Catégories: ‘La Petite Souvenance 1980 (No 4 – nov.)’

Un grand homme chez les Flûtes!… Biographie de Philibert Arsenault

1980 par Sœur Jeanne Arsenault

par Soeur Jeanne Arsenault

 

“Un grand homme”    

“He was a great man!…” C’est l’hommage rendu à mon père moribond par un de ses meilleurs amis, médecin protestant, qui traduisait ainsi tout ce que l’amitié et l’admiration pouvaient exprimer en cet instant solennel.

“Chez les Flûtes!”    

Ce “sobriquet” attaché à notre lignée, est un rappel probable de nos origines françaises, où chaque famille arborait un symbole de ses titres de noblesse.

Les motifs du choix d’une flûte, je les ignore.  Un fait certain, cependant c’est que Papa avait le don de se faire entendre dans les assemblées publiques.  Autre fait certain:  mon père n’avait pas de termes plus sévères ni plus doux pour gronder ou pour taquiner ses plus jeunes que ces mots: “Ma p’tite flûte!”

Toute la différence était dans le ton, naturellement!..

 

Un Acadien

Mon père était un “Acadien”.  Tel que je l’ai connu, et telle que je connais l’Histoire des Acadiens, je puis conclure que mon père avait le véritable type Acadien.

Mais qu’est-ce, au juste, qu’un Acadien?  Voilà le point!  L’Île-du-Prince-Édouard faisant partie du Dominion du Canada, ses habitants ne sont-ils pas tous des “Canadiens”?…  Sans doute; mon père était un “Canadien”, mais descendant des “Acadiens”.

Aujourd’hui, un peu partout, un véritable Acadien se fait reconnaître à son parler:  son accent et les expressions proprement acadiennes ne permettent pas de s’y tromper.  Ce phénomène a son explication historique qu’il est peut-être bon de signaler pour rassurer tous les Acadiens d’aujourd’hui qu’ils n’ont rien à regretter de ce qui les distingue de leurs compatriotes.  Ils n’ont pas à rougir d’avoir gardé si fidèlement l’héritage du passé!

“… La colonisation de l’Acadie s’est faite avant la formation définitive de la langue française.  Toute émigration de France a cessé à partir du jour où l’Acadie est passée sous la couronne de l’Angleterre (1713).  Les colons qui, avant comme après la conquête de leur pays, n’ont guère eu la chance de s’instruire, eux qui ont toujours vécu dans l’isolement, ils ont nécessairement gardé le vieux parler de leurs pères:  la langue du seizième siècle.

L’adoucissement des finales:  onne, omme, en ounne et oumme; l’emploi du pronom singulier avec le pluriel du verbe: j’avions, j’étions… etc., …”… étaient d’usage courant à l’époque d’Henri II et d’Henri IV,” lit-on dans l’Histoire.  Et l’auteur de ces citations conclut:  “La conservation de la langue française chez les Acadiens, dans les conditions que l’on connaît, est un fait aussi surprenant que celui de leur renaissance”.

Le “parler” n’est pas la seule caractéristique du peuple.  Pour bien saisir ce que l’attribut “d’Acadien” ajoute à la personnalité d’un individu, il faudrait remonter un peu dans l’histoire, revoir la merveilleuse épopée qui a marqué nos ancêtres, les Exilés de Grand-Pré.  Les belles pages d’un Abbé Casgrain, ou le “Récit du voyage” d’un Abbé Dubois, nous parlent de l’héroïsme de nos aïeux en termes dignes des chrétiens de l’âge apostolique.

A l’héroïsme, ces premiers colons alliaient encore une simplicité de vie qui frappait même leurs ennemis.  Les vers de Longfellow n’étaient pas que poésie; ils décrivaient la vérité toute simple:

“Ni verroux, ni loquets
Ne fermaient dans la nuit, leur modeste demeure.
Et la porte s’ouvrait, comme l’âme, à toute heure.
Là, le riche était pauvre en son honnêteté,
Et le pauvre ignorait ce qu’est la pauvreté.

La tragédie des Acadiens fut une véritable “chasse aux Français” qui s’échelonne sur une vingtaine d’années.  Quoique sur un mode tempéré, cette haine et cette jalousie contre les habitants français des Maritimes, seront à l’origine de la fondation de la paroisse, en 1812.  Assez dire sur la répercussion de ce drame!

De ce passé historique, un Français d’Acadie a hérité les belles vertus de patience, de ténacité!…  d’optimisme en face des adversités.  Qui dit “Acadien”, dit “Canadien” descendant de ces valeureux chrétiens qui illustrèrent notre passé de leur foi et de leur vaillance.

Mon père était un ACADIEN.

 

Acadien de Baie-Egmont

Philibert à Fidèle, à Maurice, à Jean Abrams…  Le dernier nommé de ces ancêtres figurait probablement parmi les fondateurs de notre paroisse.

En 1812, arrivaient comme des évadés de prison, quelques immigrants en quête d’un coin tranquille où vivre enfin au grand soleil.  Rien n’existait alors à Baie-Egmont.  Le récit d’Henri Blanchard nous raconte la misère “noire” de ces malheureux qui faillirent périr en hiver, faute de nourriture.

Ces braves défrichaient pour la cinquième fois!

Le rapport de la première visite épiscopale sur l’Île, qui date de 1812, nous donne un aperçu incroyable de la pauvreté des paroisses et des églises françaises à cette époque.  Pauvreté radicale!  “Mais”, d’ajouter Mgr Plessis, “pour la chaleur de l’accueil, rien n’est aussi impressionnant!”  Et encore:  “On n’a pas idée, en Canada, de la foi impressionnante de ces bonnes gens!…”
Que penser alors de Baie-Egmont à ses débuts, si la situation est telle ailleurs?  Il n’est pas étonnant, que ce peuple acadien de l’Île ait une mentalité à part.  Race de braves colons entêtés à vivre en Acadie malgré tout!

Papa est un descendant de ces Acadiens.

Dans cette paroisse nouvellement constituée, à une époque où la pauvreté et le dur labeur prennent toute leur signification, à une époque où la fermeté de la foi s’allie à la pureté des moeurs, et la piété solide aux relations familiales empreintes de sacré, la Providence suscite en 1881, une nouvelle existence humaine qui hérite de tout ce beau passé.

 

L’enfance

De l’enfance de mon père, malheureusement, je ne puis retracer grand’chose, si ce n’est qu’un beau jour d’août, M. et Mme Fidèle Arsenault du bout du village, accueillaient avec bonheur la naissance d’un septième enfant, un joli poupon blond aux yeux bleus.

Au baptême, comme il était de tradition, l’on suivait le calendrier liturgique:  on le nomma donc:  Philibert.  (Les 20 et 22 août, fête de Saint Philibert).

Ce petit bout d’homme devait, à mon avis, être un bambin turbulent, plein de vie et d’ardeur!… lui qui se révélera un chef de file aux jeux, aux fêtes, en politique et en création mécanique.

À la maison, la première éducation suivait l’ordre prévu par la Providence:  la mère s’employait aux travaux domestiques et elle élevait ses enfants; elle ne faisait que cela.  Anathème à celle qui aurait déserté le foyer pour se dépenser ailleurs, laissant le ménage aux mains d’une servante, sauf le cas de nécessité absolue, comme ce fut cas pour une pauvre veuve, mère de nombreux enfants et sans aucune ressource de revenus, comme ma tante Julie d’héroïque mémoire!

 

L’écolier

L’exemple des parents constituait l’essentielle leçon que l’enfant apprenait à la sortie du berceau.  La “sagesse” de la vie, tout ce qui fait la valeur humaine et chrétienne, on l’apprenait “de visu”, à regarder vivre Papa et Maman.  À l’école, on allait chercher le complément des connaissances théoriques utiles:  lecture, calcul, écriture, géographie et histoire générale, probablement.

Le stage scolaire de son père sera donc à la mode du temps et durera de trois à cinq ans.  Des professeurs qualifiés ou improvisés y donnaient de leur mieux les principes de la science et de la religion.  L’objectif visé n’était pas de former des “professionnels”, mais bien plutôt de donner à la paroisse d’honnêtes gens et de véritables chrétiens.

On y apprenait encore que Dieu existe et qu’Il est le grand Maître, tant de la nature que des événements.  Il valait mieux se mettre en conformité avec la volonté de ce Maître, Principe et Fin de toutes choses, que de vouloir braver et passer outre aux lois établies par la Sagesse.

Les faits nous apprennent que le souci de faire progresser la cause de l’éducation était bien vivant à l’époque où Papa fit ses études:  il y est fait mention de réunions “parents-maîtres” au village, dès 1984!  Avant-gardisme, vraiment!  Rien d’étonnant que mon père ait grandi avec l’ambition d’une “instruction plus poussée”, sinon pour lui-même, du moins pour les siens.

En classe, qui nous dira de quel caractère fut cet écolier?  Certes pas les registres.  Fut-il un enfant sage et studieux?…  Remuant et curieux?…  Léger, boudeur, timide ou indépendant?…

Force nous est de conclure par déduction, faute de renseignements.  Dans sa maturité, d’un tempérament autoritaire et ferme, prudent autant qu’audacieux, débrouillard en toutes circonstances, habile en maints métiers, on peut supposer que notre écolier était un enfant intelligent et bien appliqué, sachant profiter de ses expériences, aussi préoccupé, aux heures de loisirs, à scruter le mécanisme d’une vieille montre qu’à étudier les divisions en classe.

Nous savons toutefois, qu’il y apprit suffisamment pour être un “lettré” de son temps!…  un passé-maître dans l’art de se tirer d’affaire dans les tâches à venir, sans oublier la fermeté qu’il acquit dans la pratique des commandements de Dieu et de l’Église, lois saintes qui lui serviront de ligne de conduite comme son équerre lui servira de mesure dans sa boutique de forgeron.

De brevet?  Point.  Un grand événement marquait alors la fin du stage scolaire:  la Première Communion.  Sans avoir eu à marcher au Catéchisme préparatoire, vers l’âge de douze ans, l’élu se présentait à la table sainte accompagné de ses parents.  De célébration officielle, point non plus.  Si le fait passait presqu’inaperçu, c’est sans doute que le Seigneur n’aime pas le bruit et que ses grandes oeuvres, il les accomplit souvent dans le silence.

Nous ne tenons aucun souvenir personnel de Papa sur ce grand jour.  Mais nous pouvons croire qu’il y apporta tout le sérieux désiré et que cette première rencontre avec son Dieu eut sa répercussion profonde sur l’orientation de toute sa vie.  Ceux qui l’ont connu de près, ont pu constater l’entière fidélité de cet homme de bonne volonté; une fois la parole donnée, il laissa Dieu mettre la main au gouvernail et Lui fit confiance tout au long de la traversée.

Ainsi armé d’un mince bagage de sciences, mais marqué de la trempe la plus pure du type acadien, mon père passait de l’école à la ferme de son père comme apprenti-ouvrier.

 

Cultivateur

Cultivateur avant tout!  Toutes ses autres occupations n’étaient qu’accessoires.  Oui, la terre a vraiment eu ses amours!  Chez-nous, tous savent ce que signifie le mot “cultivateur”, ce qu’est le métier et ses exigences. Cultivateur:  cela implique se lever tôt, travailler tout le jour au soleil ou à la pluie, et, le soir, rentrer des champs non pour se reposer, mais pour vaquer à  l’entretien des dépendances de la ferme, faire le “train”.  Les animaux, fidèles collaborateurs du fermier réclament leur part de soins et de subsistance quotidienne.

Cela recommence chaque jour!  Éternel recommencement!…  Pour le cultivateur comme pour aucun autre, cela signifie:  éternel rejaillissement de vie et de fécondité.  Cela se voit à l’oeil nu, tous les ans!

Je ne m’arrête pas à décrire en détail la vie d’un fermier de mon coin de pays.  Ceux qui me liront sont à même d’être renseignés à bonne source.  Rappelons-nous seulement qu’au début de sa carrière, mon père a connu les instruments de travail fort rudimentaires.  Les plus vieux de la paroisse se souviennent des semailles et de l’art de “métiver” à la main.  (couper le grain)

Je veux simplement évoquer l’une des plus belles images de Papa qui restent gravées dans ma mémoire.  C’est celle de Papa “endimanché”, se promenant dans les champs de blé ou de patates, après le dîner dominical, tel un grand seigneur visitant son domaine pour voir si tout y est à l’ordre:  pour voir si les jeunes pousses répondent à l’attente, pour voir enfin si quelqu’ennemi effronté ose menacer l’avenir des récoltes.

Qu’est-ce qu’on entend, un beau matin, avant le départ pour l’école, ou un samedi:  “Les enfants, il y a de la moutarde dans tel coin du jardin”; ou bien:  “Les patates ont besoin d’être arrousées” et les “navets esharbés”…  Esharber n’est pas au dictionnaire.  Vestige savoureux du vieux parler français:  de exherber, sarcler.

Vive sollicitude du jardinier pour la qualité de ses récoltes et grand désarroi des jeunes dont les projets de loisir s’estempent!  Oui, mon père était cultivateur de toute son âme.  Il rêvait bons et beaux les légumes de son jardin.  Et c’était deux et trois fois qu’il nous fallait “esherber” les interminables sillons de blé d’inde, de navets, de “mangols”, (sorte de betteraves à vache) etc…  Et nous qui rêvions de bains de mer ou de cueillette de fruits sauvages, passe-temps délicieux malgré les maringouins!

“Chaque chose en son temps”, semblait croire mon père.  “Il y aura du temps pour s’escarrer après”.  Et certes, il n’avait pas tort.  Nos beaux jours sacrifiés si durement, recevaient plein récompense tout au long des mois d’hiver, où la table bien garnie de légumes frais conservés dans l’immense cave du sous-sol de la maison, ravitaillait la mangeaille et la maintenait en bonne santé.  À preuve:  tous ont suivi régulièrement leurs années scolaires, hiver comme été, en parcourant ordinairement à pied les deux milles qu’il fallait franchir.

Papa oubliait tous les long et durs travaux de l’année, quand, à l’Exposition agricole, il contemplait avec une fierté légitime, les prémices de ses bêtes ou de ses légumes portant les premiers prix.  Et cela arrivait assez souvent.  Comme il partageait alors la joie des enfants qui croyaient avoir beaucoup de mérite parce qu’ils avaient eu l’honneur de faire le choix des exhibits; mais le jardinier en avait-il moins?

 

Pêcheur

Dans la vie d’un cultivateur, il y a des ralentis d’activités après les grandes corvées.  Ce qui permet à plus d’un qui a bonne santé de mener de front deux métiers.  Ainsi, mon père est-il devenu pêcheur, et bon pêcheur s’il en fut un!  Un vieux marin! qui gardera une profonde nostalgie de la mer quand l’âge ou l’usure ne lui permettront plus de s’aventurer au large.

Ici se révèlent deux des traits caractéristiques de la personnalité de mon père:  sa ténacité acadienne et sa hardiesse!  Aujourd’hui, il ne nous viendrait pas à la pensée qu’un homme qui ne sait pas nager, qui est seul dans sa barque, qui n’a pas de moteur pour “haler” ses filets ou ses attrapes à homards, qu’un tel homme ose s’aventurer en haute mer!  Et pourtant, Papa qui était prudent, on sait comment, fut, durant douze ans! cet individu courageux et audacieux au-delà de toute croyance!

Solitaire dans sa barque, durant douze ans! dans sa vieille barque noire, moins sûre et moins jolie que le beau bateau blanc qui sortira de sa forge, un jour.  Qu’il a dû en avoir des idées de toutes les couleurs, le pauvre!…  Tout seul, beau temps, mauvais temps!…  Aussi, quand il se bâtira un bateau, il le voudra tout blanc:  cela se comprend.

Il était seul dans son bateau parce que l’argent était trop rare pour permettre un employé à gages; tout juste arrivait-on à boucler le budget familial.  Les nombreux enfants épuisaient vite les maigres revenus de la ferme et de la pêche.  Les recettes ne couvraient pas toutes les dépenses, malheureusement.

De toute évidence, mon père misait sur la bonne Providence.  Puisque Dieu a ordonné de gagner son pain à la sueur de son front, refuserait-il de secourir celui qui s’acquitte si courageusement de son devoir sur mer comme sur terre?  Peut-être lui revenait-il en mémoire ces versets de psaume de son vieux missel jauni, qu’il relisait les dimanches:

“Puissant plus que la houle des mers,
Puissant là-haut est le Seigneur!
Le Seigneur est mon rempart, mon refuge.
Heureux l’homme qui se confie en Lui!”

En pensant au pêcheur que fut Papa, je pense aussi au “prophète”!….  Oui, prophète des saisons et des tempêtes prochaines.  Un bon marin qu’il était, mon père avait appris à observer.  La mer, la lune, les oiseaux, et je ne sais quoi encore, lui permettaient de prédire, parfois longtemps à l’avance, la température ou le genre de saison à venir.  Plusieurs ne manquaient pas de taquiner le “prophète”, ce qui l’accusait beaucoup.  Mais il s’en trouvait aussi qui croyaient dur à ses prophéties.

Un beau jour, un petit neveu arrive, en courant, demander très sérieusement à son oncle:

“Mon oncle, est-ce qu’il va mouiller, demain?”

C’était son grand frère qui l’envoyait demander cela avant de se préparer à arroser ses patates.  Et mon père de répondre:

“Ce n’est pas moi qui décide ça; ce n’est pas moi le Bon Dieu.”  La confiance naïve de ce neveu l’avait fort amusé.

Quand arrive l’automne, le pêcheur doit se hâter de rentrer au port; la mer devient furieuse sous les “nordais”.  C’est le temps de remettre à l’ordre tous les agrès de pêche, de terminer les labours, de serrer les instruments aratoires, et déjà, la neige tombe sur l’Île.  Papa ne s’installe pas dans un fauteuil en attendant la prochaine corvée.  De nombreuses besognes sollicitent ses bras et son temps.  Une fin de semaine ou une vacance sont des “gâteries” inconnues dans son temps, comme encore aujourd’hui pour bon nombre de ses pareils.

 
Bûcheron

Au début de la saison froide, Papa, comme tous ses voisins, prend sa hache et devient bûcheron.  L’électricité et l’huile de chauffage seront pour la génération future.  En attendant, il faut aller couper du bois sur nos terres.

La vie d’un bûcheron d’occasion, au Village, n’a rien de bien poétique, il va sans dire.  Dans un grand chantier organisé où l’on travaille en équipe, avec des scies mécaniques, et où l’on rentre le soir, pour la détente avec les copains. Ça, c’est la poésie!  Mais, seul, enfoncé au bois silencieux et glacial, pour couper du bois à la hache des heures interminables, ce n’est pas très gai, je présume.  Il arrive qu’on s’entende avec un voisin pour travailler ensemble et se rendre la charité réciproquement.

À certains jours, il y aura la compagnie d’un pauvre “lapin” (lièvre sauvage) pris au collet, et qui vous regarde de ses grands yeux noirs figés dans l’angoisse… A quoi devait rêver Papa durant ces heures?…

Au milieu des beautés sauvages et parfois cruelles de la nature, dans le grand silence tant aimé des contemplatifs, il avait tout le temps voulu pour ruminer ses petits et grands soucis, personnels et paroissiaux.

S’il est vrai que: “…nous aussi, nous prions souvent par nos soumissions presque aveugles aux événements qui nous arrivent, “et que c’est souvent notre meilleure prière”, (R.P. Henri Samson, S.J.), alors mon père a pu connaître de longues heures de prières….

En tout cas, il expérimentait que si le bois réchauffe la maison, le dévouement obscur réchauffe le coeur à la pensée des êtres chers que l’on aime et que l’on veut servir.  À la faveur de la neige, on transporte le bois coupé à la ferme où l’attend un “frolic” (corvée).  Ici, la belle vie en équipe retrouve ses droits.  Beaux souvenirs de mon enfance!

Des voisins sont invités, un jour, à venir passer les gros billots dans la scierie “patentée” avec tant d’ingéniosité.  Chacun aura son tour, ensuite.  Après le souper, (un gala acadien:  une râpure ou un fricot), la veillée!  Le tempérament jovial, plein d’entrain de mon père s’y révélait!  Maître chez lui, il lui revenait sans doute d’animer la conversation, par tempérament aussi.  Alors, on rappelait les souvenirs d’autrefois:  les vilains tours joués à la maîtresse d’école ou à la pauvre petite Henriette!….  Et les éclats de rire retentissaient à faire craquer les murs!  Aventures de jeunesse qui nous paraissaient aussi comiques qu’incroyables!  C’était à se demander comment aurait réagi mon père si nous nous étions permis de semblables espiègleries?…

La scierie terminée, il reste à couper le bois en morceaux pour le poêle, ça, c’est l’affaire des grands garçons qui, les samedis, trouvent à passer le temps…  Heureusement, Papa eut la chance de bénéficier de ces apprentis-bûcherons dans la personne des quatre solides gaillards que Dieu lui avait donnés; autrement, il aurait eu à le faire lui-même.

 
Jack of all trades

C’est ainsi que Papa aimait se nommer avec humour.  Souvent en effet, il passait d’un métier à un autre.  Oh! il ne savait pas tout, mon père; mais c’était un homme débrouillard!

Dès sa jeunesse initié à toutes les activités que réclame la marche des travaux agricoles, il avait appris d’un bon connaisseur comment irriguer les terres basses.  Les anciens Acadiens n’avaient pas leurs pareils pour ce genre de travaux; au point que les Anglais qui les avaient délogés de leurs belles terres, allaient les chercher pour effectuer ou réparer les systèmes d’irrigation.  À plusieurs reprises, il devra pratiquer ce moyen pour faire fructifier davantage certaines parties de sa ferme mal situées.  Ordinairement, il pouvait se féliciter des résultats.

Quant au travail de défrichement, il y a surtout goûté durant sa jeunesse.  Lui-même fera peu “de terres neuves”.

Nous savons que vers 1900, bon nombre de travaux s’effectuaient à la main.  Or, mon père, homme débrouillard s’improvisa fabriquant d’instruments aratoires.  Il lui suffisait d’en avoir vu un exemplaire, paraît-il, pour en faire un semblable.  De sa forge au gros soufflet, qu’il s’était lui-même construite, sortira une quantité de merveilles d’utilité pratique:  des brouettes, des herses (en bois), des rouleaux, des râteaux, des “Bob’s sleigh”, l’ingénieux “digger”1 à patates, la grande “traîne” rouge (traîneau), une table de famille hors mesure et son beau bateau blanc!

Combien d’autres inventions mi-achetées, mi-fabriquées, n’a-t-il pas à son crédit?…  Il faut avouer que Papa avait de qui tenir en ce domaine:  un musée d’antiquités récemment ouvert à Miscouche expose les objets les plus incroyables, fabriqués par les ancêtres les plus proches.  Ces spécimens sont d’une ingéniosité qui ne le cède en rien aux inventions modernes – (spécimens presque tous en bois ou en fer, grossièrement forgés).

Quand Papa travaillait le bois, il y mettait tout son coeur et toute sa patience.  Après avoir fait sa maison, sa grange et sa forge, il a fini l’intérieur de la maison avec un grand souci du beau, et “à la moderne”, pour le temps.  Peintre à l’occasion, il devra recourir à un homme de profession pour appliquer le plâtre.  Il était normal qu’il eût ses limites, mon père, comme les autres.

Tout le reste était de sa main, y compris la plomberie.  En quoi consistait la plomberie d’avant l’ère moderne?  Tout simplement à trouver une source d’eau potable; et cela a son importance et sa difficulté!  Avant de construire sa maison, Papa eut la chance de trouver, à vingt pieds de profondeur, la source du miracle:  une eau pure en tout temps et qui ne gèlera pas en hiver, grâce à la cave profonde et chaude où se trouve la pompe.  Des voisins, moins heureux que Papa dans leur trouvaille, viendront parfois emprunter de la “bonne eau” pour leurs visiteurs.  Ce qui prouve que le tour n’était pas si facile à réussir.

Mon père avait, je pense, l’intuition d’un bon mécanicien.  Avec l’intuition et un peu d’expérience, tout réussissait.  En électricité, ses connaissances étaient plus limitées; mais c’était quand même merveilleux de voir cet homme qui n’avait rien étudié, jouer avec les fils ou les piles de la radio, ou d’un engin.

En hiver, c’est surtout dans sa forge qu’il passera les heures!  Dans cette boutique, il en a vu de toutes sortes, depuis le cheval à ferrer jusqu’au chaudron de cuisine à souder, en passant par les patins “home-made” pour les enfants!  Le “Jack of all trades” y trouvait de quoi déployer ses capacités.  Cette forge s’averrait un véritable atelier d’arts et métiers, d’où ses fils sortiront bien initiés à la menuiserie et à la mécanique, bien que non licenciés.

S’il peut paraître mal à propos de vanter les qualités des siens, il est bon de se rappeler que Papa, lui, ne se vantait pas.

 

Médecin

Comme tous les papas, mon père savait l’art de soigner tous les bobos des enfants.  Les mamans aussi savent le secret.  Peut-être que la demi-cécité de ma mère explique que chez nous, ce fut souvent Papa le praticien.  Toujours est-il que j’ai pu admirer maintes fois avec quelle patience et quelle délicatesse, il a, durant des semaines, fait et refait les pansements d’une fillette ébouillantée à la cheville.

Les infirmières ne doivent pas avoir la main plus douce que celle de mon père pour appliquer un traitement douloureux:  le coeur d’un père souffre lui aussi du mal de sa fille.  Papa s’y prenait merveilleusement bien.  Des ablutions “assaisonnées” de créoline avaient raison du pansement collé à la plaie, en épargnant à la patiente douleur et infection.

Pour les maux d’oreilles, le traitement ne manquait ni d’originalité ni d’efficacité.  Mon père prenait sa pipe, même la nuit, et il envoyait dans l’oreille malade la fumée, ayant eu soin de filtrer celle-ci au travers d’un linge propre.  Il lui est même arrivé, à ma connaissance, d’enlever adroitement, sans anesthésie, ou quasi, un morceau de vitre resté dans une plaie refermée, au talon de sa plus jeune.  Ce qu’il fit avec autant d’adresse que de hardiesse!  Soulagement et prompt rétablissement…

Comme médecin, Papa était assez autoritaire.  Quand il avait prescrit tant de jour de convalescence à la maison après une rougeole ou une coqueluche, il n’en retranchait pas une seule journée, même si l’intéressé en pleurait son saoûl pour aller patiner avec les autres.  Il lui fallait se contenter de les regarder.

Sa réputation de bon vétérinaire se répandit aussi; on venait le consulter ou le chercher pour soigner les animaux malades.  Si un agneau nouveau-né semblait en danger de mort, la sollicitude du pasteur s’ingéniait à le sauver.  Il le mettait dans un panier et lui prodiguait des soins empressés jusqu’au rétablissement.  Ce qui était un amusement pas ordinaire pour les enfants!  Et les jolis poussins, donc!…  Et gare au chat!

Quand une fois l’on a vu un fermier revenir du bois avec un agnelet sur les épaules et la brebis-mère trottinant par derrière, l’on saisit plus facilement tout ce que le Sauveur de monde a voulu mettre de persuasion dans l’expression de “Bon Pasteur”, pour nous faire comprendre toute la sollicitude qu’il apporte à nous guérir et à nous sauver.  Jésus s’adressait à des connaisseurs en bergerie.

Pour lui-même, par contre, il ne faisait pas grand cas de ses propre maladies.  Il a souffert toute sa vie de ce qu’il appelait son eczéma.  Il ne put jamais s’astreindre à régime alimentaire qu’il l’eût probablement soulagé.  Qui l’en blâmerait?  Devant la diète, mon père regardait autant la besogne à abattre que les démangeaisons à soulager.  D’ailleurs, il acceptait sans se plaindre les ennuis de sa maladie.

Au tombeau de Mère Marguerite d’Yvouville, un jour, on lui suggéra de demander sa guérison à cette bonne Mère.  Il se contenta de remercier Dieu “de n’avoir pas pire que cela”.

 

Ses hobbies

Durant les longues soirées d’hiver, à moins d’aller à une assemblée, mon père passait le temps à quelque chose d’utile.  À quoi s’occupait-il?  A cinquante-six métiers!  Pas une minute perdue: filets à remailler, souliers et caoutchoucs à réparer, (et de ceux-ci, il y en avait toujours), montres et vieilles horloges à régler pour lui-même ou pour des voisins, harnais à tanner, bas et sous-vêtements de laine à “brocher” à la machine, etc….

Une chose que les enfants de la ville ignorent probablement, c’est que chez-nous il y avait toute l’histoire de “la laine de moutons” comme dit la chanson.  Ce n’est pas une petite corvée que celle de tondre les brebis et de laver la laine au bord du ruisseau.  Et la corvée que nous, nous aimions encore moins, c’était celle de “l’écharpir”:  la nettoyer à la main avant de l’envoyer au moulin pour la faire carder.  Quand les “écardes” soyeux arrivent du moulin, il reste à les filer au rouet, ce que maman faisait en fredonnant les airs de la messe:  Gloria, Credo, Pater….  C’est ainsi que les bambines les apprenaient avant même d’être allées à l’église.

Une autre chose que les citadins ne savent peut-être pas encore, c’est que mon père faisait des petits “miracles”!  Moi, je les ai vus de mes deux yeux quand j’étais jeune.  C’était grâce à la machine à tricoter.  Avec ses lunettes sur le bout du nez, (lunettes achetées du Rawley Man), Papa installait avec beaucoup de patience toute une série d’aiguilles compliquées au “mitan” (milieu) d’un gros cylindre; il y faisait passer la laine juste au bon endroit, puis, en un tour de main magique, le miracle commençait:  les verges et les verges de tricot nous arrivaient par enchantement!  Formidable à voir quand on est jeune.

Il n’est pas jusqu’à la cuisine qui ne vit les prouesses de mon père.  À certains jours où maman se sentait plus fatiguée (et il y avait de quoi), Papa endossait le tablier de boulanger.  Il fallait cuire le pain, les boulangers de la ville demeurant trop loin.  Du bon pain de campagne, fait avec de la farine de nos blés, et pétri avec toute l’énergie des grosses mains de Papa, ça y gagne en souplesse et en saveur!

Quelle saveur ressort d’un si bel acte de charité de la part de cet homme; il rentre au foyer, harassé, par une lourde journée de labeurs, mais il trouve moyen de venir en aide à son épouse, fatiguée, elle aussi d’avoir “trépigné” (piétiné) toute la journée dans sa cuisine pour nourrir la douzaine de ventre affamés qui s’attablent trois ou quatre fois par jour.

À l’occasion de la Saint Catherine (25 novembre), autant pour se distraire que pour égayer les enfants, Papa se mettait parfois à faire du “taffy” (de la tire).  C’était tout à fait charmant de le voir si amusé et si condescendant!  Cela faisait contraste avec cet homme habituellement sérieux et accaparé par ses occupations.  Ce jour-là, c’était l’heure de la détente pour lui, après les lourds travaux d’automne, en attendant ceux de l’hiver tout proche; si proche, que souvent il y avait de la neige pour déposer la tire.

Autre hobby dont je me rappelle, c’était le don de raconter une histoire.  Nous, les “bouts d’choux”, nous ne songions guère à l’épuisement que devait ressentir mon père à la rentrée de journées aussi remplies.  C’était surtout en hiver ou les dimanches que Papa acquiesçait de bonne grâce à notre désir et nous nous installions autour de sa chaise.  Il fallait être bien installés!  Les histoires étaient toujours longues!…  mais longues!… si longues, que les pauvres petits que nous étions, nous avions beau, le soir, écarquiller les yeux avec effort, le sommeil s’emparait de nous avant la fin, immanquablement!  Mais elles étaient intéressantes, ses histoires!…  Il les composait à mesure!

D’un ton grave, parfois mystérieux, parfois très enthousiaste, il racontait de façon si captivante que les auditeurs entraient dans le jeu et devinaient les réactions des personnages.  Nous lui posions parfois des questions:  ce qu’il aimait:  question d’allonger l’histoire indéfiniment.  Quand finalement, il fallait se rendre à l’évidence:  les enfants s’endormaient; il fallait nous assurer avant de partir:  “Papa, vous finirez demain?…”

“Quand j’aura rêvé le reste, je vous le raconterai!”

Et le plus beau, c’est qu’il s’en trouvait d’assez naïfs pour croire cela!…  Qui sait lequel dormait le mieux après une telle détente:  le conteur ou les bouts-d’choux?…

En hiver, quelque fois, Papa jouait aux cartes.  Au jeu, c’était l’homme le plus charmant du monde.  Simple comme un enfant, il aimait gagner; mais de se faire battre par un de ses enfants, l’amusait bien.  À moins qu’il le fit exprès pour perdre…?

Entêté en “Acadien”, il le fut un jour où il voulait retracer dans sa mémoire un jeu mystérieux, oublié.  Il recommencera je ne sais combien de fois son jeu solitaire, jusqu’à ce que, enfin!…  Il l’eut retrouvé.  Puis avec une naïve satisfaction, il nous prenait à la magie.  Car magie, il y avait:  “Misai, Talto, Remor, Vusul”.  Jeu dont j’ai encore bonne souvenance.

En travaillant, Papa était habituellement silencieux.  Il aimait la musique, mais en son temps.  La radio, comme les journaux, lui serviront pour les nouvelles, ou les informations diverses, pas plus.  De rares fois, je l’ai entendu fredonner de vieux refrains français que je n’ai pu identifier.  Le plus souvent, il murmurait la mélodie seulement ou il sifflait doucement.  Quand il lui arrivait de prendre sa “mouth organ” (harmonica), là, l’ardeur bouillonnante de son âme débordait et c’était fête dans la maison!

 
Éducateur

La mère est ordinairement la première à imprimer sa marque sur l’être humain en éveil.  Chez-nous aussi naturellement, les enfants ont subi cette profonde influence maternelle.  Mais ce qui est vrai aussi, c’est que ce fut sous le regard, à la fois proche, lointain de Papa.

Au souvenir de l’éducation quelque peu “sévère” reçue dans l’enfance, plusieurs de mes soeurs m’ont fait les commentaires suivants:  “C’était sans doute bien” ou encore:  “L’expérience prouve que ce n’est pas mieux de pousser comme des champignons!…”

Étant jeunes, nous jugions avec les courtes vues de l’enfance.  Adultes, nous constatons la sagesse de nos parents.  Non pas que ce fut parfait:  mais quelle génération peut se vanter d’avoir eu une éducation parfaite?

Homme de son temps, Papa fut zélé promoteur de l’oeuvre éducationnelle.  Il y a là de quoi nous émerveiller quand nous songeons que, pour lui, le temps des études se limita à quatre ou cinq ans.  C’est pourquoi, précisément, il eut tant à coeur de pourvoir à l’instruction des siens.  Il a souffert de ses propres déficiences, dues à une instruction élémentaire, alors que des études techniques en eurent fait un professionnel dépareillé.  Car, il en avait l’étoffe!

Ses méthodes pédagogiques, puisées dans la tradition familiale, aidées des leçons apprises des maîtres d’école et enrichies des ordonnances qui émanaient de la chaire, les dimanches, s’avérèrent assez fructueuses tout de même.  Très occupé tout le jour à de nombreuses besognes, mon père n’en a pas pour autant démissionné de sa responsabilité d’éducateur au foyer.

Les courts moments qu’il passait à la maison lui suffisaient pour vérifier notre sagesse et, au besoin, porter remède à nos lacunes.  À table, notamment, il exigeait les bienséances:  la tenue, la modération d’un appétit trop vorace; il ne tolérait pas davantage qu’un enfant s’amusât à jouer dans son assiette.  Et on ne racontait pas n’importe quoi à table, surtout pas de “rapports” de l’école!  Les rires trop exubérants devaient parfois se modérer…  Et le “bénédicité” et les “grâces”, il ne fallait pas les oublier ni les expédier trop en étourdis!

Code de politesse qui se transmettait de père en fils depuis des générations!  Les repas ne sont-ils pas le lieu de rencontre par excellence de toute la famille!  Alors, il y faut un climat de détente de joie et de paix sereine.  Quant aux caprices, il y voyait:  “Mange ta soupe; tu auras d’autre chose après!…”

Le système correctionnel était plutôt du domaine psychologique.  C’était très rare qu’il était obligé de se servir de la “colée”.  L’autorité de sa parole, avec ses petits yeux bleus sévères, suffisait ordinairement.  Passer cinq minutes à genoux, brisait davantage un caractère rebelle qu’il ne faisait mal aux genoux…

Avec les plus grands, Papa usait une méthode tout à fait à la page et efficace.  Quelques exemples: si, un matin, un tel doit manger son pain sec, seul l’intéressé sait que c’est par puntiion qu’il se prive de beurre ce matin-là.  Et ce petit jeûne de graisse ne nuit en rien à la santé, bien au contraire, occasionnellement, il est même très recommandable.  Un autre qui prend le chemin de l’église, un matin, pour la messe et la confession éventuelle?…  Beau geste de réconciliation avec Dieu d’abord, qu’une désobéissance consciente aurait blessé.  Les messes étant assez matinales autrefois, cela aussi pouvait passer inaperçu.

L’effet correctionnel de certaines appréciations comme celle-ci:  “Tu n’as pas honte d’agir ainsi, une grande fille comme toi?”, était définitif quand c’était Papa qui l’avait dit!

Laissez-moi vous raconter un fait authentique, amusant autant que révélateur de la méthode pédagogique de mon père.

Un jour qu’un de mes frères aidait Papa à sortir un gros instrument, l’enfant eut le malheur de laisser échapper un petit mot “inaccoutumé”… parce qu’il s’était fait mal dans la manoeuvre.  Mon père garda silence et finit son installation.  Après quoi, il interrogea son fiston:  “Le mot que tu as prononcé tantôt, est-ce moi qui t’apprends ça?” — Non.  “Est-ce ta mère?” — Non.  “Est-ce ton frère qui laboure?” — Non.  “Où donc apprends-tu cela?” – À l’école.  Et l’intéressé d’ajouter: “Je n’ai jamais oublié cela!”

En fait, Papa avait à coeur de procurer l’instruction à tous ses enfants.  Que de sacrifices il a dû s’imposer, le temps venu, pour réaliser son idéal!  N’ira-t-il pas jusqu’à hypothéquer sa maison, bâtie de ses mains, pour permettre des études au niveau collégial?

Si l’on veut savoir où mon père avait trouvé cette audace, il m’en a confié le secret lors d’une visite, en août 1960.  “Un bon vieux paroissien m’avait dit:  “Écoute, mon garçon, n’aie pas peur de tout sacrifier pour l’éducation de tes enfants!  La Providence ne te laissera pas dans la misère parce que tu auras tout donné pour l’éducation de tes enfants.  C’est sacré, l’éducation!”

Voilà la consigne des cheveux blancs!  Papa savait tenir compte de cette sagesse, et Dieu sait que ce vieux ne se trompait pas.  Là était le mobile secret qui orienta les gestes de mon père, face aux problèmes des siens.

Il fallait voir quelle vigilance il exerçait sur l’heure de nos études, le soir.  Le phonographe ou la radio n’eurent jamais le pas.  Mais quelle encourageante récompense pour nous stimuler que de penser au charme de la musique qui nous attend!

Mon père, paraît-il, censurait les lectures de ses grandes filles.  On ne lisait pas n’importe quel roman, sauf en cachette!…

À ma connaissance et à mon grand regret, il y eut une chose qui déçut mon père en ce domaine:  il ne pouvait concevoir qu’on puisse suivre des cours réguliers dans un collège de Montréal, et écrire si mal!…  Je l’appris le jour où je lui servis de secrétaire bénévole.

Ici, je veux souligner l’un des traits marquants de l’éducation familiale acadienne:  ce respect, empreint d’estime et de haute vénération, que l’on nous inculquait pour le prêtre et la religieuse.  Le prêtre, “autre Christ”, était aux yeux de Papa comme le Bon Dieu parmi nous.  Et vraiment, l’incarnation du Verbe dans l’humanité n’est-elle pas cela au regard de la foi?  “Qui vous écoute, m’écoute.”
L’estime que Papa avait pour les religieuses, la joie de les recevoir et de remplir leur voiture de légumes frais ou de homards contribua aussi à éveiller l’attention de ses filles à qui Dieu faisait signe déjà…

“Ce qui me touchait et m’humiliait, c’était, à la fois, “m’avouait une de mes soeurs religieuses”, ce respect qu’il avait pour nous, ses filles religieuses.  Je n’en reviens pas comme il jasait avec moi… presque comme si j’avait été quelqu’un de son âge, ou quelqu’un de qui il pouvait en apprendre!”

C’était bien l’impression qu’il créait chez-moi lors de mes visites.  Il se sentait une certaine affinité d’âme avec nous, tant il est vrai que les vocations religieuses naissent d’abord dans le coeur des parents.

Les relations sociales des jeunes adolescents tiraient profit, elles aussi, de la vigilance paternelle.  Bien que, dans les réunions familiales de son jeune temps, Papa n’avait pas d’égal pour mener la fête, me dit-on, nous l’avons connu assez sévère pour accorder des permissions d’aller danser.  Mais, entendons-nous:  il y a danse et danse!  Ce qu’il défendait, en réalité, en autant que je puisse juger, ce n’était pas d’aller veiller chez des amis de la ville où il y avait “danse”, mais bien d’aller à des salles de danse….

À la maison, Papa était content d’arriver, un soir, et d’y trouver “une ramée de petits mousses” avec orchestre, et d’y surveiller les ébats joyeux des jeunes dans un salon bien éclairé.  Son regard scrutateur eût tôt fait d’y apercevoir les inconvenances occasionnelles…  Même s’il n’oubliait pas de monter son horloge vers dix ou onze heures, l’on s’amusait bien chez-nous dans le bon vieux temps!

Aussi, nous l’aimions ce cher Papa!  Et quelle confiance il avait su se gagner!  Un témoignage entre autres: “Il était si solide, si raisonnable, que je n’avais jamais peur, soit du tonnerre, soit en bateau, pourvu que Papa y fut.”

L’une de ses fillettes, raconte-on, avait grande peur du tonnerre.  Quand l’orage claquait très fort, la petite suivait son père partout.  Elle avait toujours des raisons d’aller là où il allait.  Et elle suivait son chemin malgré les taquineries… qui ne manquaient pas.

 

Honnête citoyen et bon voisin

Plein de courage et d’esprit pratique, mon père était, semble-t-il, le bon voisin que l’on aime venir consulter.  L’on était sûr de l’accueil empreint de cordialité.  Je me souviens de l’expression de joie qui éclairait son visage à l’arrivée d’un parent ou d’un voisin mal pris, qui venait faire appel à ses talents de forgeron, de vétérinaire ou de mécanicien.

Mais avant de parler d’affaires, il s’informait de la santé de toute la famille, y compris le vieux ou la vieille.  Chez-nous, en effet, “l’hospice” des vieillards est dans chaque foyer:  c’est la place normale et incontestée.  À l’expression de sa physionomie et à tous ses gestes, l’on voyait que Papa partageait profondément les joies et les peines de ses visiteurs.  Et c’était le premier service qu’il leur rendait….  On s’émoignait (s’informait) de la famille, les affaires après.
Le salaire?….  Papa ne parlait pas d’argent devant les enfants; au point que je croyais mon père “riche”! du moins, assez pour n’être pas préoccupé par ce problème.  Je suis revenue de mes illusions trop tard!  Car, j’aurais été plus sympathique et moins exigeante si j’avais su la vérité.  C’est que Papa ne voulait pas laisser peser sur l’atmosphère de son foyer ses soucies financiers.  Aujourd’hui, je l’admire d’autant plus.  Cette sérénité de mon père était le fruit d’un extrême détachement de soi pour laisser vivre les siens en paix et de sa confiance en la divine Providence!….

À l’occasion, sa charité savait même le muer en “avocat” improvisé.  Par exemple, pour sauver une de ses parentes d’une impasse financière, Papa prit l’affaire en main et de concert avec d’autres membres généreux de la famille, sauva la situation de justesse!  La Providence était venue à son secours.  Il n’avait pas été sans compter sur Elle, puisqu’il n’avait rien de prévu pour régler une telle situation.

Quant à sa boutique de forgeron, elle était ouverte à tous; je dirais même, qu’elle était au service de la paroisse:  que de machine ou de pièces brisées appartenant à la fromagerie, à la homarderie, à l’église ou au terrain de l’Exposition, ont bénéficié de réparations gratuites.  De même, il y allait toujours de sa large part dans les corvées d’entretien du cimetière ou de la coupe du bois de chauffage pour l’église.

De sa contribution aux organisations paroissiales, un cousin “son bras droit” de toujours, atteste que Papa fut président ou conseiller dans les associations suivantes:

Fromagerie du Village; Construction de l’église; Farmer’s Institute; Club des 4 H (fédéral); pour l’élevage des moutons; des poulets, des veaux, des porcs, Farm Planning.

Ses diplômes ne l’avaient pas préparé à prendre en charge la promotion économique et sociale de la paroisse, mais sa largeur de vue et son optimisme en firent un énergique propagateur des “Unions” et “Coopératives” diverses qui firent évoluer la génération actuelle vers le progrès.

En chrétien consciencieux, mon père assuma pleinement son devoir de patriote.  Il se souciait beaucoup de son rôle en politique, même si, à la maison, il ne fallait pas parler “politique” sur n’importe quel ton.  Aux temps des élections, des “débats” s’organisaient où mon père ne le cédait à personne en éloquence.  Son cousin Charles en sait quelque chose, lui qui me disait:  “Ton père et moi différions souvent d’avis:  ce qui rendait les discussions encore plus intéressantes!”  Papa avait le don de convaincre puisque souvent il gagnait la cause de ses idées, sinon toujours celle de son candidat de comté.

Chacun était libre d’opter pour les idées politiques de son choix; mais, chacun devait aussi respecter les idées des autres.  Un garçonnet l’apprit sans ambage le jour où il avait eu l’audace enfantine d’afficher au mur la photo d’un chef politique fort suspect de son temps…  “Tu garderas pour toi-même tes idées politiques, à ྭl’avenir”, dit mon père, en lui enjoignant de descendre l’affiche.
Dans le compte de l’hospitalité, on sait de quel riche partrimoine avait hérité mon père.  Aussi bien, ouvrait-il larges ses portes à tout venant.  Si quelqu’un arrivait à l’heure des repas, il les invitait chaleureusement à partager:  “Tel que c’est, ce n’est pas fameux!  Mais il y en a en masse!”  Et plus d’un, qui se disait gêné d’arriver à pareille heure, finissait par se mettre à table.

La joie qu’il avait de recevoir toute la parenté des États-Unis, l’été, n’échappait à personne.  Il se sentait honoré par ces visiteurs, et s’enrichissait dans les conversations avec ses hôtes.  Il recevait de même en pension, les employés du “Drudge” qui venaient creuser le chenal; il les traitait avec grand respect et fraternité même s’il ne partageait pas les mêmes croyances religieuses qu’eux.

En parlant de sa générosité de coeur, je ne puis passer sous silence le rôle que Papa a assumé auprès d’un neveu qui eut la douleur de perdre son père très jeune.  Il ne se contenta pas de donner de bons conseils à ce neveu et de lui montrer à se débrouiller sur la ferme, mais il prenait sur ses charges d’effectuer lui-même certains travaux qu’il jugeait trop durs pour un jeune de son âge:  couper le grain, arracher les patates, dompter les chevaux, etc.

Jeune, ce neveu trouvera en son oncle un père attentif à tous ses besoins; et toujours, il gardera le même titre aux attentions de mon père.  Cette affection filiale pour son oncle, s’exprimera ouvertement au matin des funérailles de mon cher Papa, “son deuxième père”.

 

Serviteur de Yahweh

Mon père fut par-dessus tout un bon chrétien!  C’est en Dieu que Papa trouvait la force morale d’être ce qu’il fut.

L’air pur, le soleil, la mer et la modération en toutes choses sont les facteurs d’une bonne santé physique.  Mais l’optimisme du coeur puise sa vitalité à d’autres sources.  Seul un christianisme vigoureux peut soulever un coeur humain à longueur de vie et lui permettre de maintenir son élan de joyeux service de Dieu et du prochain, malgré vents et tempêtes.  Mon père a su vivre dans une perspective de foi et d’amour de Dieu.  Cet idéal surnaturel sera son point d’appui dans les épreuves de toute sorte qui viendront le visiter.

 

Dans l’épreuve

Dès le début de sa vie d’homme, Papa connut de grandes épreuves.  À l’âge de trente-quatre ans, père de trois jeunes enfants, il eut la douleur de voir mourir sa première femme.  Coup brutal capable d’ébranler une existence, si la vision ne se porte au-delà du raisonnement humain.

Notre jeune veuf sut accepter en bon chrétien ce douloureux événement, comme venant de la main de Dieu.  Et dans l’angoisse que créait ce grand vide au foyer, devant l’anxiété des trois petits, voici qu’une voix autorisée se fit entendre:  celle du vénéré Pasteur, qui ordonnait, au nom de Dieu:  “Six mois de deuil seulement, à cause des enfants; après, voyez à vous “amieller” (gagner) une autre épouse”.  Consigne qui résonna durement au coeur de mon père!  (D’après le ton de la confidence qu’il me fit en 1960, deux mois avant sa mort.)

C’est ainsi qu’après onze mois d’orphelinat, nos trois éprouvés auront le bonheur de retrouver la chaleur d’un amour maternel, qui s’efforcera d’adoucir par une ingéniosité toute féminine, l’acuité de la blessure au coeur de ces petits.  Et Dieu sait si cette nouvelle maman réussit!  Pour Papa, quel réconfort de voir ses enfants reçus à bras ouverts et choyés comme avant!  Une fois de plus, la bonne Providence n’avait pas fait défaut.

C’est au chapitre des grandes épreuves (celles dont j’eus connaissance), que mon père me parut grand dans sa soumission au bon vouloir divin.  J’ai fidèle souvenance de la veillée où nous arrivait un télégramme “endeuillé” annonçant la disparition, au champ de bataille, (le 5 décembre 1941), de mon frère Toussaint.  À cette nouvelle, Papa resta calme, immobile, ne trouvant pas une parole ni un geste à faire.  Pour moi qui n’entendais rien à l’affaire mystérieuse qui circulait “siliencement”, je trouvais bien long le temps que Papa mettait à nous annoncer la nouvelle.  Enfin, de façon saccadée, très bas, il répéta le mot anglais du texte:  “Missing”.  Et puis, silence!  Toute la famille fut à genoux pour réciter un chapelet; et un autre chapelet…  Dans ce temps d’abandon crucial au Maître de nos destinées, le chrétien trouve sa force à genoux.  Dans la suite, le choc émotionnel contrôlé, jamais je n’ai entendu un mot de plainte ou de critique sur les lèvres de mon père.  Que le sien soit tombé outre-mer, et que d’autres européens viennent séjourner longuement sur l’Île, était un fait que devait porter mon père (comme bien d’autres), à se poser des “pourquoi”?…  Mais, intérieurement, seulement; sa foi ne lui permettait pas de discuter avec les causes secondes qui lui plantaient le glaive en plein coeur:  c’était Dieu qui lui redemandait un fils, un fils à lui prêter.

De même, à l’heure des grandes séparations, lorsqu’un enfant partait définitivement de la maison:  même sacrifice consenti dans la joie, joie austère du fait chrétien.  La douleur de voir partir pour toujours un de ses enfants qui a coûté si cher est profonde au coeur des parents.  À voir couler des larmes sur les joues de Papa, je mesurais mieux sa peine, lui qui, habituellement, était si maître de ses émotions.  Après le départ, il se réfugiait dans le silence:  “Citadelle des forts”, a-t-on dit.  Quelque prière secrète devait monter vers la bonne Providence pour le bonheur et la protection de cet “oiseau” envolé du nid.

 

Sa prière

Comment priait mon père?  Avait-il un secret pour retirer une efficacité si tangible de ses moments de prière proprement dits?  À l’église, rien ne le distinguait des autres paroissiens, si ce n’est peut-être, avec sa haute stature, la concentration d’esprit où manifestement, il paraissait plongé, les yeux rivés sur son gros missel… aux feuillets minces et jaunis, au caractère minuscule, amputé d’une de ses couvertures, et en latin, bien sûr!

À voir Papa, durant les interminables “Lamentations” des Jours Saints de jadis, suivre dans son gros missel, des heures durant, attentif comme un moine! tout au long de l’Office, on aurait pu croire que Papa entendait le “latin”.

Vu la distance qui nous séparait de l’église, c’était ensemble seulement qu’il nous était possible de suivre les exercices liturgiques et de recevoir les sacrements de Pénitence et d’Eucharistie.  Ce qui me frappait, quand j’étais jeune, c’était l’esprit de suavité qui planait au foyer ces jours-là.  Mon père participait lui aussi, à l’épanouissement de toute la famille:  c’était une atmosphère toute renouvelée de joie sereine, d’échanges fraternels plus spontanés.  Probablement que les rencontres de parents et d’amis, sur le perron de l’église, contribuaient à la détente psychologique de tous.  Quand quelque parent s’invitait à dîner, la joie était à son comble!  Surtout quand une charmante cousine échappait à l’attention de mon père pour une partie notable du repas… jusqu’au moment où il était frappé par “une fille plus belle que les siennes”!…  Il s’en excusait avec confusion, au grand amusement de l’intéressée et des convives.

Je ne saurais dire que mon père avait quelque chose d’un mystique, mais je puis affirmer qu’il avait le sens du sérieux de la conversation avec Dieu.  C’est pourquoi, dans son foyer, le ton et la tenue durant les prières devaient être empreints du respect dû à Dieu.  Il laissait bien les plus jeunes s’asseoir ou jouer durant le chapelet, la prière du soir ou l’Angélus, mais les plus raisonnables étaient vite rendus responsables.

Un soir, Maman demanda à Papa de faire la prière à sa place; à mon grand émerveillement, mon père sait tout ça par coeur, lui aussi!…  Il n’en fallait pas plus pour me convaincre de l’importance de la prière dans ma vie.  De sa voix solide, il proclamait au nom de sa famille:  “Je vous adore, ô mon Dieu, avec la soumission que m’inspire la présence de votre souveraine grandeur; je crois en vous… j’espère en vous…  Je vous aime de tout mon coeur,… etc.

À l’école, j’ai appris la théorie des grandes vérités de la religion, mais c’est à la maison que j’ai appris à prier.  Chez-nous, un enfant ne s’approchait pas de la table, le matin, sans s’être agenouillé aux genoux de maman ou d’une grande soeur pour lui réciter “sa” prière enfantine.  Avec les années, cela se continuait “tout bas” mais toujours en public.  Il fallait témoigner..  Je crois même que Papa aurait refusé le morceau de pain à l’un des siens, au lieu d’accepter qu’un enfant ne fasse plus sa prière.

Quant aux exercices publics du culte, mon père y était des plus fidèles.  Les Vêpres des dimanches après-midi d’été, en grosse “express” (voiture à deux sièges tirés par un cheval), et les Lamentations de Jérémie… sont encore dans nos mémoires.  Aucune ballade des beaux jours d’été ne pouvait nous dispenser des Vêpres de trois heures.

Dans ses premières années de ménage, Papa a connu la prière perpétuelle, organisée au plan paroissial.  À toute heure du jour, il y avait une famille en prière!  Aucune visite impromptue ne dérangeait cet exercice.  Comme Dieu devait sourire à une paroisse toujours “en oraison”!  Chacun des paroissiens devait se sentir visiblement secouru par les faveurs divines à cette merveilleuse “communion des saints”!

Le commerce intime avec Dieu dans la prière devait produire un fruit authentique de charité chrétienne.  “S’aimer entre frères et soeurs” avait un sens concret chez-nous.  Mon père qui semblait parfois absorbé par ses affaires, ne manquait cependant pas de saisir à l’occasion les mots un peu piquants que se lancent, parfois, des enfants mécontents ou trop primesautiers.  “Mon p’tit coco”… peut, très bien, être un petit mot de chériment, s’il est accompagné de l’onction qui le rend cher!…  Et mon père avait l’oreille claire!  Tout ce qui sentait la dispute, la vengeance ou la jalousie, provoquait instantanément sa réaction il y coupait court.
Parler en mal de qui que ce soit, il ne le tolérait pas davantage.

Et si, d’aventure, une personne en visite avait le malheur de glisser sur le terrain de la médisance, on voyait, à l’expression de son visage, qu’il n’approuvait pas de tels propos.

“Une famille qui prie est une famille unie”.  De même en est-il pour la paroisse.  Car “Dieu opère l’unité des esprits dans la vérité et l’union des coeurs dans la charité”.  Quand Papa récitait “… pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés”, il savait clairement ce que cela signifiait.  Dès lors, il n’avait qu’à s’exécuter.  C’était un autre beau fruit qu’il recueillait de sa prière chrétienne:  la magnanimité.  Dans l’adversité, il laissait à Dieu la “vengeance”, comme dit l’Écriture, et s’abandonnait à la divine Providence en cela comme en tout le reste.

Que d’occasions de compter sur cette bonne Providence dans son dur métier de pêcheur et de cultivateur.  Pour ce qui est de l’avenir des récoltes, sa sérénité ne s’est jamais démentie.  Et pour cause:  n’avait-il pas fait distribuer dans tous les coins de ses champs les “grains bénis” au jour de la saint Marc?  Pour un croyant, c’est fort que ces grains bénis!  Ils communiquent, comme par osmose, la bénédiction du ciel à tout le champ.

Le sens du sacré chez mon père, s’appliquait d’une façon particulière au pain.  Le bon pain pétri à la maison, de la farine de nos blés, pain qui contient en lui le symbole de tout le travail humain, pain qui rappelle celui de l’hostie sainte, fabriqué de la même farine.  Papa n’aurait jamais permis le gaspillage d’un seul morceau de pain par un enfant.  Pour un autre mets, dont un capricieux ne veut plus, on pourra permettre de le jeter; jamais un morceau de pain.

Exagération ou scrupule?  Je ne pense pas.  Tous les dimanches, à la consécration de la messe, l’assemblée paroissiale toute entière ne s’incline-t-elle pas pour adorer ce qui auparavant n’était que du pain?…  Et puis, tous les soirs, Papa demandait à Dieu:  “donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien…”

En somme, mon père était pieux.  Il considérait Dieu comme son Maître, oui, mais aussi comme son Père à qui il devait une obéissance toute empressée.  Comment expliquer autrement la fidélité qu’il apportait à remplir les ordonnances qui lui venaient du prône dominical?  Je ne sais s’il faut s’étonner davantage de l’excès de modestie ou de la parfaite obéissance à un curé de sainte mémoire, influencé par le Jansénisme qui défendait aux fillettes d’aller à l’école en bas courts et en robes à manches courtes, l’été!  Mais mon père obéissait… de son mieux.

Il fera preuve, cependant, d’une belle souplesse de jugement qui ne s’est pas fixé sur des principes pour ne plus en démontre.  Étant sauf son devoir d’obéissance, il saura s’adapter aux nouvelles conditions de vie et permettre à ses plus jeunes ce qu’il défendait aux aînés.  Par exemple:  monter à bicyclette, pour une fille, faisait scandale trente ans passés.  Pour se payer le plaisir d’un tour de “bicycle” dans la cour, les plus vieilles de mes soeurs profitaient de l’absence de Papa.  La plus jeune, elle, ira à l’école en bicyclette.

 
Ses pénitences

“Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous.”  Cette voix qui criait au désert de Judée, retentit toujours dans l’Église.  Mon père qui avait les oreilles ouvertes aux inspirations de l’Esprit, sut accueillir cette voix.  Sans doute, les conditions de vie familiales et sociales l’y avait-il entraîné.  On pourrait presqu’affirmer que Papa a mené une vie “pénitente”, et l’on ne se tromperait guère.  Sa vie entière eut sa part convenable de pénitences.  En Carême, s’il faut redoubler de générosité pour se priver des “petites douceurs de la vie”, que dire lorsque celles-ci sont déjà réduites au minimum?  On réduira donc sur l’utile, le commode, voire même le nécessaire.

Pénitence dit privations.

Dans son jeune temps, la coutume était de jeûner le Carême entier.  Le matin donc, après avoir jeûné au pain et à l’eau, Papa accompagnait son père au chantier.  “Bûcher du bois tout l’avant-midi avec un estomac creux, je n’en ai pas été capable longtemps”, me disait-il tout simplement lors de ma visite en 1960.  (Quelques mois avant sa mort.)  “J’ai demandé à mon père de manger des faillots” (fèves au lard) et la permission lui fut accordée.

De ses autres mortifications, petites ou grandes, il a gardé le secret, sauf pour celui trop évident de sa pipe.  Le Carême entier, Papa serrait sa pipe, compagne fidèle de ses heures de travail solitaire.  Oh! là il jeûnait… d’un jeûne non dommageable à la santé et combien méritoire devant Dieu qui mesure l’effort!  Puis, avec quelle ardeur l’on “espérait Pâques!”

Il va de soi que les friandises étaient supprimées, même le jeu de cartes et la musique sur disque; pas complètement, bien sûr, pour les enfants; mais l’on sentait que c’était le Carême.  C’était toute une ascèse que ce saint temps propice à la réflexion et à la conversion du coeur.  Quant aux boissons alcooliques, mon père en prenait très peu.

L’aumône aussi avait sa place dans le coeur de Papa.  Le pauvre et le malheureux de tout genre avaient sa sympathie.  À l’occasion, il usait de ce moyen de diminuer ses propres dettes en donnant à un plus pauvre que lui.  Il donnait selon ses moyens, mais il donnait de bon coeur.  Et je suis certaine qu’il était plus heureux après avoir donné du blé ou une poche de patates à une famille pauvre, qu’un gala de homards à l’un de ses amis de la ville qui le lui rendait en services professionnels.

Souvent aussi, c’était l’aumône de son temps qu’il faisait à un voisin mal pris; ou encore, il offrait domicile à un orphelin ou à une grande malade chronique de la parenté qui se trouvait si bien qu’elle restait toujours longtemps!…  Parfois, c’était un de ses “originaux et détraqués” dont s’enrichissent la plupart des paroisses, qui venait s’installer et dont il ne fallait jamais rire…  (Les plus maussades s’en souviennent…)

Et les Indiens “bohémiens” d’autrefois!  Quel cauchemar pour l’enfant timide que j’étais!  Je trouvais qu’il fallait de la bravoure (!) pour admettre à table et à coucher ces nomades dont on ne comprenait même pas le langage.  Fait certain, au dire d’un témoin, c’est que ces visiteurs partaient toujours le coeur réchauffé et les paniers pleins.

Une forme plus commune et très spéciale de pénitence à laquelle a dû goûter souvent mon père, c’est bien la PAUVRETÉ effective.  Vivre de privations pour soi et les siens:  devoir refuser telle satisfaction bien légitime à sa famille faute d’argent, se priver de vêtements ou de mets qui ne seraient pas un luxe, mais qui coûtent trop cher, ou encore et surtout, ne pas pouvoir se permettre la joie de donner de petits cadeaux au gré des événements familiaux, alors que la tendresse du coeur les réclame et les justifie:  voilà de quoi exercer la vertu chrétienne de pauvreté pour celui qui accepte de bon coeur les conditions d’une telle existence “voulue par Dieu”.

C’est dans l’acceptation profonde de son sort que Papa trouvait la sérénité.  Il n’était pas accoutumé aux plaintes inutiles; il savait avec humour faire voir le beau côté des choses:  au lieu d’envier les citadins qui se promènent en automobile, l’hiver, il acceptait ses bons chevaux qui “se rendaient au bout du chemin”, alors que les autos s’enlisaient dans la boue ou restaient prises dans les bancs de neige.  Je pense aussi que mon père préférait sa liberté de paysan aux congés réguliers et aux fins de semaines des citadins.  Papa s’estimait heureux d’être ce qu’il était et de vivre là où la Providence l’avait mis:  non par mépris des facilités de la vie, mais parce que son regard de vrai chrétien savait l’en détacher.

On se souvient qu’autrefois, les parents moins fortunés payaient les pensions des étudiants avec des denrées alimentaires:  tant de poches de patates, ou de blé, ou je ne sais quoi, était le contrat convenu avec le Couvent ou le Collège.  Cela réglait très bien les comptes de l’économat…  Mais quand la demoiselle pensionnaire réclamait un chapeau ou une robe neuve?…

Chez-nous, heureusement, il y avait toujours, au grenier une quantité “de hardes” reçues de la parenté des États-Unis.  Il n’y avait que l’embarras du choix…  Hélas! ce n’était pas toujours au goût de l’intéressée, au dire de quelques-unes….  Mon père devait souffrir de priver ainsi ses enfants du nécessaire, surtout de l’agréable; avec soumission, il acceptait le réel de son existence, et ne se permettait pas pour autant de murmurer contre la bonne Providence.

Après de longues années de ce régime plutôt austère, Papa a vu enfin une certaine aisance entrer dans son foyer.  Les enfants ont grandi et les emplois ne manquent pas; petit à petit le budget familial s’enrichit de salaires généreusement partagés.  C’est ainsi que je fis, à mes dépens, une expérience plutôt comique, dans ma tendre enfance.  Un beau matin de Noël, une étincelle de bonheur inaccoutumée brillait dans les yeux de mon père, et la porte du salon était fermée à clef…  Mystère…  On me disait qu’il y avait une “chèvre” emprisonnée là.  Bien sûr, je n’y croyais guère, mais…  Je m’attendais à une formidable surprise.  Devinez donc!…

Après avoir laissé tout le temps voulu pour être hors de nous-même d’impatience, Papa ouvrit avec beaucoup de précaution la porte du salon…  Une fée, sans doute, avait transformé la chèvre en un magnifique arbre de Noël, sous lequel reposaient une avalanche de cadeaux riants.  Au nombre que nous étions!…  Si les années passées, il n’avait pu remplir nos bas à souhait, la joie de nous voir satisfaits, cette fois, le remplissait de bonheur.  Grâce à ses grands enfants, il savourait une fête de Noël à la mode.  Un arbre de Noël géant et si bien garni!…  Il en avait bien coupé des sapins sur ses terres.  Mais celui-ci avait dû provoquer une émotion pas ordinaire.  Et désormais, Papa connaîtra des Noëls plus joyeux!

Ici, j’ouvre une parenthèse pour relater un fait qu’une de mes soeurs m’a raconté.  Longtemps après son mariage, un soir, Papa s’en vint veiller chez-elle, pour lui payer “ses dettes”.  Elle-même ne s’en souvenait plus.  Il y avait eu tant de joie à donner…  Papa craignant un refus, avait commandé une série d’articles ménagers pour lui témoigner sa reconnaissance et la fidélité de sa parole données:  “Je te le remettrai plus tard, quand je le pourrai”, avait-il dit.  Le fait, comme les émotions, restaient frais dans sa mémoire.

 

Trésor caché

Les conditions de vie austère n’avaient pas endurci le coeur de mon père.  Au contraire, les sacrifices consentis de bon coeur n’en avaient que fortifié sa tendresse paternelle, véritable “trésor caché” dans les profondeurs de son âme, mais qui, à l’occasion, éclatait au grand jour.  En voici deux exemples:  Lors de mes études au Collège de Lachine, je n’allais pas chez-nous pour les deux premiers Noëls.  La dernière année, ayant averti mes parents que j’irais visiter mes soeurs des États-Unis, j’arrivai à l’improviste à la messe paroissiale, le dimanche précédant Noël.  Au sortir de la messe, Papa me salua sur le perron de l’église d’un de ces gestes qu’il esquissait dans les grandes circonstances, et avec un tel accent dans ses paroles qu’elles m’allèrent droit au coeur.  “T’as donc bien fait de t’en venir!”  Rien d’autres!  Son sourire disait tout le reste….  Pas de: “Comment?  tu n’es pas allée aux États”.  Rien.  Avait-il le pressentiment d’un adieu prochain?…  Je ne lui avais jamais soufflé mot de mon intention d’entrer au Couvent.  Mais, à l’accent mystérieux et à la fois si convaincu de ses paroles, moi, j’eus le pressentiment de mon entrée prochaine…  (Ce qui se vérifia six mois plus tard, malgré mes prévisions.)

J’hésite à dire si le bonheur que je goûtais d’être chez-nous était plus grand que la joie profonde que je devinais au coeur de Papa, de revoir l’une de ses “petites filles” si éloignées.

La tendresse du “grand-père” exerçait aussi son pouvoir sur le coeur de mon père.  À la grande surprise de tous, Papa n’a-t-il pas rompu avec sa prudence accoutumée pour faire “grimper” sur une charge de foin un bambin de cinq ans, le premier de ses descendants américains?  Le bonheur qu’il avait de faire faire un voyage inimaginable à cet enfant de la ville!  Pour nous, c’eût été différent; et au nombre que nous étions, c’eût été un éternel recommencement.

 

Le jour baisse

Depuis l’hiver 1960, les forces déclinantes avertissent Papa que la vieillesse approche… avec son cortège d’entraves.  De plus en plus modéré dans ses activités, mon père profitait de ses temps libres pour prier, réfléchir et converser avec son cousin, ami de toujours, Charles.  Il lisait encore son journal, écoutait volontiers la radio ou la T.V., fumait sa pipe…  Il s’étudiait surtout à ne pas alerter son entourage au sujet de sa santé; peut-être même essayait-il de se convaincre lui-même que tout allait bien?  Au printemps, il avait, à force d’instances, obtenu qu’on lui aidât à monter sur le râteau pour faire les foins:  “Quand je serai assis, je serai capable!”  Malgré ses efforts, ses forces le trahissaient: des chutes, sans conséquences graves, avaient déjà alerté l’entourage.  Mais mon père continuait de dire:  “Je ne suis pas malade”.  Cet homme robuste devenait peu à peu dépendant et doux, objet “d’attentions”.

 

Jubilé

Parmi les derniers beaux jours qu’il passa sur la terre, il nous est permis de croire que la fête improvisée du quarante-cinquième anniversaire de mariage fut l’un des plus marquants, en août 1960.  Pour cette dernière réunion familiale, la bonne Providence avait pris l’initiative de rassembler le plus grand nombre possible des membres de sa famille.

Le défilé des visiteurs de l’été apportait toujours joie et bonheur au foyer de M. Arsenault.  Mais cette fois, la joie est au comble!  Pour la première fois, depuis vingt ans, dix de ses enfants, une quarantaine de petits-enfants, un vieux frère octogénaire et une soeur cadette se voient réunis sous son toit.  Quelle chaude atmosphère pour fêter la fin d’un beau jour!

Je ne veux pas m’attarder à rappeler le souvenir de ces agapes familiales qui est resté très vivace dans toutes les mémoires sauf celle des plus jeunes.  Ceux-ci pourront se dédommager en regardant le film de l’oncle Arthur.  Je veux souligner ce qui, à mon sens, fut le plus sensible au coeur de mon père, et ce qui, pour nous, fut son testament.

À l’issue du banquet familial préparé avec grand soin malgré “la cachette”, s’avança en rangs irréguliers, la foule des petits-enfants, venant offrir sa tige de fleur.  La corbeille une fois remplie, le spectacle le plus touchant était à coup sûr, la couronne formée par tous ces “bijoux” à la mine enjouée!…

Et l’on vit de grosses larmes perler sur les joues des jubilaires…  Compréhensibles!…  Ils vivaient l’une des plus pures joies réservées ici-bas à la vie conjugale:  voir les enfants de ses enfants, pleins de vie, d’entrain et de promesse pour l’avenir.

La surprise mêlée au spectacle si émouvant de voir réunis presque toute sa descendance, ajoutée aux émotions d’une longue adresse avait contribué, sans doute, à toucher la corde sensible.  Ce que je trouvai merveilleux, c’est que Papa sut maîtriser ses émotions, redevenir l’homme grave, à l’air patriarcal qu’il était parfois, et debout, servir à sa famille une courte allocution de circonstances qui émut chacun des témoins.

 

Testament suprême

Papa avait-il le pressentiment qu’il célébrait pour la dernière fois, alors que le Jubilé d’Or était si proche?  On l’aurait dit, au ton solennel et à l’allure testamentaire, il formula de vive voix son ultime désir de bonheur pour tous les couples qui étaient là devant lui.  En résumé:

“Mes enfants, conservez à tous prix le lien sacré de l’amour!  Il pourra y avoir des heures sombres, voir des tempêtes au foyer, mais tenez ferme!  Quoi qu’il arrive, ne laissez pas se briser le lien sacré de l’amour!”

La sagesse expérimentée d’un vieux combattant à des plus jeunes.  Oui, la vie chrétienne est un combat, une “bataille d’amour”; au vainqueur, la couronne!

Profondément remués, plusieurs des “grands” essuyèrent, à la dérobée, une larme…  Le Cardinal Suenens aurait approuvé ce testament, lui qui écrivait:

“La christianisation du monde est conditionnée pour une large part, par la santé morale des foyers, par la manière dont ils vivent, pour leur compte, l’amour chrétien…

… On a parlé à bon droit de la mission prophétique des chrétiens dans le monde; il leur appartient d’être les témoins de l’Amour parmi les hommes et de leur apprendre comment aimer.”

Dans la soirée, mon père revoyait par la pensée tout son passé.  Avec lucidité et simplicité, il me confessait ingénument:

“Quand je regarde en arrière, je vois tout le bien qu’on aurait voulu faire, mais que l’on n’a pas fait; je vois aussi tout le mal qu’on aurait pas voulu faire mais que l’on a fait…”

Et il s’appuyait sur la divine Providence qui a vu tous les efforts de la bonne volonté et qui pardonne les faiblesses.

 

Dernier témoignage

“De la mort subite et improvisée, délivre-nous Seigneur”.

“Subite”, elle le fut pour lui, la faucheuse impitoyable!  Mais non pas “improvisée”.  Par toute sa vie, Papa s’était préparé en quelque sorte à la rencontre avec son Dieu.  Quand survint la crise mortelle, il n’en fit pas un drame, pas même un problème!  C’est la bonne Providence qui a toujours conduit les événements majeurs de sa vie, pourquoi lui tenir rigueur de vouloir venir chercher son fidèle serviteur pour le récompenser?…

“La vie n’est pas enlevée, mais transformée”, chantons-nous à la messe.  Avec cette conviction profonde, mon père accueillit la mort avec cette sérénité qui l’avait caractérisé au cours de sa vie.  Il s’est dit heureux “de mourir pour faire la sainte volonté de Dieu”, en ajoutant que rien n’inquiétait sa conscience!  “J’ai toujours réglé mes comptes au fur et à mesure…”

Et Papa s’est dit heureux d’aller voir la Sainte Vierge!  Il avait récité tant de fois, en famille ou dans son bateau en s’en allant pêcher, ou dans tous moments difficiles de la vie:  “priez pour nous pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort!”  Il avait toujours cru que cette bonne Mère s’intéressait à lui et à ses problèmes:  sa confiance n’allait pas être déçue!

Il nous est bien permis de supposer que Marie se fit toute maternelle, toute prévenante, pour un enfant aussi fidèle à la loi d’amour de son Fils.  Quelle autre explication trouver aux déclarations d’un moribond:  “Elle est bien belle, la Sainte Vierge!”….

La chère Providence aussi répondra à la confiance de mon père, en multipliant les délicatesses qui semblent arrangées tout exprès.  Ainsi, défiant les prévisions des médecins, Papa pourra dire un dernier adieu à tous les siens, venus de Montréal et des États-Unis.

“Je suis donc content de vous avoir tous ici!”

Et lui qui avait tant d’estime pour les prêtres et les religieuses, voit, pour la première fois, ses trois filles religieuses réunies à son chevet.  Plusieurs prêtres viendront multiplier les absolutions et les bénédictions pour cette âme avide du “Pain” du ciel.  Établie dans l’amitié divine et fortifiée par le Saint-Viatique, l’âme chrétienne s’endort dans la paix!

Celle qui eut le bonheur d’assister mon père lors de la réception du sacrement des malades me dit avoir été frappée par tant de calme et de joie en face de la mort.  Ayant demandé à son fils aîné de mettre “ses affaires à l’ordre”, il n’y eut plus un mot d’affaires ni d’inquiétude.  Et il s’unissait de bon coeur aux prières que l’on récitait:  “Mon Dieu, je Vous aime et j’accepte votre sainte volonté”.  Les dernières paroles que je pus recueillir sur ses lèvres furent celles-ci:

“Oui, oui, oui! qu’on sera ‘ti bien en Paradis!” (ou “qu’on est…”) la faiblesse ne lui permettant pas de s’exprimer plus clairement.  Avant d’entrer dans le sommeil comateux de la fin, mon père nous réservait une surprise aussi inattendue que délicieuse!  Vers le soir, il fixa les yeux sur sa plus jeune et fit entendre une déclaration tellement étrangère à son langage habituel, qu’elle fit choc: “T’es bien belle, toi!”

Pour ma part, je revoyais mon père taquinant sa benjamine, lui tirant gentiment les cheveux ou lui mettant ses grosses mains devant les yeux…  Dernière caresse d’un père à son “bébé”.

Au cours de la longue journée d’agonie, mercredi, des faiblesses répétées nous firent croire à l’issue fatale à plusieurs reprises.  La prière au Seigneur redoublait alors de ferveur:  “Mon Dieu, viens à mon aide.  Hâte-toi de me secourir!”

La prière, seul refuge des âmes affligées au chevet d’un être cher, seule façon de secourir encore celui pour qui restent inutiles tous les secrets de la science humaine.  Tandis que le corps affaissé abandonne la lutte, l’âme, elle, livre un dernier combat que vient soutenir l’efficacité d’une prière confiante.

Avec la fin de la journée, le “duel entre la mort et la vie” prendra fin, et Papa arrivera au terme de son voyage terrestre.  Des hémorragies continuelles et incontrôlables, dues à la cirrhose du foie, auront eu raison d’une énergie remarquable.  Jeudi, 6 octobre, à une heure du matin, Papa nous devançait dans la famille là-haut retrouvée.  Il a rejoint, nous l’espérons, tous nos parents enallés, et son cher fils.  Il nous attend dans la joie, dans la radieuse lumière de Vie à laquelle nous croyons ici-bas, et où il baigne maintenant, et pour toujours!

La belle assistance paroissiale aux funérailles, célébrées par le vénérable curé octogénaire, Louis-Nazaire Poirier, les nombreux prêtres et religieuses, les témoignages de sympathies offerts à la famille ont témoigné de l’estime et de l’affection que Papa s’était acquises.  Quant aux neveux et nièces, ils s’accordent à dire comme il était bon ce grand-père qui ne sortait pas en ville sans leur apporter quelques gâteries.
Une infirmière qui voit souvent mourir des personnes de tous âges et de toute religion m’écrivait que l’attitude de Papa en face de la mort lui avait paru exceptionnelle, “par sa lucidité et son acceptation joyeuse”.

“Puissions-nous tous avoir une aussi belle mort!”, souhaite une autre.

“Il nous avait donné l’exemple en tout:  il nous a appris à mourir”.

“Quand nous allions à l’Île, il était toujours le premier à nous accueillir dans la cour”, disent les promeneurs.

“Maintenant, il est parti…”

 

P A R T I……..

“Quand nous reviendrons
Il n’y aura plus…
Ces énormes mains
Si saintes et si caleuses
Qui ont tant béni!
Qui ont tant donné!

Il n’y aura plus
Ces yeux de sagesse
Qui ont vu, revu,
Et tout regardé
Et tout admiré.

Il n’y aura plus
Cette bouche si blanche
Qui a éduqué
Qui a pardonné
Et qui a prêché.

Il n’y aura plus
Ce cerveau attentif
Qui fit son devoir
De penser, prier,
Méditer, aimer.

Il n’y aura plus
Plus jamais, cet homme,
Qui a bien cherché
À très bien comprendre
Les autres hommes…

Il n’y aura plus
Celui qu’on voyait
Et qu’on vénérait
Et qu’on admirait
Et qu’on aimait!…”

(Composition d’un adolescent après la mort de son père.)

Nouvelles de la Société

1980 par Contribution anonyme

 

Au cours de l’année, le Comité exécutif a tenu trois réunions.  Après examen, il a décidé des actions à prendre et a posé les gestes conséquents aptes d’assurer le bon fonctionnement de la Société.

La campagne de recrutement et de sollicitation de l’automne 1979 s’est soldée par une augmentation du nombre de membres inscrits.  Le nombre de membres passait de 97 à 136 ce qui indique une hausse de 40 membres ou de 41.6%.  C’est là un résultat réconfortant qu’il indique un intérêt grandissant aux oeuvres de la Société et à l’histoire acadienne.

Le 15 octobre dernier, nous lancions l’appel aux cotisations 1980-1981.  À l’occasion, des lettres et des formules d’inscription furent envoyées à tous les membres et à plusieurs autres personnes jugées susceptibles à s’inscrire.  Au 28 octobre, nous avions acquis l’adhérence de 65 membres.

La Société s’était proposée de tenir deux ou trois assemblées régionales au cours de l’année.  Il ne lui a pas été possible de réaliser, au complet, ce projet.  Une réunion régionale avait lieu à Tignish le 30 mars dernier.  L’assistance était assez nombreuse et le programme très intéressant.  Des tentatives d’organiser d’autres rencontres régionales se sont soldées par des échecs.  L’arrivée du printemps semble donner naissance à un grand nombre de réunions:  les dates libres et convenables deviennent quasi-impossible à trouver.  Il semble qu’il serait sage de tenir les réunions régionales au cours de l’automne et de l’hiver.

À l’automne de 1979, la Société organise, pour la première fois, un atelier généalogique.  Une quinzaine de personnes étaient inscrites à cette journée d’étude fort intéressante et très bien réussie.  Ce mode de rencontre s’avère des plus utiles et mérite de figurer parmi les projets de la Société.  Il y a plusieurs thèmes qui se prêteraient fort bien à l’étude en groupe.  Notons la recherche en histoire, la rédaction et la publication de travaux historiques; l’enseignement de l’histoire et quoi encore?

Le projet “Inventaire des sources documentaires sur les Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard” n’est pas encore terminé.  À l’origine, un projet communautaire étudiant nous avait permis d’ébaucher le travail et de recueillir des données dans cinq paroisses.  Faute de personnes disponibles, il est resté dormant au cours de l’année.  Toutefois, le travail vient de recommencer dans la paroisse de Bloomfield.  Il faudra tenter de l’exécuter dans les autres paroisses acadiennes.

Participation:  Nous étions invité, le 14 juillet, à participer à l’ouverture d’une exposition d’objet historiques, organisée par la Société Historique de Malpeque.  Votre président traita de l’histoire des Acadiens qui fondèrent les premiers établissements à l’Île Saint-Jean, et plus particulièrement de ceux qui allèrent s’établir à Malpeque et dont les noms des premiers venus sont inscrits au recensement de 1728.  Une artiste acadienne, Mlle Antoinette Perry exécuta quelques chants de son répertoire qui furent très appréciés si l’on en juge par les applaudissements de la foule.  La Société Historique de Malpeque est à rédiger une histoire de la région dont un chapitre traitera des pionniers acadiens qui furent les premiers habitants de cette partie de la province.

Au cours de l’année, la Société a présenté quelques requêtes et à surtout appuyé les requêtes de la Société Saint-Thomas d’Aquin aux instances gouvernementales et à d’autres organismes tel le C.R.T.C. en vue de défendre les droits des Acadiens et d’exiger les services qui leur sont dûs.

Parutions:  travaux historiques publiés au cours de l’année par divers groupes ou individus.

1.  A History of Cacsumpec – Fortune Cove 1779-1979
2.  History of Saint Anthony Parish 1803-1980
3.  Complaintes acadiennes de l’Île-du-Prince-Édouard
4.  Bibliographie acadienne
5.  Histoire de l’émigration chez les Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard
6.  Histoire de la pêche chez les Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard
7.  En préparation: Histoire de Wellington / Histoire de Malpeque
8. Le bulletin de la Société Historique “La Petite Souvenance”

La cloche de Malpeque :  Nous avons obtenu des renseignements additionnels au cours de l’année.  Une requête est en préparation et sera transmise au Conseil de l’Église Unie de Malpeque avant l’assemblée annuelle de la paroisse qui doit avoir lieu au début de l’année 1981.

Merci aux membres de l’exécutif et de la Société de leur bienveillante collaboration.

Le 30 octobre 1980                        J.-Edmond Arsenault, président

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Membres du Conseil d’administration – 1980-1981

Président – M. J.-Edmond Arsenault
Vice-président – Mme Avéline Peters
Secrétaire - M. Georges Arsenault
Trésorière - Mme Hélène Cheverie
Conseillers – Mlle Sylvia Arsenault
                          M. Jean Paul Arsenault
                          M. Henri Gaudet
                          M. Michel Belliveau