le prêtre, ne voulant pas partir sans chapeau, rentra dans la maison pour le chercher encore une fois.  En montant de nouveau, il trouva que la baratte était remplie de vieux linges.  Il la vida et trouva, au fond, les deux chapeaux.

Non moins remarquable est l’histoire de la maison appartenant à M. D. de Maisonnette, Nouveau-Brunswick.  Cet homme se procurait des provisions chez un Écossais qui avait un petit magasin à Caraquet.  Il achetait beaucoup à crédit et il ne tenait pas de compte.  Quand le marchand voulut lui faire payer ce qu’il lui devait, le débiteur fut fort étonné de constater que le montant était très élevé; il ne pouvait payer son créancier.  On l’avertit que tout ce qu’il possédait serait saisi et qu’il lui fallait quitter sa maison dès le lendemain.  Quand l’huissier vint pour forcer l’homme d’évacuer son habitation, il en vit l’emplacement, mais il n’y avait pas de maison; il n’en pouvait croire ses yeux, le bâtiment avait disparu pendant la nuit.  Il en chercha les débris, mais il n’en trouva aucune trace.  Plusieurs personnes de Caraquet se rappellent très bien cette maison.

Dans le Nouveau-Brunswick demeurait autrefois un homme du nom de Télésphore Brindamour.  On croyait qu’il avait commerce avec le démon, car lorsqu’il voulait faire une promenade dans l’Île-du-Prince-Édouard, dans la Nouvelle-Écosse ou au Cap-Breton, il y allait en très peu de temps.  Il vient un soir trouver un de ses amis, Dominique à Pierrot, pour lui demander: “Veux-tu venir ce soir te promener à l’Île-du-Prince-Édouard voir les filles?”

“Je le veux bien”, fit Dominique.

“Alors”, lui dit Brindamour, “assieds-toi sur ce billot, ferme les yeux et surtout prends garde de parler”.

“Misai, Talto, Remour, Vesul, Satana, Caraba”, tels furent les mots que Dominique entendit prononcer.  Il se sentit élever doucement; ils traversèrent dans les airs et, en peu de temps, Brindamour annonça qu’ils étaient arrivés.  Dominique ouvrit les yeux et vit qu’ils étaient à Rustico, où ils passèrent une partie de la veillée.  À deux heures après minuit, ils embarquèrent sur le billot pour arriver un peu plus tard dans leur village.

Cet homme avait le pouvoir de se rendre invisible, et, pour vingt piastres, il vendit le secret de ce pouvoir à Dominique, qui le révéla après la mort de Brindamour.

Il fallait d’abord se procurer un chat tout noir, sans un poil d’une autre couleur.  On prenait alors un grand chaudron rempli d’eau, dans lequel il fallait mettre ce chat tout vivant et le laisser bouillir jusqu’à ce que les os fussent bien décharnés.  On retirait ces os qu’on allait déposer dans un ruisseau d’eau courante, et puis, un grand prodige s’opérait:  l’un des os, se séparant des autres, commençait à remonter le courant tout seul.  Il fallait s’en emparer aussitôt; avec cet os en sa possession, on n’avait qu’à exprimer le désir pour se rendre invisible à tout le reste des vivants.

 
Ce Brindamour possédait le mauvais oeil et il pouvait ensorceler et désensorceler n’importe qui ou n’importe quoi.

Pour guérir les verrues, il vendit un petit sac de cotonnade dans lequel on devait mettre autant de cailloux qu’on avait de verrues et, tout en marchant le long d’un chemin bien fréquenté, on devait lancer le petit sac de cailloux en arrière sans se détourner pour le regarder tomber.  Celui qui ramassait la bourse pour regarder ce qu’il y avait dedans était sûr d’attraper les verrues dont l’autre venait de se débarrasser.7

Après la mort de Brindamour, le curé fit brûler plusieurs livres de magie qui lui avaient appartenu.  Parmi ces livres, il y avait le Petit Albert, qui contenait la magie blanche, c’est-à-dire des tours d’adresse, et le Grand Albert qui renfermait la magie noire, c’est-à-dire, des sortilèges et d’autres pratiques diaboliques.8

Mais, évidemment, tous ces livres ne furent pas détruits, car il y avait après le temps de Brindamour trois hommes à Moncton qui possédaient un exemplaire du Grand Albert.  On disait que ces hommes avaient le pouvoir de se changer en chien ou en quelque autre animal pour se transporter d’un lien à un autre.  Le curé, en étant informé, réussit à détourner deux de ses hommes de ces pratiques diaboliques.  Mais le troisième mourut impénitent et fut enseveli dans un champ près de Moncton.9

Le loup-garou jouait un plus grand rôle dans le folklore canadien que chez les Acadiens.  Mais les histoires des ravages faits par cette bête enragée étaient assez bien connues dans les Provinces Maritimes.  Selon la croyance populaire, le loup-garou prenait ordinairement la forme d’un mendiant pendant le jour et, après le coucher du soleil, il revêtait l’apparence d’une bête.  Il rôdait partout commettant toutes sortes de déprédations et ravages.  Il déchirait ses poursuivants, brisait les clôtures, étranglait les chiens et dévastait les bergeries.  Son extérieur de bête fauve masquait un suppôt de Satan qui prenait cette forme pour faire plus de mal autour de lui.

Autrefois, on entendait passer dans les airs, peu de temps après le coucher du soleil, des caravanes ou troupes de voyageurs invisibles, dont les gais propos arrivaient parfois assez distinctement.  On commençait d’abord à entendre dans le lointain un bruit sourd et indistinct comme celui qui serait produit par le vol d’une bande de gros oiseaux traversant l’espace; ce bruit augmentait en approchant et finissait par produire l’effet de voitures roulant sur le pavé.  Mêlé à ce roulement, on entendait généralement des sons de cloches ou grelots, quelquefois des aboiements de chiens, des cris de joie et de joyeux refrains chantés par des voix de femmes et d’hommes.

Un soir, on les entendit assez distinctement.  Les mots chantés par ces voyageurs invisibles étaient ceux-ci :

(Voix d’hommes)   Caribi cariba
(Voix de femmes)  Caribi caribo
(Voix d’hommes)  Houpe-il Houpe-là
(Voix de femmes)  Caribi Caribo
(Tous ensemble)  Ah! Ah! Ah!
Tra, la, la,
Oh, Oh, Oh,
Dri, do, do.

Il y en avait qui croyait que cette “chasse-galerie” était l’ouvrage des sorciers, et que les méchants en profitaient pour faire des voyages d’agrément à bon marché.10

Une autre explication de ce phénomène veut que les individus qui voyageaient ainsi dans les airs fussent des habitants des autres planètes, se promenant d’une étoile à une autre, mais sans pouvoir arrêter sur la terre à cause du péché d’Adam et d’Eve, nos premiers parents.”

Autrefois, on croyait que de petits êtres, qu’on appelait lutins, fréquentaient les prés pendant les belles nuits de pleine lune.  On ne les voyait pas ordinairement.  Mais on semblait avoir des preuves de leur existence.  Ils s’emparaient souvent des meilleurs chevaux pour faire des courses pendant la nuit.  On trouvait ces chevaux le matin tout ruisselants de sueur avec la crinière tressée et nouée.  Les lutins ne se servaient ni de selle ni de bride:  ils nouaient la crinière des chevaux de manière à se façonner des petits étriers.  Le chevaux dont ils se servaient pour leurs courses nocturnes étaient toujours en bonne condition, car les lutins ne manquaient pas de les bien nourrir d’avoine.  Il y avait quelques-uns qui disaient qu’ils avaient vu de ces petits êtres et qu’ils croyaient qu’on pouvait les tuer, si on faisait bouillir les balles et si l’on portait sur soi un trèfle à quatre feuilles.  Si on se permettait de défaire les tresses et le noeuds faits par les lutins, ils se fâchaient et battaient les chevaux dans l’étable.  Alors ces chevaux hennissaient, se débattaient et se couvraient d’écume.

Une autre croyance qui fournit matière à une histoire pour amuser les enfants est la suivante :

Dans un lointain passé, les animaux avaient le pouvoir de parler comme les êtres humains.  Pour une raison connue de Dieu seul, ils ont perdu ce don.  Seulement à minuit, la veille de Noël, en l’honneur de la naissance de l’Enfant Dieu, ils recouvrent pour un instant l’usage de la parole. On croyait aussi qu’à ce moment les bestiaux se mettaient à genoux quelques instants pour adorer leur Créateur.

Mais on ne devait pas aller à l’étable pour vérifier ces choses, car la personne assez téméraire pour le faire mourrait certainement pendant l’année nouvelle.  Cependant, un certain maître d’école qui se glorifiait de son savoir — il savait même le latin — se rendit à l’étable vers minuit la veille de Noël pour se rendre compte de ce qu’il y avait de vrai dans cette légende.  À minuit sonnant, le coq, perché sur le haut de l’étable, ouvrit la conversation en chantant, à gorge déployée, voix de soprano, les mots:  “Christus natus est; Christus natus est!”

Le boeuf à voix de baryton, demanda,

“Ubi?  Ubi?”

La réponse vint de la voix basso profondo de l’âne:

“Bethléem!  Bethléem!”

 
Le pauvre maître d’école revient à la maison plus mort que vif, et il affirme, après cela, à tous ceux qui voulaient l’entendre, que le animaux parlaient certainement entre eux le soir de Noël à minuit.

Dans la baie des Chaleurs, les pêcheurs et d’autres personnes qui demeurent près de la côte voient, de temps en temps, des boules de feu sur les eaux.  Ces immenses globes de feu apparaissent ça et là et on les voit souvent surtout avant le mauvais temps.  Il y en a qui prennent la forme d’un “bateau de feu”, les voiles et les mâts brûlant furieusement, le tout disparaissant dans une pluie d’étincelles.

La tradition concernant ce bateau mystérieux veut qu’un corsaire anglais soit venu dans la baie de Chaleurs.  Quelques hommes d’une famille du nom de Roussie allèrent à bord pour vendre du boeuf.  Tous, à l’exception d’un seul homme, furent mis à mort par les pirates.  Celui qui s’échappa raconta qu’il avait vu, sur ce bateau, un prêtre à genoux attaché au mât, entouré de quelques hommes de l’équipage qui le flagellaient.  Quand ses compagnons furent saisie, il se jeta à l’eau et réussit à gagner la terre ferme.  Puis il se tourna pour regarder le bateau qui était alors tout en feu, comme les pêcheurs de Caraquet avaient coutume de le voir.12

Telle est l’histoire traditionnelle du “feu du mauvais temps”.  La science nous dirait que ces boules de feu sont causées par des gaz inflammables qui prennent feu dès qu’ils se mêlent avec l’oxygène de l’air; l’imagination aidant, on peut y distinguer parfois la forme d’un bateau.  Les boules de feu qu’on voyait quelquefois sur les terres marécageuses avaient probablement la même origine.  On voyait souvent ces “feux follets” dans le Nouveau-Brunswick près de Saint-Louis et aussi en quelques endroits dans l’Île-du-Prince-Édouard.  Les Acadiens en avaient grande peur car ils les associaient aux esprits malins.

Un homme de Miscouche (J.G.) raconte qu’un soir, en compagnie de plusieurs autres jeunes gens, il vit une de ces boules de feu.  Voulant se montrer plus courageux que les autres, il l’appela: “Viens, Viens.”  Le feu follet approcha si près qu’il soufflait dessus pour l’éteindre; il fut terrifié et décida que s’il venait encore à voir le feu follet, il prendrait bien garde de l’inviter à s’approcher.

Une autre chose qui intéressait vivement les Acadiens, c’était la question des trésors cachés.  On croyait autrefois que les pirates cachaient leur butin près de la côte et qu’avant de partir, ils marquaient l’endroit pour recouvrir le trésor à leur retour.  Quelquefois ils tuèrent un de leurs hommes et l’enterrèrent près du coffre, croyant que, même après la mort, il garderait le trésor et empêcherait que les habitants du pays ne l’emportassent.  C’est peut-être pour cela que les chercheurs de trésors observaient certaines règles comme celles-ci :

Il fallait se munir d’eau bénite pour asperger le terrain, et porter sur soi une médaille ou un crucifix bénit; arrivé à l’endroit où on voulait creuser, il fallait tracer sur le sol un grand cercle et dans ce cercle garder toute la terre que l’on déplacerait; de plus, il fallait observer un silence absolu pendant l’opération.

 
Madame P.G. de Saint-Louis, N.-B., raconte qu’il y avait sur leur terre une grosse pierre sur laquelle on voyait des marques et des lettres illisibles13.   Son père, son beau-père et trois autres hommes allèrent pendant la nuit chercher des trésors à cet endroit.  Ils creusaient en silence pendant quelque temps lorsque l’homme qui se servait de la pelle fit signe à ses compagnons qu’il trouvait quelque chose.  Ils donne la pelle à un autre qui pensa frapper le couvercle du pot qu’ils cherchaient; ce dernier était tellement surpris qu’il s’écria:  “On l’a!”  À l’instant même, la terre re replaça comme une onde sur la mer, et ces hommes ne voyaient plus aucune trace de la pierre qui marquait l’endroit.

Après quelque temps, trois hommes arrivèrent à St-Louis; ils restèrent quelques jours au village; ils prirent des informations concernant l’endroit où l’on croyait qu’il y avait des trésors cachés.  Un jour on les vit partir avec quelque chose dans leur bateau.  Peu de temps après leur départ, on trouva l’emplacement d’où ils avaient retiré le trésor, et, à quelque distance du trou, on trouva le couvercle du pot.

Telles sont les histoires que les Acadiens aiment à raconter le soir au coin du feu.  Elles forment un répertoire assez riche de folklore ou de contes populaires.  Elles révèlent chez ce peuple beaucoup d’imagination et favorisent le développement de cette faculté chez les enfants, leur donnant en même temps une peur salutaire du démon et de ses oeuvres, et leur gravant dans l’âme une certaine crainte du surnaturel et du monde mystérieux des esprits.

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1.  Il y avait à cette date une épidémie de sorcellerie en France.  C’est l’époque de l’affaire des poisons, série de scandaleuses affaires d’empoisonnement à Paris (1670-1680).  Le Parlement ne croyait guère aux sorciers; et dans l’ordonnance qu’il fait promulguer à la suite de cette affaire, le Roi commence par affirmer que tout sorcier, ou prétendu tel, n’est d’ordinaire, qu’un mystificateur ou un empoisonneur, ou les deux ensembles.

2.  Edme Rameau, Une Colonie féodale, pp. 305-307.

3.  Les Acadiens croyaient aussi que les vaches donnaient du sang dans leur lait lorsque les enfants, par pure malice, détruisaient les nids des hirondelles avant que la couvée s’en fût envolée.

4.  Le beurre ne se fait pas lorsque la crème est très froide.  Le fait de plonger la pelle dans la crème aurait produit la température voulue.

5.  Il y avait autrefois des personnes qui prétendaient avoir le pouvoir d’ôter les sorts.  Pour cela elles se servaient, avec certaines cérémonies mystérieuses, de l’eau dans laquelle elles avaient fait bouillir des branches de cormier.  Il y en avait aussi qui gardaient les branches de cet arbre dans la maison pour se préserver contre les mauvais souhait des mendiants.

6.  On croyait qu’en passant une balle à travers cette image le malfaiteur lui-même se trouverait fusillé.

7.  Cette manière de guérir les verrues était connue des enfants acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard il y a une trentaine d’années; il y en avait qui se servaient de cette pratique et d’autres semblables, comme de mettre autant de noeuds à une corde qu’on avait de verrues et de jeter la corde ou de l’enterrer.  Quand la corde commençait à se corrompre, les verrues disparaissaient.

8.  A.T. Bourque.  Causerie du Père Antoine.

9.  Monsieur Henri Le Blanc de Moncton connaît l’endroit où se trouve la tombe de ce malheureux.

10.  Cette légende existe en toutes les provinces de la France.

11.  A.T. Bourque, Causerie du Père Antoine.

12.  En allant à la messe de minuit, quelques paroissiens de Grande-Anse, N.-B., virent le bateau fantôme, sur la glace, avec toutes ses voiles déployées et brûlant furieusement.

13.  On n’a pas connaissance que les Acadiens aient trouvé de trésors cachés.  Mais en labourant leurs champs plusieurs hommes trouvèrent quelques pièces d’or ou d’argent près de Memramcook, N.-B., à Malpec et à Miscouche, Î.-P.-É.  Au mois d’août 1870, on a déterré la cloche de l’ancienne église Saint-Pierre près du site de l’ancien village Saint-Pierre.  Elle avait dû être cachée par les Acadiens lors de la déportation de 1758.  Cette cloche sert actuellement au beffroi de l’église Saint-Alexis à Rollo Bay, Î.-P.-É.